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COURS
D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE
A L'USAGE DES GRANDS SÉMINAIRES
Cours a'iusioiM.
Approbation de Monseigneur Bruillard , Evêque de Grenoble.
Nous avons lu le Cours d'Histoire ecclésiastique à l'usage des Séminaires
Nous en avons été forl satisfait. Discuté quant au fond et quant à la forme
dans la réunion des directeurs de notre grand Séminaire, et composé par
l'un d'eux, M. l'abbé Rivaux, professeur d'histoire ecclésiastique, il nous
parait propre à faire aimer l'Eglise, dont il montre la propagation miracu-
leuse, les combats incessants, les triomphes glorieux, la constitution toute
divine , l'enseignement toujours invariable. Cette Histoire comblera un vide
que l'on remarquait dans les études d'un grand nombre d'élèves du sanc-
tuaire, et mérite d'occuper une place dans la bibliothèque des ministres de»
saints autels. Elle sera lue avec avantage dans les établissements publics
d'éducation, dans les communautés religieuses et dans les petits séminaires.
Une mère chrétienne la mettra avec empressement entre les mains de sa
fille, et le précepteur la fera lire à son élève. Le simple fidèle y découvrira
le fondement solide de sa foi ; l'incrédule y trouvera la solution à la plupart
des difficultés qu'il oppose à la religion ; et nos frères séparés y verront dé-
truits, un à un, leurs préjugés contre l'Eglise catholique romaine, qu'ils
regardent comme ayant cessé depuis longtemps d'être l'Eglise primitive ,
fondée par Jésus-Christ et établie par les Apôtres.
La confiance que nous avons dans les directeurs de notre grand Sémi-
naire , la connaissance que nous avons prise nous-même de cet important
ouvrage , et les succès qu'il a déjà obtenus , nous le font recommander avec
le plus vif empressement.
Donné à Grenoble , sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre-
seing du secrétaire de notre Evêché, le 7 avril 1853.
f PHILIBERT, Evoque de Grenoble.
Par mandement :
ÀCVBEGNB, chanoine honoraire, Secrétaire.
Approbation de Monseigneur Ginoulhiac, Evêque de Grenoble.
M. l'abbé Rivaux, directeur de notre grand Séminaire, devant donner
une troisième édition de son Cours d'Histoire ecclésiastique à l'usage des
Séminaires, nous a soumis les additions, citations et développements dont
il a enrichi son important ouvrage. Sur le rapport favorable qui nous en a
été fait, nous joignons très- volontiers notre approbation à celle de notre vé-
nérable prédécesseur, et nous recommandons, comme lui, la nouvelle édi-
tion au clergé, aux séminaires, aux communautés religieuses, aux maison»
d'éducation, aux familles chrétiennes, etc.
Donné à Grenoble , le 3 février 1859.
f M. ACHILLE, Evêque de Grenoble.
Approbation de Monsieur de Serres , Chanoine , Vicaire Général,
Camérier de Sa Sainteté Pie IX.
Je me plais à rendre un bon témoignage à l'Histoire de M. l'abbé Rivaux.
La doctrine qui en est excellente, et la méthode simple et claire avec la-
quelle elle est écrite , ne peuvent que rendre utile et faciliter une étude qui
est si essentielle aux Ministres de la parole et si utile à tous ceux qui aiment
sincèrement l'Eglise romaine.
Je verrai donc avec plaisir que ce livre soit admis dans les établissements
ecclésiastiques, et aussi dans toutes les maisons d'éducation où la science
de notre sainte Religion est en honneur.
Lyon, 6 octobre 1803.
DJB SERRES , chanoine, vicaire général,
Camérier de Sa Sainteté Pie IX.
COURS
D'HISTOIRE
ECCLÉSIASTIQUE
A L'USAGE DES GRANDS SÉMINAIRES
Par M. l'abbé RIVAUX
Directeur du Grand Séminaire de Grsnobi*
SEPTIÈME ÉDITION
rue. corrigée, considérablement augmentée et continuée jusqu'à nos jour»
TOME PREMIER
Ancienne Maison BRIDAY
DELHOMME & BRIGUET, Éditeurs
LYON PARIS
3, avenue de l'Archevêché. 13, rue de l'Abbaye.
1883
• -Tous droit» réaervéc
Tous les exemplaires non revêtus de ma griffe seront,
réputés contrefaite.
Propriété de l'éditeur.
Tous adroits de traduction réservés.
P»m. - Typ. Collombon et Ôrnle\ rue de l'Abbaye, ».
INTRODUCTION.
La vérité est le don le plus précieux que Dieu ait fait Action do
à l'homme. Mais ce riche trésor, l'homme seul est inca- eme^hm
pable de le conserver intact, et de le défendre contre les Sfcime!
nombreux ennemis qui l'attaquent sans cesse. Aussi la d0|"^^-lara
divine Providence a-t-elle toujours veillé à sa garde d'une Moii0-
manière spéciale.
L'époque des patriarches est incontestablement celle
où la vérité a dû courir le moins de danger sur la terre.
Entre Adam et Moïse il n'y eut que cinq générations :
Adam vécut deux cents ans avec Mathusalem; Mat.
lem, six cents ans avec Noé et quatre-vingt-dix-huit a* .0
Sem ; Sem conversa longtemps avec Abraham et Mi c;
Isaac fut l'aïeul de Lévi, et Lévi le fut de Moïse, (p:i
vécut plusieurs années avec lui (1). Or, ne semble-i il
pas que la tradition des vérités saintes, partant d'Adaiu
qui l'avait reçue de Dieu même, pouvait aisément par-
(4) Mém. de TAcadèm. des inscript., tom. LXI. — Essai sur Vin-
dijf., tom. IV. — Rohrbacher, Hist. de l'Eglise, tom. I, p. 85,
4e édit.
O INTRODUCTION.
venir intacte et pure jusqu'à Moïse , portée entre les mains
de cinq vénérables vieillards? Cette transmission semblait
d'autant plus facile et plus sûre, que, seuls et paisibles
possesseurs de toute la terre, n'ayant pour société que
leur famille , et occupés de travaux simples et innocents ,
les patriarches étaient infiniment moins exposés à l'in-
fluence des passions humaines, dont le souffle violent
ravage aujourd'hui le monde, et s'acharne à dissiper, à
confondre et à faire disparaître les vérités morales et sur-
naturelles qui leur sont si opposées. — On sait aussi qu'a-
vant le déluge les hommes parlaient tous une seule et
même langue , et que la révélation primitive était presque
l'unique histoire qu'ils eussent à apprendre eux-mêmes et
à enseigner à leurs enfants.
Et cependant, pour la conservation de la vérité, Dieu
ne s'en rapporta pas complètement au souvenir, à la
droiture et aux lumières des patriarches, ni à l'évidence
des principes d'ailleurs peu nombreux de la loi naturelle.
Il descendit, pour ainsi dire, lui-même au milieu de ces
saints personnages. — C'est lui, d'abord, qui confia le
précieux dépôt à Adam, en conversant avec lui. Il parla
ensuite plusieurs fois à Noé, et il fut tellement familier
avec Abraham, que ce patriarche, dans ses demandes,
le pressait en quelque sorte, dit saint Chrysostome, comme
on presse un ami (i). — Pendant qu'il les conduisait
ainsi par la main, et les retenait, eux et leurs familles,
dans la saine interprétation et la fidèle observance de sa
loi, il frappait de temps en temps de grands coups, afin
d'opérer le même effet au milieu du reste des humains.
(4) Les traditions orientales et l'Apôtre saint Jacques désignent
Abraham par ce beau titre, l'Ami de Dieu : Abraham amicus Dei
appellatua eut. S. Jàcq., 2, 23; Rohrbacher. I, 127.)
INTRODUCTION.
L'anathème de Caïn, sa vie errante et vagabonde, le
déluge universel, la confusion des langues à la tour de
Babel, et la destruction de Sodome et de Gomorrhe, etc.,
furent les foudres dont l'autorité infaillible du Tout-Puis-
sant frappa les contempteurs de ses divins préceptes.
Plus tard , quand les hommes se furent multipliés , que
les passions commencèrent à dominer sur la terre, et que ,
selon la parole de l'Ecriture , « toute chair eut corrompu
sa voie, » on vit Dieu se hâter, pour ainsi dire, de mettre
la vérité à l'abri de la tempête. C'est alors qu'il appelle
Abraham, le sépare des autres hommes, et le fait père
d'un peuple qu'il sépare aussi de tous les autres peuples ,
et qu'il destine à garder fidèlement la foi antique des pa-
triarches. Dans ce dessein, il lui prescrit des usages par-
ticuliers, des observances spéciales, et lui donne un code
complet et détaillé , dont le but était de le préserver de
tout contact dangereux avec les nations qui s'écartaient
des vérités révélées. Il ne se borna pas là. Il prit lui-
même la- direction et le commandement de la nation.
Moïse, Josué et les Juges, pendant plus de trois cents
ans, ne furent que ses lieutenants; et le tabernacle était
comme la tente ou le palais, où ces chefs subalternes
venaient prendre et recevoir les ordres du premier et vé-
ritable souverain. Ce gouvernement purement théocra-
tique, d'une autorité évidemment infaillible, et dont la
plupart des actes furent de grands miracles, dura près de
quatre cents ans.
A cette époque, le peuple de Dieu demanda un roi
comme les autres nations. Il l'obtint, et ce nouveau gou-
vernement subsista jusqu'au temps de Jésus-Christ. Mais,
quoique le Seigneur eût en quelque sorte abdiqué l'au-
torité temporelle, son œil vigilant n'abandonna pas le
dépôt précieux de la vérité, et il ne le laissa jamais à la
Action de
Dieu pour la
conservation
de la vérité
leligieuse ,
depuis Moïse
jusqu'à
Jésus-Christ.
8 INTRODUCTION.
merci du peuple juif. Car, il garda encore la haute main
sur les chefs de la nation ; les rois ne furent , pour ainsi
dire, que ses vassaux; il les nommait à son gré , et, quand
ils devenaient prévaricateurs de sa loi, il les rejetait
comme Saûl , ou bien il les châtiait , eux et leur peuple ,
par des calamités qui les ramenaient dans le chemin de la
vérité. — Un tribunal spécial avait, en outre, été institué
pour veiller à la conservation du dépôt révélé. — De plus ,
ce fut à cette époque précisément que commencèrent à
paraître les prophètes. « Grands ou petits, dit Bossuet,
il y en eut une suite non interrompue , qui , loin d'adhérer
aux erreurs du peuple quand il s'égarait , ou de les dissi-
muler, s'élevait avec force contre lui. Cette succession
était si continuelle, que le Saint-Esprit ne craint pas de
dire que Dieu se levait la nuit et dès le matin pour avertir
son peuple par la bouche de ses prophètes (1); expression
la plus puissante qui se puisse imaginer, pour faire voir
que la vraie foi n'a jamais été un seul moment sans publi-
cation, ni le peuple, qui en était le conservateur, sans
divin avertissement. Ces prophètes faisaient partie du
peuple de Dieu ; ils confirmaient leur mission par des mi-
racles visibles, et retenaient dans le devoir et la vérité
une partie considérable des prêtres et du peuple môme.
Il faut remarquer que Dieu n'a jamais fait plus éclater le
ministère des prophètes, que lorsque l'impiété semblait
avoir pris le dessus ; en sorte que , dans le temps où le
moyen ordinaire d'instruire le peuple, la Synagogue,
était , non pas détruit , mais obscurci , Dieu préparait les
moyens extraordinaires et miraculeux.
(1) Mittebat autem Deuspatrum suontm ad illos, per manum nun-
tiontm suontm, de noctc consio'gens et quotidie commonens. (Paralip.,
liv. 2, c. 36, v. 45.;
INTRODUCTION. 9
A cela on peut ajouter que le ministère prophétique,
avant la captivité, était comme ordinaire au peuple de
Dieu, où les prophètes faisaient comme un corps toujours
subsistant, d'où Dieu tirait continuellement des hommes
divins, par la bouche desquels il parlait lui-même haute-
ment et publiquement à tout son peuple. — Depuis le
retour de la captivité jusqu'à Jésus-Christ, il n'y eut pas
d'idolâtrie publique et durable. On sait, il est vrai, qu'il
y eut une persécution sous Antiochus l'Illustre; mais on
sait aussi le zèle de Matathias et le grand nombre de vrais
fidèles qui se joignirent à sa maison, et les victoires écla-
tantes de Judas Machabée et de ses frères. Sons leur gou-
vernement et sous celui de leurs successeurs , la profession
de la vraie foi dura jusqu'à Jésus-Christ. — A la fin, les
pharisiens introduisaient dans la religion et dans le culte
beaucoup de superstitions. — Comme la corruption allait
prévaloir, Jésus-Christ parut au monde. Jusqu'à lui, la
religion s'était conservée. Les docteurs de la loi avaient,
il est vrai, beaucoup de maximes et de pratiques perni-
cieuses , qui gagnaient et s'établissaient peu à peu ; elles
devenaient communes, mais elles n'étaient pas encore
passées en dogme de la Synagogue (1). C'est pourquoi
(1) Chez toutes les autres nations, au contraire , la loi naturelle et
la révélation primitive firent un triste naufrage. La nation juive, dit
M. Riambourg, était la seule, sur toute la surface de la terre, qui
proclamât nettement l'unité de Dieu, qui refusât à la créature, de
quoique ordre qu'elle fût, même aux intelligences supérieures, le
droit de partager les honneurs divins; qui eût des idées raisonnables
sur la création ; qui comprit la nécessité du culte intérieur; qui ren-
dit à la Divinité un culte extérieur irrépréhensible, etc. Toutes les
autres nations , même les plus sages , s'étaient écartées de la direc-
tion primitive. Dans le fond de leurs traditions, on retrouvait encore,
il est vrai , les traces des vérités révélées, mais horriblement défigu-
rées. « Tout y était Dieu, dit Bossuet, excepté Dieu lui-même. » —
10 INTRODUCTION.
Jésus-Christ disait encore : « Les scribes et les pharisiens
sont assis sur la chawe de Moïse; faites ce qu'ils vous
disent, mais ne faites pas selon leurs œuvres. » Il ne cessa
d'honorer le ministère des prêtres; il leur renvoya les
lépreux, selon les termes de la loi; il fréquenta le temple,
et, en reprenant les abus, il demeura toujours attaché à
la communion du peuple de Dieu et à l'ordre du ministère
public. — Enfin, on en vint au point de la chute et de
la réprobation de l'ancien peuple, marqué par les Ecri-
tures et les prophètes, lorsque la Synagogue condamna
Jésus-Christ et sa doctrine. Mais alors Jésus-Christ avait
paru, et il avait commencé, dans la Synagogue, à assem-
bler son Eglise, qui devait subsister éternellement (1). »
Jésus-christ. « Autrefois , dit le grand Apôtre , Dieu a parlé en dif-
Sa mission.
férentes manières par la bouche de ses prophètes ; main-
tenant, en ces derniers temps, il nous a parlé par son
propre Fils. » — « Le Verbe éternel s'est fait chair, dit
saint Jean; il a habité parmi nous et nous l'avons vu; il
était plein de grâce et de vérité (2). » Il partagea, en
venant au monde , la demeure des animaux , « parce qu'il
n'y avait point de place, pour ses parents, dans les hô-
telleries. » Une crèche, un peu de paille, quelques lan-
« Tout ce que nous refoulons dans nos bagnes , elles le mettaient sur
leurs autels, ajoute M. Nicolas, Dieu seul n'y était pas Dieu. » —
L'exception unique et remarquable que présente ici la nation juhc,
fait bien ressortir la nécessité de l'intervention divine pour la conser-
vation de la vérité sur la terre. (Rollin, Traité des études. — Pluche,
Histoire du ciel. — Riambourg , Rat . et trad.)
(4) Bossuet, Conf. avec Claude.
Midtifariam, midtisque modis olim Deus loquens patribus in
prophetis, novissime diebus istix locutus est nobis inFilio. {Epist. ad
Hebr., c. 4, 4.) — Et Verbum caro factura est, et habitavit in nobis,
et vidimus gloriam ejus plénum gratis et veritatis. (Saint Jean,
B»., c.4,w44i)
INTRODUCTION. 1 1
ges, voilà les richesses du Libérateur des hommes. En-
fermé, pendant trente ans, dans la boutique d'un pauvre
artisan, il enseigna aux hommes, par son exemple, l'hu-
milité, la soumission, l'obéissance, le travail, la vie ca-
chée dans le devoir, l'oubli de soi et le mépris des choses
d'ici-bas. Enseignement d'une sagesse sublime! C'était
l'orgueil et l'ambition qui avaient rendu l'homme criminel
et malheureux; c'est dans l'humilité et l'abnégation que
devait se trouver le remède à ses maux. « La perfection
de l'humilité, dit un auteur, expia l'excès de l'orgueil. »
Jésus-Christ prêcha ensuite son saint Evangile, et, pen-
dant trois ans, il révéla à la terre les secrets qu'il voyait
de toute éternité dans le sein de son Père. 11 parcourut
la Judée et la remplit de ses bienfaits. Secourable aux
malades, miséricordieux envers les pécheurs, dont il se
montra le vrai médecin , il fit ressentir aux hommes une
autorité et une douceur qui n'avaient jamais paru qu'en
sa personne. — Les pauvres furent ses amis, mais il ne
rebuta point le riche. Il annonça de hauts mystères, mais
il les confirma par de grands miracles. Il commanda de
grandes vertus , mais il donnait en même temps de grandes
lumières, de grands exemples et de grandes grâces. Tout
se soutient en sa personne : sa vie , sa doctrine , ses mi-
racles ; la même vérité y brilla partout , tout concourut à
y faire voir le Maître du genre humain et le modèle de
la perfection, et Lui seul, au milieu des hommes et en
face de ses ennemis, a pu dire : « Qui de vous me re-
prendra de péché ? » et encore : « Je suis la lumière du
monde (1). »
Son dénuement augmente à mesure que ses fonctions
s'élèvent : « Les renards ont leur tanière et les oiseaux
(I) Bossoet , Eist, univ.
12 INTRODUCTION
du ciel leur nid ; mais le Fils de l'homme n'a pas où
reposer sa tête. » — Pauvre jusqu'à la fin, il reçoit tout
de la charité : et le pain qui le nourrit , et les vêtements
qui le couvrent, et le linceul dans lequel on l'ensevelit.
11 souffrit les plus grandes douleurs sans faiblesse et sans
ostentation, et il mourut en priant pour ses ennemis et
en bénissant ses bourreaux. En un mot, sa mort fut
comme sa vie , miraculeuse et toute divine. Ses ennemis
eux-mêmes en furent frappés : « Il était vraiment Fils de
Dieu, disaient-ils autour de sa croix : Verè Filins Dei
eratiste (1), » et les philosophes les plus impies n'ont pu
en disconvenir. « Si la vie et la mort de Socrate sont
d'un sage, dit J.-J. Rousseau, la vie et la mort de Jésus-
Christ sont d'un Dieu. » — En mourant, il mit la nature
en deuil. — Trois jours après sa mort, il ressuscita par
sa toute-puissance; et quarante jours après sa résurrec-
tion, il monta au ciel où il intercède pour nous.
ii'Egiise Cependant, gardé jusque-là par Dieu lui-même, et
SmtTon. maintenant enrichi, développé par Jésus-Christ et arrosé
de son sang divin , le précieux dépôt de la vérité devait ,
moins que jamais, être abandonné à la merci des hommes
et aux ravages des passions de jour en jour plus formi-
dables. — Dieu, les prophètes et Jésus-Christ avaient
toujours parlé à l'homme un langage extérieur et sen-
sible, parce que sa nature et ses besoins réclament impé-
rieusement ce mode d'enseignement. — Après la mort
du Sauveur, sa doctrine devait donc continuer de prendre
une forme visible; il fallait qu'elle fût encore confiée à
des envoyés parlant et enseignant, comme Lui, d'une
manière sensible. Aussi, comme nous l'avons remarqué
avec Bossuet, Jésus-Christ, au sein même de la Syna-
(4) S. Matth., c. 27, v. 54.
INTRODUCTION. 13
gogue, avaii-il eu soin de fonder son Eglise , par la voca-
tion de douze pêcheurs. Il avait mis à leur tête Simon
Pierre, avec une prérogative si manifeste, que les Evan-
gélistes qui, dans le dénombrement qu'ils font des Apôtres,
ne gardent aucun ordre certain , s'accordent tous à nom-
mer Pierre avant les autres, comme le premier. — Puis,
avant de monter au ciel, Jésus-Christ assembla ce sacré
collège qui devait le remplacer ici-bas, et lui adressa les
paroles suivantes : « Comme mon Père m'a envoyé, Moi
je vous envoie : toute puissance m'a été donnée dans le
ciel et sur la terre; allez, marchez à la conquête du
monde; prêchez l'Evangile à toute créature; enseignez
toutes les nations et baptisez-les au nom du Père , et du
Fils, et du Saint-Esprit, et voici que Je suis avec vous
tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » —
Digne parole de l'Epoux céleste, dit Bossuet, qui donne
sa puissance et qui engage pour jamais sa foi à sa sainte
Eglise.
Il suit de là, que l'Eglise n'est, pour ainsi dire, que
Jésus-Christ parlant et enseignant continuellement sous
une forme humaine. « C'est , dit Mœlher, comme l'incar-
nation permanente du Fils de Dieu. » — Comme da^s
Jésus-Christ, la divinité et l'humanité , bien que distinctes
entre elles, n'en étaient pas moins étroitement unies; de
même l'Eglise, sa manifestation permanente, a aussi un
côté divin et un côté humain. Humaine par les hommes
qui la composent, et divine par l'Esprit de Dieu qui l'a-
nime et la régit, l'Eglise est maintenant chargée du dépôt
de la vérité jusqu'à la fin du monde (1). Comme son
1 En dehors de l'Eglise catholique, la vérité évangélique a eu le
sort qu'avait subi la révélation primitive en dehors du peuple juif.
Elle a été morcelée, confondue et horriblement déûgurée dans tous
ii INTRODUCTION.
divin Epoux, elle doit éclairer, enseigner, consoler et
diriger l'homme dans le chemin de la vertu. — Fidèle à
sa mission, elle éclaire, console, enseigne le monde,
passe en faisant le bien, à l'exemple de Jésus-Christ; et,
depuis dix-huit siècles, elle retourne avec amour le lit
de douleur où gémit l'humanité. — Mais ses bienfaits
sont méconnus , et le monde y a toujours répondu par la
plus noire ingratitude. Depuis la Judée jusqu'aux îles
Sinnamari et à la terre Annamite; depuis la tombe d'E-
tienne jusqu'aux noyades de la Loire et à la cangue du
Tonkin et de la Cochinchine, l'Eglise de Jésus-Christ n'a
cessé d'être calomniée, attaquée, poursuivie et persé-
cutée. Ce dernier trait complète sa ressemblance avec
son divin Auteur, de qui il a été dit : « Il est venu au
milieu des siens, et ils l'ont rejeté Celui-ci est un signe
auquel on contredira In propria venit et sui eum
ses points divers. Les milliers d'hérétiques qui ont paru depuis dix-
huit siècles , ont été aussi incertains , aussi divisés et opposés les uns
aux autres , que le furent entre eux les philosophes païens. Ils ont
dit oui et non sur toutes les questions révélées , comme les premiers
l'avaient fait sur toutes les questions de la loi naturelle. L'histoire des
aberrations et des contradictions de l'hérésie est peut-être même plus
longue et plus déplorable que celle de la philosophie. « Toute erreur,
» dit Bossuet , est une vérité dont on a abusé. » Or, le dépôt de la
vérité ayant été augmenté et complété par Jésus-Christ , il est évident
par là même que les ravages des nouveaux rationalistes ont dû sur-
passer ceux de leurs prédécesseurs. D'ailleurs, tout le monde sait
que les sublimes et profonds mystères de l'Evangile sont moins acces-
sibles à la raison humaine que les principes de la loi naturelle. Les
passions , toujours ennemies de la vérité , vont aussi en augmentant à
mesure que les hommes se multiplient, etc. — Tous ces égarements
de la raison humaine font comprendre pourquoi Pascal disait : « Se
» moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. » — Une
autorité divine et. infaillible est donc aujourd'hui plus nécessaire que
jamais pour ia conservation du dépôt révélé.
INTRODUCTION. 15
non receperunt Positus est hic in signum cui contra-
dicetur. »
Nous allons, dans ce Cours d'histoire , contempler Butetpiai
de ce
l'Eglise accomplissant à travers les âges la mission que cours
Dieu lui a donnée d'enseigner la vérité et de faire le bien.
Fille du Ciel , elle a reçu et porte avec elle cinq carac-
tères, qui proclament hautement sa céleste origine. Elle
est UNE, SAINTE, CATHOLIQUE, APOSTOLIQUE RO-
MAINE. L'enfer a fait les plus puissants et les plus con-
tinuels efforts pour lui ravir ces signes divins; mais il n'a
jamais pu en venir à bout. Après une traversée de plus de
dix-huit siècles , où la tempête a été continuelle , ils bril-
lent sur son front avec autant d'éclat que jamais. Les faits,
les monuments, les témoignages écrits et traditionnels,
s'accordent pendant dix-huit cents ans à prouver, d'une
manière invincible, que l'Eglise a toujours été UNE,
SAINTE, CATHOLIQUE, APOSTOLIQUE ROMAINE,
c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'elle a toujours été
divine et la véritable épouse de Jésus-Christ. C'est là le
beau et consolant spectacle que nous allons suivre et con-
templer. — Partant du cénacle, berceau de l'Eglise, et
descendant avec elle les siècles un à un, nous suivrons,
sans aucun esprit de système, le cours naturel et provi-
dentiel des choses et du temps. — Pour éclairer, orienter
et soulager une si longue marche, tous les principaux
événements seront exposés avec leur date à côté du récit.
— Après chaque siècle , il y aura comme un repos ; et
après chaque grande époque, une halte véritable, avec
un retour sur l'ensemble des faits étudiés, et les conclu-
sions et observations qui découlent de cet ensemble. — ■
En outre, chaque événement important, à sa place res-
pective, sera accompagné des réflexions ou de la discus-
sion qu'il comportera, soit qu'il contienne une preuve en
16 INTRODUCTION.
faveur de l'Eglise, soit qu'on ait voulu le tourner en ob-
jection contre elle. — En groupant autant que possible
les faits , pour ne pas trop les isoler ou les morceler, nous
éviterons cependant de trop intervertir l'ordre chronolo-
gique. — L'action si admirable et si continuelle de la
divine Providence en faveur de l'Eglise sera de notre part
l'objet d'une observation attentive.
Toute la durée de l'Eglise, depuis Jésus-Christ jusqu'à
nos jours, est divisée en trois grandes périodes bien dis-
tinctes, qui représentent les trois principales phases du
Christianisme, et dont chacune remplit un volume. — La
première période finit à la chute de l'empire d'Occident,
en 476, et présente le commencement, les combats, les
travaux, l'enseignement et toute l'action de l'Eglise au
milieu du monde romain. Elle fait ressortir d'une manière
sensible la conformité parfaite qui existe entre notre foi
et la foi des premiers siècles. — La seconde période s'é-
tend depuis la chute de l'empire d'Occident, jusqu'à la
naissance du Protestantisme, en 1517. On y admire la
merveilleuse action de l'Eglise sur les peuples barbares
qu'elle convertit, élève, dirige et fait passer graduelle-
ment de l'état sauvage à la belle civilisation du siècle de
Léon X. — La troisième période comprend depuis le Pro-
testantisme jusqu'à l'an 1875. Nous y contemplerons l'E-
glise luttant contre l'anarchie religieuse et l'anarchie
politique, issues des principes de la prétendue Réforme,
et conservant la civilisation moderne mise en péril par ce
double fléau. — Toute époque a ses racines, comme tout
homme a ses ancêtres.
Daigne le Seigneur bénir notre œuvre î et puisse-t-elle
contribuer à faire mieux connaître et aimer davantage son
Eglise , notre Mère à tous ! C'est là toute notre ambition.
— « On cesse d'avoir Dieu pour père, dit saint Cyprien,
INTRODUCTION. 17
dans son Traité de YUnité de l'Eglise , quand on n'a pas
l'Eglise pour mère. »
Si on était tenté de se décourager en présence des
cruelles épreuves que traverse aujourd'hui l'Eglise, de
celles plus cruelles encore qui semblent l'attendre demain ,
il faut se ressouvenir que c'est là le sort constant et comme
le pain quotidien de l'Eglise. Epouse du Sauveur, elle doit
ja première marcher dans cette voie royale de la sainte
("poix, ouverte par le Fils de Dieu, et que tous les saints
ont foulée les uns après les autres. Mère des chrétiens,
pour elle comme pour chacun de ses enfants pris indivi-
duellement , la passion est le chemin nécessaire de la
résurrection. Nonne oportuit Christum pati et ità intrare
m gloriam? — L'Eglise a été inébranlable à travers dix-
neuf siècles d'orages; pourquoi ne le serait-elle pas au
milieu des tempêtes contemporaines? Au milieu des
grandes épreuves du passé , nos pères ne se sont pas dé-
couragés. Au milieu de tant de doutes, ils croyaient; au
milieu de tant de désespoirs, ils espéraient; au milieu de
tant de haines, ils aimaient. — Faisons comme eux et
relevons la tête. — J'entends des voix ennemies et impa-
tientes s'écrier : Ne viendra-t-il donc pas un jour où l'on
pourra dire enfin : Voilà le dernier Pape! Oui, mais ce
jour, vous ne le verrez point; il ne viendra qu'à la fin des
temps, quand Jésus-Christ apparaîtra lui-même pour juger
les vivants et les morts. Alors , il n'aura plus besoin d'un
représentant visible sur la terre ; alors , il aura achevé de
souffrir dans la personne de son dernier vicaire, tout ce
qui lui restait à souffrir ici-bas. — Pour nous, qui ne
savons ni le jour ni l'heure; pour nous, qui, dans la
poussière du combat, voyons le Christ recommencer, dans
son représentant actuel, un nouveau chemin de la croix,
suivons-le avec amour et foi, en répétant ce cri d'admi-
Cours d'histoirb. 2
18 INTRODUCTION.
ration douloureuse , par lequel la liturgie grecque inter-
rompt plusieurs fois, le vendredi saint, la lecture solen-
nelle de la Passion : « Gloire à votre patience , Sei-
» gneur (1)! »
(1) La voie douloureuse des Papes. {Monde, 15 ?»^mbre 1860.)
COURS
D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE
A L'USAGE DES SÉMINAIRES.
^eeeeeeeeaeeoooooooi
PREMIÈRE ÉPOQUE.
ÉPOQUE DES PERSÉCUTIONS ET DES MARTYRS.
Depuis la sortie du Cénacle, en 33, jusqu'à la conversion
de Constantin, en 312.
PREMIER SIECLE,
Les premiers assauts que 5'Eglise de Jésus-Christ eut à
(<) Essai su/ l'indif., tom. I.
Coup d'œil
soutenir à son entrée dans le monde, furent ceux d'une violence s^éni
sur
aveugle et brutale : Dieu, sans doute, dit un auteur devenu la première
malheureusement trop célèbre, l'a ordonnné de la sorte, parce éP0(iue-
qu'il savait que le courage et la constance des martyrs étaient
plus propres qu'aucun autre spectacle à étonner et à convaincre
des hommes dominés par les sens, comme ceux de la vieille
société nue le Christianisme avait à régénérer (1).
La Synagogue, d'abord, se jeta sur l'Eglise naissante et
voulut l'étouffer dans son berceau. En peu de temps, elle
emprisonna son chef, lapida son plus zélé diacre> fit battre de
verges les Apôtres et dispersa tout le troupeau.
Après la Synagogue , l'Empire romain se souleva dix fois avec
20
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Election
de B. Matthias
et sortie
du cénacle.
An 33 (3).
fureur contre l'Eglise. On compte, en effet, durant les trois
premiers siècles, dix persécutions générales, c'est-à-dire, dix
persécutions commandées par les empereurs romains, dont la
redoutable puissance s'étendait sur la plus grande partie du
monde alors connu. L'Eglise y perdit par le martyre dix ou
douze millions de ses enfants (1). De tous les souverains
Pontifes qui siégèrent pendant cette période héroïque et trois
fois séculaire, il n'y en eut que deux, dit le P. Lacordaire, qui
moururent dans leur lit, encore parce que les ans, pour eux, se
pressèrent un peu plus que les bourreaux. Les autres périrent
tous au milieu des supplices; et, depuis la sortie du Cénacle
jusqu'à Constantin le Grand , l'Eglise eut à traverser la mer
rouge de soîi propre sang , comme elle le chante elle-même dans
son office des martyrs (2). — Il entrait dans le plan divin, dit
encore le P. Lacordaire, que la puissance de l'Eglise commen-
çât par cette longue douleur, et que la première couronne de la
papauté fût la couronne du martyre. — Qu'elle est glorieuse et
belle cette longue traînée de lumière et de sang dont fut marqué
chacun des pas de l'Eglise , durant les trois premiers siècles !
Avant de sortir du Cénacle et de commencer le grand et
immortel combat qu'ils allaient livrer à l'erreur et aux passions,
les Apôtres voulurent remplir le vide que la mort du traître
Judas avait fait dans leurs rangs. Institué chef de l'Eglise par
(<) Voyez, sur le nombre des martyrs, dom Ruinart, Actes des mar-
tyrs, Prêf. — Catéch. Persév., tom. V.
(2) M. Edgard Quinet lui-même n'a pu s'empêcher de vénérer les
premiers souverains Pontifes. « Lisez, dit-il, les noms des cinquante
premiers papes, c'est-à-dire de ceux qui soutiennent l'édifice : ces fon-
dateurs sont tous des saints, des héros du monde moral. » [Du Coth.
et de la Révolut. franc.) — Soixante-seize papes sont honorés comme
saints, savoir : trente-sept comme martyrs, dont trente-trois souffrirent
sous les empereurs païens, et quatre furent mis à mort par les héréti-
ques, et trente-neuf canonisés avec Je titre de Confesseurs. — L'An-
nuaire qui se publie chaque année à Rome, sous le titre de Notizie,
compte soixante-dix-sept papes saints, plus deux avec le titre de Bien-
heureux. [Opusc. Gauthier, Jésuite.)
(3) Les savants Bénédictins, auteurs de Y Art de vérifier les dates,
fixent la mort du Sauveur au 3 avril de l'an 33 de notre ère. Cette
date a prévalu.
PREMIER SIÈCLE. 51
Jésus-Christ, et commençant dès lors à en remplir les fonctions,
Pierre se leva au milieu de l'assemblée, composée d'environ-
cent vingt disciples , et les invita à procéder à l'élection.
« Pierre, sans aucun doute, dit un des plus célèbres docteurs
de l'Orient, saint Chrysostome, Pierre aurait pu, lui seul,
faire ce choix, vu que le Seigneur, par ces paroles : Affermis tes
frères, avait placé tous les autres sous sa main. Toutefois, par
condescendance, il en remit le jugement à la multitude, pour
ne pas exciter sa jalousie et afin de lui rendre plus vénérable
celui qu'elle aurait choisi (1). — Saint Grégoire de Nysse fait
la même observation que saint Jean Chrysostome.
L'assemblée présenta deux sujets : Matthias, et Joseph Bar-
sabas , surnommé le Juste. Tous deux étaient dignes de l'apos-
tolat, si l'apostolat pouvait se mériter; mais, ni les disciples
assemblés , ni les anciens Apôtres, ni Pierre lui-même , ne vou-
lurent se charger de la décision. — On convint, par une inspi-
ration particulière , de remettre cette élection au Seigneur, à
qui on adressa de concert une fervente prière. La prière finie ,
on tira au sort; il tomba sur Matthias, qui prit aussitôt place
parmi les Apôtres. — Ainsi furent remplis les « douze trônes
où devaient s'asseoir les juges des douze tribus d'Israël. »
Cependant , la retraite des disciples touchait à sa fin. Le vais-
seau de l'Eglise, pour nous servir de l'élégante comparaison de
saint Chrysostome, était construit et appareillé; il avait son
pilote, son gouvernail et ses voiles, avec tous les agrès néces-
saires pour faire une heureuse navigation. Une seule chose lui
(1) Ainsi , dès l'origine , le pouvoir suprême de Pierre se révèle. —
Quelques auteurs ont prétendu que, dans la pensée de saint Chrysos-
tome, saint Pierre n'était que le premier d'entre les électeurs et non
le seul électeur. Mais le texte du/Saint docteur se refuse à cette inter-
prétation. Le pape Pie VI, dans/ son bref Super soliditate , se déclare
aussi formellement pour le sens opposé à cette interprétation. — Dans
différents endroits do ses écrits, saint Chrysostome s'écrie et répète :
« C'est Pierre qui est la bouche, la tête, le coryphée, le prince des
» Apôtres, le docteur, le préfet de tout l'univers, la base, la colonne
» do l'Eglise , la pierre inébranlable, le fondement indestructible de la
» foi ! a (S. Jean Chrysostome, in Aet. Apost. — De Sacerd., liv. 2, 1 .
— Tradition de l'Eglise sur l'institut, des évêq., tom. I et II. — Hist.
de S. Chrysost.,c. 31, p. 374.)
22
cours d'histoire ecclésiastique.
S. Pierre
•uvre la pré-
dication
évangélique
et
convertit
8,000 Juifs.
manquait, sans laquelle il serait resté éternellement immobile;
c'est le souffle moteur qui devait lui servir d'âme et le diriger
dans sa course , c'est-à-dire, l'assistance du Saint-Esprit.
Mais le moment de le lui communiquer était venu, et le jour
à jamais mémorable de la Pentecôte brilla sur le monde. Sur les
neuf heures du matin, le Cénacle retentit tout à coup d'un grand
bruit, semblable à celui d'un vent impétueux; des langues de
feu , descendant du ciel , vinrent se reposer sur la tôle des
Apôtres assemblés; ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et
ils commencèrent aussitôt à parler diverses langues. — En ce
jour, l'institution de l'Eglise fut achevée et la révélation faite
aux Apôtres reçut son complément divin. Dès ce moment, indis-
solublement unie à l'Esprit vivitîcateur , comme sa mystique
épouse, l'Eglise fut animée de sa vie divine et immortelle; et,
comme un aigle, dans son essor majestueux, s'élève du nid qui
l'enfanta vers la nue, sans discontinuer son vol, de même, l'E-
glise catholique , sortant du cénacle après que l'Esprit-Saint
l'eut fécondée, commença à travers les âges sa marche triom-
phante que rien ne peut ralentir et qui l'emporte vers l'éter-
nité. — « Voilà donc, dit un philosophe chrétien, le vaisseau
divin mis à flot; et dès lors l'Histoire de l'Eglise, que Rousseau
a si justement appelée un prodige continuel , se déroula avec
une fidélité admirable aux lois de sa constitution. » — Chaque
siècle de cette histoire nous présentera la trace des inspirations
fécondes et divines de l'Eglise.
Le jour de la Pentecôte , la ville de Jérusalem était remplie
d'une multitude d'enfants d'Abraham venus de tous les pays.
A la nouvelle du prodige, ils accoururent en foule à la maison
des Apôtres. En descendant les marches du Cénacle, le chef
du collège apostolique, Pierre, qui était la bouche de tous,
comme l'appelle ici saint Chrysostome, voyant celte multitude
immense de Juifs , prit la parole et leur prêcha la divinité
de Jésus de Nazareth. Ce premier coup de filet du pêcheur
d'hommes fit entrer trois mille personnes dans le sein de l'E-
glise. — Quelques jours après, au moment de la prière publi-
que , le même Apôtre , accompagné du Disciple bien-aimé ,
montait au temple. A la porte qu'on appelait la Belle, parce
qu'elle était d'un travail merveilleux et de pur airain de Co-
PREMIER SIÈCLE.
23
rinthe, un pauvre, âgé de quarante ans, boiteux de naissance
et connu de tout le monde, leur demanda l'aumône : c Je n'ai
ni or ni argent, lui dit Pierre; mais ce que j'ai, je te le donne :
au nom de Jésus de Nazareth , lève-toi et marche. > Aussitôt le
boiteux se leva sur ses pieds, et, marchant et sautant, il suivit
les deux Apôtres dans le temple. — Jamais miracle ne fut plus
incontestable et ne produisit un effet plus prompt et plus heu-
reux; car, Pierre en ayant profité pour annoncer de nouveau
la divinité de Jésus-Christ et sa résurrection d'entre les morts,
cinq mille personnes se convertirent à ce second discours ,
et la première Eglise du Sauveur, établie en face du Calvaire,
fut de huit mille fidèles (1).
Ces premiers chrétiens, les prémices de l'Eglise naissante,
s'élevant aussitôt aux sommets de la perfection évangélique
donnèrent l'exemple de cette incomparable union , de ce déta-
chement absolu et de cette charité parfaite, qu'on admira si
longtemps dans l'Eglise de Jérusalem. Ils mirent volontairement
leurs biens en commun, vendant leurs héritages pour en dis-
tribuer le prix selon les besoins de chacun. Ils se réunissaient
dans les cénacles ou oratoires des maisons particulières, pour
vaquer à la prière et participer à la fraction du pain , c'est-
à-dire , à l'eucharistie. Après la prière et l'instruction, pour
cimenter la concorde et l'union entre eux, et pour rétablir, dit
Bergier, du moins au pied des autels, la fraternité détruite dans
la société civile, par la trop grande inégalité des conditions, ils
s'asseyaient à une table commune et prenaient un repas connu
sous le nom à'agape, qui signifie charité et dilection. Tout s'y
passait dans une sainte allégresse et dans une grande simplicité
de cœur. Ces premiers fidèles, en effet, étaient des enfants par
l'humilité, la pureté et le désintéressement, et composaient, dit
saint Chrysoslome , comme une république angélique, angelica
respublica. — C'est en souvenir des agapes de la primitive
Égliâê qu'on offre et distribue le pain bénit, dans l'assemblée
des fidèles , aux messes paroissiales.
Cette admirable conduite de l'Eglise de Jérusalem, en parfaite
Vie commune
et édifiante
des premiers
chrétiens.
Différence
d'avec
le
communisme
moderne.
(4) Hist. univ., ge part., c. 20. — Fleury, Mœurs des chrét. —
Rohrbacher, tom. I.
2i cours d'histoire ecclésiastique.
harmonie avec le temps et les personnes, dura près de quarante
ans, jusqu'à la retraite des chrétiens à Pella. — Les monas-
tères et les communautés religieuses, engagés plus tard dans
la même voie royale de la perfection chrétienne, la continuent
encore aujourd'hui au milieu de nos sociétés corrompues. —
Voilà un exemple sensible et réel de cette égalité de biens, de
cette vie commune que des législateurs et des philosophes de
l'antiquité oût proposée comme le moyen le plus propre à rendre
tous les hommes heureux, mais sans pouvoir y atteindre. Les
socialistes de nos jours rêvent encore la même chose, sans
obtenir plus de succès. Plus éclairés que les uns et les autres ,
les Apôtres et l'Eglise l'ont enseignée comme le partage exclusif
et libre de la vertu parfaite; aussi ont-ils établi solidement et
partout ce que ces faux sages n'ont jamais fait que rêver (1). —
La communauté des biens, réalisée par la foi des premiers
fidèles, entraînait directement, pour les Apôtres, une adminis-
tration et possession temporelles. La propriété ecclésiastique
se trouve ainsi constituée au berceau même de l'Eglise.
tîrrîWcpn- Parmi ceux qui vendirent leurs terres pour en mettre le prix
en commun, l'Écriture cite en particulier un lévite originaire
de Chypre, nommé Joseph, qui reçut le surnom de Barnabe,
et qui, peu de temps après, élevé aux fonctions et à la dignité
d'Apôtre, devint le compagnon de saint Paul. — Un autre fidèle,
nommé Ananie, ayant soustrait une partie de son argent et
menti à saint Pierre, l'Apôtre lui dit : « Ananie, comment Satan
a-t-il tenté votre cœur jusqu'à vous faire mentir au Saint-Es-
prit et détourner une partie du prix de votre champ? Ne demeu-
rait-il pas toujours à vous, si vous aviez voulu le garder? et,
même après l'avoir vendu, le prix n'en était-il pas encore à
vous? » Ces paroles de l'Apôtre font voir que le crime n'était
ni dans le droit exclusif de propriété, ni dans celui de garder
pour soi la totalité ou une partie de son bien, mais dans le
mensonge du disciple, qui, après avoir affirmé qu'il donnait
tous ses biens comme les autres, en retenait une partie par
esprit de cupidité et d'avarice. Riches de ce qu'ils retenaient
(4) Fleury, Mœurs des chrét. — Bergier, art. Agapes. — S. Chry-
sost., in Act. Apost., 7.
m'.i'Ui
C il-'
PREMIER SIECLE. 2îi
par aevers eux, Ananie et Saphire le devenaient bien davantage
en acquérant le droit de partage au trésor commun de l'Église.
Cette coupable spéculation fut le premier attentat contre les
biens de l'Église et des pauvres. — Comme on le voit, l'oblation
fut libre et sainte dès le commencement de la prédication évan-
gélique, et c'est là ce qui établit une différence fondamentalr
entre l'Évangile et le communisme. — Le communisme c'est
l'exaltation jusqu'au délire de tous les appétits matériels et de
toutes les convoitises grossières. La communauté évangélique,
c'est l'abnégation de soi, l'immolation de l'orgueil et de la chair.
De l'un à l'autre, il y a la distance du ciel à l'enfer.
La réprimande adressée à Ananie par saint Pierre fut à l'ins-
tant même suivie du châtiment; car Ananie et Saphire, sa
femme et sa complice, tombèrent, à trois heures d'intervalle,
morts aux pieds de l'Apôtre.
L'impression produite par ce terrible châtiment, les miracles Fureur
des Apôtres qui se renouvelaient sans cesse, et la vie sainte des
premiers chrétiens, augmentaient prodigieusement chaque jour
le nombre des fidèles. — L'ombre seule de saint Pierre suffisait
pour opérer des prodiges; le peuple apportait, des villes voisines
à Jérusalem, les possédés et les malades de toute espèce, et ils
retournaient guéris. — A cette vue, la Synagogue s'émut; trois
fois les Apôtres furent traduits devant le grand sanhédrin. La
première fois, on leur défendit avec menace d'enseigner désor-
mais au nom de Jésus. La seconde fois, on les mit en prison,
mais un ange les délivra; et la troisième, on les flagella ignomi-
nieusement. — Sans se laisser intimider, Pierre et Jean firent
alors retentir pour la première fois aux oreilles d'Anne et de
Caïphe ce fameux et apostolique non possumus , qui, répété par
leurs successeurs aux puissances hostiles à la vérité, a, malgré
toutes les tyrannies, conservé au monde le bienfait de l'Evan-
gile : « Nous ne pouvons, dirent-ils, taire ce que nous avons vu
et entendu : jugez vous-mêmes s'il est juste de vous obéir plu-
tôt qu'à Dieu. » — L'intrépidité des Apôtres et leurs réponses
pleines de force autant que de sagesse finirent par irriter telle-
ment le conseil, qu'il allait se livrer aux derniers excès, quand
un vénérable docteur, nommé Gamaiiel, arrêta l'emportement
par un avis aussi sage que simple : « Cessez, dit-il, d'inquiéter
des
sept diacres
26 cours d'histoire ecclésiastique.
ces gens-là : si leur projet est l'ouvrage des hommes, il tombera
de lui-même ; si c'est l'œuvre de Dieu , vainement vous essaye-
riez d'en arrêter le cours. » — L'avis fut adopté en partie , et les
Apôtres furent relâchés , avec une nouvelle défense de parler du
Crucifié. Mais, il aurait été plus facile d'éteindre un vaste in-
cendie et d'arrêter le cours du torrent le plus impétueux , que de
ralentir le zèle et d'épouvanter le courage de ces douze pêcheurs
naguère si timides , et dont une simple servante avait fait pâlir
le chef. — Ils s'en allèrent donc pleins de joie d'avoir été jugés
dignes de souffrir pour le nom de leur divin Maître, ne cessant
de prêcher Jésus-Christ dans le temple, et d'enseigner tous les
jours les fidèles dans l'intérieur des maisons (1).
Ordination Aussi, bien loin de diminuer, le nombre des chrétiens s'ac-
crut tellement, que les Apôtres ne pouvaient plus suffire à leurs
fonctions, et plusieurs fidèles hellénistes, c'est-à-dire, des Juifs
qui étaient nés parmi les Grecs et qui en parlaient la langue , se
plaignaient de ce que leurs veuves étaient négligées dans la dis-
tribution des aumônes et le ministère quotidien. « Il n'est pas
juste cependant, dirent alors les Apôtres, que nous abandonnions
la prière et la prédication de la parole de Dieu pour le service
dés tables. Choisissez donc, nos frères, sept hommes irrépro-
chables , pleins du Saint-Esprit et de sagesse , que nous char-
gions de ce ministère. » La proposition fut acceptée d'une voix
unanime, et on procéda à l'élection qui donna les sept noms sui-
vants ! Etienne, Philippe, Prochore , Nicanor, Timon, Parménas
et Nicolas. Le choix fait, on amena les élus aux Apôtres, qui,
* priant sur eux, leur imposèrent les mains » et leur confé-
rèrent ainsi le diaconat, comme, par le même signe sacramentel,
Jésus-Christ avait conféré la plénitude du sacerdoce aux douze.
— Par cet ordre, ils reçurent le pouvoir de présider, non-seule-
ment à la distribution des aumônes, mais encore de servir à la
table sacrée , c'est-à-dire, à l'administration de l'Eucharistie : ce
qui a fait dire à saint Ignace d'Antioche : « Que les diacres
étaient les dispensateurs, non des repas ordinaires, mais des
mystères de Jésus-Christ; les ministres de l'Eglise de Dieu. »
L'on voit par la seconde Apologie de saint Justin, « qu'ils por-
MAct.Aposi.tC. 4, 6.
PREMIER SIÈCLE. 27
taient l'Eucharistie à ceux qui n'avaient pu se trouver, le di-
manche, à l'assemblée des fidèles. Ils administraient aussi le
baptême, et, dans l'occasion , ils prêchaient même l'Evangile, »
Ce l'ut le premier acte de saint Etienne après son ordina-
tion. — « Les diacres, disent les Constitutions apostoliques,
sont les yeux et le bras de l'évèque , » et cette parole a été in-
sérée dans le corps du droit canonique (1).
Cette augmentation des ouvriers évangéliques rendit les pro- Martyr»
grès du Christianisme encore plus rapides. Le premier des sept s. Etienne,
diacres surtout, Etienne, Grec de naissance, comme l'indique ~„
' ' n An 33.
son nom, homme que le Saint-Esprit appelle « plein de foi, de
grâce et de force, » seconda merveilleusement les Apôtres; et
Dieu opéra, par son ministère, une multitude de miracles. A
celle vue, la Synagogue se trouble et s'épouvante de plus en
plus; quelques-uns de ses membres veulent disputer avec
Etienne, mais Etienne les confond. Alors on s'empare du saint
diacre, on le traîne hors de la ville, et on l'accable sous une
grêle de pierres. — Ce fut le premier sang qui se mêla au sang
du Rédempteur ; et saint Etienne , selon la parole d'un Père de
l'Eglise, est comme le porte-étendard de la grande et héroïque
armée des martyrs.
Pendant qu'on lapidait Etienne, un jeune homme de Cilicie , ceavenfaii
nommé Saul , gardait les habits de ses meurtriers; ce qui a fait *■
dire à saint Augustin, « qu'il le lapidait, en quelque sorte , lui ' ' —
seul, par la main de tous les autres. » Ce premier excès, au Au3*
lieu d'assouvir sa rage, ne fit que l'irriter; il se jeta sur le trou-
peau de Jésus-Christ « semblable à un loup furieux , » c'est le
nom qu'il se donne; et nous apprenons de lui-même qu'il se trans-
portait dans toutes les maisons suspectes de Christianisme, traî-
nait en prison les hommes et les femmes qui confessaient Jésus-
Christ , et faisaient décerner contre eux des arrêts de mort dont
il pressait vivement l'exécution. — Un jour, ne respirant que le
sang et le carnage, il se rendait à Damas, escorté d'officiers
sous ses ordres, et muni contre les chrétiens de pouvoirs abso-
lus. Tout à coup , une éclatante lumière venant du ciel l'envi-
ronne, l'éblouit et le renverse; une voix miraculeuse se fait
(1) Êptii, ad Indiennes, — But, de l'Eg., Darras, t. V.
Visite
de S. Paul
S. l'icrre.
28 cours d'histoire ecclésiastique.
entendre, et lui dit en hébreu : « Saul, Saul, pourquoi me
persécutes-tu? » Aveuglé par l'éclat de la lumière, et étendu
tremblant sur la route , Saul répondit : « Seigneur, que voulez-
vous que je fasse? » — « Lève-toi, reprit la voix, entre à Da-
mas , et là on te dira ce qu'il faut que tu fasses. » — De loup
féroce devenu obéissant agneau, Saul se lève, et ses compa-
gnons l'emmènent par la main jusqu'à Damas. Un disciple
nommé Ananie, qui avait fondé une Eglise dans cette ville, reçut
l'ordre de Dieu d'aller le trouver; Ananie vint, le baptisa, lui
rendit la vue, et aussitôt Saul se mit à prêcher Jésus-Christ
dans les synagogues, au grand étonnement de tous. — C'est
alors qu'il alla en Arabie, ce que plusieurs, dit Tillemont, en-
tendent de la campagne aux environs de Damas, qui apparte-
nait à Arétas, roi des Arabes (1). — Saul avait été disciple de
Gamaliel et condisciple de saint Etienne; peut-être avait-il pris
une vive part à la discussion des Juifs contre le saint diacre.
Trois ans après , Saul quitta ces lieux pour échapper à la
haine des Juifs qui voulaient le faire mourir, et il vint à Jéru-
salem « afin de voir Pierre, » comme il le dit lui-même. « Il
fallait, dit Bossuet, que le grand Paul, Paul revenu du troi-
sième ciel (2), vint voir Pierre : non pas Jacques, un si
grand Apôtre, frère du Seigneur, appelé le Juste : ce n'était
pas lui que Paul devait venir voir; mais il alla voir Pierre, et
le voir, selon la force de l'original grec, comme on vient voir
une chose pleine de merveilles et digne d'être recherchée; le
contempler, l'étudier, dit saint Chrysostome, et le voir comme
plus grand, aussi bien que plus ancien que lui, dit le même
Père; le voir néanmoins non pour être instruit, lui que Jésus-
Christ instruisait par une révélation si expresse , mais aiin de
(1) Tillemont, Hist. ecclés., tom. I.
(2) Bossuet, d'accord avec saint Thomas, suppose que le ravisse-
ment de saint Paul a eu lieu à Damas, immédiatement après sa con-
version. Mais Baronius et les autres auteurs, après un examen plus
approfondi, dit Picquigny, le placent plus tard, environ dix ans
après la conversion de l'Apôtre. Ce dernier sentiment parait le plus
généralement admis. Ici , comme pour toutes les dates primitives sur
lesquelles il y a variété d'opinion, nous avons suivi le sentiment qui
nous a semblé le plus commun ou le plus probable.
PREMIER SIÈCLE. 59
donner la forme aux siècles futurs, et qu'il demeurât établi à
jamais que, quelque docte, quelque saint qu'on soit, fût-on
un autre saint Paul, il faut voir Pierre. » — « Saint Paul va
» voir Pierre, dit sur le même sujet le prêtre Victorinus, doc-
» leur presque contemporain du concile de Nicée; car si les
» fondements de l'Église sont fondés sur Pierre, Paul, à qui
» toute chose avait été révélée, savait qu'il était obligé de voir
» Pierre, à cause de l'autorité qui lui avait été remise, et non
» pour apprendre quelque chose de lui. » — « Il va voir Pierre,
» à Jérusalem, dit Tertullien , pour remplii; un devoir et satis-
» faire à l'obligation de la foi. » — « Il devait désirer de voir
» Pierre , disent saint Ambroise et saint Hilaire, parce que
» c'était l'Apôtre à qui Notre Seigneur avait délégué le soin de
» toutes les Églises, et non qu'il pût apprendre quelque chose
» de lui. » — « Il n'alla pas pour apprendre , dit saint Jérôme,
» mais pour faire honneur au premier des Apôtres. » — « Il
» n'avait pas besoin, dit Théodoret, de lui demander des doc-
» trines qu'il avait reçues de Dieu, mais il rend un honneur
» convenable à son chef. » — C'est ainsi que Pierre est regardé
comme pontife et Apôtre suprême par tous, et spécialement
par le grand Apôtre des nations, qui, choisi directement et
miraculeusement par le Sauveur, semblait devoir faire ex-
ception à la loi de la commune obéissance (1).
Pierre retint le nouvel Apôtre quinze jours dans sa mai-
sou , et l'on pense, dit Berault-Bercastel , qu'il lui conféra,
par l'imposition des mains, le caractère du sacerdoce et la di-
gnité de l'épiscopat. C'était, au sixième siècle, une tradition
de l'Eglise romaine que Pierre avait imposé les mains à saint
Paul (2). — Pendant son séjour à Jérusalem, Saul répara le
scandale qu'il y avait autrefois donné , ne laissant échapper
aucune occasion de rendre témoignage à Jésus-Christ; souvent
il disputait avec les Juifs étrangers, ceux du pays ne voulant
ni le voir ni l'entendre.
L'orage que la Synagogue, Saul en tête, avait excité pour s. jar,[II(,s
la Mineur
est ta*Utu4
(1) Bise, sur l'unité de l'Eglise. — L'infaillibilité , par M. de Saint- Mqu
Bonnet. — Le souverain Pontife, par Mf-'"" de Ségur, pag. 42. ,l<'
(2) Trad. lnst. Ev., tom. I.
30
GOURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Confirmation
donnée
anéantir l'Eglise naissante, fut comme un vent favorable qui
répandit au loin la semence ôvangélique. Les douze Apôtres,
il est vrai, restèrent à Jérusalem pendant la tempête, pour
protéger le troupeau, comme, dans le combat, les capitaines
se tiennent à l'endroit le plus chaud de la mêlée. On croit
même que c'est alors que saint Jacques, fils d'Alphée, parent
de Jésus-Christ, et dit le Mineur, pour le distinguer de l'A-
pôtre du même nom, plus âgé que lui, fut institué premier
évèque de Jérusalem par saint Pierre , afin de veiller d'une
manière spéciale su» les fidèles de cette Eglise (1). Mais tous
les autres ouvriers évangéliques se dispersèrent dans les diffé-
rentes contrées de la Palestine (2), en Phénicie, dans l'île de
Chypre et dans le pays d'Antioche. — Le disciple Ananie s'était
avancé jusqu'à Damas, et Philippe, le second des diacres,
alla prêcher à Samarie , où le peuple , témoin des miracles
qu'il opérait, se convertit en foule et reçut le baptême.
Quand les Apôtres eurent appris que les Samaritains avaient
embrassé la foi, ils envoyèrent (3) saint Pierre et saint Jean
pour leur imposer les mains , afin de leur communiquer le
Saint-Esprit : car, dit saint Epiphane , Philippe , n'étant que
diacre , leur avait seulement donné le baptême , et n'avait pas
le pouvoir d'imposer les mains et de communiquer le Saint-
Esprit. — Saint Pierre et saint Jean retournèrent ensuite à Jé-
rusalem, et le diacre Philippe, averti par un ange, prit la
route qui conduit à Gaza , rencontra l'eunuque , trésorier de
(i) Clément d'Alexandrie cité par Eusèbe assure que Jacques, frère
du Seigneur, fut créé évoque de Jérusalem par Pierre , Jacques et
Jean. — La Chronique d'Alexandrie ne parle que de saint Pierre , et
dit qu'il intronisa saint Jacques à sa place lorsqu'il partit pour Rome.
(Eusèb. Hist. eccl., liv. 2, c. I. — Trad. Inst. Ev., tom. I.)
(2) La Palestine se divisait en trois parties : la Judée , la Samarie
et la Galilée haute et basse. — Il y avait, en outre, les régions au
delà du Jourdain : la Pérée, Galaad, la Décapole, la Gaulonite, la
Bathanée, l'Auranite, la Trachonite, l'Abilène.
(3) Hujus modi missio non nocet prxrogativis Pétri. Ssepissime pri-
ant magistratus, tanquam legati tnissi fuerunt a civibns;v. g. : « fs-
mael summus sacerdos, a Jndœis 7nissus est Romain ad Neronem »
{Antiq., Josèphe. — Mgr Bouvier, Tract, de Eccl.)
rREMIFR SIÈCLE.
31
Candace, reine d'Ethiopie, lisant sur son char les prophéties
d'Isaïe, il les lui expliqua, l'instruisit et le baptisa.
Ce fut à Samarie, pendant que saint Philippe y prêchait,
que parut le premier de tous les hérésiarques, Simon le Ma-
gicien, originaire de Gitta, bourgade du territoire samaritain,
et si célèbre par ses prestiges, qu'on l'appelait la Vertu de Dieu.
Il ne put néanmoins tenir contre le saint diacre ; il parut même
touché de ses prédications, demanda et reçut le baptême. —
Quand les deux Apôtres, venus de Jérusalem pour donner la
confirmation aux Samaritains , leur imposèrent les mains ,
Simon fut frappé de voir le Saint-Esprit descendre sur les
fidèles et se manifester d'une manière sensible par le don des
langues et par les autres miracles. Ce merveilleux spectacle
excitant son envie , il offrit de l'argent aux Apôtres pour obtenir
le pouvoir d'opérer les mêmes prodiges, et le confisquer à son
profit . Il voulait devenir évêque de Samarie , afin d'augmenter
son influence sur le peuple vivement impressionné par la pré-
dication et les miracles des Apôtres. — « Que ton argent périsse
avec toi, lui dit Pierre, plein d'une sainte indignation, puis-
que tu crois pouvoir acheter le don de Dieu! Tu n'as aucune
part dans ce ministère, car ton cœur n'est pas droit devant le
Seigneur; » et il l'exhorta à faire pénitence. — Le nouvel apostat
était loin du sentiment de repentir que lui prêchait saint Pierre.
Au lieu donc de profiter de sa remontrance , il chercha à exploi-
ter la révélation au profit de son ambition, et il devint l'ennemi
personnel des Apôtres. Il opposa à leur enseignement divin
une ambitieuse et absurde synthèse où se trouvait, selon Rece-
veur et Darras, le germe de toutes les hérésies qui affligèrent
l'Eglise pendant plusieurs siècles (1).
Il répandit surtout la doctrine des éons, espèce d'êtres engen-
drés les uns des autres, dont la première catégorie, émanée de
Dieu même, était toute céleste, et la dernière aboutissait au
monde grossier et matériel. — Ce système, développé plus tard
par Valentin , forma la base du Gnosticisme et du Panthéisme
alexandrin. — Simon se donnait lui-même comme le premier
Simon
hérésiarqw
Erreurs
de Simon
le Magicien
(4) Newman, Bitî. du développ. du Christinnisme. — Rromeur,
1,1';.
32 cours d'histoire ecclésiastique.
(les éons, et ne plaçait le Verbe qu'au cinquième rang; par là,
il préludait à l'Arianisme. — Selon lui, la matière était éter-
nelle, il la disait ennemie de Dieu, et en attribuait l'ordre actuel
aux mauvais anges. Il expliquait ainsi l'origine du mal, par
les principes que développèrent ensuite les manichéens. — La
récente découverte du manuscrit des philosophumena a plus
nettement dévoilé le vaste système gnostique organisé par le
patriarche de l'hérésie.
Quant à la morale, Simon niait toute différence entre le bicp
et le mal. Les actes ne sont ni bons ni mauvais; les liens du
mariage sont une superstition; la famille est une institution
perverse; ses lois sont toutes émanées des mauvais anges...
Aussi les disciples du mage de Gitta vivaient-ils dans les plus
grossières débauches; et lui-même traînait partout avec lui une
femme nommée Hélène, qu'il avait achetée dans une maison de
prostitution et sur laquelle il débitait mille extravagances. —
La honte du crime qu'il proposa à saint Pierre est demeurée
pour toujours attachée à sa mémoire, et, après dix-huit siècles,
on désigne encore sous le nom de simonie le trafic des choses
saintes. — Les pratiques et opérations magiques de Simon ,
révélées par les philosophumena, offrent plus d'un trait de
ressemblance avec le spiritisme actuel et les ténébreuses évo-
cations des temps modernes.
Appointas L'enfer suscita, vers ce même temps, un autre adversaire
aux Apôtres : c'est Appollonius de Tyane, né quelques années
avant Jésus-Christ. Il n'avait pas une doctrine nouvelle et par-
ticulière. Il adopta le système de Pylhagore , dont le mysti-
cisme exalté convenait parfaitement à la tournure de son esprit
enthousiaste (1). Il se lit passer pour l'ami des dieux et protégea
le culte populaire des idoles. Doué d'un génie supérieur, d'une
mémoire sans exemple, habile dans toutes les sciences et les
arts de la Grèce, chaste, du moins en apparence, il joignait à
tous ces avantages ceux d'une taille majestueuse et comme
(1) Le dogme principal de la philosophie de Pythagore était la mé-
tempsycose empruntée des Egyptiens ou des Brachmanes. L'âme de
l'homme était une partie de l'intelligence suprême dont son union avec
le corps la retenait séparée, et qui s'y réunissait lorsqu'elle s'élail
dégagée de toute affection aux choses temporelles.
Tvane.
(le ïya
PREMIER SIÈCLE. 33
surhumaine, d'un si grand air de dignité et d'une telle beauté
de visage, que sa figure seule ravissait et entraînait les peuples
à sa suite. Son sens, naturellement droit et fin, lui fit observer
que le langage emphatique et la morgue accoutumée des phi-
losophes, loin de leur acquérir de l'estime et du crédit, ne leur
donnaient le plus souvent que du ridicule; il prit donc un lan-
gage clair et simple qui attirait et captivait les cœurs. Aussi le
recevait- on partout avec des honneurs extraordinaires, et des
villes entières lui envoyèrent demander son amitié. Le Paga-
nisme n'eut peut-être jamais d'apôtre plus séduisant.
On lui a môme attribué des actes surhumains. Champion de Pr*"*"
miracles
l'idolâtrie, il ne serait pas étonnant que le démon 1 eût secondé. d'AppoUemu
Dans le choc suprême de la vérité avec l'erreur, Satan , dit
M»r Freppel, ramassait toute sa puissance; et le faux surnaturel
se jetait au travers du surnaturel véritable , pour en combattre
l'eiïet par le prestige de ses contrefaçons. — Cependant ces faits
sont loin d'être certains, car ils furent d'abord recueillis par un
nommé Damis , de Ninive , son disciple et son ami , que le phi-
losophe Lucien traduit comme un aventurier indigne de croyance
et do la moindre considération. L'écrit de Damis n'existe même
plus, et il ne nous en reste que des lambeaux altérés et des
bruits vagues , ramassés plus de cent ans après par le sophiste
Philostrate, « le plus menteur des hommes après Voltaire, >
dit Xonnotte. Encore Philoslrate ne lit-il ce recueil que pour
flatter, dans ses travers de femme savante, l'impératrice Julie,
épouse de l'empereur Septime-Sévère , de mœurs très-dissolues,
amie du merveilleux et ennemie jurée du Chrislianisnïe. — Au
surplus, ces faits extraordinaires, tels que Phileutrate les
raconte, ne dépassent pas, à la rigueur, les limites de la force
et de l'adresse humaines. Le plus célèbre de tous, sans con-
tredit, est la prétendue résurrection d'une jeune fille dont
Appollonius rencontra le convoi à Rome. Mais Philostrate lui-
même n'ose pas assurer qu'elle fût morte; il sortait encore
quelques vapeurs de son visage, et il tombait alors de la rosée
qui put bien la faire revenir de sa léthargie. C'est ainsi que les
propres admirateurs d'Appollonius ont rapporté ce prétendu
miracle. Au reste, dit Rohrbacher, tout le récit de Philostrate
est si plein de contes puériles et ridicules, qu'il s'ôte lui-même
Cocas d'H!STOIR«i •
S4
cours d'histoire ecclésiastique.
Virito
pastorale
4e S. Pierre
à Lydde ,
à Joppé,
a Césarée.
Aa;35.
S. Pierre
baptise
le centurion
Corneille
et ouvre la
vaste mission
des Gentils.
toute croyance, et ce serait perdre son temps et insulter au bon
sens des lecteurs , que de les réfuter sérieusement. Ainsi en ont
jugé, parmi les anciens : Lactance, Eusèbe, saint Chrysostome,
saint Augustin, Photius, Suidas, et, parmi les modernes : EUies
Dupin, Scaliger, Vossius, Casaubon, Baur, etc. (1).
Cependant les fidèles de la Judée, de la Galilée et de la Sa-
marie jouissaient d'un peu de calme, attribué par quelques
auteurs à un édit de l'empereur Tibère , favorable au Christia-
nisme. Le chef de l'Eglise, Pierre, en profita pour visiter les
brebis de son troupeau; « semblable, dit saint Chrysostome, à
un général qui fait la ronde pour voir si tout est bien dans
l'ordre. » — La sollicitude pontificale le conduisit d'abord à
Lydde, ville de la tribu d'Ephraïm , plus tard Diospolis , où, au
seul nom de Jésus-Christ, il guérit le paralytique Enée étendu
depuis huit ans sur son lit. — De Lydde, il passa à Joppé, et
il y ressuscita une veuve nommée Tabithe, en grec Dorcas, à la
prière des pauvres , des veuves et des orphelins de la ville qui
pleuraient sa mort comme celle de leur mère. Ces prodiges opé-
rèrent un grand nombre de conversions. — Saint Pierre était
encore à Joppé, quand un centurion romain, nommé Corneille,
homme juste et craignant Dieu, averti par un ange, l'envoya
chercher pour qu'il vînt à Césarée le baptiser avec toute sa fa-
mille. L'Apôtre, averti de son côté par une vision céleste, s'y
rendit aussitôt , instruisit et baptisa le fervent centurion et tous
ses parents réunis dans sa maison. Le Saint-Esprit descendit
visiblement sur eux, et leur communiqua, avec sa grâce, le
don merveilleux des langues. — « Ainsi, Pierre fut le premier à
recevoir les Gentils ; il avait été déjà le premier à convertir les
Juifs, etc.: le premier partout ! dit Bossuet, ou plutôt saint Chry-
sostome que Bossuet ne fait presque que traduire. En effet, la
divine primauté de Pierre éclate partout : dans le gouverne-
ment, lors de l'élection de Matthias; — dans l'apostolat, le jour
de la Pentecôte; — dans la persécution, devant le Sanhédrin;
— dans la magistrature suprême , lors de la condamnation et
punition des deux spoliateurs des biens de l'Église. Pierre est
(<) Fleury, tom. I. — Rohrb., tom. IV. — Tholuc, Crédibilité de
î'hist. évang.
PREMIER SIÈCLE.
M
donc le premier comme chef, comme docteur, comme juge,
comme pasteur et même comme thaumaturge (1).
Le prince des Apôtres étant retourné à Jérusalem, plusieurs
Juifs convertis lui adressèrent des observations à l'égard du bap-
tême de Corneille , et se plaignirent (2) qu'il fût entré chez des
incirconcis et qu'il eût mangé avec eux. Mais il leur raconta tout
ce qui s'était passé, et ses paroles firent cesser les plaintes des
fidèles. Alors, tous ensemble, ils bénirent le Seigneur de ce
qu'il daignait communiquer aussi sa grâce aux Gentils.
C'était, en effet, l'heure marquée par la divine Providence
pour annoncer la bonne nouvelle aux nations idolâtres. Fidèles
à la voix du ciel , les Apôtres se disposèrent donc à partir. Mais'
avant de se disperser, ils rédigèrent eux-mêmes, selon Noël
Alexandre, Mansi , Trombelli et beaucoup d'autres auteurs, le
Symbole qui porte leur nom, « et qui devait être, ditFleury, le
nœud de l'unité pour toutes les Eglises , et comme le mot du
guet pour toutes les troupes de Jésus-Christ. » — Le Symbole,
dit un savant prélat, contient le fond apostolique, dont tous les
autres symboles ne sont que des formes particulières , des déve-
loppements. — Quelques-uns prétendent que chacun des douze
Apôtres en avait composé un article, mais cela n'est pas prouvé.
Ce qui parait certain , c'est qu'on n'enseigna d'abord le Symbole
que de vive voix, et que, pendant plusieurs siècles , on ne per-
mit pas de l'écrire; de là peut-être la différence qui se trouvait
dans la formule, en quelques Eglises (3).
Dispersion
fies Apôtres,
leur symbole,
leurs
pouvoirs
extraordinaires
(4) Le droit d'envoyer des missionnaires et de commencer les mis-
sions a toujours été exercé par Rome à peu près seule. (Trad. Inst.
Ev., tom. I et II. — Rohrb., tom. IV. — Godesc, Saint Pierre. —
Hist. eccl.. Darras.)
(2) Cérinthe, plus tard hérésiarque, fut, dit-on, le principal au-
teur de cette plainte.
(3) Bergier donne comme très-douteux que les Apôtres aient eux-
mêmes rédigé la formule actuelle du Symbole. « Mais il ne s'ensuit
pas, dit-il, qu'on ait eu tort de l'appeler Symbole des Apôtres, puis-
qu'elle renferme exactement les principaux articles de leur doctrine.
— Ussérius, Bingham, Basnage et la foule des auteurs protestants
ont aussi nié l'authenticité du Symbole , en ce sens que la doctrine
seule et non le texte remonte jusqu'aux Apôtres. — Alors même, dit
3K
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
L'apostolat
et l'épiscopat.
Similitude
et différence
entre
les deux.
Partant de Jérusalem , les douze Apôtres se dirigèrent à
l'orient et à l'occident, au nord et au midi; et la terre entière
jusqu'à ses extrémités les plus reculées, reçut la visite de quel-
ques-uns de ces nouveaux conquérants, a Leur juridiction, dit
M. Jager, n'était renfermée dans d'autres limites que celles
que leur imposait la fatigue. Ils n'avaient qu'à aller devant eux,
établissant à chacune de leurs haltes une Eglise nouvelle, pour
laquelle, avant de passer outre, ils ordonnaient des diacres, des
prêtres et un évèque. — Une autorité extraordinaire fut donnée
aux Apôtres, dit un autre auteur, pour que l'œuvre de Dieu
s'accomplît avec une rapidité non moins extraordinaire. Quoique
inférieurs à Pierre, qui tenait au milieu d'eux la place de Jésus-
Christ, ils avaient reçu comme lui la plénitude de la puissance
apostolique; mais ils ne la transmettront point à leurs succes-
seurs;, elle n'est pour eux qu'une commission personnelle et
temporaire. Ils seront comme des conquérants qui, ne devant
point avoir de postérité, laissent toutes leurs conquêtes à un
monarque plus heureux, dont la race ne s'éteindra point. Avec
eux cessera l'apostolat, ainsi que tous les privilèges propres et
incommunicables qui y sont attachés : le don des miracles ,
l'inspiration, l'infaillibilité personnelle, etc. — « Il est incon-
testable, dit M. Guizot, que les premiers fondateurs, ou pour
mieux dire, les premiers instruments de la fondation du Chris-
un grave docteur, qu'on se refuserait à se rendre aux témoignages si
précis et si nombreux des Pères et des écrivains du iv<> et du v siècle,
qui attestent uniformément que les Apôtres en sont les auteurs, on
ne pourrait nier qu'il n'ait existé, au moins dès le second siècle , un
sommaire de la foi qu'on livrait aux catéchumènes avant le baptême ,
que ce sommaire de la foi ne fût conforme au Symbole tel que nous lo
récitons, non-seulement quant à la doctrine, mais quant à l'ordre
même des articles ; que reçu et conservé dans toutes les parties do
l'Egliso, jusque chez les peuples qui ne connaissaient pas les saintes
Ecritures, il ne fût regardé partout comme venant des Apôtres, etc. »
— « Le Symbole, dit Newman, n'est pas une collection de définitions,
mais un sommaire de certaines vérités qui doivent être crues ; un
sommaire incomplet , et , comme le Pater ou le Décalogue, un simple
échantillon des vérités divines, et surtout des vérités les plus élémen-
taires. » (Hist, du développement. — Hist. du Dog. cath., Introd.,
p. 35.)
PREMIER SIÈCLE. J7
lianisme, les Apôtres, se regardaient comme investis d'une
mission spéciale reçue d'en-haut (1). » — La dignité épiscopale,
séparée de ces pouvoirs extraordinaires, est la seule qui doive
subsister, parce que c'est la seule qui entre dans l'économie
d'un gouvernement stable, où tout se rapporte à un centre
commun et vient y puiser sa force. « Il faut, dit Bossuet, que
la commission extraordinaire de Paul expire avec lui à Rome ,
et que, réunie à jamais, pour ainsi parler, à la chaire suprême
de saint Pierre, à laquelle elle était subordonnée, elle élève
l'Eglise romaine au comble de l'autorité et de la gloire (2). » —
Ce qui est vrai de saint Paul est également vrai des autres
Apôtres. C'est une maxime reçue de tous les théologiens , que
les évoques leur succèdent dans l'épiscopat et non dans l'apos-
tolat. Il ne servirait de rien de répondre, observe le cardinal
Gerdil, que cette distinction ne se trouve que dans les écrivains
modernes. Cela peut être vrai tout au plus pour le son des mots,
mais la chose est aussi ancienne que l'Eglise. Qui jamais s'est
imaginé que les sept évoques d'Asie fussent égaux à saint Jean
dans la puissance du gouvernement , ou que Denys l'Aréopagite
et les autres évèques que saint Paul avait préposés à diverses
Eglises particulières, possédassent la même autorité que lui? »
— Chacun des Apôtres, dit M** de Ségur, avait reçu de Dieu
l'infaillibilité doctrinale et le plein pouvoir de fonder et de
constituer des Eglises par toute la terre , ministère extraordi-
naire qui devait finir avec eux, et qui est l'essence du ministère
ordinaire et permanent de saint Pierre seul et de ses succes-
seurs jusqu'à la fin du monde. C'est pour cela que le siège
épiscopal de Rome est le seul siège apostolique, et que l'Eglise
n'est apostolique que parce qu'elle est romaine et gouvernée par
saint Pierre. — Pierre, dans ses successeurs, demeure le rem-
plaçant, le vicaire de Jésus- Christ lui-même. Il suit de là que
les evèques doivent la soumission au Pape , comme les Apôtres
à Jésus-Christ, et que le Pape gouverne les évèques et les en-
seigne ainsi que tout le reste du troupeau , de même que Jésus-
Christ, dont il est le vicaire, gouverna et enseigna ses Apôtres.
(1) Histoire de la civilisation en France, tom. I, leçon 3».
(2) Sermon sur l'unité.
38
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Différentes
missions
de S. Pierre.
Il fixe sou
siège
à Antioche.
Au 36.
De là cette parole de Bossuet : « Pasteurs à l'égard des peuples,
» brebis à l'égard de Pierre (1). »
Au moment de la dispersion générale des Apôtres, le chef de
l'Eglise se dirigea vers Antioche, métropole de l'Orient, et il y
établit, pour quelques années, sa chaire suprême, ainsi que le
témoignent Origène , Eusèbe , saint Jérôme , saint Chrysos-
tome, etc. Saint Pierre ne résida cependant pas toujours dans
cette capitale, car il parcourut dans le même temps le Pont,
la Bithynie, la Gappadoce et les provinces de l'Asie, pour y
prêcher l'Evangile.
Saint Jacques le Mineur, fils d'Alphée et frère de saint Jude,
ne s'éloigna pas de Jérusalem, dont il était évêque, et d'où il
veillait sur les Eglises de la Judée.
Saint Jean passa dans l'Asie Mineure, où il fonda les Eglises
de Smyrne, de Pergame, de Sardes, de Laodicée, etc. Il se
fixa plus tard à Ephèse , où il mourut à la fin du premier siècle.
Il est probable qu'il pénétra aussi dans la Haute-Asie soumise
aux Parthes, et l'on dit que sa première Epitre portait autrefois
leur nom, comme leur étant adressée.
Quelques auteurs ont prétendu qu'il avait mené avec lui la
sainte Vierge à Ephèse, et qu'elle était morte dans cette ville,
où l'on voyait, à l'époque du troisième concile œcuménique,
une église dédiée en son nom; mais saint Denys l'Aréopagite,
saint Epiphane, Baronius et plusieurs autres croient, avec plus
de fondement, qu'elle mourut à Jérusalem vers l'an 45 ou 48.
Suarez parait même le supposer comme certain. On n'a jamais
pu fixer le temps ni les circonstances de sa mort; seulement
une tradition très-ancienne , en faveur de laquelle l'Eglise s'est
déclarée d'une manière formelle, porte qu'elle ressuscita, et
qu'elle fut enlevée au ciel en corps et en âme , peu de jours
après son trépas (2). Au sujet du nombre des années que la
(4) Trad. Instit. Év. Introd., tom. I, tora. III. — Le souverain Pon-
tife, par M«r de Ségur, p. 40. — D. Guéranger, Monarchie pontif.,
p. 55.
(2) Dans la préface , ou comme on parlait alors, dans la contestation
d'une messe de l'Assomption qui est dans un ancien missel gallican, il
est expressément marqué que « le corps de la sainte Vierge ne de-
meura pas dans le tombeau. » — Le missel gothique , qui était en
PREMIER SIÈCLE.
39
sainte Vierge passa sur la terre , les témoignages varient de 50
à 72 ans.
Saint Jacques le Majeur, fils de Zébédée et frère de saint
Jean , prêcha surtout aux Juifs ; et , après avoir parcouru divers
pays que l'histoire ne désigne pas, il souffrit le martyre à Jéru-
salem. Selon Godescard et Feller, ses disciples portèrent son
corps en Espagne. — La tradition immémoriale des Eglises de
ce pays a toujours été que saint Jacques leur a, le premier,
annoncé l'Evangile, peu de temps après le martyre de saint
Etienne. Cette croyance est appuyée sur l'autorité de saint Isi-
dore de Séville; du Bréviaire de Tolède; de saint Jérôme; des
livres arabes d'Anastase , patriarche d'Antioche; du P. Guper,
bollandiste; du P. Florès, qui a soutenu ce sentiment contre le
dominicain Mamachi; du P. Ferlât et du cardinal d'Aguirre.
Cependant, au concile de Latràn, sous Innocent III, l'évèque
de Compostelle ne put répondre aux raisons de RodericXimenès
son métropolitain, qui attaquait directement cette tradition. Re-
ceveur dit aussi qu'elle n'est pas bien authentique, et ne paraît
pas remonter au delà du vme siècle. Sous le règne d'Alphonse
le Chaste, suivant cet historien, on découvrit sur les frontières
de la Galice le corps de cet Apôtre , qui fut transporté à Com-
postelle, capitale de cette province; sans qu'on sache néanmoins
ni quand ni comment s'est faite cette translation. Saint Adon,
archevêque de Vienne , et Usuard, moine de Saint-Germain des
Prés, tous deux auteurs contemporains, en parlent dans leurs
Martyrologes qui sont très -estimés. Ce qui est certain, dit
M. Darras, c'est que les reliques de saint Jacques furent plus
tard transportées à Iria-Glavia , aujourd'hui Compostelle , ainsi
nommé de la réunion de deux mots espagnols : Giacomo apostolo.
— Quelques auteurs cependant ne seraient pas éloignés de
croire qu'il peut y avoir eu à Compostelle un autre saint Jac-
Rcliques
de S. Jacques
le Majeur
n
Compostelle
en
Espagne.
usage dans la province narbonnaise avant Charlemagne, s'exprime
aussi clairement : Quxnec resolutionem pertulit in sepulcro. — Saint
Grégoire de Tours affirme la môme chose. — Summx temeritatis reus
fur qui tam religiosum sententiam impugnaret (It'a Suarez,
Baronius, Thomassinus, Nat. Alex., Benedict. XIV, etc. Hist. de l'Egl.
gaUic., tom. III, liv. 8, p. 304).
40 cours d'histoire ecclésiastique.
ques, dont on aurait confondu les reliques avec celles de l'A-
pôtre (1).
Prédication Saint André, frère de saint Pierre, fut envoyé dans la Scythie,
des antres scion Sophrone , Théodorct , Eusèbc, saint Jérôme, saint Gré-
Apuma. goire de Nazianze, et souffrit le martyre à Tairas dans l'Achale.
Ainsi l'assurent les prêtres et les diacres de cette province, au-
teurs des Actes du martyre de cet Apôtre, saint Pierre Damien,
Ives de Chartres, saint Bernard, Baron i as et le P. Alexandre.
Cependant Baillet et Tillemont ont peine à donner à ces actes
une pleine autorité. — L'époque de la mort de saint André est
inconnue. On sait seulement qu'il subit le supplice de la croix;
et celle croix , selon l'opinion la plus commune, était formée de
deux pièces de bois qui se croisaient obliquement par le milieu
et représentaient la lettre X. Cet Apôlre est en grande vénéra-
tion chez les Russes , qui possèdent une partie des pays occupés
par les anciens Scythes. — La croix où l'Apôtre avait consommé
son martyre fut recueillie et précieusement conservée par ses
disciples. Les croisés latins la retrouvèrent en Achaïe, d'où elle
fut apportée en France. Sous le nom de croix de Bourgogne, elle
devint l'insigne militaire de celle belliqueuse province.
Saint Philippe prêcha dans la Haute-Asie et ensuile dans la
Phrygie où il mourut, à Iliéraple , probablement après l'an 80
de Jésus-Christ, sans qu'on puisse néanmoins préciser ni la
date, ni le genre de sa mort.
Saint Barthélémy, que plusieurs savants anciens et modernes
penscnl être Nalhanaël de Cana (2) , dont Jésus avait loué l'in-
nocence et la simplicité, lorsqu'il lui fut présenté par saint
Philippe; saint Barthélémy annonça Jésus-Christ dans l'Armé-
nie, dans l'Ethiopie , dans l'Arabie, et jusque dans les Indes,
au rapport d'Eusèbe et de plusieurs auteurs anciens, qui, par
les Indes , entendent quelquefois, non-seulement l'Arabie cl la
(4) Sur la liturgie de saint Jacques, ainsi que sur celles attribuées
à saint Pierre et à saint Marc, voyez le Nourry, Noël Alexandre. Ba-
ronius, le P. Lebrun, Bona, D. Gnéranger, etc'.
Kathanaël est un nom patronymique qui veut dire fils de Tuolo-
mée. — Saint Augustin range Nalhanaël seulement parmi les disciples
du Sauveur.
PREMIER SIÈCLE. 41
Perse, mais les Indes proprement dites. On pense que saint
Barthélémy fut martyrisé dans l'Arménie et qu'il fut attaché à
une croix, après avoir eu la peau enlevée et les chairs déchirées
à coups de fouet.
Saint Thomas, en grec Didyme, c'est-à-dire Jumeau, parcou-
rut tous les pays soumis à l'empire des Parthes, prêcha dans la
Perse, la Médie et la Bactriane. On croit même qu'il pénétra
jusque dans les Indes, où l'on a trouvé des chrétiens dits de
saint Thomas, qui prétendaient avoir reçu de lui l'Evangile et
posséder encore ses reliques. Un antique Bréviaire chaldaïque
de l'église de Malabar porte en termes exprès, « que le royaume
des cicux a pénétré en Chine par la prédication de saint Tho-
mas. » Selon un ancien auteur, cet apôtre mourut à Calamine,
dans les Indes, et plusieurs modernes ont pensé que c'était la
ville de Méliapour, où les Portugais affirment avoir trouvé son
corps, qu'ils ont transporté à Goa.
Saint Matthieu, auparavant le publicain Lévi, écrivit son Enngu
Évangile avant de quitter la Judée , vers l'an 36 de Jésus-Christ, g ^^
à ta prière des fidèles de Jérusalem. C'est pourquoi il l'écrivit
en hébreu, c'est-à-dire, dans la langue vulgaire des Juifs, qui
était alors un dialecte môle de chaldaïque et de syriaque. « Mat-
» thieu , dit Papias, a écrit avec ordre et en dialecte hébreu les
■ oracles du Seigneur. » Il est à présumer que ce travail im-
portant retint en Judée saint Matthieu plus longtemps que les
autres Apôtres. Il alla ensuite porter la foi dans l'Ethiopie et
dans la Perse, où l'on croit qu'il souffrit le martyre.
Saint Simon, surnommé le Cananéen ou Le Zélé (1), prêcha
en Mésopotamie et dans la Perse; d'autres le font aller dans
l'Egypte, la Lybie, la Mauritanie. On est peu instruit sur les
particularités de sa vie et sur le genre de sa mort. Suivant quel-
ques-uns, cet Apôtre serait l'époux même des noces de Cana,
qui aurait suivi Jésus-Christ, pendant que son épouse s'attacha
à la sainte Vierge.
Saint Jude, appelé autrement Lebbée, Thaddée ou le Zélé,
prêcha aussi dans la Mésopotamie, l'Arabie, la Syrie, l'Idumée
! Coma quippe zelus interprétatif , dit S. Jérôme. — Vie de Jésus-
Christ, par Veuillot, p. 432.
42 cours d'histoire ecclésiastique.
et la Lybie. On prétend qu'il reçut la couronne du martyre à
Béryte, vers l'an 80 de Jésus-Christ. On a de lui une Épitre
canonique qu'il écrivit pour prémunir les fidèles contre les
erreurs des Nicolaïtes et des Gnostiques. Il cite dans son Épître
un livre apocryphe, sous le nom d'Enoch, mais sans l'approu-
ver, dit saint Jérôme, comme saint Paul cite quelquefois les
poètes profanes. — Il a pu d'ailleurs citer un livre célèbre et
estimé de son temps, pour faire impression sur les esprits et
donner plus d'horreur des hérétiques contre lesquels il écri-
vait.
Saint Matthias, après avoir prêché en plusieurs endroits de
la Palestine, porta l'Évangile en Ethiopie, sans qu'on puisse
dire de quel pays en particulier ce mot doit s'entendre, car les
anciens l'appliquaient indifféremment à toutes les contrées peu
connues, qui étaient au midi et hors des limites de l'empire
romain. — On ne sait rien de certain sur la mort de saint Mat-
thias.
Voilà à peu près tout ce que l'on sait sur la mission des
Apôtres. L'obscurité qui couvre les circonstances de leur vie
et de leurs travaux est une preuve de plus de la sincérité de leur
témoignage; car, selon la remarque judicieuse de Fleury, « rien
ne prouve mieux qu'ils ne cherchaient point leur propre gloire,
que le peu de soin qu'ils ont pris de conserver dans la mémoire
des hommes les grandes choses qu'ils ont faites. » — Au reste,
si nous ignorons les détails des actions de ces conquérants do
Jésus-Christ, nous n'ignorons pas leurs conquêtes, quand nous
voyons le grand nombre d'Églises établies par eux en si peu de
temps dans tout l'univers. La ferveur et la foi parfaitement
identiques de toutes ces Églises, fondées par les Apôtres dis-
persés, prouvent en même temps leur sainteté et leur infaillible
véracité (1).
L'année qui suivit leur séparation, mourut l'empereur Tibère.
Deux ans avant sa mort , ce prince avait reçu de Pilate les actes
du procès de Jésus-Christ. Le gouverneur avait joint à sa rela-
tion le récit des miracles du Sauveur, qu'il avait appris par la
voix publique, ajoutant que des multitudes, convaincues de la
(1) Feller, art. Saint Jacques le Majeur. — Fleury, Uist.
PREMIER SIECLE*
13
résurrection de Jésus, l'adoraient comme un Dieu. Tibère, selon
l'usage, déféra l'examen des actes de Pilate au sénat qui les
accueillit avec mépris. La Providence divine inclina dans un
sens opposé l'esprit de l'empereur, qui alla jusqu'à menacer de
mort ceux qui persécuteraient les disciples de Jésus-Christ (1).
A Tibère succéda Caligula. Au commencement de ce nouveau
règne, la justice divine frappa quelques-uns des grands cou-
pables qui avaient trempé dans la condamnation de Jésus-ChrisL
Ainsi Pilate, accusé de concussion et de cruauté par les Samari-
tains, fut exilé à Vienne dans les Gaules, l'an 37, et s'y tua de
désespoir deux ans après. Selon une légende helvétique, il se
serait noyé près du mont Pilate, dans le canton de Lucerne. —
Caïphe et Anne, humiliés et dépouillés de leur pouvoir, se suici-
dèrent. — Hérode Antipas, fils du meurtrier des saints inno-
cents, ravisseur d'Hérodiade, assassin de Jean-Baptiste, le même
qui , à la tète de toute sa cour, s'était moqué du Sauveur, fut
exilé à Lyon, l'an 39, convaincu d'avoir tramé avec les Parthes
contre l'empire. Son incestueuse compagne l'y suivit; des
Gaules, ils s'enfuirent en Espagne où ils périrent tous deux
misérablement.
Caligula ayant bientôt fatigué l'empire , à force de cruautés
et d'extravagances, fut assassiné en 41. Claude, son oncle , lui
succéda; mais, comme une partie du sénat voulait la répu-
blique, il ne fut pas reconnu sans difficulté. Hérode Agrippa,
neveu d'Antipas, étant alors à Rome, et ayant servi très-uti-
lement le nouvel empereur par ses conseils et par ses intrigues
auprès du sénat, Claude lui donna la Judée proprement dite et
la Samarie, avec le titre de roi. La même dignité lui avait été
conférée auparavant par Caligula, pour les États qui avaient
appartenu à Philippe le Tétrarque et à Lysanias, et qui étaient
situés au delà du Jourdain.
De retour à Jérusalem, Agrippa, pour plaire à ses nou-
(4) Ce fait est rapporté par saint Justin, Tertullien, Eusèbe. Quel-
ques critiques protestants, plus hardis que savants et judicieux, dit
Receveur, l'ont contesté. Mais d'aulres, parmi lesquels on distingue
Ca.-aubcn et Péarson, n'ont pas fait difficulté de l'admettre. Tillemont,
le célèbre Huet, Noël Alexandre et une foule d'autres auteurs ne
croient pas qu'on en puisse douter.
.Mort
de Tibvre.
Calcula.
Fin malheu-
reuse
de Pilate
et d' Hérode
Antipas.
An~39.
Persécution
à Jérusalem.
S. Jacques
le Majeur.
Emprisonne-
ment
de S. Pierre.
AuU.
M
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Mort du roi
Agrippa.
An M.
S. Tierce
établit son
liégc à Rome.
Preuves
de ce fait.
An 42 ou 44.
veaux sujets, mit toute sa puissance au service de leur haine
contre les chrétiens. Pour premier coup d'essai, il fit tomber la
tête d'un Apôtre, de saint Jacques le Majeur, ce que la Syna-
gogue, malgré toute sa fureur, n'avait pas osé faire depuis onze
ans. — Au bruit de ce nouvel orage, Pierre vole au secours des
fidèles de Jérusalem , que la mort de saint Jacques avait conster-
nés. Agrippa le fit arrêter et mettre en prison, résolu de le faire
périr à son tour; mais un ange délivra pendant la nuit le chef
de l'Eglise, et le rendit aux fidèles qui priaient pour lui. Ils
furent si surpris de ce bonheur inespéré, qu'ils ne reconnurent
pas d'abord le saint Apôtre et le prirent pour son ange gar-
dien (1).
Un tyran dont la hache s'attachait ainsi à frapper les pre-
mières tètes de l'Eglise lui aurait fait trop de mal : Dieu l'arrêta.
Un jour qu'Agrippa donnait une audience solennelle aux ambas-
sadeurs des Tyriens et des Sidoniens, il s'assit sur un trône
magnifique, revêtu lui-même d'un manteau étincelant d'or et de
pierreries , et se mit à haranguer le peuple. Pendant qu'il par-
lait , ses flatteurs s'écrièrent : « C'est la voix d'un Dieu et non
d'un homme! » Agrippa souffrit celte impiété; mais un ange du
Seigneur le frappa sur-le-champ : il fut saisi de douleurs vio-
lentes , et la honte succédant à la vanité, il dit à ses flatteurs :
« Voilà votre dieu qui va expirer ! » On le porta dans son palais,
où il expira en effet au bout de cinq jours, dévoré par les vers.
Après sa délivrance (2) , saint Pierre établit pour son succes-
seur, à Antioche, saint Evode, l'un de ses disciples (3), et il
marcha lui-même, avec Marc, son secrétaire , vers le cœur de
l'empire, à Rome, où il fixa son siège pour toujours. Comme un
général intrépide, quand la bataille est commencée, lance quel-
quefois son drapeau au milieu des rangs ennemis pour enflam-
mer ses soldats , ainsi le chef de l'Eglise, voyant la grande lutte
(l)Illi autem dicebant : Angélus ejusest. (Act. Apost., c. M, v. 15.)
(2) Plusieurs auteurs disent que saint Pierre était allé à Rome avant
sa prison, et qu'il y retourna bientôt après ; ce qui fait que tes uns
placent ce voyage en 42, d'autres en 44, quelques-uns même, comme
I). Geillier, le fixent en 58. (Receveur.)
(3) Niceph., Hist. eccl., 1. 2, c. 25. — Théodoret. — Trad. de l'Egl.
PREMIER SIÈCLE. 45
de la foi contre le paganisme vigoureusement engagée, alla plan-
ter lui-même l'étendard de la Croix au centre de l'idolâtrie.
« C'est ainsi, dit saint Léon le Grand, qu'un pauvre batelier,
dont le courage n'avait pu tenir devant une simple servante,
alla braver en face la toute-puissance des Césars. »
Ce fait important et d'une hardiesse évidemment surnaturelle,
a toute la certitude historique possible. La tradition entière l'af-
firme par la double voix des hommes et des monuments. Il est
attesté : au premier siècle, par saint Papias, saint Clément
pape, et saint Ignace d'Antioche; au deuxième par saint Denys,
évèque de Corinthe, saint Irénée (Liv. 3, c. 3), saint Justin,
dans sa grande Apologie; au troisième, par Clément d'Alexan-
drie, Terlullien (Lib. de prœscript.) , Origène, saint Cyprien
(Epist. ad Comel. papam); au quatrième, par Arnbbe, saint
Epiphane (Hœres. 27), Eusèbe (Liv. 2, c. 14,15,25,26; Liv. 3,
c. 2: Liv. 4, c. 1; Démonst. évangél., 3, 5), saint Chrysostome
(Tom. V, in Timoth.), saint Ambroise (Serm. de, Basil.); au
cinquième, par saint Jérôme (Epist. ad Marc), saint Augustin
(Lib. de hœres.), saint Optât (Ad Parm.), Orose (Liv. 7, c. 1),
Théodoret (Liv. 2, c. 27), etc. — La venue de saint Pierre à
Rome, dit Baronius, est attestée par l'unanimité des écrivains
ecclésiastiques , dans les deux églises Grecque et Latine.
Au deuxième siècle, Caïus, prêtre de Rome sous le pape Zé-
phirin, rapporte que les tombeaux de saint Pierre et de saint
Paul étaient exposés aux yeux de tout le monde. — Julien l'A-
postat raconte qu'avant la mort de saint Jean , les corps de ces
deux Apôtres étaient déjà honorés en secret parmi les chrétiens.
— Depuis les premiers siècles jusqu'à nous, cette vénération et
ce concours des fidèles se sont maintenus avec ce caractère de
perpétuité et d'universalité, qui est comme le sceau incommuni-
cable de la vérité. — De plus, l'établissement du siège de saint
Pierre à Rome a été de temps immémorial célébré dans l'Eglise
par une fête spéciale. Les plus anciens Martyrologes en font foi ;
et un concile tenu à Tours, en 567, travailla à remédier aux
abus qui s'y étaient glissés. Belelh, théologien de Paris, qui
écrivait il y a 500 ans, dit qu'elle avait été instituée pour dé-
tourner les chrétiens d'imiter les idolâtres, qui, à certains jours
du mois de février, mettaient des viandes sur les tombeaux de
46 cours d'histoire ecclésiastique.
leurs parents. Ce dernier témoignage, surtout, fait évidemment
remonter cette fête aux premiers^ours du Christianisme.
Du reste, aucune secte ancienne n'a nié ce point historique si
important. — Parmi les modernes , quelques protestants l'ont at-
taqué; mais les savants les plus recommandables de la Réforme
sont d'accord à cet égard avec toute l'histoire, t Nous avons, dit
le baron de Starck, pour la primatie de l'épiscopat de saint Pierre
à Rome, le témoignage de toute l'antiquité chrétienne, depuis
Papias et Irénée, qui vivaient tous deux dans le second siècle de
l'Eglise, et dont le premier était un disciple de saint Jean l'E-
vangéliste. » — Basnage dit qu'aucune tradition n'a plus de té-
moignages en sa faveur, et qu'on ne peut en douter sans ren-
verser toute certitude historique. — Péarson assure qu'aucun
des anciens n'a révoqué en doute la fondation de l'Eglise
romaine par saint Pierre, ni la succession des papes à cet
Apôtre. — Puffendorf , dans son Livre de la monarchie du pon-
tife de Rome, Grotius , dans ses Lettres, s'expriment hautement
en faveur de la primatie de l'Eglise romaine, de sa hiérarchie et
de sa succession épiscopale : vérité si incontestable, du reste,
que, ni Luther, ni Calvin, ni les centuriateurs de Magdebourg,
n'ont essayé de l'attaquer. — Calvin déclare qu'il n'ose nier que
saint Pierre soit mort à Rome, « à cause du consentement des
auteurs, » propter scriptorum consensum. — Leibnitz, Ham-
mond, Scaliger, Newton, Blondel, Barratier, Bertholt, Cave,
Shrock, William Cobbett, etc., se sont aussi prononcés, sur le
voyage de saint Pierre à Rome, que les plus ardents catholiques.
— « Il faut avoir perdu le sens commun , dit le savant allemand
Léandre , pour rejeter le témoignage unanime de l'antiquité ec-
clésiastique, et ne pas admettre que saint Pierre ait été à
Rome (1). »
origine Rome était la capitale du monde , en particulier de l'Occident :
des trois pre- pierre y place sa chaire , « pour paître de là les agneaux et les
patriarcats.
(1) Nicolas, Etitd. philos., tom. I. — Hist. de l'infaillib. des papes,
tom. I, p. 440-427. — Gorini, tom. II, p. 410-449. — John Mac-
corry , Suprématie de saint Pierre. — Calvin , Instit., I. 4, c. 6. — Ni-
hil in tôta \storid ecclesiasticd illustrius, nihil certius atque testatius
quam ad% \s Pétri Apostoli in urbem Romam. (De Valois, n. in Eus. i
PREMIER SIÈCLE. 47
brebis de Jésus-Christ. » Antioche , surnommée la grande,
pour la distinguer de ses homonymes , au nombre de dix ou
douze, était la capitale de l'Orient : Pierre y avait porté son
siège. Alexandrie était la capitale de l'Egypte et du Midi : de
Rome, Pierre y envoya Marc, son disciple , vers l'an 60, pour y
fonder une Eglise en son nom (1). Rome, Antioche et Alexan-
drie étaient en quelque sorte , dit M. Jager, les trois métropoles
du Polythéisme; chacune d'elles avait un panthéon. Le chef des
Apôtres commence par y planter l'étendard sacré; il va ainsi
droit à l'ennemi et le frappe au cœur. Chacune de ces trois
grandes cités était placée au centre du mouvement intellectuel
et commercial de la partie du monde à laquelle elle présidait.
Toutes les trois néanmoins étaient à la portée de se parler sou-
vent , de recevoir ou de donner promptement leurs ordres, étant
assises toutes les trois sur les bords de la voie commune et de
la voie la plus rapide de communication entre les peuples , sur
les bords de la mer, et encore sur les bords de la même mer, de
cette mer qui n'est qu'un lac comparée à l'immense Océan.
Sous les rapports géographiques, politiques et religieux, il était
donc difficile d'imaginer une meilleure disposition des patriar-
cats. — Les Eglises de ces trois grandes capitales de l'univers
alors connu, furent appelées suréminemment patriarcales et
apostoliques, à cause de la suréminente dignité de Pierre. Gela
est si constant, qu'au cinquième siècle, un empereur et un
concile œcuménique, celui de Chalcédoine, voulant procurer la
dignité de patriarche à l'évèque de la nouvelle Rome ou de
Constantinople, la demandèrent en ces termes au successeur de
Pierre. « Daignez répandre jusque sur l'Eglise de Constanti-
nople les rayons de votre primauté apostolique. » Ce qui fait
voir que , dans la pensée de l'Eglise , le patriarcat n'est qu'un
écoulement de la primauté de Pierre, dont la plénitude réside
dans le siège de Rome (2).
(1) Alexandrie Marcum praefecit Petrus. (Nicéph. Félix. Théodoret.j
(2) Suffit-il à une Eglise d'être fondée par Pierre pour être patriar-
cale ? — Non. — « Il faut, dit Thomassin, que Pierre ait voulu y
» établir d'une manière spéciale la prééminence de son trône. » [De la
discipline, Uv. 4, c. 3, n. 2.)
4*
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Evangile
de S. Marr .
Vers l'an 45.
Première
Epltre
Vers l'an 45.
Saint Marc, après avoir fait des conversions innombrables à
Alexandrie, y termina sa vie par le martyre, l'an 62 ou 68 de
l'ère chrétienne. Mais auparavant, et pendant son séjour à.
Rome, vers l'an 45, il avait composé son Evangile, à la prière
des fidèles , qui voulaient conserver par écrit ce que saint Pierre
avait enseigné de vive voix. Voici, à ce sujet, ce que dit Papias,
qui le tenait lui-même d'un ancien, ou d'un des prêtres qu'il
regardait comme ses maîtres , et qui , appartenant à une géné-
ration antérieure , avait pu voir ou même avait vu les Apôtres
et vécu avec eux : « Marc étant interprèle de Pierre, a écrit
» avec soin ce qu'il tenait de lui, et qu'il conservait dans sa
» mémoire; à cause de cela, il n'a pas écrit dans l'ordre où il a
» eu lieu , ce que le Christ a dit ou a fait; car il n'a pas entendu
» le Seigneur, et il ne l'a pas suivi comme son disciple. Mais
» plus tard, il s'attacha à Pierre, qui donnait son enseignement
» selon l'utilité des auditeurs, et non dans la pensée de faire
» une histoire suivie des oracles du Seigneur. » — Saint Marc
écrivit très-probablement son Evangile en grec, qui était la
langue la plus répandue et d'un si grand usage alors, à Rome
même, que les femmes l'y parlaient avec facilité. Saint Pierre
revit l'ouvrage et lui donna son approbation; c'est pourquoi
plusieurs Pères l'ont attribué à cet Apôtre. — La profonde hu-
milité du chef de l'Eglise s'y fait remarquer en plusieurs
endroits : ainsi l'éloge que Jésus-Christ fit de saint Pierre ne
s'y trouve pas; son triple reniement, au contraire, y est très-
détaillé, etc.
Dans le même temps , saint Marc rédigea aussi, ou du moins
traduisit du grec en latin, la première Epitre de saint Pierre,
adressés aux fidèles dispersés dans le Pont, la Galalie, la Bithy-
nie, la Cappadoce , où il avait fondé plusieurs Eglises. Rome y
est nommée Rabylone (1), comme étant le centre de l'idolâtrie.
Cette Epitre renferme une vive exhortation à la sainteté , et les
règles les plus importantes de la morale chrétienne , exprimées,
dit le protestant Grotius , d'une manière digne du Prince des
(4) Toute l'antiquité chrétienne , par Babylone, a entendu la ville
de Rome : saint Jean, dans son Apocalypse, Tertullien, Eusèbe,
saint Jérôme , saint Augustin , etc., etc.
PREMIER SIÈCLE.
49
Apôtres. Son langage, en effet, est celui du chef des pasteurs :
« Faites, dit-il aux évoques et aux prêtres, faites paître le trou-
peau de Dieu dont vous êtes chargés, veillant sur sa conduite,
non par une nécessité forcée , mais par une affection toute volon-
taire qui soit selon Dieu; non par un honteux désir du gain,
mais par une charité désintéressée; non en dominant sur l'héri-
tage du Seigneur, mais en vous rendant le modèle du troupeau
par une vertu qui naisse du cœur, et lorsque le Prince des pas-
teurs paraîtra, vous remporterez dans la gloire une couronne qui
ne se flétrira jamais. »
Pendant que saint Pierre plantait la croix à Rome , Saul ,
Barnabe et plusieurs autres disciples prêchaient à Antioche et
dans les environs (1). Un jour qu'ils étaient tous réunis pour
la célébration des divins mystères, le Saint-Esprit leur dit :
« Séparez-moi Saul et Barnabe pour l'œuvre à laquelle je les
destine. » On jeûna, on se mit en prières, on leur imposa les
mains (2), et on les envoya où l'Esprit de Dieu les appelait.
Saul, regardé jusque-là comme le simple coopérateur de Bar-
nabe, eut dès lors le premier rang, ayant été nommé le pre-
mier par la voix céleste, qui le déclarait ainsi le chef de la
mission des Gentils. — Pour l'encourager et le soutenir dans
la pénible carrière qui s'ouvrait devant lui , le Seigneur le
ravit au troisième ciel; mais, de peur que cette révélation ne
devint pour lui un sujet d'orgueil, il fut assujéti à de rudes
tentations.
Ainsi divinement préparé, « le sublime Paul, dit saint Jé-
rôme, s'élança en conquérant et sillonna la terre : imitant son
Maître, le divin Soleil de justice , dont il est écrit : d'un bond
il vole d'une extrémité du ciel à l'autre (3). » Accompagné de
Mission
de Paul et de
Barnabe.
Conversion
du proconsul
Sergina
Pau lus.
(1) C'est à Antioche, et vers cette époque (de 41 à 43), que les
disciples de Jésus-Christ , acceptant avec joie une moquerie popu-
laire, prirent le nom de chrétiens. (Berg., art. Chrétiens.) — Vie de
JcsuS'Christ, par Veuillot, p. 462.
(2) Plusieurs auteurs pensent que Saul et Barnabe furent ordon-
nés évoques par cette imposition des mains; mais Arias Montanus,
Cajetan <;t Suarez croient que cette cérémonie ne fut qu'une simple
prière : Tantum precatoriam, non ordinativam.
;aint Jean. Chrysostorao dit : quasi pennat us totum peragravit
wbem.
Cours d'histoire. 4
50 cours d'histoire ecclésiastique.
Barnabe et de Jean, surnommé Marc, différent de l'Evangéliste,
le grand Apôtre se dirigea d'abord vers l'Ile de Chypre, qui
avait alors pour gouverneur le proconsul Sergius Paulus ,
homme sage et prudent. Désireux d'entendre la parole de Dieu,
il envoya chercher Saul et Barnabe. Mais, il avait auprès de
lui un Juif magicien et faux prophète, nommé Barjésu, qui s'op-
posait aux Apôtres et mettait tout en œuvre pour empêcher
le pronconsul d'embrasser la foi. D'un mot , Saul le frappa
de cécité : Eris cœcus, lui dit-il, et à l'instant même, le ma-
gicien ne vit plus rien et fut obligé de se faire emmener par
la main: Vaincu par ce miracle, le proconsul se convertit. —
Dès ce moment, l'Ecriture donne toujours à Saul le nom de
Paul : soit qu'il l'ait pris du proconsul , comme un monument
de sa conquête spirituelle, soit que, dès le commencement, il
ait eu deux noms : l'un hébreu , comme Juif de naissance;
l'autre latin, en sa qualité de citoyen romain , et qu'il ait adopté
ce dernier en allant prêcher aux Gentils.
Paul De Chypre , passant par Perge et Icône , où ils eurent beau-
coup à souffrir, Paul et Barnabe vinrent à Lystre. Là, parmi
des dieu'x, ses auditeurs , Paul remarqua un homme perclus des jambes
de^Tsmi- depuis sa naissance; tout à coup, au milieu de son discours,
racles. l'Apôtre s'arrête et lui dit d'une voix forte : c Levez-vous et
tenez-vous droit sur vos pieds! » Aussitôt le boiteux se leva
en sautant et se mit à marcher. Le peuple idolâtre émerveillé
s'écria : « Ce sont des dieux déguisés sous une forme hu-
maine! » Barnabe étant plus âgé et d'une taille plus avanta-
geuse , fut pris pour Jupiter ; Paul , qui portait toujours la
parole et qui prêchait avec une grande éloquence , passa pour
Mercure , l'interprète du maître des dieux. Le prêtre de Jupiter
accourut , portant des couronnes , et amenant des taureaux pour
les immoler en leur honneur. A cette vue, les deux Apôtres dé-
chirent leurs habits et s'élancent au milieu de la foule en
criant : « Hommes , qu'allez-vous faire ? Nous sommes des
mortels comme vous; nous venons vous presser de quitter ces
vaines superstitions, pour vous convertir au Dieu vivant, Créa-
teur du ciel et de la terre. » — Ils eurent bien de la peine à
les arrêter. — Il survint alors d'Antioche et d'Icône des émis-
saires de la Synagogue , qui persuadèrent au peuple que les
et Barnabe
•ont pris pour
PREMIER SIÈCLE.
51
Apôtres étaient des imposteurs : Paul fut accablé de pierres ,
traîné hors de la ville et laissé pour mort. Mais, revenu à lui,
il partit le lendemain pour Derbe; puis, retournant sur ses pas
avec Barnabe, ils visitèrent de nouveau les villes qu'ils avaient
évangélisées , fortifiant partout le courage des disciples , et ils
rentrèrent à Antioche. — Cette course apostolique avait duré
deux ou trois ans.
Depuis lors jusqu'au concile de Jérusalem, c'est-à-dire, pen-
dant quatre ou cinq ans, Paul et Barnabe demeurèrent à An-
tioche, et l'Ecriture ne dit rien de leur prédication durant tout
cet intervalle (1). Quelques chrétiens, venus de Jérusalem, s'é-
tant mis à enseigner qu'on ne pouvait être sauvé sans la circon-
cision et l'observation des cérémonies légales, saint Paul et saint
Barnabe s'opposèrent fortement à cette doctrine. Mais comme la
division continuait, on convint qu'ils iraient tous les deux à Jé-
rusalem , avec quelques-uns du parti contraire , pour faire déci-
der cette question d'une manière solennelle par les Apôtres : car
le chef de l'Eglise, revenu de ses missions lointaines, se trouvait
alors dans la capitale de la. Judée (2).
Paul, dit saint Jean Ghrysostome, aurait bien pu décider la
question par son autorité seule, ayant reçu du Saint-Esprit tous
les dons et privilèges de l'apostolat, confirmés par de nombreux
miracles; mais comme les Juifs ne l'aimaient pas et le croyaient
trop prévenu en faveur des Gentils, il voulut invoquer le juge-
ment des Apôtres et de leur chef, afin que sa prédication trouvât
moins d'obstacles, après cette décision solennelle. C'est ce qui a
fait dire à Tertullien que la raison de la réunion du concile de
Jérusalem fut un motif de haute convenance et de grande utilité :
ut non videatur unaquœque perversitas non examinata, sed
prœjudicata damnari (3).
Discussion
à Antioch»
sur les
observance
légales.
De 46 à 50.
(<) Quelques auteurs ont cru qu'il fallait rapporter à cette époque
ce que saint Paul dit dans son Epîtreaux Romains (c. 15), qu'il porta
l'Evangile jusqu'en Illyrie, dans les lieux où Jésus-Christ n'avait point
encore été annoncé. (Receveur, tom. I.)
(2) On présume que saint Pierre avait quitté Rome, à cause d'un
édit de Claude qui en chassait les Juifs, que l'on confondait souvent
alors avec les chrétiens.
(3) Paulus ab initio quid esset agendum perspexerat , nec opus ha-
1
Ad 50 ou 51.
82 COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Concile Arrivé à Jérusalem, on voulut lui faire circoncire Tite, son
jénisaiem. disciple, qui était gentil d'origine; mais par là même qu'on lui
en faisait un devoir, Paul s'y refusa et tint ferme pour la sainte
liberté de l'Evangile. — Les Apôtres s'assemblèrent donc pour
juger cette question. — Ce fut le premier concile qui se tint dans
l'Eglise. — Il y avait trois Apôtres : Pierre, Jacques, évoque de
Jérusalem, et Paul. — Barnabe, dit dom Guéranger, n'est qu'im-
proprement nommé Apôtre. On y avait aussi appelé quelques-uns
des anciens disciples (1); « non que tous eussent également le
droit de décider, dit Fleury, mais comme pouvant éclairer l'exa-
men , en rapportant ce qu'ils avaient appris , ou des Apôtres ab-
sents ou de Jésus-Christ lui-même. » — Après que l'on eut agité
la question, saint Pierre se leva le premier, prit la parole et dit :
« Mes frères , vous savez que Dieu m'a choisi depuis longtemps
pour faire entendre l'Evangile aux Gentils par ma bouche , et
Lui, qui connaît les cœurs, a rendu témoignage à leur foi, en
leur donnant le Saint-Esprit comme à nous. Pourquoi donc
maintenant voulez-vous imposer aux disciples un joug que ni
nos pères ni nous n'avons pu porter? » — Quand il eut fini,
saint Paul et saint Barnabe racontèrent ce qu'ils avaient fait
parmi les Gentils, et les nombreux miracles qui avaient confirmé
leur prédication.
Saint Jacques, prenant à son tour la parole, montra que le
jugement de saint Pierre était conforme aux Ecritures, et
porla le sien en ces termes : c C'est pourquoi je juge que
l'on ne doit point inquiéter les Gentils convertis, mais leur
écrire seulement qu'ils s'abstiennent des choses offertes aux
idoles, de la fornication, des chairs étouffées et du sang. » —
Toute l'assemblée se prononça de même, et résolut d'envoyer à
bebat utlo doctore Ascendit Jerosolymam non sui ipsius causa sed
fratrum. S. Chryst., Comment, in cap. 4. Epist. Gai. — Étud. relig.
décemb. 1869, p. 943.
(< ) Le mot presbyter ou senior, que nous traduisons par ancien,
signifie également évoque ou prêtre ; c'est du moins l'interprétation
commune des Pères et des théologiens. — Le nom de prêtre, dit un
savant commentateur des Epitres pastorales de saint Paul,M8rl'é-
vèquo de Grenoble , était originairement commun aux évoques et aux
prêtres. [Epitre à Tite, c. 4, v. 7.)
PREMIER SIÈCLE. 53
Antioche, avec Paul et Barnabe, deux des principaux disciples,
afin de notifier la décision. Comment après cela, M. Dœllinger
a-t-il osé dire que le décret du synode ne fut pas formulé confor-
mément au vote de saint Pierre, mais d'après celui de saint
Jacques? Le livre des Actes est entre les mains de tout le monde,
et chacun peut constater la plus parfaite identité de sentiment
entre les deux Apôtres. — On choisit ensuite Silas et Jude, sur-
nommé Barsabas, pour porter, de la part du concile, une lettre
qui contenait le jugement suivant : « Il a semblé bon au Saint-
Esprit et à nous, de ne point vous imposer d'autres charges que
celles-ci, qui sont nécessaires, savoir : de vous abstenir des
viandes immolées aux idoles, des animaux étouffés, du sang et
de la fornication; gardez-vous de ces choses et vous ferez bien.
Adieu. »
On crut devoir avertir les païens que la fornication était
défendue , parce que le sens moral était tellement éteint chez
eux, que la plupart la regardaient comme une action indiffé-
rente. Les lois civiles ne condamnaient que l'adultère et per-
mettaient d'entretenir des concubines; déplus, chacun pouvait
user de ses esclaves comme il lui plaisait. — La défense de
prendre part aux repas des sacrifices était nécessaire pour pré-
venir les scandales , et préserver les nouveaux chrétiens d'une
rechute dans le Paganisme. — Quant à la prohibition du sang
et de la chair des animaux étouffés, elle remontait plus haut
que la loi de Moïse, puisqu'elle avait été faite à Noé au sortir
de l'arche (1) ; ainsi elle semblait regarder toutes les nations.
Il est donc à croire que les Apôtres voulurent laisser subsister
cette observance légale, parce qu'elle était propre à concilier
les Juifs avec les Gentils : ad hoc quod posset coaiescere unio
Gentilium et Judœorum in simul habitantium , dit saint Tho-
mas. — « Il convenait aussi, dit saint Augustin, d'accorder
(1) Une des causes qui amenèrent le déluge paraît avoir été la fé-
rocité et le meurtre. Afin d'en détourner les hommes après le déluge,
Dieu prit tous les moyens pour leur inspirer l'horreur du sang. —
L'habitude de boire le sang des animaux , dit Bergier, porte l'homme
à la cruauté. (Rohrb., t. I et IV. — S. Thomas, 1* 2*,qu3est. 403,
art. 4, ad 3. — Bergier, art, Abstin.)
u
COURS d'hïstoïrk ecclésiastique.
Voie d'autorité
consacrée
au
concile
de
Jérusalem.
Remontrance
de S. Paul à
S. Pierre
au sujet des
observances
légales.
quelque chose à la Synagogue , mère de la loi nouvelle, et de
l'enterrer avec quelque honneur. »
Ainsi fut terminée la question des observances légales; ainsi
fut conclu le premier concile qui servit de modèle aux siècles
suivants. Une grande contestation s'élève entre les fidèles , aus-
sitôt elle est portée au lieu où se trouvait Pierre avec quelques-
uns de ses collègues. Ils s'assemblent avec les anciens disciples :
on délibère à loisir; chacun dit son avis; on décide. Saint
Pierre préside l'assemblée et en fait l'ouverture; il propose la
question et dit le premier son avis. Mais il n'est pas seul juge,
saint Jacques juge aussi. La décision est fondée sur les Ecri-
tures. On la rédige par écrit, non comme un jugement humain,
mais comme un oracle du ciel , et on dit avec confiance : c II a
semblé bon au Saint-Esprit et à nous. » On envoie cette déci-
sion aux Eglises particulières , non pour être examinée , mais
pour être reçue et exécutée avec une entière soumission. —
Ainsi la méthode d'autorité se révèle, dès le commencement
de l'Eglise; ainsi on voit un gouvernement organisé, agissant
dans les choses spirituelles , avec les trois formes : judiciaire ,
législative et executive; ainsi on ouvrit à Jérusalem la marche
que l'Eglise catholique seule a toujours suivie , et dont elle ne
s'écartera jamais.
L'assemblée finie, Paul et Barnabe retournèrent à Antioche,
emmenant avec eux Jude et Silas , porteurs de la lettre du con-
cile. Saint Pierre y vint aussi et y passa quelque temps. Le
Prince des Apôtres savait parfaitement, il venait de le décider
lui-même, que les observances légales n'étaient pas d'obliga-
tion. Aussi ne faisait-il aucune difficulté de vivre et de manger
avec les Gentils. Mais, quelques Juifs étant arrivés de Jéru-
salem à Antioche, l'Apôtre craignit de les blesser en ne tenant
aucun compte des observances légales. Il y revint donc , et
Barnabe lui-même suivit son exemple. Cette conduite blessa
le cœur de Paul, si plein de sollicitude pour les Gentils; crai-
gnant que ces ménagements ne fissent renaître les disputes
précédentes, il ne balança pas à reprendre publiquement saint
Pierre. Il lui dit donc, en présence de tous : « Si vous, qui êtes
Juif, vivez souvent à la manière des Gentils et non à celle des
Juifs , pourquoi maintenant contraignez-vous par votre exemple
PREMIER SIÈCLE. 55
les Gentils à judaïser? » Saint Pierre reçut cette observation
avec humilité , et cessa de montrer pour la faiblesse et les pré-
jugés des Juifs un excès de bonté et de ménagement qui pouvait
devenir dangereux (1).
Il n'y avait ni erreur de doctrine, ni faute, du moins grave,
dans la conduite de saint Pierre , et on conçoit facilement qu'il
n'ait pas prévu les inconvénients d'une action indifférente en
elle-même (2), aussi bien que saint Paul, qui avait assisté aux
disputes des Juifs contre les Gentils, et qui pouvait ainsi mieux
apprécier les dispositions et les besoins des uns et des autres. —
C'était évidemment une simple question d'opportunité et de
convenance, non de foi. Aussi, Paul lui-même, un peu plus
tard, astreignit son disciple Timothée à la circoncision par dé-
férence et ménagement pour les Juifs. Ainsi, tous les deux
savaient également se « faire Juifs avec les Juifs pour les
gagner à Jésus-Christ. » L'Apôtre des nations ne reprocha donc
à son chef et à son frère qu'un acte de bonté et de condescen-
dance qu'il jugeait alors inopportun. Or, plusieurs fois, de-
puis , il est arrivé à de saints évoques, et même à de simples
fidèles , de parler aux papes avec une sainte liberté : tels saint
Bernard devant Eugène III , sainte Catherine de Sienne devant
Grégoire XI, etc. — Je ne veux pas entrer, dit un savant reli-
gieux, dans la question controversée de savoir si le Céphas à
qui saint Paul résista dans cette occasion, était réellement saint
(1) Saint Augustin place ce fait. avant le concile de Jérusalem;
mais le sentiment le plus probable, dit Receveur, le met après.
(2) Presque tous les théologiens conviennent que l'ancienne loi ,
dans sa partie cérémonielle, ne devint illicite qu'après la ruine du
temple et la destruction de la Synagogue , arrivées vers l'an 40
après la mort de Jésus-Christ. Jusque-là, l'observation de la loi
n'était donc ni obligatoire ni illicite pour les chrétiens circoncis; ils
étaient libres de la garder ou non. « La loi de Moïse, dit saint Augus-
» tin, morte le jour de la Pentecôte, ne devint mortifère qu'après la
» ruine de Jérusalem. Jusque-là les Juifs convertis pouvaient l'obser-
» ver. » — Aux époques de transition, il n'y a jamais rupture subite
et tranchée entre ce qui précède et ce qui suit. — « Pierre n'a point
» péché en reprenant pour un temps les observances légales , dit saint
«Thomas, parce qu'étant d'origine juive, cela lui était permis. »
4a 2* ,quest. 103. art. 3. ad î.
56 cours d'histoire ecclésiastique.
Pierre lui-même; j'adopte volontiers le sentiment presque una-
nime de l'antiquité, qui voit Pierre dans Céphas; mais aussi,
avec l'antiquité, je vois simplement, dans ce fait, une précau-
tion toute paternelle de charité que prend le pasteur suprême ,
afin de ne pas blesser l'Eglise d'Antioche, qui était presque
entièrement composée de chrétiens sortis du Judaïsme. » —
« Pierre ne manqua point dans la foi, dit Bossuet, mais il fallait
que dans un pontife aussi éminent , les pontifes ses successeurs
apprissent à prêter l'oreille à leurs inférieurs, lorsque beaucoup
plus moindres que saint Paul , et dans de moindres sujets ,
ils leur parleraient avec le même dessein de pacifier l'Eglise.
Avec saint Cyprien , saint Augustin et les autres Pères , admi-
rons, dans l'humilité, l'ornement le plus nécessaire des grandes
places; il y a quelque chose de plus vénérable dans la modestie
que dans tous les autres dons; saint Pierre qui se corrige est
plus grand, s'il se peut, que Paul qui le reprend. » — « L'hu-
milité de Pierre et l'apostolique ardeur de Paul sont toutes deux
admirables , dit saint Augustin ; mais Pierre , qui lègue à la
postérité ce rare exemple d'un supérieur qui se laisse frater-
nellement reprendre par son inférieur, est plus grand dans sa
modestie que Paul dans son zèle intrépide. »
Quand le calme fut rétabli à Antioche, saint Pierre revint
en Occident qui fut dès lors le théâtre le plus ordinaire de ses
travaux. Toutefois , l'histoire nous a transmis peu de détails
sur ses prédications depuis ce moment jusqu'à sa mort. — Le
chef de l'Eglise ne retourna pas alors à Rome, parce que l'édit
de l'empereur Claude contre les Juifs y était toujours en vi-
gueur.
Séparation A cette même époque, Paul dit à Barnabe: t Retournons
ée Paul et de y^n^ nos frères dans toutes les villes que nous avons évamré-
Barnabé. n
— Usées, pour voir en quel état ils sont. » Barnabe était tout dis-
An51, posé à le suivre, mais il voulait emmener avec lui Jean Marc,
son parent, qui, dans leur première mission, les avait aban-
donnés en Pamphylie. Paul, qui exigeait une constance et un
courage inébranlables dans un ouvrier évangélique, fut d'un
avis contraire; et chacun d'eux croyant son sentiment préfé-
rable, ils se séparèrent. — Dieu le permit ainsi pour une plus
rapide propagation de l'Evangile. — Saint Barnabe prit Mure
PREMIER SIÈCLE.
r>-
avec lui et alla en Chypre sa patrie, où il souffrit le martyre,
suivant la plus commune opinion (1). Saint Chrysostome dit
qu'il parvint à une extrême vieillesse. Son corps fut miraculeu-
sement découvert près de la ville de Salamine, l'an 488, sous le
règne de l'empereur Zenon. On trouva sur sa poitrine l'Evangile
de saint Malthieu, qu'il avait écrit de sa propre main. Ce pré-
cieux autographe fut envoyé à l'empereur Zenon. — L'Eglise
de Milan, s'appuyant sur une ancienne tradition, regarde et
honore saint Barnabe comme son fondateur. Saint Charles Bor-
romée l'appelle, dans un de ses sermons, Apôtre de Milan. —
^ous avons en grec une lettre célèbre attribuée à cet Apôtre par
Clément d'Alexandrie, Origène, saint Jérôme, Eusèbe, le doc-
teur Cave , Lardner, Cotelier et plusieurs autres savants. —
Tillemont , il est vrai, croit qu'elle n'est pas de lui, mais Ber-
gier ne trouve pas convaincantes les raisons de ce critique.
Tous s'accordent à la regarder comme une production du siècle
des Apôtres. — L'épitre de saint Barnabe est adressée aux Juifs
convertis. On y trouve le passage suivant sur la divinité de
Jésus-Christ : « Les prophètes sont ses prophètes, non pas
seulement parce qu'ils l'ont annoncé, mais aussi parce qu'ils
ont reçu de Lui le don de prophétie. C'est à Lui que Dieu
a dit avant la parfaite consommation de l'univers : Faisons
l'homme à noire image et à notre ressemblance. » — L'épitre
de saint Barnabe n'a jamais été regardée comme canonique,
et le saint lui-même ne porte pas le titre d'Apôtre dans le sens
rigoureux du mot.
Paul, de son côté, prit avec lui Silas et Luc. Ce dernier est
l'auteur des Actes des Apôtres et de l'Evangile qui porte son
nom. Celait un médecin d'Antioche, homme d'un esprit cul-
tivé. Quelques-uns assurent, mais sans citer aucun témoignage
des anciens, qu'il était peintre, et avait laissé de sa main des
portraits de Jésus-Christ et de la sainte Vierge. Nous possédons
aujourd'hui , dit M. barras, des témoignages qui rendent la
Epltre
et mort de
S. Barnabe.
Mission»
de S. Paul
avec
Lac et SiU*.
! Jean Marc devint , dans la suite , un modèle de ferveur. S. Paul
en parle fort honorablement dans son Epltre aux Colossiens, c. 4, v.
10-1 i , et dans la seconde à Timotlie'e, c. 4, v. H. Jean Marc finit sa
course aposlolique à Bibïifi en Phéoieie, et il est nommé, dans le
Martyrologe romain, sous le 27 de septembre.
58 cours d'histoire ecclésiastiqub.
chose historique. — Dès que Luc se fut mis à la suite de l'A-
pôtre des natrons, ni les fatigues ni les périls ne purent ébran-
ler son zèle et sa constance. Il fut à Paul ce que Marc était à
Pierre.
Semblable à une nuée divine poussée parle vent de la charité,
saint Paul, accompagné de Luc et de Silas, continua à parcou-
rir l'univers pour y répandre la pluie vivifiante de la parole
sainte. Il alla d'abord à Derbe, puisàLystre, où il rencontra
un disciple, nommé Timothée, dont tout le monde lui rendit un
excellent témoignage. Il le prit avec lui et ne fit pas difficulté de
le circoncire , pour se rendre plus agréable aux Juifs , dans les
synagogues desquels il avait coutume d'ouvrir ses missions :
preuve évidente que cet Apôtre, comme saint Pierre , se prêtait
aux observances légales , quand il y voyait quelque avantage
pour la foi.
s. Pani De Lystre, l'Apôtre se rendit à Philippes, colonie romaine.
àPiuhppes. j^ il gUérit une jeune esclave possédée du démon. Les maîtres
An 52. de cette fille, spéculant sur sa triste position, portèrent plainte
aux magistrats qui firent battre de verges Paul et ses compa-
gnons, et les emprisonnèrent. Mais à minuit, un tremblement
de terre ébranla la prison jusque dans ses fondements, les portes
s'ouvrirent, les chaînes des prisonniers tombèrent à leurs pieds,
et le geôlier, converti et baptisé par eux, lava leurs plaies et
leur servit à manger. Le lendemain , des licteurs vinrent à la
prison , avec ordre de les mettre en liberté. Mais saint Paul , ju-
geant qu'il était utile, pour la sécurité des fidèles, d'intimider
les magistrats et de montrer qu'il obtenait une réparation et non
pas une grâce, répondit aux licteurs : « On nous a publique-
ment battus de verges sans que nous ayons été jugés; on nous a
emprisonnés, nous, citoyens romains; et maintenant on nous
fait sortir en secret ! Il n'en sera pas ainsi , qu'ils viennent et
nous délivrant eux-mêmes. » — Les magistrats ayant appris
qu'ils étaient citoyens romains, eurent peur; ils vinrent faire
leurs excuses aux prisonniers , et les prièrent de se retirer de la
ville. Au sortir de la prison , les Apôtres consolèrent les fidèles
et partirent.
En quittant Philippes, Paul se rendit à Thessalonique, capi-
tale de la Macédoine. Sa prédication , toujours accompagnée de
An 5Î.
PREMIER SIÈCLE. 59
miracles, convertit quelques' Juifs et un grand nombre de païens.
Les Juifs incrédules, irrités de ces conversions, soulevèrent la
populace à tel point , que les fidèles , craignant pour la vie de
l'Apôtre, le conjurèrent de se soustraire à l'orage.
Paul alors partit pour Athènes, où il annonça l'Evangile tous ^•J!3"'
les jours sur la place publique à la foule qui s'y rencontrait.
Athènes était le centre des sciences, des beaux-arts et de l'urba-
nité : la plus grande occupation de ses habitants, tant indigènes
qu'étrangers, était de dire ou d'apprendre quelque chose de
nouveau. On alla donc écouter l'Apôtre; quelques philosophes
mêmes disputèrent avec lui , et le conduisirent à l'Aréopage pour
lui faire rendre compte de sa doctrine. Paul parut devant celte
illustre compagnie, regardée comme l'oracle de la vérité et la
règle du bon goût. Jamais séance ne. fut plus célèbre : « Il y a
trois choses que j'aurais voulu voir, disait saint Augustin : Rome
dans un jour de triomphe , Gicéron à la tribune aux harangues
et Paul devant l'Aréopage. » Le Christianisme et le Paganisme
se trouvaient en présence, et ils allaient, pour ainsi dire, lutter
corps à corps. D'une part , on voyait les représentants de toutes
les sectes philosophiques de l'antiquité, le cœur enflé d'orgueil,
la tête pleine de préjugés, et la langue habile à manier le so-
phisme; de l'autre, un étranger, un Juif, « un jeune Cilicien à
l'aspect grêle et maladif, n'ayant que trois coudées de haut, »
comme dit Bossuet après saint Chrysostome (1). — Quand les
juges furent assis, Paul, debout au milieu de l'assemblée,
commença en ces termes : « Athéniens, tout ce qui frappe mes
regards m'annonce que vous êtes les hommes les plus religieux
de la terre; car, en parcourant votre ville et en voyant les sta-
tues de vos dieux, j'ai même trouvé un autel portant cette ins-
cription : AU DIEU INCONNU! Or, ce Dieu que vous adorez
sans le connaître, je viens vous l'annoncer. » Après cet insi-
nuant début, l'Apôtre exposa l'unité, la spiritualité et la souve-
(1) L'enveloppe mortelle de l'Apôtre des nations était frôle. Ra-
mnssé sur lui-même et fléchissant un peu, dit R icéphore ,' sous le
poids d'une vieillesse prématurée, il avait la peau fine et blanche, la
tète chauve, les yeux d'une douceur et d'une grâce inexprimables ,
les sourcils arqués, le nez fortement aquilin, la barbe épaisse et touffue
mêlée de poils blancs.
60 cours d'histoire ecclésiastique.
raine perfection de Dieu , la création de l'homme à l'image de la
divinité, sa dégradation et la nécessité pour lui de faire péni-
tence , parce qu'un jour il doit rendre compte de ses œuvres, etc.
— . Ce discours est un des plus beaux qui soient sortis de la
bouche d'un simple mortel. Afin de ne pas heurter ses audi-
teurs, Paul ne combat directement ni la Philosophie ni le Paga-
nisme, il expose seulement la vérité; mais, chacune de ses pa-
roles était comme un coup de marteau qui frappait quelqu'un
des absurdes systèmes sur Dieu , sur l'homme et sur le monde ,
dont ses juges étaient les partisans. — La parole de l'Apôtre
rencontra une terre mal préparée : personne n'essaya de lui ré-
pondre; la plupart se moquèrent de lui, ou renvoyèrent à un
autre temps l'examen de ces graves questions; quelques-uns
seulement crurent en Jésus-Christ, et de ce petit nombre fut un
des membres de l'Aréopage , de l'école de Platon , nommé De-
nys, qui, selon la tradition, devint le premier évèque d'A-
thènes. — Beaucoup d'auteurs graves enseignent, comme nous
le verrons, qu'envoyé plus tard en Gaule par le pape saint Clé--
nenys ment , deuxième successeur de saint Pierre , Denys l'Aréopagite
!'sm éca-ute' fut laPôtre et le Premier évèque de Paris. — Les ouvrages at-
tribués à saint Denys et parvenus jusqu'à nous sont : le Traité
des noms divins ; les livres de la Hiérarchie céleste , de la Hié-
rarchie ecclésiastique , de la Théologie mystique , et des Lettres.
Il est vrai que plusieurs historiens et critiques des xvne etxviir»
siècles, comme Launoi, Tillemont, Fleury, Roncaglia, etc., ont
contesté l'authenticité de ces écrits; mais ces auteurs ont été ré-
futés par les PP. Honoré de Sainte-Marie et Noël Alexandre.
Baronius, le P. Halloix, D. Claude David, bénédictin de Saint-
Maur, sont aussi pour l'authenticité des œuvres de saint Denys
l'Aréopagite. — M«r Darboy, archevêque de Paris, en a recueilli
et exposé les preuves d'une manière solide et sans réplique. Les
sujets traités dans les ouvrages de saint Denys sont la réfutation
directe du système théogonique de Simon le Mage, tel que l'a
révélé le livre des Philosophumena. On dirait que l'auteur de la
Hiérarchie céleste suit pas à pas le développement de YApophasis
de Simon pour le réfuter.
s.Paui Saint Paul quitta doue Athènes et se rendit à Corinlhe, capi-
SfliJeiu iale de 1 Achaïe et alors métropole de mute la Grèce. Celle cité
ciens.
An 52.
PREMIER SIÈCLE. ôl
était consacrée k Vénus et l'infâme déesse y avait un temple Epures aux
fameux auquel étaient attachées plus de mille prostituées. Les
plaisirs y étaient tellement en vogue, les fêtes si brillantes et les
dépenses si énormes, qu'il fallait être riche pour pouvoir y
vivre; de là le proverbe : « Il n'est pas donné à tout le monde
d'aller à Gorinthe. » Paul eut beaucoup à souffrir dans cette vo-
luptueuse cité; mais, en dépit de tous les obstacles, il y planta
la foi austère du Crucifié. Il s'y forma en peu de temps une
communauté de croyants, dont Grispus, président de la Syna-
gogue, fit lui-même partie, et qui devint une des plus floris-
santes et des plus nombreuses de l'Eglise primitive.
C'est de Corinthe que l'Apôtre écrivit ses deux Epîtres aux
fidèles de Thessalonique, le premier écrit de sa plume inspirée,
dit saint Jean Chrysostome. Il avait appris la mort de plusieurs
d'entre eux, et diverses vexations de la part de leurs conci-
toyens, qu'ils avaient supportées avec beaucoup de patience. —
Dans sa première lettre, il les console, leur témoigne sa satis-
faction, les exhorte à persévérer dans la foi, à croître dans la
charité, et les fortifie contre les tristesses de la mort, par l'es-
poir de la résurrection. Il leur recommande avec autorité la
constance dans les épreuves, le respect de soi-même, la sainteté
du mariage, l'horreur du mal, dont l'apparence même est re-
doutable, l'obéissance aux pasteurs, l'amour du travail et du
devoir, la charité fraternelle , et ce qui renferme tout le reste ,
la communion incessante de l'âme chrétienne à Jésus-Christ,
source de grâce et de vie. Mais l'enseignement capital de la lettre
est la résurrection des morts, dont celle de Jésus-Christ est le
fondement et le gage. — Dans la seconde lettre, qui est le com-
plément de la première, il renouvelle avec plus de force encore
les recommandations déjà faites, et surtout l'injonction du tra-
vail. Il rassure les fidèles contre de faux bruits que l'on faisait
courir sur la fin du monde; il les fait souvenir de ce qu'il leur
en avait dit, et il ajoute : « Gardez bien les traditions que vous
avez reçues de moi , soit de vive voix , soit par ma lettre. » Ce
passage prouve clairement que les Apôtres ont enseigné de vive
voix bien des choses qui ne sont pas moins sacrées que leurs
écrits. — L'Apôtre finit sa lettre par des menaces sévères contre
les oisifs et les esprits inquiets.
62 cours d'histoire ecclésiastique.
Evangile de Dans le temps que saint Paul écrivait ses premières Epitres,
8-^uc' saint Luc publiait aussi son Evangile, peur l'opposer à des his-
An53. toires controuvées que répandaient de faux docteurs. — Quant
aux Actes des Apôtres, on croit que saint Luc les composa à
Rome, vers l'an 62, à peu près à l'époque où l'Apôtre des na-
tions écrivit ses Epitres aux Ephésiens et aux Hébreux. — C'est
la première page de l'histoire de l'Eglise.
Après dix-huit mois de séjour à Corinthe, Paul ayant dit adieu
aux fidèles, s'embarqua pour la Syrie et revint à Jérusalem et à
Antioche, où il séjourna quelque temps. Il parcourut ensuite la
Galatie, la Phrygie, allant de ville en ville et affermissant par-
tout les chrétiens. Il recueillit d'abondantes consolations, parti-
culièrement de la part des Galates, « qui le reçurent, dit-il,
comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ lui-même, et qui
auraient voulu, s'il eût été possible, s'arracher les yeux pour les
lui donner. »
s. Paul Après avoir visité la Galatie, la Phrygie et les autres provinces
àEphèse. plug éloignées de la mer, saint Paul vint à Ephèse sur la fin de
An 54. l'an 54. Il y demeura trois ans pour fonder cette Eglise, que
saint Jean devait ensuite rendre heureuse de sa présence , conso-
lider par ses travaux et honorer par sa mort. Il est impossible
de dire tout ce que le grand Apôtre eut à souffrir pour défricher
ce champ inculte. Il nous apprend lui-même qu'il n'y avait pas
de jour où il ne fût exposé à périr. Une fois, entre autres, on se
saisit de sa personne et on le livra aux bêtes de l'amphithéâtre;
mais Dieu le délivra.
En arrivant à Ephèse, il trouva quelques disciples qui ne con-
naissaient point le Saint-Esprit, et n'avaient reçu que le baptême
de Jean-Baptiste. Il leur conféra celui de Jésus-Christ , leur im-
posa les mains, et le Saint-Esprit descendit sur eux, en sorte
qu'ils prophétisaient et parlaient diverses langues. — On voit
encore ici, comme à la conversion de Samarie, deux sacrements
bien distincts : le baptême et l'imposition des mains pour donner
le Saint-Esprit , c'est-à-dire , la confirmation.
Au milieu de ses travanx et de ses dangers, l'infatigable
Apôtre, pensant à tout, envoya son disciple Timothée visiter et
fortifier les Eglises de la Macédoine et de l'Achaïe , pendant qu'il
écrivais lui-même aux Galates. Il avait appris que de faux frères
PREMIER SIÈCLE. 63
avaient troublé les fidèles de cette Eglise, en leur prêchant que
la circoncision était nécessaire , ainsi que tout le reste des céré-
monies de la loi mosaïque. Gomme saint Paul avait combattu
cette erreur avec plus de force que personne , ces faux docteurs
s'efforçaient de diminuer son autorité, en disant qu'il n'était
qu'un Apôtre du second rang, choisi et instruit parles premiers
Apôtres, qui eux-mêmes avaient été appelés par Jésus-Christ,
et dont l'enseignement favorable à la pratique des observances
légales était bien supérieur à celui de Paul.
Pour détruire ces calomnies, relever son apostolat et mainte- Epitrede
nir la saine doctrine, saint Paul commence par déclarer haute- balaies?1
ment, dans sa lettre aux Galates, qu'il est Apôtre, non par la , —
An 55.
vocation des hommes, mais par celle de Dieu; que c'est Jésus-
Christ lui-même qui l'a instruit par révélation; qu'il avait, il est
vrai, demeuré quelque temps à Jérusalem, après sa conversion,
avec saint Pierre et saint Jacques, mais qu'il n'avait rien appris
d'eux; que quand saint Pierre, s'éloignant un peu des Gentils à.
Antioche, sembla vouloir les obliger à judaïser, il lui avait ré-
sisté en face, et que saint Pierre s'était rendu à son avis. Il
ajoute que, si leurs faux docteurs vantaient leur circoncision
judaïque, lui, portait sur son corps la circoncision de Jésus -
Christ, c'est-à-dire, les stigmates des coups et des blessures qu'il
avait reçus pour son nom. — Le but de l'Apôtre était donc de
montrer la divinité de son enseignement, et de prouver que la
circoncision et les autres pratiques cérémonielles de l'ancienne
loi n'étaient plus obligatoires ni d'aucune utijjté, depuis la pro-
mulgation de l'Evangile. — On voit par là aVfec quelle mauvaise
foi les hérétiques modernes abusent de ces passages de l'Epître
aux Galates, pour combattre la nécessité et l'utilité des bonnes
œuvres en général , relativement au salut. — Saint Paul finit sa
lettre en disant que, lors même qu'un ange du ciel viendrait en-
seigner le contraire de ce qu'il leur avait appris lui-même, il ne
faudrait pas l'écouter.
Pour bien saisir le sens de cette Epitre, il faut se placer au
point de vue de l'Apôtre, autrement le ton pourrait facilement
paraître impérieux et peu conforme à la modestie évangélique.
Si saint Paul exalte son apostolat et veut que les fidèles le res-
pectent et le vénèrent , c'est uniquement dans l'intérêt et pour
&1
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Première
Epltre
de S. Paul
aux
Corinthiens.
An 56.
Ori?me
4c l'arbitrage
«les évêques
en matière
la gloire de l'Évangile qu'il annonce. Ce qui le montre claire-
ment, c'est qu'après avoir exposé les sublimes privilèges de sa
mission divine, il s'humilie lui-même personnellement de la
manière la plus touchante : et comme, en ce genre, les expres-
sions générales prouvent peu, il ne se dit pas seulement le
moindre et le dernier des Apôtres, mais il s'efforce de le démon-
trer en racontant ce qu'il avait fait avant sa conversion, et avec
quelle fureur il avait persécuté l'Église de Dieu.
Ce fut aussi d'Ephèse que saint Paul écrivit sa première
Epitre aux Corinthiens. Il avait appris par un Juif converti,
nommé Apollo, qui était venu le trouver, et par une lettre que
lui avaient envoyée les chrétiens de la maison de Chloé, chré-
tienne fervente, qu'il y avait des dissensions parmi les fidèles;
qu'à l'exemple des philosophes païens divisés en plusieurs
sectes, les uns se glorifiaient d'être les disciples de Paul,
d'autres d' Apollo, d'autres de Pierre, d'autres enfin de Jésus-
Christ; qu'il y avait entre eux des injustices et des procès; qu'il
se commettait des abus dans les agapes; enfin, qu'un chrétien
s'était rendu coupable d'un inceste presque inouï, même chez
les païens. En informant l'Apôtre de ces désordres , on l'avait
aussi consulté sur plusieurs points de morale, et particulière-
ment sur la continence et sur le mariage.
Saint Paul, dans sa lettre, humilie d'abord les Corinthiens au
sujet de leurs divisions, en montrant combien ils sont encore
grossiers et charnels, puisqu'au lieu de s'attacher uniquement à
Jésus-Christ, l'Auteur de leur foi et le Principe de tout bien,
ils tirent vanité des ministres qui les ont instruits , comme s'ils
étaient autre chose que les dispensateurs des mystères de Dieu.
— Il leur reproche ensuite d'avoir souffert si longtemps le scan-
dale de l'incestueux, et il déclare qu'il « livre le coupable à Sa-
tan au nom du Seigneur; » c'est-à-dire, qu'il le sépare pour
un temps de la société des fidèles, dans la vue de le corriger;
donnant ainsi un exemple du pouvoir qui appartient à l'Eglise
d'employer l'excommunication. — Il les blâme d'en appeler aux
tribunaux, parce que c'était un scandale pour les païens, et
pour eux-mêmes une source de péchés. Il leur recommande en
conséquence, de porter leurs différends devant des arbitres choi-
sis parmi les chrétiens. De là vient que, pendant longtemps, les
PREMIER SIÈCLE. 65
fidèles soumirent leurs difficultés à l'arbitrage des évoques. Pri-
mitivement, la validité de ces décisions ecclésiastiques dépendait
du consentement des parties. « Plus tard , dit Newman , l'arbi-
trage des évoques fut ratifié par des lois positives, et des ins-
tructions étaient données aux juges pour qu'ils exécutassent,
sans appel ni délai, les sentences épiscopales. L'autorité et la
sagesse des évoques inspirèrent bientôt tant de confiance, qu'on
y recourait de toute part, et, au ive siècle, saint Augustin se
plaignait que ses fonctions spirituelles étaient perpétuellement
interrompues par le travail ennuyeux de décider entre des pré-
tentions opposées, de prononcer sur la possession de l'or et de
l'argent, des terres et des bestiaux (1). »
Saint Paul reprend aussi sévèrement les abus qui s'étaient in-
troduits dans les agapes. L'institution de ces repas de charité
avait pour but de faire participer les pauvres à l'abondance des
riches. A Corinthe, au contraire, ils ne différaient plus des
repas ordinaires; chacun y mangeait ce qu'il avait apporté, sans
tenir compte des besoins d'autrui, et les pauvres n'en recevaient
que de la confusion. Le charitable Apôtre s'élève avec forco
contre cette dureté. — De là, passant au céleste repas de l'Eu-
charistie qui, dans ces premiers temps, suivait les agapes (2), il
signale le crime et les terribles châtiments des profanateurs de cet
auguste mystère. « Celui, dit-il, qui s'en approche indignement
se rend coupable du Corps et du Sang de Jésus-Christ; et c'est
en punition de leurs sacrilèges que plusieurs d'entre vous sont
malades ou morts. » — Enfin, il préconise et conseille la virgi-
nité, tout en proclamant la sainteté du mariage. — Ce ne fut
pas assez pour le cueur de Paul d'écrire aux Corinthiens, il leur
enyova bientôt après son disciple Tile, pour connaître l'effet de
sa lettre et avoir de leurs nouvelles.
(i) Histoire du développement du Christianisme.
(2) Dès la fia du premier siècle, par respect pour l'Eucharistie, il
était déjà passé en usage, dans un grand nombre d'Eglises, de ne
l'administrer que le matin à des personnes à jeun. — On ne peut
douter, selon saint Augustin , que l'obligation de communier à jeun ne
soi t de précepte apostolique. D'après ce Père, S. Paul l'aurait ainsi
réglé dans sa troisième visite à Corinthe. ^S. Aug., Epist. Ui ad
Jan. — Godescard , Vie de S. Paul, 30 juin.)
Cour» *>'histoihi. I
souffrances ,
miracles
de P. Paul à
Ephèse.
Seconde
Epllre
Corinthiens.
An 57.
66 COURS d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
Cependant, la sollicitude de l'Apôtre pour les Églises loin-
taines ne lui faisait pas négliger le soin des fidèles qui l'entou-
raient. Il travaillait nuit et jour à Ephèse et prêchait sans
relâche. Il se faisait aussi par ses mains, souvent même à son
insu, une multitude incroyable de prodiges : le simple attou-
chement de ses linges et de ses vêtements suffisait pour guérir
les malades et chasser les démons, etc. Nous avons vu que
l'ombre seule de saint Pierre opérait de semblables merveilles.
— Ainsi s'accomplissait la parole du Sauveur, qui avait déclaré
que ses disciples feraient des miracles plus grands que les
siens. Ainsi, d'un autre côté, se trouve divinement justifié l'u-
sage, de tout temps pratiqué dans l'Eglise, de vénérer les saintes
reliques.
La semence évangélique, arrosée par les sueurs de Paul,
produisit enfin dans la ville d'Ephèse une moisson si abondante,
qu'elle excita la rage de l'enfer, et devint pour l'Apôtre l'occa-
sion d'une persécution nouvelle. Cette cité avait élevé à Diane
un temple qui passait pour une des merveilles du monde.
Toute l'Asie avait contribué à le bâtir, et les étrangers venaient
en foule le visiter; ils avaient aussi coutume d'acheter et d'em-
porter chez eux de petits temples d'argent faits sur le modèle
de celui de la déesse. Un orfèvre, nommé Démétrius, qui en
faisait un grand commerce, s'alarma des succès de Paul. Il
convoqua donc ceux de sa profession, et tous ensemble ameutant
le peuple, ils remplirent la ville de tumulte et excitèrent contre
les chrétiens une violente sédition, qu'un des magistrats de la
cité parvint cependant à apaiser.
Quand elle fut calmée, Paul réunit les fidèles, leur dit adieu,
et partit pour la Macédoine. Ce fut dans ce royaume que Tite
vint le rejoindre, et le réjouit par les consolantes nouvelles qu'il
lui apporta de Corinlhe. Le disciple raconta à son maître que sa
lettre avait produit les meilleurs effets; que le nom de Paul en
était devenu plus cher et plus respectable aux Corinthiens; que
la très-grande partie des fidèles souhaitaient ardemment de le
voir; qu'ils avaient remédié aux troubles et aux scandales de
leur Eglise, et qu'ils avaient éli touchés jusqu'aux larmes de
l'affliction de leur pasteur et de leur père. — Paul leur écrivit
alors une seconde lettre pour les consoler, les affermir* et dé-
PREMIER SIÈCLE. 67
truire jusqu'aux derniers germes des abus. Obligé cependant
de justifier encore son ministère et sa doctrine, contre quelques
chrétiens trop attachés aux pratiques du Judaïsme, il exalte la
loi nouvelle et ceux qui la prêchent. — Venant ensuite à ce qui
le concerne en particulier, il rappelle tout ce qu'il a enduré
pour Jésus-Christ, il insiste sur les révélations dont Dieu l'a
favorisé; mais on sent qu'il en coûte à sa modestie; il évite
môme de se nommer, et il oppose sans cesse la faiblesse hu-
maine qui est en lui , aux effets de la puissance divine qui s'y
manifeste pour la gloire de Jésus-Christ et pour l'avantage des
fidèles. — Il engage aussi les Corinthiens à user d'indulgence
à l'égard de l'incestueux qui se repentait, les conjure de l'ad-
mettre à la paix, et leur demande cet acte de charité comme
une preuve de leur obéissance. Il finit en leur recommandant
les chrétiens de la Judée , qui étaient dans l'indigence et la tri-
bulation. — Cette lettre fut portée par Tile.
L'Apôtre, ayant parcouru la Macédoine, se rendit lui-même à Epitredê
„.,'.,.. ^ . , S. Paul aux
Conntne, d ou il écrivit son Epître aux Romains. Deux de 'ses Romain»,
disciples, qui étaient allés à. Rome, lui avaient annoncé que, ~
dans cette Eglise, comme partout ailleurs, il y avait rivalité et
division entre les Juifs et les Gentils devenus chrétiens. Les
Juifs prétendaient que leur vocation â la foi était le prix de leur
exactitude à observer la loi de Moïse , sans tenir compte de la
grâce et des mérités de Jésus-Christ; et les Gentils, de même ,
soutenaient que Dieu les avait éclairés des lumières de l'Evan-
gile, pour récompenser la droiture de leur cœur et leur fidélité
à la loi naturelle. Paul, en leur écrivant, condamne fortement
les prétentions fausses et orgueilleuses des uns et des autres.
Il remet sous les yeux des Gentils la vanité et l'indigne lâcheté
de leurs philosophes, qui avaient retenu la vérité captive, et
qui, ayant connu Dieu par ses ouvrages, ne l'avaient point glo-
rifié selon la lumière de leur conscience; de sorte qu'en puni-
tion de leur orgueil, Dieu les avait abandonnés au dérèglement
de leur cœur, et qu'ils s'étaient plongés, non-seulement dans
l'idolâtrie, mais dans les vices les plus honteux. Il rappelle aux
Juifs l'abus qu'ils ont fait des grâces dont Dieu les avait favo-
risés, et leur ieproche de commettre les mêmes crimes qu'ils
condamnent dans les païens. D'où il conclut que ni les uns ni
68
COKRS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
S. Paul
à Troatliî.
Il y célèbre
le dimanche.
S. Paul
à Milet.
les autres n'avaient mérité, par leurs propres œuvres, d'être
appelés à la foi et à la justice. Car la foi est le principe de la
justification, et Dieu l'accorde sans avoir égard, du moins
comme mérite, aux œuvres précédentes, autrement ce serait
une récompense et non pas une grâce. — Il révèle, au chapitre
onzième, les dispositions de la Providence à l'égard de la na-
tion juive, qui se convertira à la fin des temps. — En terminant
sa lettre, l'Apôtre annonce aux Romains qu'après avoir porté à
Jérusalem les aumônes de la Macédoine, il se propose de les
aller voir, et salue affectueusement un grand nombre de fidèles
de leur Eglise, où il avait beaucoup d'amis et des parents. Il
n'est pas lait mention de saint Pierre, dans ces diverses saluta-
tions; cet Apôtre n'était pas alors à Rome. — Saint Pierre,
saint Paul et les autres ouvriers apostoliques ne demeuraient
point à poste fixe comme nos évèques d'Europe. Pendant que
Paul parcourait tout l'Orient, depuis l'Illyrie jusqu'à Jérusa-
lem, Pierre portait l'Evangile dans tout l'Occident, et pénétrait
jusque dans la Grande-Bretagne, comme l'assure Métaphraste (1).
Après un séjour de trois mois à Corinlhe, Paul , accompagné
de Timothée et de plusieurs autres disciples, se rendit à
Troade, où il passa une semaine entière. Le jour du dimanche,
les fidèles étant réunis pour la célébration de l'Eucharistie,
saint Paul fit un discours qui dura jusqu'à minuit; mais un
accident troubla un instant la sainte joie de l'assemblée. Un
jeune homme, nommé Eutyque, assis sur une fenêtre, s'endor-
mit et se tua en tombant du troisième étage (2). Paul descendit
aussitôt, se pencha sur le mort, et le rendit à la vie en l'em-
brassant. Il bénit ensuite le pain eucharistique, et, après la
célébration des saints mystères, il continua son entretien jus-
qu'au jour.
Au lever de l'aurore, il s'embarqua, et deux jours après il se
trouvait à Milet. Son dessein était d'arriver à Jérusalem pour la
(4) Receveur, tom. L — Alzog., tora. I. — Darras, tom. VI, p. 92.
(2) Au commencement, les fidèles tenaient leurs assemblées , comme
nous l'avons vu , dans les salles à manger, que les Latins nommaient
cénacles, et qui étaient au haut des maisons. Plus tard, la persécution
les obligea de se retirer dans les cryptes ou caves souterraines, for-
mées par les carrière» , hors des villes.
PREMIER SIECLE. 69
fête de la Pentecôle. Quoique pressé , il envoya chercher les
évèques et les prêtres de l'Eglise d'Ephèse et des environs, pour
les entretenir encore une fois. En les voyant serrés autour de
lui, le grand cœur de Paul fut ému. Voici quelques-unes des
paroles louchantes qu'il leur adressa : « Vous savez quelle a été
ma conduite au milieu de vous, depuis le jour où je suis entré
en Asie. Je n'ai rien négligé, rien omis de ce que j'ai cru pou-
voir contribuer à votre salut. Je n'ai jamais désiré ni l'or, ni
l'argent, ni les vêlements de personne, vous le savez vous-
mêmes; ces mains que vous voyez ont fourni à mes besoins.
Voilà que maintenant , entraîné et comme enchaîné par le Saint-
Esprit, je m'avance vers Jérusalem, ignorant le sort qui m'est
réservé. Ce que je sais, c'est que le Saint-Esprit, dans toutes
les villes où je passe, me fait annoncer des chaînées et des tribu-
lations, mais je ne crains rien de tout cela. Peu m'importe le
reste , pourvu que je consomme ma course et que j'accomplisse
la mission que j'ai reçue du Seigneur Jésus. Ce que je sais en-
core , c'est que vous ne me reverrez plus (1). Veillez donc sur
vous-mêmes et sur le troupeau dont le Saint-Esprit vous a éta-
blis évèques et pasteurs, pour gouverner l'Eglise de Dieu, qu'il
a rachetée de son sang. Veillez donc encore une fois , et souve-
nez-vous que je n'ai cessé nuit et jour, durant trois années,
d'exhorter avec larmes chacun d'entre vous. Et maintenant je
vous recommande à Dieu et à sa grâce. »
Après ces paternelles recommandations, Paul se mit à ge-
noux, et ils prièrent tous ensemble. La prière fut bientôt inter-
rompue par les soupirs et les sanglots. Les évèques et les
prêtres se jetèrent au cou de l'Apôtre , et l'accompagnèrent jus-
qu'au vaisseau. Paul vint débarquer à Tyr, et quelques jours
après il arriva à Jérusalem.
Dès le lendemain , il alla voir saint Jacques, évoque de cette s. Pmi
ville. Tous les disciples vinrent le saluer, et bénirent le Sei- s*^"«ali;n?.
r ' [levait!
gneur de ce qu'il avait opéré au milieu des Gentils par son mi- :
Juiis.
I Comme saint Paul , après avoir été à Rome , revint plus tard en
Orient, quelques-uns pensent qu'il ne parlait ici que par conjectura;
D'autres concilient tout, en disant qu'il a bien pu retourner en Asie
sans repasser par Ephèse, ou sans revoir les mêmes personnes.
Au 58.
70 COURS d'histoire ecclésiastique.
nistère. — Paul était à Jérusalem depuis une semaine, unique-
ment occupé de la distribution des aumônes qu'il avait recueil-
lies, lorsqu'un jour, priant dans le temple, il fut reconnu par
quelques Juifs venus d'Asie, qui se jetèrent sur lui en criant :
« Au secours , Israélites ! Voici l'homme qui ne cesse de blas-
phémer contre la loi et contre le temple. » A ce cri la foule ac-
courut; on se jeta sur Paul, et on le traîna hors du temple pour
le frapper et le tuer. Sur ces entrefaites, le tribun Lysias, com-
mandant la garnison romaine , arriva avec des soldats et l'arra-
cha des mains de ses ennemis. Toutefois, pour apaiser le
peuple, il fit charger l'Apôtre de chaînes. Quelques moments
après, il voulait même le faire battre de verges; mais Paul l'ar-
rêta tout à coup en lui disant : « Est-ce ainsi que vous osez
traiter un citoyen romain? » Ces mots intimidèrent Lysias; il fit
ôter ses chaînes au prisonnier, et, le lendemain, il l'amena de-
vant le conseil des Juifs qu'il avait fait assembler. — Paul prit
aussitôt la parole pour se justifier. Mais à peine avait-il com-
mencé de parler, que le grand-prètre Ananie lui fit donner un
soufflet. — « Muraille blanchie! lui dit l'Apôtre, vous serez
vous-même frappé de Dieu (1). Quoi! vous êtes assis pour me
juger selon la loi, et contre la loi vous ordonnez qu'on me
frappe? » Le reproche était vif, mais Paul ignorait, comme il le
dit lui-même, qu'il parlât au grand-prètre (2). Dès qu'il le sut,
il s'excusa avec franchise.
(<) C'était une prophétie, s'il est vrai, comme on le croit, qu' Ananie
fut tué plus tard par les brigands.
(2) 4° Saint Paul ne faisait que d'arriver à Jérusalem, où depuis
près de vingt-cinq ans il avait très-peu séjourné; 2° depuis le premier
Hérode, le pontificat n'était plus à vie, et les grands-prèlres, nommés
et déposés au gré des rois ou des gouverneurs de la Judée , se succé-
daient avec une rapidité qui ne laissait pas aux étrangers ni aux
absents le temps de les connaître; Josèphe dit qu'il y eut jusqu'à trois
grands- prêtres la même année ; 3<> la convocation du conseil des Juifs
avait été faite à la hâte et par le tribun Lysias. Il est possible , dit le
P. do Ligny, qu'on n'eût pas gardé les formalités ordinaires, tant
pour le lieu de l'assemblée que pour les rangs et le reste du cérémo-
nial; la scène se passait dans l'intérieur de la forteresse Antonia ; qui
sait même si ce n'était pas le tribun qui occupait la première place?
Saint Paul pouvait donc très-facilement ne pas connaître le grand-
prètre (S. Chrysost. — Sanchez. — Gornel. à Lap.).
PREMIER SIÈCLE. 71
Cependant, l'assemblée devant laquelle il se trouvait était
composée de deux éléments contraires : les pharisiens et les sad-
ducéens. Les uns admettaient , les autres niaient la résurrection
des morts, tous rejetaient la résurrection de Jésus-Christ, qui
est à la fois le gage de la nôtre, la plus forte preuve de la divi-
nité du Sauveur, le sceau suprême de ses enseignements et de
ses promesses, et le fondement solide de la prédication chré-
tienne. Aussi saint Paul, dans ses prédications, revenait-il sans
cesse sur ces deux importantes vérités (1), qui sont les bases
inséparables de la foi et de l'espérance chrétiennes pour l'âme
et pour le corps. Partant de là et profitant des dispositions de
ses ennemis, le grand Apôtre leur dit, avec une rare habileté :
c Mes frères, je suis pharisien et lils de pharisien, et c'est à
cause de l'espérance d'une autre vie et de la résurrection des
morts, que l'on veut me condamner. » Ces paroles, comme il
l'avait prévu, jetèrent la division parmi ses ennemis; plusieurs
se levèrent et dirent : « Nous ne trouvons rien de répréhensible
dans cet homme. » Alors , ils s'échauffèrent tellement les uns
contre les autres, que le tribun, craignant qu'ils ne missent
Paul en pièces, le fît enlever par des soldats, et, pour le sous-
traire à leur fureur, il l'envoya à Félix, gouverneur de la Pales-
tine, résidant à Césarée.
Félix avait l'âme vénale. Quoiqu'il eût bien vite reconnu fin- s. Paul
nocence de son prisonnier, dont la sainte éloquence le faisait devant Félix,
trembler, il le retint néanmoins deux ans dans les fers, espérant Festus et
qu'on achèterait sa délivrance à prix d'argent. Il aurait peut- A»rwa-
être prolongé davantage celte inique détention, mais il fut révo- Ans58-6o.
que et eut pour successeur Portius Festus. — Festus fut bientôt
harcelé par les prêtres et les grands de la nation, et pressé de
renvoyer le captif à Jérusalem. L'intention des Juifs était de le
faire assassiner en route. — Déjà, auparavant, à Jérusalem ,
sous Lysias, quarante sicaires, soudoyés par eux, avaient fait
serment de commettre ce forfait. Le nouveau gouverneur fit
donc comparaître l'Apôtre, et lui demanda s'il voulait être con-
duit à Jérusalem , pour y être jugé sur les choses dont on l'ac-
(4) 4" Epit. aux Corinth., c. <5, v. 43-23.
72 couks d'histoire BCCLÉSIASTIQUB.
cusait. Mais Paul, qui avait clé informé par un lils de sa sœur
du complot de ses ennemis, se prévalut avec une admirable
prudence de son droit de citoyen romain, et répondit au gouver-
neur : « J'en appelle à Césa>! » Festus ayant pris l'avis de son
conseil, dit à Paul : « Vous avez appelé à César, vous irez à
César; » et il se disposa à envoyer l'Apôtre à Rome.
Pendant les préparatifs du voyage, le roi de Galilée, Agrippa,
fils d'Hérode Agrippa, et sa sœur Bérénice, vinrent à Césarée
complimenter Festus sur sa nomination au gouvernement de la
Palestine. Festus leur parla de Paul, et Agrippa ayant témoigné
un vif désir de voir et d'entendre cet homme extraordinaire , le
gouverneur tint, le jour suivant, une audience solennelle où Paul
fut amené, t Voici, dit Festus à Agrippa, ce prisonnier qui
émeut toute la Judée; je suis ravi de pouvoir le faire compa-
raître devant cette assemblée, et principalement devant vous, roi
Agrippa, afin que vous l'interrogiez vous-même, car je ne sais
qu'en écrire à l'empereur. » — Alors Agrippa dit à Paul : « On
vous permet de parler pour votre défense. » Aussitôt, Paul éten-
dant la main, commença ainsi sa justification : « Roi Agrippa,
je m'estime heureux d'avoir à me défendre devant vous, parce
que vous connaissez parfaitement les coutumes des Juifs et les
questions débattues parmi eux. » — Après ce début, l'Apôtre
raconta sa vie, ses préjugés et sa haine contre la religion chré-
tienne, puis il parla de sa conversion miraculeuse, et enfin de
la divinité de Jésus crucifié. — Ici Festus l'interrompit et dit à
haute voix : t Vous êtes en délire, Paul, votre grand savoir
vous fait perdre le sens. » — Paul répondit : « Je ne suis point
dans le délire , illustre Festus , ce que je dis est plein de vérité et
de sens. Le roi, qui m'écoute, connaît ces choses, car rien de
tout cela ne s'est passé en secret. Ne croyez-vous pas aux pro-
phètes, roi Agrippa? Je sais que vous y croyez. » — Agrippa,
éludant la question, lui dit : « Vous allez peut-être bientôt me
rendre chrétien! Plût à Dieu, reprit Paul , que vous et tous ceux
qui m'écoutent, devinssiez aujourd'hui tels que je suis, à la ré-
serve de ces liens! » — Le roi alors leva la séance, et, prenant
Festus à part : t Cet homme est innocent, lui dit-il; s'il n'en
avait appelé à César, vous pourriez le mettre en liberté. » — Il
fut résolu que Paul serait envoyé en Italie.
Au .VJunsil.
PREMIER SIÈCLE. 73
Festus le fit donc embarquer avec d'autres prisonniers, et, b.pwi
après une longue et périlleuse navigation, qui fut signalée par ■jgj]
un grand nombre de miracles, l'Apôtre arriva chargé de fers
dans la capitale du monde, au printemps de l'année 61 , selon
la plupart des auteurs; en 59, d'après saint Adon ; en janvier
56, au jugement du savant chevalier de Rossi , qui donne cette
date comme certaine aujourd'hui. Les chrétiens étaient venus
en foule au-devant de lui, les uns jusqu'à plus de trente, les
autres jusqu'à plus de cinquante milles, ou environ soixante-
quinze kilomètres de Rome. 11 fut remis entre les mains du pré-
fet de la ville, qui lui permit de rester où il voudrait, avec un
soldat du prétoire chargé de le garder et auquel il était attaché
nuit et jour par une longue chaîne, selon la coutume des
Romains. Il prit un logement pour lui et son prétorien, et
il demeura deux ans dans cet état , ayant la liberté d'an-
noncer l'Évangile à tous ceux qui voulaient venir le voir et
l'entendre. — Ici s'arrête le récit des Actes des Apôtres par
saint Luc.
Après le départ de Paul , la Synagogue , furieuse de voir qu'il Martyre
avait échappé à sa haine, s'en vengea sur l'évèque de Jérusa-
lem, saint Jacques le Mineur; elle profita pour le faire périr, de
la mort du gouverneur Festus. On s'empara du saint Apôtre, on
le fit monter sur la terrasse du temple, afin que le peuple pût le
voir et l'entendre plus facilement. Alors les scribes et les phari-
siens lui crièrent : 0 juste! (sa rare vertu lui avait fait donner
ce beau nom) ô juste! dites-nous ce qu'il faut penser de Jésus
qui a été crucifié? » L'Apôtre répondit à voix haute : « Pourquoi
m'interrogez-vous sur Jésus, comme si vous pouviez encore
avoir besoin de nouvelles lumières? Je vous déclare qu'il est
assis dans les cieux à la droite du Tout-Puissant, et qu'il en des-
cendra un jour, porté sur les nuées, pour juger l'univers. » En
entendant ce témoignage éclatant rendu à Jésus-Christ, les
scribes et leurs partisans s'écrièrent : « Quoi! le juste s'égare
aussi! Il faut monter sur la terrasse et le précipiter. » Ils furent
obéis sur-le-champ. L'Apôtre n'étant pas mort de sa chute, se
releva et se mit à prier; mais un foulon survint et l'acheva à
coups de levier. — A la place de saint Jacques, on élut pour
évèque de Jérusalem saint Siméon son frère : tous les deux
le S. Jacquet.
le Mineur.
1k cours d'histoire ecclésiastique.
étaient parents, cousins - germains , de Jésus -Christ (1).
Epître Nous avons de saint Jacques une Epître adressée aux douze
^Mineur?* triDus dispersées, c'est-à-dire, aux Juifs convertis et répandus
parmi les nations, ce qui l'a fait appeler catholique ou univer-
selle. Elle a principalement pour objet d'établir la nécessité des
bonnes œuvres, que quelques-uns semblaient regarder comme
inutiles, en se fondant sur des passages de saint Paul mal
interprétés.
Saint Jacques promulgue aussi, dans son Epître, le sacre-
ment de l'Extrème-Onction, en disant : « Quelqu'un de vous
est-il malade, qu'il fasse venir les prêtres de l'Eglise, afin qu'ils
prient sur lui en l'oignant d'huile au nom du Seigneur. La
prière de la foi sauvera le malade, le Seigneur le soulagera,
et, s'il est coupable de péchés, ils lui seront remis. » Toute la
tradition a vu dans ces paroles un sacrement institué pour les
mourants. En effet , saint Jacques en marque le sujet , qui est
le malade; les ministres, qui sont les prêtres; la matière, qui
est l'huile, la forme, qui est la prière de la foi; l'application
de l'une et de l'autre au sujet, qui est l'onction; l'effet pour le
corps, qui est la guérison ou le soulagement; l'effet pour l'âme,
qui est la rémission des péchés.
On a douté autrefois si cette Epître était de saint Jacques.
(4) L'on voit dans saint Matthieu (xm, 55), et dans saint Marc,
quatre personnes honorées du titre de frères ou parents du Seigneur.
Dans les langues sémitiques, et spécialement en hébreu, dans l'anti-
quité profane, comme dans la Bible, ces mots frères, sœurs, cou-
sines et cousins-germains sont synonymes, témoins Ovide, Tacile,
Cicéron, etc. Les quatre personnes, désignées sous le titre de frères
ou parents du Seigneur, sont : Jacques et Joseph, Simon ou Siméon
et Jude. On peut croire que tous les quatre ont eu la même mère,
Marie, sœur, c'est-à-dire parente de la sainte Vierge, qui aurait eu
successivement deux époux, Alphée et Cléophas. Saint Jacques s'ap-
pelle expressément, dans l'Ecriture, fils d'Alphée, et Hégésippe assure
que Simon ou Siméon était fils de Cléophas. Jacques et Joseph , tou-
jours nommés ensemble, seraient fils du premier époux, Alphée, et
Siméon et Jude, toujours aussi joints l'un à l'autre, seraient fils du
second, Cléophas. D'autres pensent que Cléophas et Alphée ne sont
que deux noms différents désignant la même personne (Heges. apud
Euseb., Orsi, Robrbacher, t. IV; Foisset. Hist. de J.-C, p. 47. —
H. Lasserre contre Renan).
PREMIER SIÈCLE. 75
L'historien Eusèbe la croyait d'un autre écrivain; mais il atteste
en même temps que, dès le commencement, elle était reçue
dans la plupart des Eglises. Elle est en effet contenue dans la
vieille version syriaque du second siècle. Les Pères les plus
érudits, entre autres, Origène, l'ont toujours reconnue comme
étant de saint Jacques. Sur la fin du ive siècle , elle avait acquis
une autorité universelle , et elle est citée avec respect par tous
les docteurs de ce bel âge. Le Protestantisme l'a attaquée , mais
il s'est contredit sur ce point comme sur tant d'autres : Calvin
l'a toujours admise, et Luther, qui l'a grossièrement appelée
Epître de paille, lui avait auparavant donné le nom à'Epîtred'or.
Cependant , la captivité du grand Apôtre à Rome était une Epto*
mission continuelle. Une foule de prosélytes venaient le trouver, ' a;,x"'
et il leur enseignait la doctrine de Jésus-Christ, sans que per- PJ«aipp««*
sonne y mit obstacle. — Les Eglises les plus lointaines s'inté- Aooa,
ressaient et recouraient à lui. Ainsi, les fidèles de Philippes lui
envoyèrent Epaphrodite, leur évèque, pour lui porter des secours
et le soigner en leur nom. Paul , touché de leur dévouement ,
leur écrivit une lettre où , après avoir raconté les progrès de
l'Evangile à Rome, il les prémunit contre de faux docteurs qui
niaient la réalité de l'incarnation, et les exhorte à l'humilité par
l'exemple de Jésus-Christ obéissant jusqu'à la mort de la croix.
Il les conjure de vivre toujours dans une parfaite union, et les
avertit qu'il leur renvoie Epaphrodite pour les diriger et les
consoler, t J'espère même, ajoute-t-il, vous envoyer bientôt
Timothée, afin que je sois consolé à mon tour, en apprenant de
vos nouvelles; je n'ai personne qui puisse prendre soin de vous
avec autant d'affection; et je me promets de la bonté du Seigneur
d'aller moi-même vous visiter dans quelque temps. »
Peu auparavant , le grand Apôtre avait aussi adressé une Epître
lettre à un riche chrétien de Colosse en Phrygie , nommé Philé- d**; paul à
mon, qu'il avait converti. Philémon avait fait une église de sa
maison, et, plus tard, il couronna son zèle et sa charité par le
martyre. Un de ses esclaves, nommé Onôsime, s'était enfui
après l'avoir volé, et était venu à Rome, où il eut le bonheur
de rencontrer le saint Apôtre. Paul le convertit, le renvoya à
son maître et le chargea de deux lettres : l'une pour l'Eglise de
Colosse, l'autre pour Philémon en particulier.
76 cours d'histoire ecclésiastique.
(Jette dernière, dans sa brièveté, est un chef-d'œuvre de
cette éloquence qui part du cœur. L'Apôtre y conjure Philémon
de pardonner à son esclave. « La prière que je vous fais, lui
dit-il, est pour mon fils Onésime, que j'ai engendré dans les
chaînes. Je vous le renvoie et je vous prie de le recevoir comme
mes entrailles. S'il vous a fait tort et s'il vous doit quelque
chose, imputez-le-moi. » — « Quel spectacle, s'écrie saint
Chrysostome , de voir le grand Apôtre des nations caresser de
ses mains défaillantes et chargées de fers, un esclave fugitif,
un voleur, et s'occuper de lui comme un bon père s'occupe de
son enfant! Ah! c'est que l'Apôtre ne jugeait pas des homme-
par leur condition, mais par le sang de Jésus-Christ, qui a été
le prix de leur rachat. »
Philémon pardonna à son esclave et le mit en liberté. Oné-
sime mérita de devenir évêque d'Ephèse, après saint Timothée,
selon Baronius et d'autres savants, ou de Bérée en Macédoine,
au rapport de saint Jérôme et de Tillemont. — On voit ici un
exemple de la prudence exquise et de l'admirable modération
avec laquelle le Christianisme attaqua l'esclavage, a L'Eglise
catholique, dit Balmès, fut plus sage que les philosophes. Elle
sut dispenser à l'humanité le bienfait de l'émancipation , sans
injustice, sans violence et sans bouleversement; elle n'a pas
armé les esclaves , elle a désarmé les maîtres ; elle eut le secret
de régénérer la société , mais non dans des bains de sang (1). »
Elle fit grandir le faible en dignité et le fort en charité, pour le?
unir tous les deux dans la fraternité chrétienne.
Epine Dans sa lettre aux Colossiens, saint Paul insiste fortement
sur les grandeurs de Jésus-Christ, déclarant t que la plénitude
de la divinité réside en lui substantiellement, qu'il est le Créa-
teur de toutes les choses visibles et invisibles, qu'il est au-des-
sus de toutes les principautés et de toutes les puissances, et
qu'enfin il est le Chef de l'Eglise et le Rédempteur des hommes. »
— Le but de l'Apôtre était de réfuter quelques faux docteurs ,
qui, mêlant au Christianisme les rêveries de la philosophie
orientale, cherchaient à séduire les fidèles , et à leur persuader
que le monde avait été créé par des esprits dont la puissance
(<) Le Catholicisme comparé au Protestantisme, tome I.
do S. l'aul
PREMIER SIECLE.
gouvernait toutes choses; en sorte que l'homme, étant sous leur
dépendance, devait les adorer et les invoquer comme de véri-
tables médiateurs, de préférence à Jésus-Christ.
Les Epltres de saint Paul aux Ephésiens et aux Hébreux
datent de la môme époque. Dans la première, comme dans
l'Epitre aux Colossiens, l'Apôtre exalte la grandeur de Jésus-
Christ « qui est, dit-il, au-dessus de toute principauté, de
toute puissance, de toute vertu et de toute domination. « En-
suite, comme les Gnostiques commençaient à répandre leur
infâme doctrine sur la communauté des femmes, et se livraient
sans retenue aux plus honteuses débauches, Paul insiste beau-
coup sur la chasteté et sur la sainteté du mariage.
L'Epitre aux Hébreux est parfaitement conforme aux autres ,
quant aux pensées et au fond de la doctrine. Mais le style, qui
en est moins sublime et moins vif, a fait croire à quelques an-
ciens que l'Apôtre ne l'avait pas dictée textuellement, et même
qu'elle n'était pas de lui. Cependant le plus grand nombre des
Pères et la généralité des Eglises la lui ont toujours attri-
buée (1). On croit qu'elle fut composée sous forme de disserta-
tion , pendant les derniers mois de sa captivité. Selon Clément
d'Alexandrie , elle fut dictée en hébreu par l'Apôtre , et traduite
en grec par saint Luc. De là, l'analogie souvent remarquée
entre le style de YEpître et celui des Actes des Apôtres. « Saint
Paul, dans cette Epître, s'attache, dit Bossuet, à nous en-
seigner que le pécheur ne pouvait éviter la mort qu'en subro-
geant en sa place quelqu'un qui mourût pour lui; que, tant
que les hommes n'ont mis à leur place que des animaux égor-
gés , leurs sacrifices n'opéraient autre chose qu'une reconnais-
sance publique qu'ils méritaient la mort, et que la justice
divine ne pouvant être satisfaite d'un échange aussi inégal, on
recommençait tous les jours à immoler des victimes, ce qui
était une marque certaine de l'insuffisance de cette subrogation;
mais que , depuis que Jésus-Christ avait voulu mourir pour les
pécheurs, Dieu, satisfait de la subrogation volontaire d'une si
digne personne , n'avait plus rien à exiger pour le prix de notre
Epi; m
de s. Paul
Epilre
de S. Paul
M) D. Calmet, Vence , Préface de l'Epitre aux Hébi
Kowman, Hist. du développement.
c. 4. -
78 cours d'histoire ecclésiastique.
rachat. D'où l'Apôtre conclut que, non-seulement on ne doit
plus immoler d'autres victimes après Jésus-Christ, mais que
Jésus-Christ même ne doit être offert qu'une seule fois à la
mort.
« Aussi, continue Bossuet, l'Eglise, loin de croire qu'il man-
que quelque chose au sacrifice de la croix, le croit au contraire
si parfait et si pleinement suffisant, que tout ce qui se fait
maintenant, à la messe, n'est établi que pour en célébrer la mé-
moire et pour en appliquer la vertu. Et lorsqu'elle fait dire à
Dieu par ses prêtres : Nous vous présentons cette hostie sainte,
elle ne prétend point, par cette oblation, faire présenter à Dieu
un nouveau paiement du prix de notre salut , mais employer
auprès de lui les mérites de Jésus-Christ présent, et le prix in-
fini qu'il a payé une fois pour nous en îa croix. C'est la doctrine
expresse du concile de Trente, qui enseigne que le sacrifice de
la messe n'est institué qu'afin de représenter celui qui a été une
fois accompli sur la croix, d'en faire durer la mémoire jusqu'à
la fin des siècles , et de nous en appliquer la vertu salutaire pour
la rémission des péchés que nous commettons tous les jours.
» Ainsi croyons-nous qu'à la vérité le prix de notre rachat ne
se réitère plus, parce qu'il a été bien fait la première fois, mais
que ce qui nous applique cette rédemption se continue sans
cesse. — Objecter avec les prétendus réformés que cette doctrine
fait tort au sacrifice de la croix, c'est renverser toute l'Ecriture,
particulièrement cette même Epitre qu'ils veulent tant nous op-
poser. Car il faudrait conclure, par la même raison, que, lors-
que Jésus-Christ se dévoua à Dieu en entrant dans le monde ,
pour se mettre à la place des victimes qui ne lui ont pas plu
(Epist. ad Hebr., 10, 5), il fit tort à l'action par laquelle il se
dévoua sur la croix; que, lorsqu'il continue de paraître pour
nous devant Dieu (9, 24), il affaiblit l'oblation par laquelle il a
paru une "ais par l'immolation de lui-même (9, 26); et que, ne
cessant d'intercéder pour nous (7, 25), il accuse d'insuffisance
l'intercession qu'il a faite en mourant avec tant de larmes et de
si grands cris (5, 7), etc. (1). »
(1) Concile de Trente, sess. 22, c. 4 . — Bossuet, Exposit. de la foi,
c. U-45.
PREMIER SIÈCLE.
79
Après deux ans de captivité, saint Paul parvint à se faire en-
tendre, et à obtenir justice des accusations que les Juifs avaient
intentées contre lui. Rendu à la liberté , en 63, l'infatigable
Apôtre reprit aussitôt le cours de ses héroïques travaux. — En
quittant l'Italie, il se rendit en Espagne, selon saint Epiphane,
Théodoret, saint Chrysostome , saint Jérôme, saint Grégoire le
Grand, etc., et passa par les Gaules, où, d'après quelques tra-
ditions, il aurait séjourné à Vienne et à Lyon, et consacré, dans
ces deux villes, une église aux saints Machabées. La tradition, dit
Darras, les Martyrologes, les monuments lapidaires, s'accordent
pour attester aussi la réalité du voyage de saint Paul en Espagne
— Le grand Apôtre reparut ensuite en Orient , où il ordonna
Tite , évèque de l'île de Crète, et Timolhée, évoque d'Ephèse.
— Quelque temps après, il leur écrivit , très-probablement de la
même contrée, de la Macédoine, et vers la même époque, l'an
64 ou 65 (1). D'autres remontent à l'an 58. Ces deux lettres,
qui, à peu de chose près, ont le même objet, sont un abrégé
complet des devoirs de l'épiscopat et des ordres inférieurs de la
hiérarchie ecclésiastique. En faisant l'énuméralion des vertus
qu'ils exigent, il recommande surtout la chasteté, la tempé-
rance, le désintéressement, la modestie, la douceur, la pru-
dence, la gravité et l'étude des saintes Lettres. — L'Apôtre vi-
sita les nombreuses Eglises qu'il avait fondées; et, après avoir
de nouveau versé les Ilots de sa lumière et de sa chaleur sur
toutes les contrées orientales, cet astre brillant dirigea, pour
la seconde fois, sa course glorieuse du côté de la Ville éter-
nelle.
Saint Pierre y rentra à la même époque revenant de Jérusa-
lem, où, selon plusieurs auteurs, l'avaient attiré la persécution
dont saint Jacques le Mineur fut la victime , et l'élection de saint
Siméon , successeur de cet Apôtre.
Une tempête, plus terrible qu'aucune de celles que l'Eglise
avait éprouvées jusque-là, grondait alors dans l'empire des Cé-
sars. Le vieux monde, le monde païen, profondément miné par
l'incrédulité et usé de débauche, furieux de se voir troublé dans
S. Paul
retourne en
Orient.
S. Pierre
et S. Paul
rentrent
à Rome.
(1) Le Bréviaire romain dit que saint Paul écrivit de LaodicéeM
première Epître à Timothée.
80 cours d'histoire ecclésiastique.
ses voluptés, armait ses bourreaux, dressait ses bûchers, et
rassemblait dans ses amphithéâtres les lions des déserts de l'A-
frique , les tigres et les léopards de l'Asie et les ours des forets
de la Germanie, aiin de les lancer contre les chrétiens. — Aussi,
selon saint Alhanase, l'Esprit-Saint, qui veille sur son œuvre,
appela-t-il ensemble, sur le champ de bataille, le chef de l'E-
glise, et le plus grand héros de l'Evangile, pour encourager &t
soutenir l'armée chrétienne contre un ennemi aussi formidable.
— Selon Eusèbe, les deux Apôtres vinrent à Rome, pour y com-
battre Simon le Magicien , qui était alors à l'apogée de sa puis-
sance.
L'empereur Claude avait régné avec imbécillité, dit Bossuet,
mais sans persécuter le Christianisme. Déshonoré par Messaline,
sa femme , qu'il redemanda après l'avoir fait mourir, on le rema-
ria avec Agrippine, fille du célèbre Germanicus. Cette femme
ambitieuse joignait les mœurs d'une prostituée à l'inhumanité
d'un tyran. Elle employa tout : bassesses, rapines, cruautés,
pour élever sur le trône des Césars, au préjudice des enfants de
Claude, Néron, son lils, qu'elle avait eu d'un autre mari.
Comme on lui disait que ce jeune monstre la ferait périr un
jour : « N'importe, répondit-elle, pourvu qu'il règne! »
Néron Monté sur le trône à l'âge de dix-sept ans, Néron laissa bien-
SoTcaraciVre. tôt paraître les vices qui en ont fait l'horreur du genre humain.
ryr.r ,.q S'abandonnant à toute la corruption de son cœur, il oublia jus-
qu'aux bienséances que les scélérats mêmes respectent dans
leurs excès. Il passait les nuits dans les rues et dans les lieux de
débauche, suivi d'une jeunesse effrénée avec laquelle il battait,
tuait et volait. Il se fit comédien, et l'on vil un empereur monter
et jouer sur le théâtre comme un bouffon. Lorsqu'il chantait en
public, des gardes étaient apostés pour punir ceux qui n'applau-
dissaient pas. — La cruauté, chez lui, égalait la débauche; il
commença par faire empoisonner Britannicus, fils de Claude et
héritier légitime de l'empire. Il essaya de noyer sa mère; cette
tentative parricide ne lui ayant pas réussi, il la fit poignarder; il
eut même l'infâme courage de flétrir son cadavre, et le sénat ap-
prouva lâchement cet exécrable attentat. Poppée , Oclavie , Stati-
lia, ses épouses, Burrhus et Sénèque, ses précepteurs, furent
aussi sacrifiés à sa rage. Ces meurtres furent suivis d'un si
PREMIER SIÈCLE.
grand nombre d'autres, qu'on ne le regarda plus que comme
un monstre altéré de sang et atteint d'une véritable fureur homi-
cide. Entendant un jour quelqu'un se servir de cette façon pro-
verbiale de parler : « Que le monde brûle quand je serai mort ! »
Il répliqua : « Et moi, je dis : Qu'il brûle et que je le voie! »
Sans cesse entouré d'astrologues , de devins, de magiciens, il
demandait aux arts occultes et à des influences diaboliques le se^
cret de grandir encore dans la corruption et la tyrannie. — D'a-
près ce portrait, on comprend que Tertullien ait dit: « Nous
regardons comme un titre de gloire pour notre religion, que le
premier de ses persécuteurs ait été Néron; car il suffit de le con-
naître pour comprendre qu'il n'a pu condamner qu'une chose
éminemment bonne. Une sentence de ce monstre est un brevet
d'innocence (1). »
Voici de quelle manière il ouvrit la persécution. Un jour le feu
prit aux quatre coins de Rome. L'embrasement dura une se-
maine. Sur les quatorze quartiers de la ville , dix furent réduits
en cendres. Ce spectacle lamentable fut une fête pour Néron; il
monta sur une tour fort élevée pour en jouir à sun aise. Là, il se
mit à déclamer, en habit de comédien, un poème qu'il avait
composé sur l'embrasement de Troie. — Tout le monde l'accusa
d'être l'auteur de l'incendie (2). Pour délruï-e les soupçons for- pcrsécuti»
mes contre lui, et donner le change à l'indignation publique, il
chargea les chrétiens de cet horrible forfait. — Selon Lactance, A"»6**
le véritable motif qui engagea Néron à les persécuter, fut l'inté-
rêt de ses dieux qu'il voyait abandonnés , et l'incendie de Rome
ne fut qu'un prétexte (3). — Quoi qu'il en soit, personne ne
crut, dit Tacite, que les chrétiens fussent les auteurs de ce dé
sastre; mais les païens, qui abhorraient le Christianisme, furent
ravis de voir poursuivre ceux qui en faisaient profession. On les
arrêta donc de toutes parts, et on les livra aux supplices. Aux
tourments on ajouta l'insulte, et on fit de leur mort un divertis-
sement public. On couvrit les uns de peaux de bêtes , afin que
(i) Apolog., c. 4.
(t) La vérité de cette accusation est attestée par Suétone, Dion
Cassius, Tillemont, Grévier, Fleury , etc.
3 De morte persemt.
Cours i/histoire.
Pu miëra
8? cours d'histoire ecclésiastique.
les chiens, trompés par cette apparence, les missent en pièces.
On enveloppa les autres de tuniques enduites de poix et de cire;
on les attacha à des croix et à des poteaux, et on y mit le feu,
afin qu'ils servissent de flambeaux pondant la nuit, in nocturni
luminis usum, dit Tacite. Néron voulut que ses propres jardins,
aujourd'hui ceux du Vatican, fussent le théâtre de ces spectacles
affreux, et on l'y vit lui-môme, en habit de cocher, conduire des
chars, présider aux luttes et aux agonies, à la lueur de ces
torches homicides. — Dieu seul, qui a couronné leur victoire,
connaît le nombre incalculable de martyrs qui périrent dans ces
épouvantables supplices. Tacite nous apprend qu'on fut étonné
de trouver alors dans Rome une si grande mullilude de chré-
tiens : Ingens multitude* (1).
Fin de Simon Après cette violente tempête, il y eut un moment de calme;
le Magicien. majg gajnt pjerre et gajnt pauj avant 0péré un grand nombre de
An 65. conversions, jusque dans le palais et même parmi les concu-
bines de Néron, le tyran sentit sa fureur se réveiller. — La fin
tragique de Simon le Magicien vint y mettre le comble (2). Ce
fils aîné de Satan, comme l'appelle un ancien historien, fixé à
Rome depuis longtemps, avait séduit cette capitale par ses
enchantements, et y jouissait alors d'une grande réputation.
Saint Justin, saint Irénée, Tertullien, Eusèbe, saint Cyrille de
Jérusalem, saint Augustin, assurent même qu'il y reçut les
honneurs divins, et qu'on lui érigea une statue avec cette ins-
cription : « A Simon, dieu saint! » L'imposteur devait ces
hommages et cette vogue à ses nombreux prestiges et à la folie
de Néron , qui était passionné pour la magie et qui n'épargnait
(4) Annal. 5.
(2) Il y avait , entre les auteurs, diversité de sentiments sur la date
de la chute de Simon. Les Constitutions apostoliques et Suétone la
mettaient en l'an 55, dix ans plus tôt. La découverte des Philosophu-
mena vient confirmer ce sentiment. Ayant survécu à sa chute, Simon,
dans une autre rencontre, voulut imiter la résurrection du Sauveur,
en présence encore de saint Pierre qui l'avait confondu. Il ordonna à
ses disciples de creuser une fosse et de l'envelopper d'un suaire. On
le déposa dans cette tombe, dit l'auteur des Philosophumena ; mais il
y est resté jusqu'à ce jour, car Simon n'était pas le Christ. Telle fut
réellement la fin de l'imposteur Simon , et le dernier triomphe de
saint Pierre contre ce fameux magicien. (Darras, t. VI, p. 196-202.)
PREMIER SIÈCLE. 83
rien pour en connaître les secrets. Ce qui piquait le plus la
curiosité du tyran, c'était de voir un homme voler dans les airs.
Déjà plusieurs enthousiastes avaient fait en sa présence l'essai
de cet art périlleux, mais toujours avec une issue funeste.
Simon, alors au plus haut point de sa renommée, promit à
Néron que, non-seulement il s'élèverait dans les airs, mais qu'il
pénétrerait dans les cieux, et y occuperait enfin le trône qui lui
était réservé. Il prétendait imiter ainsi l'Ascension de Jésus-
Christ.
Saint Pierre et saint Paul , instruits de cette audacieuse im-
piété, et sentant combien il importait de la confondre publique-
ment, exhortèrent les fidèles à adresser au ciel de ferventes
prières. Ils ordonnèrent un jeûne général pour le samedi qui
précéda cette lutte diabolique. Au moment du spectacle, les
deux Apôtres se mirent à genoux en invoquant le nom de Jésus,
pour enchaîner la puissance du démon. Ce ne fut pas en vain.
La prière des saints , dit un auteur ancien , atteignit , comme
une flèche, le magicien dans les airs, et le précipita sur le pavé.
Il tomba aux pieds de Néron, et, selon Suétone, le balcon où
était l'empereur, fut teint de son sang. Simon avait une cuisse
fracturée et les doigts des pieds désarticulés. — Ce fait est
attesté par saint Justin, Dion, Chrysostome, Suétone, Arnobe,
saint Cyrille de Jérusalem, saint Ambroise, saint Augustin,
saint Isidore de Péluse , Théodoret, et plusieurs autres docteurs
de l'Eglise grecque et latine.
Néron, furieux et confondu, ralluma donc le feu de la persé-
cution. L'incendie se propagea rapidement; de violents édits le
portèrent dans les provinces , et le carnage des chrétiens devint
juridique dans toute l'étendue de l'empire.
Saint Pierre et saint Paul furent jetés dans la prison Marner- Emprisonn»-
tine, qui était au pied du Capitole et s'étendait sous terre. Ils y
convertirent deux de leurs gardes et quarante-sept prisonniers.
— On assure que les fidèles vinrent à bout de procurer aux
deux Apôtres les moyens de s'évader, et que saint Pierre, cédant
à leurs instances, s'échappa en effet et sortit de Rome pendant
la nuit. Saint Ambroise dit que le départ de saint Pierre eut
lieu aussitôt après la chute de Simon le Magicien, et avant
l'arrestation de l'Apôtre. — Quoi qu'il en soit, le chef de l'E-
mcnt
de S. Pierre
et de
S. Paul.
84
cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
Seconde
Epître
de S. Pierre.
de S. Paul
Timolhéc.
glise, étant arrivé près de la porte Capenne . à un endroit
consacré aujourd'hui par un modeste monument, y rencontra
Jésus-Christ. « Où allez-vous, Seigneur? lui dil-il. — Je viens
à Rome, lui répondit le Sauveur, pour y être crucifié de nou-
veau. » Saint Pierre comprit le vrai sens de la parole de son
divin Maître, et rentra dans la ville.
Ne pouvant plus douter de sa mort prochaine, il ne se borna
point à exercer les derniers actes de sa sollicitude pastorale à
l'égard des chrétiens de Rome, il voulut encore rappeler ses
instructions aux Eglises du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce
et de la Rilhynie, ou plutôt à tous les fidèles en général, en leur
écrivant sa seconde Epître. Ses avis embrassent tous les siècles,
ce sont les derniers adieux d'un père à ses enfants , d'un pas-
teur à ses ouailles. Il s'efforce de les confirmer dans la doctrine
de Jésus-Christ, de les prémunir contre les hérésies qui com-
mençaient à se répandre , et qui devaient bientôt se montrer
avec d'autant plus d'audace, que leurs auteurs n'auraient plus
à craindre la présence et l'autorité des Apôtres. Il leur recom-
mande de ne point oublier le témoignage et la doctrine des Pro-
phètes, des Apôtres et particulièrement de saint Paul, en obser-
vant toutefois « que ses Epîtres renferment des choses difficiles
à entendre , et dont les ignorants abusent pour leur perte ,
comme des autres Ecritures. » Il dit formellement « que l'on
ne doit pas suivre son sens privé dans l'interprétation de la
Bible. » Ainsi se trouve condamné d'avance, par le chef des
Apôtres , le principe fondamental du Protestantisme : l'examen
privé. — Cette seconde Epître de saint Pierre est d'un style
dilférent de la première, parce que, selon les occasions, le
vicaire de Jésus-Christ se servait de divers interprètes.
Saint Paul écrivit aussi alors , dans le cours dé son
deuxième emprisonnement , selon un grand nombre d'inter-
prètes, et quelques mois avant son martyre, sa seconde Epître
à Tiinothée, la dernière très-probablement qui soit sortie de sa
plume. L'Apôtre recommande à son disciple de conserver reli-
gieusement le dépôt de la saine doctrine; puis il ajoute : « Tout
ce que vous avez appris de moi devant plusieurs témoins, ayez
ç.uiu de le confier à des hommes lidôles qui soient eux-mêmes
canables d'en instruire les autres. » — * Par cela, dit Galvin
PREMIER SIECLE.
85
lui-même, est repoussée l'arrogance de ces insensés qui se
vantent de n'avoir pas besoin de docteurs , parce que la lecture
de l'Ecriture est sufiisante. Qui ne tiendra compte de l'aide de
vive voix, et se contentera de l'Ecriture muette, sentira quel
mal c'est de mépriser le moyen ordonné de Dieu et de Jésus-
(ilirist pour apprendre (1). » — Voilà donc, d'après saint
Paul, et même de l'aveu des hérétiques, qui sont ici forcés de
rendre hommage à l'enseignement catholique, voilà l'autorité
de la tradition aussi fortement établie que celle de l'Ecriture.
A la lin de son Epilre, saint Paul engage Timothée à venir
le trouver avant l'hiver, et il le prie « de lui apporter le man-
teau et les livres qu'il avait laissés à Troade, chez Carpus, et
principalement ses parchemins. » — On voit, par cette recom-
mandation, la pauvreté de saint Paul, qui se faisait apporter
un manteau de si loin. On voit aussi que le grand Apôtre,
instruit par Jésus-Christ lui-même , divinement assisté , et
préoccupé de la sollicitude de toutes les Eglises, ne laissait pas
pour cela d'étudier : il lisait, écrivait et prenait des notes, que,
jusque dans sa dernière prison, à la veille de sa mort, il voulait
qu'on lui apportât, pour les lire et les compléter. Quelle leçon!
Et, après un tel exemple, s'écrie un savant prélat, qui se
croira affranchi de la loi de l'étude, et de la loi , non moins im-
portante peut-être , de confier ses réflexions au papier, lorsqu'on
veut profiter de ses lectures'?
Il linii sa lettre par quelques détails sur son état présent et
sur plusieurs de ses disciples. Il dit que Dénias l'avait aban-
donné , séduit par l'amour du siècle (2). — Crescent était en
Galatie, ce que plusieurs Pères entendent de la Gaule (3); car
I, i'iorimond. — iJiscuss. amicale, tom. I.
Ij Comme saint Paul ne parle pas ici de saint Pierre, quelques
protestants en ont conclu que ce dernier n'était pas alors à Rome.
Mais cette induction purement négative ne peut pas prévaloir contre
la voix des faits et le témoignage positif de toute l'histoire. Saint Paul
a pu être mis en prison avant saint Pierre, en être par conséquent
séparé, et n'avoir pas de ses nouvelles. Peut-être aussi n'y avait-il
aucun rapport particulier entre saint Pierre et Timothée. De plus,
on sait que les Apôtres parlaient peu d'eux-mêmes et les uns des
autres , etc.
(3) Ce sentiment a pour lui, parmi les anciens : Eusèbe, saint
Fondation
des
premières
églises
de» Gaules .
Vers l'an 65,
86 cours d'histoirk ecclésiastique.
on lui donnait ce nom en grec, et l'on compte en effet pour
premier évèque de Vienne, saint Grescent, que l'on croit être
le disciple de saint Paul. Au reste, quand même on enten-
drait ici la Galatie de l'Asie Mineure, ce second sentiment ne
serait pas incompatible avec la fondation de l'Eglise de Vienne
par saint Grescent. — Trophime avait été retenu à Milet par
une maladie; mais il est probable qu'il vint rejoindre saint Paul.
Une antique et respectable tradition, adoptée par saint Adon
de Vienne , par le savant de Marca , Bossuet , Longueval ,
Rohrbacher, etc., porte qu'il fut envoyé par saint Pierre dans
les Gaules , où il fonda la célèbre Eglise d'Arles. Les évoques
suffragants de cette métropole, au nombre de dix-neuf, écri-
vant, en 450, au pape saint Léon, lui dirent : « Toutes les
contrées de la Gaule savent que, parmi les cités gauloises,
celle d'Arles , la première , mérita d'avoir pour évèque Tro-
phime, envoyé du bienheureux Apôtre Pierre De ce ruis-
seau de la foi descendu vers nous du courant du siège aposto-
lique, les autres localités ont obtenu des évèques. » Les prélats
veulent dire ici, non pas qu'Arles seule ait converti les Gaules,
mais qu'elle coopéra grandement à cette conversion. — On
attribue, dans le même temps, la fondation de l'Eglise de Nar-
bonne à SergiusPaulus, ce proconsul que le grand Apôtre avait
converti dans l'Ile de Chypre (1). — Une autre tradition, fon-
dée sur un manuscrit très-ancien de l'Eglise d'Arles , et sou-
tenue par Raban-Maur, Rohrbacher, etc., joint à Trophime
d'Arles et à Paul de Narbonne cinq autres missionnaires envoyés
en Gaule par saint Pierre : Martial de Limoges (2), Austremoine
Epiphane , Théodoret , Sophrone , la Chronique d'Alexandrie , le
Martyrologe romain et presque tous les autres; et, parmi les mo-
dernes : Tillemont, Fleury , Longueval, Bérault-Bercastel, Receveur,
Rohrbacher, Darras, etc. — « Il est difficile, dit Tillemont, de douter
que saint Grescent ait prêché dans les Gaules. »
(1) Trad. de l'Egl.. tom. II. — Rohrbach., t. IV, p. 477; t. V, p.
37; t. XXIX. — Darras, L V, p. 543.
(2) Selon une tradition, sous le nom latin de Martial, il faut voir
Céphas, un des soixante-douze disciples, différent de saint Pierre,
et celui-là môme que saint Paul aurait repris à Antioche, d'après
plusieurs auteurs. (Euseb., Hist. eccl., 1, 42. Monde, S juin 4865.)
PREMIER SIÈCLE. 87
de Clermont, Gatien de Tours, Saturnin de Toulouse et Valère
de Trêves. — Une troisième tradition , qui a pour elle le Bré-
viaire romain , saint Fortunat , évèque de Poitiers , plusieurs
auteurs grecs, Baronius, Noël Alexandre, le savant de Marca,
le célèbre Mabillon et le docte Antoine Pagi, porte que le pape
saint Clément envoya aussi en Gaule Denys l'Aréopagite, qui
devint le premier évèque de Paris. Tillemont, Longueval, le P.'
Sirmond, Denys de Sainte-Marthe, ont soutenu la négative. —
Saint Epiphane dit que saint Luc prêcha enDalmatie, en Italie,
mais principalement en Gaule. — Saint Isidore de Séville
compte aussi l'Apôtre saint Philippe parmi ceux qui prêchèrent
l'Evangile dans cette contrée. — Enfin, une dernière tradition
porte que saint Lazare, sainte Marthe et sainte Marie-Magde-
leine, avec saint Maximin , un des soixante-douze disciples, et
qui, selon plusieurs, aurait été l'aveugle-né de l'Evangile, ont
été les premiers Apôtres de la Provence ; que saint Lazare fut
le premier évèque de Marseille , et saint Maximin le premier
évèque d'Aix. Noël Alexandre, le Martyrologe romain, 17 dé-
cembre, le Bréviaire romain, 29 juillet, fête de sainte Marthe,
etc., proclament la vérité de ces faits.
Vers la fin du dix-septième siècle, plusieurs de ces traditions
furent rejetées, surtout par des critiques jansénistes. — La
mission apostolique des sept premiers évèques fut retardée de
plus de deux siècles, et renvoyée au temps du pape Fabien, en
245. — Il en fut de même de celle de saint Denys, qui ne dut
plus être l'Aréopagite. — Quant à l'arrivée de saint Lazare et
de ses deux sœurs en Provence, elle fut déclarée non avenue.
Mais, un savant Sulpicien a démontré, il y a peu de temps,
par un ouvrage très-érudit et complet : Monuments inédits sur
l'apostolat de sainte Marie-Magdeleine en Provence, etc., que la
plupart de ces traditions sont fort respectables et suffisamment
prouvées (1). — M. l'abbé Darras et M. l'abbé Davin viennent
(1) Monuments inédits, etc., par M. l'abbé Faillon. — Rohrb.,
tom. IV, 5, 29. — Lettre de l'évèq. de Marseille à l'évéq. d'Orléans,
4846. — Sirmond, Concil. gall., an 450. — S. Denys l'Aréopagite,
premier évèque de Paris, par M. Darras, Hist. génér. de l'église, etc.
t. V, p. 515-600. — Panégyrique de S. Denys, par M. Davin. Monde,
26 février 4864, 2 juin 4865, 27 octobre 1866.
88 cours d'histoire ecclésiastique.
à leur lour, pat- deux savants et consciencieux écrits, de prou-
ver qu'il faut désormais s'incliner avec respect devant la croyance
de nos pères qui rattachaient la mission de saint Denys aux
temps apostoliques et au pontifical de saint Clément; et qu'il
n'est plus permis de se moquer de la pieuse tradition, autorisée
par d'anciens témoignages , qui proclame l'identité du premier
èvèque de Paris et de saint Denys l'Aréopagite converti par
saint Paul. D'ailleurs, que l'Eglise de Paris ait eu pour son
i'ondateur un saint évèque, martyr, du nom de saint Denys,
c'est un fait sur lequel personne n'élève aucun doute.
Martyre Cependant, après huit ou neuf mois de prison, saint Pierre
rtée*™8 et sa'nt' ^au^ furcnt condamnés ensemble et martyrisés le même
5. Paul. jour, 29 juin de l'an 66 ou 67. — Saint Paul , en qualité de ci-
iCoêu67. l0Yen romain , eut la lète tranchée. On rapporte qu'en allant
au supplice il convertit trois soldats, qui souffrirent le martyre
peu de temps après. Il fut exécuté à trois milles de Rome, au
lieu appelé les Eaux Salviennes, Une dame romaine , nommée
Lucine, l'ensevelit dans sa terre, sur le chemin d'Ostie, où
l'on a bàli depuis une magnifique église appelée Saint-Paul-
hors-4es-murs. — Saint Paul avait 68 ans. — Saint Pierre fut
es, . il au delà du Tibre, dans le quartier habité aujourd'hui
par tes Juifs, et fut crucifié sur le mont Janicule. L'humble
Apôtre accepta comme une faveur d'être crucifié la lète en bas,
se jugeant indigne de mourir comme son divin Maître. Son
corps fut enseveli le long de la voie Aurélia, près du temple
d'Apollon , au lieu même où s'élèvent aujourd'hui le palais du
Vatican et l'église de Saint-Pierre. — Le pontificat de saint
Pierre avait duré trente-trois ans et quelques mois, dont huit
environ écoulés à Jérusalem puis à Anlioche, et vingt-cinq, deux
mois et sept jours, passés à Rome. Telle est la durée qu'on assi-
gne ordinairement au pontificat du Prince des Apôtres , d'après
la chronique d'Eusèbe généralement admise. Aucun de ses suc-
cesseurs n'a siégé aussi longtemps que lui.
Les chrétiens élevèrent à saint Pierre et à saint Paul , sur le
lieu de leur sépulture, des monuments dont il est question dès
le second siècle , comme nous l'avons déjà remarqué (1).
(1) Gaïus apud Euseb., liv.S, c. 25.
PREMIER SIÈCLB. 89
Les fidèles avaient eu soin aussi de faire tirer les portraits
des deux saints Apôtres, et, au temps de l'historien Eusèbe , on
les possédait encore. — On conserve , à Florence, une lampe de
bronze, eu l'orme de barque, découverte à Rome dans le cime-
tière de Sainle-Priscille , et que l'archéologie l'ait remonter aux
temps apostoliques. On y voit deux personnages, saint Pierre
assis au timon comme pilote, et saint Paul debout à la proue,
prêchant l'Evangile. — Ainsi, la place que les deux Apôtres
occupent, dans ce monument primitif, se trouve tout à fait con-
forme aux idées et aux croyances catholiques (1).
Peu de temps avant leur martyre, saint Pierre et saint Paul Eut
avaient annoncé aux chrétiens la prochaine exécution des me- de ''^ )1: ■ ,;l
haces que le Seigneur avait faites contre Jérusalem et la nation mBm J*iw.
juive. Ces prophéties ne tardèrent pas à s'accomplir. — La
colère divine poursuivait déjà de toutes parts celte race déicide.
On la détestait partout, et l'histoire parle de plus de cent cin-
quante mille Juifs, qui, à cette époque, furent immolés, sous
différents prétextes, à la haine générale, chez les Parthes , à
Labylone, à Scythopolis, etc. — La Judée était remplie de bri-
gands appelés sicaires ou assassins, qui avaient trouvé un
appui dans Félix. Ce magistrat haïssait le grand-prètre Jona-
ihas, dont les conseils avaient contribué à le faire nommer
gouverneur, et qui se croyait par là même en droit de l'avertir
de ses fautes. Pour se délivrer de ses remontrances importunes,
Félix résolut de le faire périr, et il eut recours, pour l'exécution
de ce crime, aux poignards des sicaires. Ces assassins vinrent à
Jérusalem sous prétexte de religion, et, trouvant l'occasion de
s'approcher de Jonalhas, ils le massacrèrent. Personne n'était
en sûreté dans la campagne, dans la ville, ni même dans le
temple. Joignant l'incendie au meurtre, les sicaires allèrent
jusqu'à brûler des villages entiers, après les avoir ravagés. —
La faction dite des zélateurs rivalisait de cruauté avec eux.
Cette secte audacieuse avait eu pour chef un certain Judas de
Galilée, qui, secondé par un pharisien nommé Sadoc, avait
formé un parti considérable. Ils persuadaient au peuple qu'il ne
fallait reconnaître d'autre maître que Dieu.: que le joug d'une
(!) Ami dclaReli'jion, 29 novembre 1838.
90 cours d'histoire ecclésiastique.
domination étrangère était une honte pour les Juifs, et qu'ils
devaient tout entreprendre et tout souffrir pour défendre leur
liberté. Ils cherchèrent à se rendre maîtres du pays, atta-
quèrent plusieurs villes, et remplirent, comme les sicaires, la
Judée de ruines et de sang. — Il s'était encore formé d'autres
factions ayant à leur tète les principaux citoyens et toujours
prêtes à en venir aux mains. — Il paraissait aussi une foule
d'imposteurs qui, se disant inspirés, entraînaient la multitude
à leur suite ; ils lui promettaient de la délivrer de ses maux , et
ils ne faisaient que les aggraver. — Les pharisiens; qui avaient
pour eux la faveur populaire, et les saducéens, qui dominaient
parmi les grands, se disputaient les honneurs et le pouvoir, et
dénaturaient la religion pour la faire servir à leurs intérêts. —
Le sacerdoce , devenu la proie des ambitieux , avait perdu sa
dignité, et faisait sentir de plus en plus, par sa décadence vi-
sible , la nécessité d'un sacerdoce nouveau. Tout , enfin , con-
courait à hâter la catastrophe qui devait consommer la ruine de
la nation déicide.
présages Aussi, des présages et des signes menaçants annonçaient-ils
'effrayants* l'aPProcne des derniers effets de la vengeance divine. Aux fêtes
à Jérusalem, de Pâques de l'an 65, une lumière aussi éclatante que celle du
jour environna, pendant la nuit, l'autel et le temple. — La
porte orientale, qui était d'airain, et si pesante que vingt per-
sonnes pouvaient à peine l'ébranler, s'ouvrit d'elle-même, mal-
gré les verrous et les barres de fer qui la retenaient. — Le jour
de la Pentecôte, un bruit affreux se fit entendre dans le sanc-
tuaire, et une voix lugubre prononça distinctement ces paroles :
c Sortons d'ici! sortons d'ici 1 » Les saints anges, protecteurs
du temple, déclaraient ainsi hautement qu'ils l'abandonnaient.
— Il y paraissait sans cesse de nouveaux et effrayants prodiges,
de sorte qu'un fameux rabbin s'écria un jour : « 0 temple! ô
temple! qu'est-ce donc qui t'émeut? et pourquoi te fais-tu peur
à toi-même (1)? »
Enfin, quatre ans avant la guerre qui détruisit Jérusalem, un
présage plus effrayant encore que les autres éclata aux yeux de
(4 ) Talmud. de Babyl. — Bossuet , Hist . univ. — Tacite , liv. 5 et
43. — Josèphe, liv. 7.
PREMIER SIECLE. 91
toute la nation. Un pauvre paysan, dit Bossuet, d'après l'histo-
rien Josèphe, étant venu à la fête des Tabernacles, commença
tout à coup à crier : « Malheur à la ville t malheur au temple!
voix de l'orient, voix de l'occident, voix des quatre vents; mal-
heur au temple 1 malheur à Jérusalem! » — Depuis ce temps, ni
jour, ni nuit il ne cessa de crier : t Malheur, malheur à Jérusa-
lem! » Il redoublait ses cris aux jours de fête. Aucune autre pa-
role ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignaient ,
ceux qui le maudissaient, ceux qui le nourrissaient, n'enten-
daient jamais que cette terrible menace : « Malheur à Jérusa-
lem! » Il fut pris, interrogé, fouetté jusqu'aux os par l'ordre du
gouverneur. A chaque demande , à chaque coup , il répondait
sans jamais se plaindre : « Malheur à Jérusalem! » Il continua
pendant sept ans à crier de celte sorte, sans se relâcher et sans
que sa voix s'affaiblit. Au temps du dernier siège de Jérusalem,
il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des
murailles, et criant de toute sa force : « Malheur au temple!
malheur à la ville , malheur à tout le peuple !» A la fin il
ajouta : « Malheur à moi-même ! » et il fut étendu raide mort
par une pierre lancée par une baliste romaine. — Ce prophète
des malheurs de Jérusalem s'appelait Jésus. « Il semblait, con-
tinue Bossuet, que le nom de Jésus, nom de salut et de paix,
devait tourner, aux Juifs qui le méprisaient en la personne de
notre Sauveur, à un funeste présage, et que ces ingrats ayant
rejeté un Jésus qui leur annonçait la grâce , la miséricorde et la
vie, Dieu leur envoyait un autre Jésus, qui n'avait à leur an-
noncer que des maux irrémédiables , et l'inévitable décret de
leur ruine prochaine. »
La guerre fatale annoncée par les prophéties commença en Guew
66. Aigris et poussés à bout par la haine générale, et par les des Romam«
concussions de leurs gouverneurs, tous plus avares, plus impi- les juifs,
toyables et plus tyrans les uns que les autres, les Juifs se mi- ^^^o
rent en pleine révolte contre l'empire. Ils eurent d'abord quel-
ques succès, et Grent reculer devant eux les légions romaines,
commandées par le gouverneur de Syrie, Geslius Gallus. Mais
Néron ayant remplacé ce commandant par Vespasien, les
affaires changèrent de face. Tout plia devant le nouveau capi-
taine. En quarante jours, la ville de Jotapat fut prise et iucen-
92
LS I) HISTolUK FXJCLKSIASTIQUB.
Mon
de Néron.
Vespasien
e»pcreur.
Prétendus
miracles
•le
Vcs.asien.
(liée malgré sa garnison de cent mille hommes. Josèphe, qui la
commandait, se rendit à Vespasien, et le vainqueur se dispusa
à serrer Jérusalem. — Alors les chrétiens se retirèrent dans la
petite ville de Pella, située dans les monlagnes, conformément
à ce conseil du Sauveur : « Lorsque vous verrez Jérusalem en-
vironnée par les soldats, fuyez sur les montagnes. »
Les choses en étaient là, quand les Romains secouèrent le
joug de Néron, qui avait poussé à bout la patience publique.
Jules Vindex, commandant des Gaules, écrivit à Galba, gouver-
neur de l'Espagne, d'avoir pitié du genre humain, dont leur
détestable maître était le fléau. Galba se fil proclamer empereur,
et le sénat, déclarant Néron ennemi public, le condamna à être
précipité de la Roche Tarpéïenne. A celte nouvelle , Néron se
sauva vers la maison d'un de ses affranchis, il se cacha dans les
roseaux d'un marais. Averti qu'on le cherchait, il fit creuser sa
fosse et dit en pleurant : « Faut-il donc qu'un si habile musi-
cien périsse! » Qualis artifex pereo! Enfin, entendant le pas
des chevaux, il se mit un poignard sur la gorge, et pria ins-
tamment qu'on lui donnât la mort. — Personne ne voulut d'a-
bord lui rendre ce coupable service. Le poignard criminel et
vengeur, du reste, n'allaita nulle main mieux qu'à la sienne;
« car, pour certains monstres, dit M. de Maistre, il convient
\ue la justice même qui les châtie soit infâme. » A la fin, son
secrétaire poussa l'arme meurtrière, et la terre fut délivrée d'un
scélérat qui n'eut peut-être pas son égal.
Galba, Othon, Vilellius, successeurs de Néron, ne firent que
passer sur le trône des Césars, idoles et victimes de la démago-
gie militaire ou civile. Vespasien, élu par son armée et confirmé
par le sénat, prit leur place; il laissa à Titus son fils le soin de
la guerre contre les Juifs, et partit pour Rome.
Après Galigula, Claude et Néron, Vespasien était un remar-
quable empereur. D'une naissance obscure, il avait conquis tous
ses grades sans autre recommandation que sa valeur person-
nelle. Ses qualités consolèrent l'empire et furent grandement
célébrées. Les flatteurs ne manquèrent pas de profiler d'une si
belle occasion; aussi les vit-on accourir de toutes parts et se
presser autour du nouvel Auguste. — A Alexandrie, ils poussè-
rent l'adulation jusqu'à le transformer en thaumaturge. Un
PREMIER SIÈCLE. 93
homme qu'on disait aveugle , et un autre qui avait la main dis-
loquée, selon Tacite, ou une jambe affaiblie, selon Suétone,
vinrent le trouver et assurèrent que le dieu Sérapis les ren-
voyait à lui pour obtenir leur guérison. Vespasien en rit d'a-
bord; mais, pressé par ses courtisans, il finit par se prêtera
leurs manœuvres , et l'on publia qu'il avait rendu la santé aux
deux malades. Tacite dit que les médecins consultés auparavant
avaient répondu que les yeux de l'aveugle n'étaient pas incura-
bles, et qu'un mouvement violent donné à la main du manchot
pouvait la rétablir. Tout porte môme à croire , dit Bergier, que
ces prétendus estropiés étaient deux fourbes, apostés par les
courtisans du nouveau César, pour feindre successivement leur
maladie et leur guérison.
En tète de ces indignes flatteurs était Apollonius de Tyane.
Son adresse merveilleuse, ses artifices, et même, au besoin,
son commerce avec les démons, auraient pu concourir aux pré-
tendus miracles de Vespasien. — La flatterie ne s'arrêta pas là :
comme, par une fausse interprétation des prophéties, l'univers
était alors dans la persuasion qu'un conquérant fameux devait
sortir de la Palestine (1), les courtisans en profitèrent pour faire
de leur maître le Messie promis au monde. Josèphe lui-même,
quoique Juif et sacrificateur, ne rougit point de se mêler à cette
sacrilège adulation. « Aveugle, s'écrie ici Bossuet, qui, pour
autoriser sa flatterie, transportait aux étrangers les espérances
de Jacob et de Juda, et qui cherchait en Vespasien le fils d'A-
braham et de David (2). » — Ce dernier trait met le comble à
l'imposture , et fait voir que les courtisans de l'empereur étaient
capables de tout pour rehausser leur idole.
Cependant Titus vint mettre le siège devant Jérusalem au
printemps de l'an 70, peu de jours avant la fôle de Pâques. Cette
circonstance avait réuni dans cette ville une multitude innom-
brable, qui ne fil qu'augmenter le désordre et consommer les
vivres plus promptement. — Les séditieux y étaient déjà accou-
rus de tous côtés, dès le commencement de la guerre , et à me-
(1) Percrebuerat oriente toto vêtus et constant; opiniû esse in fatis,
ut eo tempore Jttdeâ profecti rerum potirentur . (Suéton.)
(2) tli*t. univ., 2" partie.
94 cours d'histoire ecclésiastique.
sure que le reste du pays était occupé par les Bomains. Un
Dommé Simon-Bargioras ou fils de Giora y avait amené une
bande de trente mille sicaires. Jean de Giscale s'y était aussi
renfermé à la tète de la faction des zélateurs et de vingt mille
barbares de l'Idumée, toujours prêts à se battre et à piller.
Rassemblés dans la même enceinte et divisés entre eux, ces
brigands remplirent Jérusalem de désolation, et auraient suffi
seuls pour l'anéantir. En plein jour, ils se livraient à toutes
sortes de violences, et ne respectaient ni les propriétés ni la vie
des citoyens. Une fois, on trouva huit mille cinq cents cadavres
étendus autour du temple, et une autre fois douze mille, qui
restèrent plusieurs jours sans sépulture.
Vainement la clémence du général romain tenta de ramener
les Juifs à la paix; ils rejetèrent obstinément toutes les proposi-
tions qu'il leur fit porter par Josèphe. Titus alors ordonna de
serrer la ville de plus près et coupa les vivres. La famine devint
horrible et fit commettre les attentats les plus atroces. On s'ar-
rachait la nourriture, on dévorait les choses les plus infectes.
Les séditieux affamés eux-mêmes recouraient à tous les moyens
pour se procurer quelque aliment. L'aspect de la figure, de
l'embonpoint ou de la démarche, une porte fermée, suffisaient
pour éveiller leurs soupçons et exposaient à toute leur fureur.
— Une femme nommée Marie , pressée de la faim , et réduite au
désespoir, prit son enfant encore à la mamelle , l'égorgea , le fit
rôtir, en mangea la moitié, et cacha le reste de ce repas parri-
cide. Attirés par l'odeur, les factieux entrent dans sa maison, et,
l'épée sur la gorge, lui demandent ce qu'elle a caché. Elle leur
montra ce qui restait de son enfant. Les voyant saisis d'horreur
et immobiles : « Vous pouvez bien en manger après moi , leur
dit-elle, c'est mon enfant; c'est moi qui l'ai tué; vous n'êtes pas
plus délicats qu'une femme ni plus tendres qu'une mère. » Ils
quittèrent ce lieu en frissonnant.
Beaucoup de Juifs voulurent alors sortir de la ville; mais
Titus les fit crucifier sans pitié, afin d'épouvanter les rebelles.
Il en périt par ce supplice jusqu'à cinq cents par jour, en sorte
que l'espace et les croix manquèrent : « Terrible punition de la
croix du Calvaire, » dit M. de Champagny. — Ainsi, cette na-
tion déicide éprouva-t-elle un châtiment analogue au forfait qui
PREMIER SIÈCLE. 95
était la première cause de ses malheurs; et la soldatesque ido-
lâtre , en crucifiant ces misérables, leur rendit tous les outrages
dont ils avaient eux-mêmes abreuvé le Fils de Dieu au Golgotha.
Dévorés par la faim et refoulés par les assaillants, les Juifs
furent encore attaqués par la peste. Alors Jérusalem présenta en
quelque sorte l'image de l'enfer. On voyait par toute la ville une
foule de gens enflés et défigurés , se traînant comme des fan-
tômes, puis tombant tout à coup. Les places publiques, les
rues et les maisons regorgeaient de morts. On entreprit d'abord
de les enterrer, et, par une seule porte, il sortit, dans l'espace
de deux mois, cent quinze mille cadavres. Le nombre total s'é-
leva , dit-on, à plus de six cent mille. Bientôt on n'eut ni le cou-
rage ni la force d'inhumer, et l'infection fut telle, que le vent la
porta jusqu'au camp des Romains.
Enfin , après des combats furieux , les assiégeants s'emparè-
rent de la forteresse Antonia qui protégeait le temple. Le
temple lui-même fut attaqué. Titus ordonna de le conserver à
tout prix; mais un soldat romain , comme poussé par une ins-
piration divine, dit Josèphe, saisit un tison, et se faisant sou-
lever par ses camarades , il le jeta dans un des appartements
qui tenaient à cet édifice. Le feu prit aussitôt et consuma tout,
malgré les efforts de Titus pour l'arrêter. Ainsi fut accomplie la
prédiction du Sauveur, sur la ruine du temple, que complétera
plus lard Julien l'Apostat. — Le reste de la ville fut emporté,
et les Romains y mirent tout à feu et à sang. Titus ne pouvait
contenir ses soldats; et quand les nations voisines vinrent lui
offrir des couronnes et le féliciter de sa victoire , il publia hau-
tement qu'elle n'était pas son ouvrage , et qu'il n'avait élé que
l'instrument de la vengeance divine. Il fit raser ce qui avait
échappé aux flammes. Les deux chefs des factieux, Jean de
Giscale et Simon de Giora, furent pris et enchaînés à son char
de triomphe. Onze cent mille Juifs périrent dans ce siège; cent
mille furent vendus comme esclaves, et à peine daignait-on les
acheter. On passa ensuite la charrue sur l'emplacement de la
ville et du temple. — Ainsi encore s'accomplit, à la lettre, la
prédiction que Jésus-Christ avait faite contre la cité déicide :
« Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations; ses enfants
seront passés au fil de l'épée; ils seront traînés en captivité par
Elat
peuple juif
96 cours d'histoire ecclésiastique.
tout l'univers , et cela jusqu'à la consommation des siècles (1). »
Alors le peuple juif commença sa vie errante et vagabonde à
travers les siècles et les nations , voyageant , malgré lui , à côté
la mine ^e l'Eglise nouvelle, et lui servant de témoin : témoin qui en
de Jérusalem. ° ' ^
Témoignage proclame la vérité, car ses livres attestent la divinité de Jésus-
kYBâtor Christ; témoin non suspect , car il hait l'Eglise et l'abhorre;
témoin universel, car il est par toute la terre; témoin perpétuel,
car les tempêtes politiques qui dévorent tous les autres peuples,
ne le font pas périr. — Et pendant que ce témoin providentiel
atteste la vérité de l'Eglise , « tout a été consommé pour lui. Un
sceau a été mis sur son cœur, sceau qui ne sera brisé qu'à la
fin des siècles. Son existence tout entière n'avait été qu'un long
prodige; un nouveau miracle commence, miracle toujours le
même, miracle universel, perpétuel, et qui manifestera jus-
qu'aux derniers jours l'inexorable justice et la sainteté du Dieu
que ce peuple osa renier. Sans principe de vie apparent, il
vivra! rien ne pourra le détruire, ni la captivité, ni le glaive,
ni le temps même. Isolé au milieu des nations qui le repous-
sent, nulle part il ne trouve un lieu de repos. Une force invin-
cible le presse, l'agite, et ne lui permet pas de se fixer. Il
porte en ses mains un flambeau qui éclaire le monde entier, et
lui-même est dans les ténèbres. Il attend ce qui est venu; il lit
les Prophètes et ne les comprend pas. Sa sentence, écrite à
chaque page des livres qu'il a ordre de garder, fait sa joie. Toi
que ces grand? coupables dont nous parle l'antiquité , il a perdu
l'intelligence; le crime a troublé sa raison. Partout opprimé, il
est partout. Au mépris, à l'outrage, il oppose une stupide in-
sensibilité. Rien ne le blesse, rien ne l'étonné, il se sent fait
pour le châtiment; la souffrance et l'ignominie sont devenues sa
nature. Sous l'opprobre qui l'écrase , de temps en temps il sou-
lève la tète, il se retourne vers l'Orient, verse quelques pleurs ,
non de repentir, mais d'obstination; puis il retombe: et courbé,
ce semble, par le poids de son âme , il poursuit en silence, sur
une terre où il sera toujours étranger, sa course pénible et va-
gabonde. Jusqu'ici tous les peuples l'ont vu passer, tous ont été
saisis d'horreur à son aspect; il était marqué d'un signe plus ter-
(4) S. Luc, 21, 24
PREMIER. SIECLE.
97
rible que celui de Gain; sur son front une main de fer avait
écrit : DÉICIDE (1)! »
La ruine de Jérusalem délivra l'Eglise de Jésus-Christ d'une
foule de sectes ennemies, nourries dans le sein de l'antique
Synagogue, telles que celles des Pharisiens, des Saducéens,
des Scribes, des Hérodiens, des Essôniens, etc. Les Hérodiens,
politiques avant tout, pensaient en religion comme les Sadu-
céens ou Epicuriens du Judaïsme, et prenaient parti pour Hé-
rode et les Romains que les Pharisiens détestaient. Les Essé-
niens, avec une conduite régulière, avaient des principes égali-
taires et antisociaux, professant, comme une règle absolue, la
communauté des biens et l'austérité du célibat. — Mais ces
sectes anciennes furent remplacées par des sectes nouvelles,
véritable ivraie que l'homme ennemi sema dans le champ du
père de famille, et qui prit racine à côté du bon grain. — Il est
bonde remarquer toutefois qu'au milieu de leurs ravages, les
hérésies, comme le peuple juif, rendent, à leur manière, un
témoignage précieux à la foi de l'Eglise, à l'époque où elles ont
paru, soit par les croyances qu'elles ont conservées, soit par
les opinions nouvelles qu'elles ont cherché à introduire. Evi-
demment elles ne lui auraient pas emprunté les premières , si
elles n'étaient que des nouveautés survenues depuis leur sépa-
ration. Les secondes n'auraient pas fait proscrire leurs auteurs,
si elles eussent appartenu à l'enseignement de l'Eglise. Toutes
les attaques de l'hérésie contre certains points de la doctrine
catholique découvrent, quoique indirectement, le sens tradition-
nel de l'Eglise : c'est ce qui a fait dire à un ancien que la
mritétire de la bouche même de l'erreur un argument invin-
cible (2).
De ces hérésies primitives, les unes tirèrent leur origine du
Judaïsme; les autres du Paganisme : toutes furent comme les
premières tiges de la plante impure du Gnosticisme. — Du
Judaïsme naquirent les Corinthiens, les Ebionites, les Naza-
(\ ) Essai sur l'indifférence , tome III.
(%) Firmum est genus probationis quod etiam ab adversario sumi-
tur, ut veritas etiam ab inimicis veritatis probetur. (Novat., De trin.,
c. 48. — Hist. du dogm., Introduct., page 47. — L'homme-Dieu , p*"
M. l'abbé Besson, 4 21' Confér.)
Première
hérésies.
Témoignage!
(jli'elll'S
rcmtenl à
l'Eglise.
(.o.imienee—
ment
il» Gnoati-
Secte (ta Co-
rinthiens .
île* Ebionitci,
COCRS D HISTOIHK.
98
rèens, etc. — Les Corinthiens, ainsi appelés de Cérinthe, leur
chef, reconnaissaient la nécessité du baptême pour être sauvé;
mais ils soutenaient, en même temps, la nécessité de la loi
mosaïque et niaient la divinité de Jésus-Christ. Jésus n'était,
selon eux, qu'un homme, né de Joseph et de Marie, et remar-
quable par sa sainteté. A son baptême, le Logos suprême, ou le
Christ, était descendu sur lui sous la forme d'une colombe, et
avait rempli son âme; mais il l'avait quitté au moment de la
passion, et l'homme seul avait souffert et était ressuscité. Le
Christ devait s'unir de nouveau à Jésus , au moment de la
résurrection générale, et il y aurait alors pour les justes sur la
terre un règne de mille ans, au milieu des plaisirs et des festins.
Cérinthe , ayant fréquenté l'école d'Alexandrie , et étudié la
philosophie grecque et les systèmes orientaux , y puisa de nou-
velles erreurs. Il admit l'émanation, et enseigna que le monde
avait été créé par un ange. Selon lui, c'était aussi un ange qui
avait donné la loi de Moïse , et les Juifs l'adoraient sous le nom
de Jéhovah. — Les Ebionites eurent pour auteur Ebion (1), qui
commença à dogmatiser dans un petit bourg voisin de la ville
de Pella. Comme le nom d'Ebion, en hébreu, signifie pauvre,
«es disciples en tiraient vanité , et se donnaient pour les véri-
tables successeurs de ces premiers fidèles qui mettaient tout en
commun. La doctrine des Ebionites était en partie conforme à
celle des Corinthiens; ils tenaient aussi fortement à la loi mo-
saïque et la disaient obligatoire pour tous les chrétiens. Ils
rejetaient néanmoins la plupart des livres de l'Ancien Testa-
ment; parmi ceux du Nouveau, ils n'admettaient que l'Evangile
de saint Matthieu , mais en le tronquant. A leurs yeux , saint
(<) Saint Epiphane a cru que les Ebionites eurent pour chef un juif
nommé Ebion. D'autres pensent, au contraire, que ce personnage
n'exista jamais, et que Ebion ou pauvre fut un nom commun adopté
par la secte; il leur fut donné à cause des basses idées qu'ils se fai-
saient de la personne du Sauveur. M. Darras ne voit dans cette opi-
nion qu'une thèse do critique protestante et rationaliste. — L'ébio-
nisme, l'artémonisme, etc., sont l'opposé du modalisme, qui fut. ainsi
que nous le verrons, comme l'exagération du dogme de la divinité de
Jésus-Christ. (Bergier. Alzog. — Hist. du dogm., tom. II, pair. 1 97,
226.)
PREMIER SIÈCLE. 99
Paul n'était qu'un apostat. Pour eux, comme pour les Corin-
thiens, Jésus n'était qu'un homme, élevé pour ses vertus à la
dignité de Fils de Dieu par le Christ, qui était descendu sur lui.
Le Christ lui-même n'était pas Dieu, mais une créature plus
parfaite que les anges , et à qui Dieu avait donné l'empire du
siècle futur. Les Ebionites étaient ennemis de la continence et
de la virginité; ils obligeaient tous leurs sectateurs à se marier
môme avant l'âge de puberté. Plus tard, ils approuvèrent la
polygamie et le divorce. Ils composèrent aussi des ouvrages
pleins de fables, et les publièrent sous le nom de quelques
Apôtres. Ces hérétiques n'eurent guère des assemblées qu'en
Syrie. — Les Nazaréens étaient des Juifs convertis, qui avaient
porté dans le Christianisme leurs anciens préjugés, et un atta-
chement obstiné à toutes les observances légales. Cependant, au
rapport de saint Jérôme, ils ne prétendaient en étendre l'obli-
gation qu'aux chrétiens nés juifs. C'est pourquoi ils reconnais-
saient et vénéraient saint Paul comme l'Apôtre des Gentils. Ils
croyaient aussi que Jésus-Christ était le Fils de Dieu , surnatu-
rellement enfanté par Marie, et admettaient en lui une double
nature.
L'Eglise eut à repousser les prétentions de la philosophie sectes
païenne, aussi bien que celles du Judaïsme. Les principales des^les-
sectes que les auteurs citent comme issues des idées païennes, Nicoiaïtes , etc.
sont les Docètes et les Nicolaïles. — Les Docètes ou apparents,
ruinaient toute l'économie de l'incarnation et de la rédemption,
en ne considérant que comme une apparence tout ce qui était
visible et corporel en Jésus-Cbrist. Partant d'une idée fausse,
alors en crédit chez plusieurs philosophes alexandrins, que la
. matière était le siège du mal, ces hérétiques la regardaient
comme incompatible avec la sainteté et la perfection du Sauveur
du monde. Saint Ignace d'Anlioche a combattu avec force cette
erreur, qui menaçait de réduire toute la vie de Jésus-Christ à
une histoire fantastique, d'où la réalité était absente. — Les
Nicolaïles voulurent transporter dans le Christianisme l'épicu-
risme le plus grossier. Ils regardaient toutes les actions comme
indifférentes, et se livraient sans scrupules aux plus honteux
excès. Selon saint Irénée , Tertullien et saint Epiphane , cette
secte corrompue aurait tiré son origine de Nicolas, un des sept
100 cours d'histoire ecclésiastique.
premiers diacres , qui, après avoir quitté sa femme par vertu,
la reprit par faiblesse, et répandit ensuite les maximes les plus
scandaleuses, pour pallier son inconstance. Clément d'Alexan-
drie, Eusèbe et saint Augustin disent, au contraire, que le
diacre Nicolas conserva toute sa vie une doctrine et des mœurs
pures; que ses disciples seulement abusèrent de quelques-unes
de ses paroles répréhensibles , en effet, mais irréfléchies. Plu-
sieurs même ont pensé que les Nicolaïtes ne furent qu'une secte
de Gnostiques épicuriens , qui affectèrent d'attribuer leurs pro-
pres erreurs à un disciple des Apôtres afin de se donner une
origine plus respectable. — Quoiqu'il en soit, des sept premiers
diacres de l'Eglise, Nicolas est le seul dont le nom ne figure
dans aucun Martyrologe grec ou latin.
En dehors de ces deux catégories de Gnostiques, le premier
siècle vit paraître quelques autres hérétiques : Ménandre , Hy-
ménée, Philet, etc. — Ménandre était un disciple de Simon le
Magicien, et, comme lui, il pratiqua la magie. Il prétendait
que son baptême donnait l'immortalité. Que ses sectateurs aient
pu s'illusionner au point d'entendre cette immortalité dans le
sens corporel, cela semble difficile. Ils furent aussi déréglés que
les Nicolaïtes. « Leurs mystiques réunions, dit saint Irénée,
étaient des assemblées de débauche. » — Hyménée et Philet,
dont parle saint Paul dans sa* seconde Epitre à Timothée,
niaient la résurrection future de la chair. Selon eux, elle s'était
déjà opérée, et consistait simplement dans le passage du péché
à la grâce (1).
Pendant que l'esprit d'hérésie se répandait d'un côté, le dé-
mon soufflait, de l'autre, l'esprit de discorde et de schisme.
Ainsi, il s'éleva des divisions très-vives dans la florissante
Eglise de Gorinthe, où la cabale de quelques laïques jaloux vint
**•*■ à bout de faire déposer plusieurs prêtres d'une conduite irré-
prochable. Ceux-ci , pour se faire rendre justice, eurent recours
à l'évèque de Rome. — c Pourquoi, dit à ce sujet le P. de Ra-
vignan , recourir de Corinthe à l'autorité de l'évèque de Rome?
Saint Jean vivait encore, et le respect de toutes les Eglises envi-
(') Dictionn. des hérésies. — Bergier, Dktionn. théol. — Alzog.,
tom. I.
Rcmnrs
cl.> l'Eglue
civ HuriBlbe
il 1 1 | il|IC
S. Ci, ment
n.'inua
PRKM1KR SIÈCLE. lOl
tonnait le dernier survivant des Apôtres du Christ; on ne s'a-
dressa pas à lui ! Il n'y a qu'une explication possible : la supré-
matie spirituelle de la Papauté, comme elle s'exerce encore au
milieu de nous (1)! »
L'Eglise avait alors pour chef saint Clément, un des compa-
gnons de saint Paul et disciple de saint Pierre. Selon une opi-
nion longtemps suivie, il avait remplacé, en 91, saint Clet ,
successeur de saint Lin. Mais, d'après les recherches les plus
graves et les plus consciencieuses de la critique moderne, il
faut placer saint Clément avant saint Clet; quelques-uns suppo-
sent même qu'il succéda immédiatement à saint Pierre. Toute-
fois, si l'ordre et la durée de leur pontificat ne sont pas entière-
ment certains, il est constant que ces trois papes furent les
trois premiers successeurs de saint Pierre (2). — Saint Clément
répondit aux Corinthiens par une lettre que saint Irônée appelle
très-puissante : potentissimas litteras. Après un bel éloge de
l'Eglise de Corinthe, le pape, arrivant à la division qui avait
éclaté parmi les fidèles, leur fait sentir la nécessité de l'ordre et
de la subordination en toutes choses, et principalement dans les
fonctions sacrées, dont les règles ont été déterminées par Dieu
lui-même dans l'ancienne et dans la nouvelle loi. « Dieu, dit-il,
a envoyé Jésus-Christ, qui ensuite a envoyé ses Apôtres, et
ceux-ci ont établi dans les villes, pour évoques et pour diacres,
les premiers d'entre les fidèles, après les avoir éprouvés par le
Saint-Esprit; et, comme ils savaient par Jésus-Christ que l'é-
piscopal deviendrait un sujet de contestation, ils ont fixé les
règles de succession pour l'avenir, en ordonnant qu'après leur
mort, des hommes également éprouvés seraient choisis pour
(1) Ami de la Religion, 28 mars 1841 . — Darras , tome VI , p. 246.
(2) Tillemont, tom. I. — Fleury, tom. I. — Recev., tom. I. —
Rohrb., tom. I. — Les Bénédictins de Solesmes, dit M. Darras,
ont parfaitement élucidé la question chronologique des premiers papes,
qu'ils placent dans cet ordre : Saint fi erre , saint Lin, saint Clément,
saint Clet, saint Anaclet. Ces deux derniers qu'on a parfois confondus
sont deux personnages différents. Si , au canon de la messe , saint Clet
est avant saint Clément , c'est que son martyre avait eu lieu avant
la mort de saint Clément , qui s'était démis du souverain pontificat.
(Darras, tome VI, pages 246-247.)
102 cours d'histoire ecclésiastique.
remplir leur ministère. Ceux donc qui ont été établis par eux
ou par leurs successeurs, avec l'approbation de l'Eglise, ne
peuvent sans injustice être privés de leurs titres et de leurs fonc-
tions, tant qu'ils les exercent sans reproche. Cependant nous
apprenons que vous en avez déposé plusieurs , dont la vie était
pure et qui servaient l'Eglise avec honneur, etc. » — Saint
Clément ordonne, en conséquence, sous peine d'analhème, que
les ministres déposés soient réintégrés immédiatement. — Ces
actes et ces paroles prouvent, à la fois, et la suprématie univer-
selle du pontife romain, et la nécessité d'une succession légitime,
non interrompue dans le ministère évangélique, c'est-à-dire, la
hiérarchie catholique. Cette lettre rétablit le calme et la paix dans
l'Eglise de Corinthe; et plus de 70 ans après, on la lisait encore
publiquement dans l'assemblée des fidèles. — En dehors des
Écritures canoniques, nous ne possédons pas de document dont
l'origine soit plus certaine que cette lettre de saint Clément.
Les «anons Plusieurs croient que saint Clément écrivit aux Corinthiens
dei Apôtres. ung secon(je ieltre (jont jj ne reste que $es fragments , et dont
l'authenticité ne parait pas suspecte à M. l'abbé Darras. On lui
a aussi attribué quelques autres ouvrages , comme le livre des
Récognitions, ou l'itinéraire de saint Pierre ; les Clémentines ,
ou recueil d'homélies, les Constitutions apostoliques, et enfin
les Canons des Apôtres, au nombre de soixante-seize ou de
quatre-vingt-cinq , selon les différentes manières de les diviser.
Mais ces livres sont tous apocryphes, et quelques-uns pleins
d'histoires fabuleuses et d'erreurs condamnées par l'Eglise.
Quelques passages des Constitutions apostoliques favorisent
l'erreur des Judaïsants. Mais ces altérations posthumes, attri-
buées aujourd'hui à Paul de Saraosate, sont, dit Darras, faciles
à reconnaître. En les éliminant, on se trouve en face d'un mo-
nument de la primitive Eglise. — Selon Bergier, les Canons des
Apôtres sont apocryphes, dans ce sens qu'ils n'ont été écrits ni
par les Apôtres ni par le pape saint Clément; mais ils sont vrais
et authentiques dans ce sens qu'ils renferment véritablement la
discipline, qui passait, au h8 et au me siècle, pour avoir été
établie par les Apôtres. — Binius, Baronius, Bellarmin, etc.,
pensent qu'une partie au moins des Canons apostoliques vien-
nent véritablement des Apôtres. Bérault-Bercastel et Receveur
PREMIER SIÈCLE. 103
disent que ces Canons ne se trouvent pas cités avant le iv°
siècle, et qu'ils contiennent, ainsi que les Constitutions apos-
toliques, plusieurs décisions favorables à l'hérésie des rebapti-
sants; mais, à part quelques passages répréhensibles, falsifiés
probablement par une main hérétique, les Canons des Apôtres
sont communément regardés, ajoute Receveur, comme tirés de
divers synodes antérieurs au concile général de Nicée. L'opi-
nion à laquelle se sont rangés la plupart des savants modernes,
dit Darras, attribue aux Canons apostoliques la plus haute
antiquité et les regarde comme l'écho de la tradition des Apôtres.
— Ces Canons furent, il est vrai, censurés par le pape Gélase ,
dans un concile de 70 évêques, tenu à Rome en 494 : mais ce
ne fut probablement qu'à raison de leur titre , qui pouvait
induire les chrétiens en erreur au sujet de leur origine, et
aussi, à cause des dispositions contraires aux définitions de
l'Eglise que renferment quelques-uns d'entre eux. Mais Denys
le Petit en ayant fait, au commencement du sixième siècle, une
traduction latine, qui ne renfermait que les cinquante premiers
Canons, sur lesquels ne tombait pas la censure du pape Gélase,
la collection fut reçue avec applaudissement par l'Eglise, comme
le témoigne Cassiodore, auteur contemporain; et ces cinquante
Canons firent désormais autorité chez les Occidentaux. Darras
pense que le terme d'apocryphe , dont se sert le pape Gélase ,
a un sens plus large que celui d'aujourd'hui; ce serait simple-
ment l'opposé de canonique. — Ce recueil de l'ancienne disci-
pline contient, dit Bergier, plusieurs points importants du
dogme, de la morale et du culte extérieur. On y voit la distinc-
tion des évèques d'avec les simples prêtres, la prééminence des
premiers, leur autorité sur le clergé inférieur dans les limites
d'un diocèse; les mœurs et les devoirs prescrits aux ministres
de l'Eglise et aux simples fidèles. On y trouve les noms d'autel
et de sacrifice, et ce qui était observé dans l'administration du
Baptême, de l'Eucharistie, de la Pénitence, de l'Ordination, etc.
C'est, selon toute apparence , sous le pontificat du pape saint Le lAvn
Clément que fut publié à Rome le Livre du Pasteur, célèbre
dans les premiers siècles de l'Eglise, attribué par Origène à un
pieux laïque nommé Hermas, que saint Paul salue dans son
Épitre aux Romains. Cet ouvrage est divisé en trois parties : la
iu l'autour.
104 cours d'histoire ecclésiastique.
première contient des visions accompagnées d'instructions ,
données par un ange sous la forme d'un pasteur: la seconde
renferme douze préceptes, qui sont comme autant de chapitres
où l'on trouve l'exposition de la doctrine chrétienne; la troi-
sième offre une suite d'apologues et de comparaisons, accompa-
gnés aussi d'instructions morales. — Rohrbacher, parlant de
la première partie , dit : « De même que nous sommes éloignés
de tenir pour visionnaire Hermas , ce saint disciple des Apôtres,
de même aussi nous ne saurions nous persuader de prendre
pour autant d'oracles du ciel, tout ce qu'il dit avoir vu ou en-
tendu dans ses fréquentes visions. » — L'ouvrage entier con-
tient plusieurs passages remarquables sur quelques dogmes
importants, en particulier, sur la divinité de Jésus-Christ; sur
l'Eglise et sa doctrine, touchant les anges gardiens; sur l'indis-
solubilité du mariage, la virginité, etc. Quant aux errreurs
dont on l'a accusé, plus d'un savant estimable l'en a vengé. Il
est cependant écrit, dit Feller, avec plus de simplicité que de
discernement. Peu importe la forme, dit M. Darras, le fond est
irréprochable, toute l'antiquité chrétienne, depuis saint Irénée
jusqu'à saint Jérôme, a loué cet ouvrage. — Quoique attribué
par Origène à Hermas, on ne sait pas sûrement par qui et à
quelle époque le Livre du Pasteur a été composé. Ce ne peut
être, toutefois, que par un disciple des Apôtres, et pas plus
tard que dans la première moitié du second siècle. Quoi qu'il en
soit, dit un savant prélat, la doctrine de l'auteur sur la divi-
nité du Fils de Dieu n'est pas douteuse (1).
pfcondfl Aux tentatives de l'hérésie et du schisme contre l'Eglise , vin-
icisécuikm rent se joindre , sur la fin du Ier siècle, les violences d'une
seconde persécution générale. L'empereur Vespasien étant mort
en l'année 79, Titus, son fils et son successeur, donna au
inonde une courte joie, ditBossuet, et ses jours qu'il croyait
perdus, quand ils n'étaient pas marqués par quelques bienfaits ,
se précipitèrent trop vite. Il ne régna, en effet, que deux ans,
et laissa l'empire à Domitien , son frère, qui commença par
l'imiter et finit par faire revivre Néron. Aussi Tertullien l'appelle-
l-il * une portion de ce monstre; » et Pline le jeune : « une bête
(i)Hist. dudoyinecath., t. II, p. 33.
Domitien.
Aa 95.
Premier siècle. iOo
féroce, dont la volupté suprême consistait à lécher du sang. »
Il voulut qu'on lui donnât le nom de dieu dans toute* les
requêtes qu'on lui présenterait. Il s'abandonnait aux infamies
les plus honteuses. Mêlant la folie à la débauche, il convoqua
une fois le sénat pour décider dans quel vase il devait ruûe
cuire un turbot. Une autre fois, ii l'assiégea dans les formes, cl
le fit environner de soldats. Il restait des jours entiers dans si>u
cabinet, occupé à percer des mouches avec un poinçon fort
aigu. On demanda un jour à un courtisan si l'empereur élail
seul: « Si bien seul, répondit-il, qu'il n'y a pas même une
mouche avec lui. » Le lendemain, le courtisan paya de sa tête
son innocente raillerie. Ayant les goûts d'un bourreau plutôt
que ceux d'un empereur, il prenait plaisir au supplice des
criminels, et souvent il les faisait exécuter sous ses yeux. —
Tacite écrit que ce tyran « sembla vouloir épuiser tout le sang
de la république, »
Semblable à Néron sous tant de rapports, Domitien l'imita
dans sa haine contre les chrétiens. On peut juger de la violence
de la persécution qu'il suscita contre eux, par la manière dont
il traita les personnes les plus distinguées , et même ses plus
proches parents. Il fit mourir le consul Flavius démens, son
cousin-germain, et bannit Domitilla, femme de ce magistral,
parce qu'ils étaient chrétiens. Leur nièce Flavia fut reléguée
dans l'ile Pontia, et brûlée plus tard à Terracine, avec d'autres
martyrs. Deux esclaves de cette illustre maison , Achillée et
Nérée, chrétiens comme leurs maîtres, souffrirent divers tour-
ments et eurent enfin la tète tranchée. — Suétone et Dion Cas-
sius nous disent que le nombre des martyrs fut immense. On
cite principalement l'Apôtre saint André, saint Timolhée, dis-
ciple de saint Paul, et, selon plusieurs, saint Denys l'Aréopa-
gile, et saint Onésime , l'ancien esclave de Philémon.
Mais ce qui rendit la persécution fort célèbre, c'est le martyre s. >»
de saint Jean l'Evangéliste. Amené d'Ephèse à Rome, il corn
parut devant Domitien , qui, loin de se laisser attendrir par la Nwitiw
vue de ce vénérable vieillard, le lit jeter dans une chaudière
d'huile bouillante, près de la Porte Latine; mais l'Apôtre n'en
reçut aucun mal, et en sortit au contraire plus fort et plus
vigoureux qu'il n'y était entré.
In..^
ilaiu II" ii
la /-,.■:«
l.'.'Ulf
106 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Apocalypse Le tyran fut frappé de ce miracle, et n'osant faire mourir le
s. Jean. samt » ^ 'e re'e&ua a Pathmos , une des îles de l'Archipel , pour
y travailler aux mines. C'est là que saint Jean fut inspiré
d'écrire son Apocalypse. Ce livre mystérieux commence par des
révélations que Dieu communiqua, un dimanche, au disciple
bien-aimê, avec ordre de les transmettre aux sept principales
Eglises de l'Asie. L'Apôtre s'adresse aux anges de ces Eglises,
c'est-à-dire, à leurs évèques. Plusieurs pensent que les avis
qu'il leur donne regardent plutôt l'état général de chaque Eglise,
que la personne même de l'évèque. — L'Apocalypse , dit Rece-
veur, contient les plus magnifiques tableaux de la grandeur et
de la toute-puissance de Dieu, de sa providence sur toutes les
créatures, et en particulier sur son Eglise; des vengeances que
sa justice exerce sur les coupables, de la gloire qu'il réserve
aux élus, et enfin plusieurs prophéties dont l'obscurité , plus ou
moins impénétrable, ne doit être levée qu'au jour de leur entier
accomplissement. On y voit les persécutions que l'Eglise doit
souffrir, les victoires qu'elle remportera, la destruction de l'ido-
lâtrie , le châtiment des persécuteurs et de Rome abreuvée du
sang des martyrs, le règne et la chute de l'antechrist, la des-
cription du jugement dernier et de la Jérusalem céleste. Tout
cela est représenté sous des images sublimes , dont la majesté
est également propre à inspirer le respect et une sainte frayeur.
Quelques-unes de ces révélations prophétiques se rapportent
visiblement aux destinées de l'Eglise durant les premiers siècles;
mais les tentatives qui ont été faites pour appliquer les autres
aux événements des temps modernes , n'ont abouti qu'à des
conjectures arbitraires et quelquefois ridicules.
Evangile L'Apôtre , âgé d'environ quatre-vingt-dix-sept ans, n'aurait
i\ Epitre* de pU r£si§ter longtemps au rude travail des mines; mais Domitien
ayant été assassiné, en 96, saint Jean eut la liberté de revenir
à Eplrôse. A son retour, les fidèles et les évèques le supplièrent
de leur laisser par écrit quelques détails sur la vie du Sauveur.
Le saint Apôtre ordonna, à cette fin, un jeune et des prières
publiques. S'élevant ensuite comme un aigle au-dessus des
anges, des chérubins et des séraphins, il entonna , dit Bossuel,
son sublime Evangile par ces mots : AU COMxMENCEMKNT
ÉTAIT LE VERBE , etc. — La première page de ce Livre divin,
PREMIER SIÈCLK. 107
écrite au sortir d'une extase , selon saint Jérôme , saint Chrysos-
tome et saint Augustin, a fait l'admiration des philosophes,
môme païens. Elle a toujours été parmi les chrétiens l'objet
d'une vénération spéciale. Les fidèles des premiers siècles la
portaient sur eux par dévotion, et l'Eglise la fait lire chaque
jour à ses prêtres à la fin des saints mystères et dans plusieurs
de ses bénédictions (1).
Le but principal de l'Evangéliste fut de défendre la divinité de
Jésus-Christ contre les impiétés de Gérinthe, d'Ebion, et des
autres Gnostiques. Saint Jean, remarque un savant prélat, s'est
principalement proposé un but dogmatique dans la composition
de son Evangile; il le déclare nettement lui-même au dernier
verset du vingtième chapitre. « Ces choses sont écrites, dit-il,
» afin que vous croyez que Jésus-Christ est le Christ, le Fils de
» Dieu; et que croyant, vous ayez la vie en son nom. » — On
remarque également que plusieurs des discours de Jésus qu'il
rapporte, sont différents, pour le ton, le style et les allures, de
la plupart des discours conservés par saint Matthieu. Saint Jean
a rapporté de préférence les discours tenus par Jésus à Jérusa-
lem , et saint Matthieu ceux qu'il avait prononcés en Gali-
lée. En Galilée, Jésus s'adressait à des populations simples, à
des âmes sincères, qui admiraient ses paroles, et reconnais-
saient volontiers son autorité. A Jérusalem , au contraire , il rai-
sonnait avec des docteurs, les uns sérieux, les autres le plus sou-
vent subtils, qui de parti pris contestaient la divinité de sa mis-
sion, et qui cherchaient à l'embarrasser et à le surprendre. Avec
des auditoires si différents, il était naturel et nécessaire que le
Sauveur modifiât son enseignement. D'où il suit que ces modifica-
tions et ces différences prouvent et confirment à la fois, et la
sagesse de Jésus et la véracité de son historien. — Sans aucune
raison, et contre les règles du bon sens et de la logique, Renan
en a voulu conclure, au contraire, que Jean, ou ses disciples,
avaient falsifié les discours de son Maître. Mais le sophiste est si
(4) Avec tous les écrivains ecclésiastiques, M. Darras reconnaît
que saint Jean écrivit son Evangile à Ephèse et dans un âge très-
avancé, mais il soutient que l'Evangile est antérieur à l'Apocalvpse.
(T. VI, p. 440.)
iû8 cours d'histoire ecclésiastique.
peu sûr et convaincu de la légitimité de sa conclusion, qu'après
avoir supposé la falsification afin d'incriminer la véracité de saint
Jean, il la repousse ensuite quelques pages plus bas, et attri-
bue directement et formellement les mêmes discours au Sau-
veur, pour l'attaquer lui-même sous un autre rapport : Menlita
est iniquitas sibi (1). — Saint Jean écrivit aussi trois lettres qui
respirent la charité la plus tendre. On sent qu'elles ont été dic-
tées par un cœur qui avait reposé sur celui de Jésus-Christ.
Déniant Malgré sa grande vieillesse , le saint Apôtre ne laissait pas
muées
et mort de daller dans les provinces voisines, tantôt pour y ordonner des
h. Jean. évèques; tantôt pour y établir de nouvelles églises. C'est dans
An îoo. une de ses courses évangéliques , près d'Ephèse , qu'il poursui-
vit à cheval, jusque dans les bois et les montagnes, un chef de
voleurs dont il avait autrefois confié l'enfance à un évèque; il
l'atteignit, le serra dans ses bras, le ramena à l'Église, et ne le
laissa qu'après l'avoir entièrement réconcilié avec Dieu. — Ac-
cablé sous le poids des ans, et ne pouvant plus se rendre dans
le lieu saint, il s'y faisait porter par ses disciples. Hors d'état de
faire de longs discours, il ne disait au peuple, dans toutes les
assemblées que ces courtes paroles : « Mes chers enfants, ai-
mez-vous les uns les autres : Filioli, diligite alterutntm.
Ses disciples lui demandèrent à la fin pourquoi il leur ré-
pétait toujours la même chose. — « C'est, répondit-il, le
précepte du Seigneur, et, si vous l'accomplissez, cela suffit; »
réponse bien digne de Jean, remarque, saint Jérôme, et qui est
comme le testament du disciple que Jésus aimait.
La vieillesse de saint Jean n'était point chagrine; il aimait
qu'on prit des récréations innocentes, et il en donnait lui-même
l'exemple. Un jour qu'il s'amusait à caresser une perdrix, il fut
. rencontré par un chasseur qui parut étonné de voir un si grand
homme s'abaisser à cet amusement. « Que portez-vous à la
main? lui demanda saint Jean. — C'est un arc, répondit le chas*
seur. — Pourquoi n'est-il pas toujours tendu? — Il perdrait sa
force. — Eh bien! repartit le saint Apôtre, c'est pour la même
raison que je donne quelque relâche à mon esprit. »
Le même misérable sophiste, qui a voulu attaquer la véracité
(4) Lettre de M«- l'évéque de Grenoble contre Renan, p. 25-40.
PRKMIFR SIÈCLE. 109
de saint Jean, a essayé aussi d'outrager son caractère moral . en
lui prêtant un amour-propre puéril, une haine injuste contre
Judas, et une jalousie ridicule envers saint Pierre. Mais, il n'y
a qu'un esprit aveuglé par les préjugés et la haine de la reli-
gion, qui puisse produire de semblables calomnies contre cet
admirable et saint vieillard, universellement reconnu comme
l'Apôtre le plus dévoué , le plus puissant et le plus tendre de la
charité. Ainsi que l'a démontré un éminent controversiste,
ces absurdités, où le calomniatenr entremêle les contradictions>
comme à son ordinaire, sont formellement démenties et réfutées
par le texte même de l'Evangile et des Epitres du disciple aimé
de Jésus (1).
Saint Jean mourut, après tous les autres Apôtres, âgé d'envi-
ron cent ans, et fut enterré sur une montagne voisine d'Ephèse,
où fut élevée une magnifique église à l'époque de Constantin.
Avec lui finirent les temps et l'enseignement apostoliques (2).
(1) Lettre de Mfe'<" I'évêque de Grenoble contre Renan , p. 40-4o.
(2) Les monuments des premiers temps sont rares pour plu-
sieurs raisons : 4o Avec les Apôtres, finissent les Ecrits inspirés. —
2° Ayant devant eux le monde à convertir, les pasteurs de l'Eglise pri-
mitive écrivaient peu ; c'était plutôt le temps des missions que celui
des écrits. Les pontifes et les ûdèles d'alors, dit Mg'- de Ségur, étaient
occupés à prier, à souffrir et à mourir sous le glaive des persécuteurs.
— 3° Ce qu'il fallait, en effet, opposer à une haine aveugle et bru-
tale, c'étaient surtout des vertus héroïques et le martyre, et non des
livres qu'on aurait peu lus : « Pour les premiers chrétiens, dit saint
Pacien, il fallait savoir mourir plutôt qu'écrire et discuter. a —
4° Ceux qui embrassèrent d'abord le Christianisme ne furent pas i:i:-
néralement, comme dit saint Paul, des gens instruits et de haute con-
dition, mais des hommes du peuple et sans lettres. — 5<> Vu la mul-
tiplicité de leurs travaux, la longueur et la rapidité de leurs courses
évangéliques , les Apôtres ne pouvaient donner aux personnes, même
cultivées, que les connaissances indispensables à la vie chrétienne,
et non la science nécessaire aux docteurs et aux défenseurs de la foi.
Aussi avaient-ils coutume de mener avec eux, pour achever de les
instruire, ceux qu'ils destinaient à l'apostolat. — 6<> Pour ne pas
exposer au mépris et à la dérision des païens, les dogmes et les un s-
tères chrétiens, si nouveaux et si étranges pour eux, on ne disait
pas publiquement, on écrivait encore moins, dit Fleury, ce qui s'en-
seignait et se pratiquait dans ie Christianisme. De là, la sage disci-
pline du secret qui a été en vigueur pendant plusieurs siècles, an
110
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Méthode
protestante
condamnée
par celle de
Jésns-Chritt
et des
Apôtres.
Nous avons parlé des auteurs inspirés du Nouveau Testa-
ment, et de tous leurs écrits. L'Eglise- catholique vénère au
plus haut point la partie écrite de la révélation, mais elle la
complète par la tradition et par l'interprétation de son tribunal
infaillible. — Le Protestantisme rejette la tradition , la voie
d'autorité , et même plusieurs des Livres saints. Ceux qu'il con-
serve , il les considère comme formant un code complet et si
clair, que tous les fidèles peuvent et doivent y trouver, par eux-
mêmes, l'objet de leur foi et la règle de leur conduite. Ce prin-
cipe s'exprime dans la Réforme par ces paroles si connues : La
Bible et rien que la Bible. Il suivrait de là que , dans la pensée
de Jésus-Christ et des Apôtres, l'Ecriture serait l'unique règle
de la foi, et la seule chose importante et nécessaire en cette
matière. Or rien n'est plus opposé à leur conduite et à leur en-
seignement que cette fausse et absurde prétention. — Jésus-
Christ parle, prêche, fait passer la vérité de vive voix, mais
n'écrit rien; pas une ligne de son écriture n'est léguée à son
Eglise. Il dit souvent à ses disciples : Enseignez, prêchez;
jamais il n'a dit : Écrivez. — Les Apôtres font comme leur
divin Maître : ils parcourent la Judée, prient, prêchent et n'é-
crivent rien; ils partent pour l'univers sans avoir pensé à rédi-
ger ce code si nécessaire aux hommes et qui devait leur suffire.
Ils parcourent les villes, les provinces et les royaumes, et ne
songent pas même au moyen d'instruire par l'écriture. — Un
texte et point de supérieur, voilà ce que réclame le libre examen
moins dès la fin du second. Fleury l'a fait remonter jusqu'aux
Apôtres; et elle a été observée généralement d'une manière plus ou
moins stricte, suivant les lieux, jusque vers le milieu du cinquième
siècle. — 7° Pour ces divers motifs, les auteurs païens devaient
peu connaître et peu citer ce qui regardait la religion nouvelle, mé-
prisée d'ailleurs par eux. Au reste, Michaélis fait remarquer que ces
siècles ne sont pas ceux des citations, même pour les auteurs pro-
fanes. — 8" De plus, il ne faut pas oublier que beaucoup de monu-
ments primitifs se sont perdus ou égarés par plusieurs causes bien
connues. — 9° Cependant, « à mesure que les découvertes se font,
dit Newman, la lumière se fait aussi, et l'atmosphère do la primitive
Eglise apparaît en quelque sorte chargée de ce que nous avons et
voyons aujourd'hui. » — Sur la discipline du secret, voir M8«" Gous-
set, Théolog. dogmat., tom. I. — Discuss. amie, tom. I.
PREMIER SIÈCLE. \\\
protestant. — Douze docteurs et point de livre , voilà le spec-
tacle que présente l'Eglise chrétienne sortant des mains de son
Fondateur. A ce berceau de la foi nouvelle, la matière môme
de l'examen, qui est l'Ecriture, fait donc complètement défaut.
— Enfin les Apôtres écrivent; mais sur douze, deux seulement
ont laissé des Evangiles, encore ne le font-ils pas de leur propre
mouvement; des circonstances locales et particulières les y
poussent. Saint Matthieu écrivit sur les instances des Juifs
convertis de la Palestine. — Saint Jean était presque centenaire
et allait mourir sans écrire, si les fidèles de l'Asie Mineure ne
l'en avaient prié. — Le chef de l'Eglise et le grand Apôtre des
nations n'ont pas laissé d'Evangile. « Les auditeurs de saint
Pierre à Rome, nous apprend Eusèbe sur le témoignage de
Clément d'Alexandrie, prièrent Marc , son disciple, démettre
par écrit ce que l'Apôtre leur racontait de Jésus-Christ , et Marc
le fit selon leur désir. » — Saint Luc écrivit de même ce qu'il
avait appris de saint Paul.
Le grand Apôtre n'écrivait jamais , quand il fondait une
Eglise , et tant qu'il y demeurait. Quand il en était parti , il
écrivait quelquefois, mais toujours pour des motifs particuliers.
De faux docteurs avaient envahi une église , il écrit pour les
signaler. On lui envoie des aumônes, il écrit pour remercier.
Il apprend un scandale , il blâme et avertit. On lui annonce que
tout va bien , il encourage et fortifie. A la nouvelle de quelque
calamité, il soutient et console. Une Eglise, un simple fidèle
députe vers lui, pour le consulter; il donne à l'envoyé une
lettre en réponse, etc., etc. — « Parmi les écrits apostoliques,
les uns, dit un docte prélat, sont historiques; les autres ont
pour objet principal des questions particulières; tous sont plus
ou moins empreints d'un caractère pratique et moral. Dans
aucun n'est même indiquée la pensée ât> présenter le sommaire
ou l'ensemble du Christianisme, et tous ont été adressés à des
Eglises déjà existantes. » — On voit que chacun des Apôtres
écrivait de l'abondance de son cœur et de l'abondance des
choses, non comme faisant un livre , mais un souvenir de piété
pour des amis et des frères, dont la mémoire et la tradition sup-
pléaient aux lacunes (1).
(1) Rohrb., Hist, de l'Egl, t. II, p. 548.
112 cours d'histoire ecclésiastique.
Il apparaît donc clairement que Jésus-Christ a fondé dans son
Eglise un enseignement de vive voix et par tradition; mais on
ne remarque nulle part qu'il ait établi un enseignement par
l'Ecriture , et encore moins par l'Ecriture exclusivement. « Le
Christ , dit saint Jean Chrysostome , n'a pas laissé un seul écrit
à ses Apôtres. » Au lieu de livres , il leur promit le Saint-
Esprit. « C'est Lui , leur dit-il , qui vous inspirera ce que vous
aurez à enseigner; » ce qui faisait dire pareillement à saint Au-
gustin : « Nous sommes vos livres. » — Aussi les prétentions
de l'hérésie, sur ce point, sont si peu soutenables, qu'elles ont
été repoussées même par des apôtres de la Réforme. Ochin ,
un des plus célèbres apostats qu'aient produits les commence-
ments du Protestantisme, avait dit: « Les Ecrits sacrés sont
très-clairs et contiennent tout ce qui est nécessaire au salut ; »
mais, Calvin et Bèze ont réfuté avec beaucoup de force cette
absurdité de l'ex-observantin devenu protestant et corrupteur.
« C'est à leurs yeux une arrogance d'insensé, de soutenir qu'on
» n'a pas besoin de docteurs, parce que la lecture de l'Ecriture
» est suffisante (1). » — Telle est, sur cette question fonda-
mentale , l'évidence de la vérité , qu'elle frappe les yeux mêmes
de ses ennemis les plus acharnés.
I biscuss. amie., tom. I. — M*r Ginoulhiac, Hist. du dogm.,
tom. I, Introd., pag. 10, 57.
DEUXIEME SIECLE,
Après la mort de Domitien , l'empire et l'Eglise respirèrent Trajan
sous Nerva. « Ce septuagénaire, dit Tacite, nous montra l'aurore cmP^eur-
d'un siècle fortuné : il sut allier deux choses jadis incompa- De 98 à in
tibles, le pouvoir d'un seul et la liberté de tous les gens de
bien. » Mais Nerva ne pouvant, à cause de son grand âge, réta-
blir complètement les affaires et voulant faire durer le repos pu-
blic, adopta Trajan et en fit son successeur. Bon guerrier,
habile politique, grand empereur, philosophe même, Trajan
était luin d'être estimable comme particulier. Il s'abandonnait
aux plus avilissantes débauches, et on le trouvait souvent, après
le repas, hors d'état de rien faire de raisonnable. Dion Cassius
parle d'un prétendu gymnase impérial destiné à d'ignominieuses
turpitudes. On prétend, avec assez de vraisemblance, qu'il
puisa dans ses penchants pervers sa haine contre les chrétiens,
dont la vie pure et sainte était une condamnation trop éclatante de
ses débordements. On sait aussi que Trajan, vaniteux jusqu'au
ridicule, se piquait de popularité, et voulait, à quelque prix que
ce fût, plaire à la multitude païenne, qui était acharnée contre
les lidèles et demandait qu'on les exterminât. — Au reste,
connue la plupart des hommes d'Etat d'alors, Trajan confondit
les chrétiens avec les Juifs, abhorrés des Romains et sans cesse
en révolte contre l'empire, t Le culte des chrétiens, disait
Celse, n'est qu'une importation barbare venue des Juifs. »
Coirs d'histoire. 8
Réponse de
ce prince.
Mi cours d'histoire ecclésiastique.
Lettre Vers le commencement de son règne, Pline le jeune, gouver-
piine \l Jeune neur ^e Bilhynie, lui écrivit une lettre mémorable, au sujet des
àTrajan. chrétiens. « Voici, lui dit-il, à quoi se réduit ce qu'on leur re-
proche : ils ont coutume de s'assembler certains jours avant le
lever du soleil, pour chanter alternativement des hymnes en
l'honneur du Christ, comme s'il était un Dieu. Ils s'obligent,
dans leurs cérémonies et dans leurs mystères, non à des actions
criminelles, mais à ne commettre ni larcin ni adultère, à
ne point manquer à leur parole et à ne point dénier un dépôt.
Ensuite ils se retirent et se rassemblent de nouveau pour
prendre un repas frugal et innocent; encore ont-ils cessé de le
faire depuis que j'avais défendu, selon vos ordres, toutes les
réunions (1). Pour m'éclairer davantage sur la vérité de ces
faits, j'ai condamné à la question deux femmes esclaves que
l'on disait avoir servi dans ces assemblées; mais je n'ai décou-
vert autre chose qu'une ridicule superstition portée à l'excès. —
Cette contagion, continue Pline, a infecté, non-seulement les
villes, mais les bourgs et la campagne, en sorte que les temples
des dieux sont presque déserts. En punissant les coupables, on
met en péril des personnes de tout âge, de tout sexe et de toute
condition. Jusqu'ici, j'ai puni ceux qui ont été dénoncés et con-
vaincus. Aujourd'hui, seigneur, dans les doutes qui me sur-
viennent, j'ai recours à votre sagesse; car, qui pourrait mieux
m'éclairer dans mon ignorance , ou me déterminer avec plus
d'autorité dans mon incertitude, etc.? »
Trajan répondit : « Vous avez suivi, mon cher Pline, la con-
duite que vous deviez tenir à l'égard de ceux qui ont été accusés
d'être chrétiens. Il ne faut faire aucune recherche contre eux;
mais, s'ils sont dénoncés et convaincus, il faut les punir. » —
Dans quelle profonde dégradation était donc tombé l'esprit hu-
main, dit à ce sujet M. Villemain, pour qu'un homme tel que
Pline fit conduire au supplice des hommes qu'il jugeait inno-
(4) Les chrétiens cessèrent les agapes, et mirent aussi plus de pré-
caution et de réserve dans les exercices extérieurs et nécessaires de
leur culte. Il n'en fallut pas davantage à un homme du caractère de
Pline, pour l'engager à écrire qu'ils avaient obéi aux lois de l'empe-
reur. — Gibbon, Hist., c. 46. — Newman, Hist. du dév. — Colonia,
Xa religion chrétienne autorisée par le témoignage des auteurs païens.
dfxxii-;mi«: sieclr.
115
cents, et qu'un prince tel que Trajan approuvât cette barbarie,
et écrivit à Pline : Vous avez suivi la marche qu'il fallait tenir'.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que Trajan, en approuvant qu'on
envoie les chrétiens au supplice , dit cependant qu'il ne faut pas
faire des recherches contre eux (1). » — t Ordonnance impé-
riale, s'écrie ici la redoutable raison de Tertullien, pourquoi
vous combattez-vous vous-même? si vous prescrivez la condam-
nation d'un crime , pourquoi n'en commandez-vous pas la re-
cherche? et si vous en défendez la recherche, pourquoi n'en
ordonnez-vous pas l'absoiution? » — Cette pitoyable contradic-
tion et la douceur même du caractère de Trajan mettent dans
tout son jour l'impossibilité où était le Paganisme d'être juste
envers les chrétiens.
Assurés désormais de faire punir les fidèles en les dénonçant,
leurs ennemis saisirent toutes les occasions de les traduire
devant les tribunaux, et le sang chrétien coula de toute part. —
Ce fut dans cette persécution que périt saint Siméon, évêque de
Jérusalem. Après avoir confessé Jésus-Christ avec une constance
admirable, il fut condamné au supplice de la croix, à l'âge de
cent vingt ans, et mourut ainsi comme son divin Maître. — A la
tète des martyrs de la Gaule périrent saint Crescent , premier
évoque de Vienne, et saint Zacharie, son successeur sur le même
siège. — La Chronique aV Alexandrie porte que saint Crescent
souffrit le martyre sous Néron; mais c'est invraisemblable, dit
M. Davin; le Martyrologe romain de Baronius dit que ce fut sous
Trajan.
Mais la plus célèbre de toutes les vie ii mes de cette persécu-
tion fut saint Ignace, évêque d'Antioche, successeur de saint
Évode sur le siège de cette métropole (2). Trajan, marchant
contre les Parthes , passa par cette ville. Plein de zèle pour la
gloire de ses dieux et voulant se les rendre favorables , il or-
persécution
bous Trajan,
An 107.
Martyre
d'Antioclie.
An 107.
(1) Villemain, Cours de littérature, tom. II.
(2) Selon saint Justin et saint Jérôme, saint Ignace, juif d'origine,
aurait été ce petit enfant que le Sauveur prit sur ses genoux, em-
brassa et présenta à ses Apôtres en disant : « Si vous ne devenez pas
semblables à ce petit enfant , vous n'entrerez pas dans le royaume des
deux. » — En souvenir de cet épisode évangélique , saint Ignace fut
surnommé, Théophore , porté par Dieu.
116 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
donna , sous peine de mort , que tout le monde les adorât. Ignace
lui fut amené, et, après un long et mémorable interrogatoire, il
fut condamné à être chargé de fers , conduit à Rome et livré
aux bètes de l'amphithéâtre. Brûlant du désir d'être réuni à
Jésus-Christ , ou , suivant ses propres expressions , « d'être
moulu, comme un pur froment, pour être admis au festin de
l'Agneau, » Ignace écrivit aux Romains une lettre admirable de
foi, d'humilité et de ferveur, dans laquelle il les conjure de ne
pas mettre obstacle, par leurs prières , à son martyre et à son
bonheur. — Il écrivit aussi aux fidèles de Smyrne , pour les pré-
munir contre l'hérésie des Docètes, « qui, dit le saint évèque,
s'abstiennent de l'Eucharistie, parce qu'ils n'admettent pas qu'elle
soit le corps de Jésus-Christ né de Marie et immolé sur la
croix. » Preuve sans réplique de la foi de l'Eglise primitive aux
dogmes de l'incarnation et de la présence réelle.
Cuite rendu Arrivé à Rome , saint Ignace fut conduit à l'amphithéâtre , où
ma reliques g^j ijong ge jeterent sur lui et le dévorèrent , aux applaudisse-
s. Ignace, ments de tout le peuple. « Pour nous, disent ses compagnons,
nous recueillîmes avec respect les os du saint, qui furent portés
en triomphe à Antioche , et gardés comme un trésor inestimable.
Ainsi , toutes les villes qui se trouvaient entre Rome et Antioche
reçurent deux fois la bénédiction d'Ignace; car, à notre arrivée,
elles accoururent sur son passage; et à notre retour, elles volè-
rent autour de ses précieuses reliques , comme des essaims
d'abeilles autour d'une ruche à miel. De notre côté, nous glori-
liàmes Dieu, qui est la source de tous les biens; nous célé-
brâmes les louanges du saint, et résolûmes de marquer le jour
et l'année de son martyre , afin que , nous assemblant à la même
époque, nous prenions part au triomphe de ce glorieux athlète,
glorifiant en sa sainte mémoire, Notre Seigneur Jésus-Christ. «
— ■ On voit ici un exemple du culte des reliques, et des fêtes en
l'honneur des saints; on y remarque aussi qu'alors , comme au-
jourd'hui , ce double culte se rapportait à Jésus-Christ.
Lettres Avant son martyre et le long de sa route, saint Ignace avait
^dodriîiT reCu *es députations de plusieurs Eglises. Les Ephésiens, les
s»r . Magnésiens et les Tra)!-ens, lui avaient envoyé leurs évèques
et ta * il''ec des prêtres et des uiaeres. Ignace, sensiblement touché de
hiérarchie ccs marques de dévouement et de vénération . leur écrivit à
ecclésiastique.
DEUXIÈME SIÈCLE. 417
tous; et, dans ses lettres, rien n'est plus fréquemment enseigné
que le dogme de la divinité du Sauveur, et l'obligation d'obéir
aux r-vèques et aux prêtres comme à Jésus-Christ et aux Apôtres,
Ainsi, il dit aux Ephésiens : « De même que Jésus-Christ, notre
roi indéfectible, est la manifestation du Père; ainsi, les évèque?,
constitués sur les différents points du monde, sont la manifesta-
tion de Jésus-Christ. C'est donc un devoir de rester inséparable-
ment unis à l'évèque. » — Saint Ignace recommande aux Ma-
gnésiens « d'être soumis à leur évèque , comme Jésus-Christ ,
selon la chair, l'est au Père , et les Apôtres au Christ , au Père
et à l'Esprit. Vouloir tromper l'évèque visible, n'est-ce pas,
dit-il, outrager Jésus-Christ, l'évèque invisible? » — Aux Tral-
liens, il dit : « Que tous respectent les diacres comme les mi-
nistres de Jésus-Christ, l'évèque comme l'image du Père , et les
prêtres comme le sénat de Dieu et la compagnie des Apôtres.
Sans cet ordre hiérarchique , il n'y a pas d'Eglise. » Dans un
autre endroit , après leur avoir donné cet avis : « Gardez-vous
des hérétiques et des séducteurs, » il ajoute : « Vous vous en
garantirez, si, au lieu d'être enflés et superbes, vous demeurez
inviolablement unis à Dieu, à Jésus-Christ, à l'évèque, et aux
préceptes des Apôtres. » Il appelle Marie la maîtresse de notre
religion. — Voici comment il parle aux fidèles de Smyrne :
< Personne ne doit, sans l'évèque, rien faire dans l'Eglise. Où
l'évèque parait, que la multitude y soit, comme l'Eglise catho-
lique est là où se trouve Jésus-Christ. Sans l'évèque, il n'est
pas permis de baptiser ni de célébrer les agapes; et, en général,
il n'y a d'agréable à Dieu, de sûr, de légitime, que ce qui se
fait avec son approbation. C'est donc très-bien de considérer
Dieu et l'évèque. Celui qui honore l'évèque est honoré de Dieu,
et celui qui fait quelque chose à son insu, sert le démon. En un
mot, tous ceux qui sont de Dieu et de Jésus-Christ sont avec
l'évèque. Suivez-le donc comme des brebis suivent leur pas-
teur, etc. » — Le saint martyr donne constamment à Jésus-
Christ le nom de Dieu, et d'une manière qui ne permet pas de
douter qu'il ne le regardât comme le Dieu véritable.
Les lettres de saint Ignace furent recueillies par saint Poly-
carpe. Eusèbe et saint Jérôme en comptent sept. Leur authenti-
cité est aujourd'hui incontestable et admise par les plus habile»
Absurdité
et
118 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
critiques, soit catholiques, soit protestants. Parmi ces derniers,
les- docteurs Ussériu&et Isaac Vossius ont fait sur ces lettres les
recherches les plus savantes et les plus consciencieuses.
Avec des monuments si formels et si clairs, comment Basnage,
Blondel, Daillé et Moshein n'ont-ils aperçu ni évèques, ni hié.
rarchie dans les premiers siècles de l'Eglise? — Et comment
M. Guizot , dans son Histoire de la civilisation , a-t-il pu écrire
ces lignes : « Dans les premiers temps, la société chrétienne se
Tlranic„tion présente comme une pure association de croyance et de senti -
tions" ments communs; les premiers chrétiens se réunissent pour jouir
cTtrc réxîs- ensemDIe des mêmes émotions et des mômes convictions reli-
tenee gieuses; mais on n'y trouve aucun magistrat institué, aucun
drar<ci!ie" système de doctrine arrêté, aucune discipline reconnue. A la fin
et d'un gou- du lve siècle et au commencement du ve, le Christianisme ne fut
vernement . . .. . , ,. .. . , ..
icciésiastique», plus une croyance individuelle; il se constitua, et il eut un gou-
dans vernement, un clergé, une hiérarchie. »
les premiers
ïiaies. Rapprochons ces paroles de M. Guizot de ces autres qu'on lit
dans le même ouvrage : « Il est incontestable que les premiers
fondateurs , ou , pour mieux dire , les premiers instruments de la
fondation du Christianisme , les Apôtres se regardaient comme
investis d'une mission spéciale, reçue d'en-haut, et, à leur tour,
transmettaient à leurs disciples, par l'imposition des mains ou
sous toute autre forme, le droit d'enseigner ou de prêcher.
L'ordiaation est un fait primitif dans l'Église chrétienne. De là
un ordre de prêtres, un clergé distinct, permanent, investi de
fonctions et de droits particuliers. » — M. Guizot revient sur la
même idée : « Dans les premiers monuments, dit-il, on voit
poindre un corps de doctrine, des règles de discipline et des
magistrats : magistrats appelés, les uns presbyteri ou anciens,
qui sont devenus les prêtres; les autres, episcopi ou inspecteurs
et surveillants, qui sont devenus les évèques; les autres, dia-
coni ou diacres, chargés du soin des pauvres et de la distribu-
tion des aumônes. » — Dans un autre endroit du même auteur,
on lit encore : t Quand un certain nombre d'hommes se sont
réunis dans des croyances religieuses communes, il leur faut
un gouvernement; car il n'y a pas une société qui subsiste huit
jours, que dis-je, une heure sans un gouvernement. A l'instant
même où la société se forme , et par le seul fait de sa formation,
DEUXIÈME SIÈCLE.
119
elle appelle un gouvernement qui proclame ïa vérité commune,
lien de la société. La nécessité d'un pouvoir, d'un gouvernement
de la société religieuse, comme de toute autre, est impliquée
dans le fait même de l'existence de la société (1). » — On voit
par tout ce qui précède, qu'en niant l'existence d'une hiérarchie
sacrée et d'un gouvernement ecclésiastique dans les premiers
siècles, M. Guizot est victorieusement réfuté par les monuments
primitifs et par ses propres aveux. Telle est encore ici la force
de la vérité que ses plus habiles adversaires sont obligés de lui
rendre hommage et de devenir ses témoins.
L'auteur de la troisième persécution, Trajan, usé autant par
la débauche que par les guerres continuelles qu'il fit aux Bar-
bares, mourut misérablement à Sélinonte, en 117, et laissa le
trône à son cousin-germain ^Elius Adrien. L'empire ne gagna
rien à ce changement, et l'Eglise encore moins. Adrien, dit Bos-
suet, déshonora sa carrière par ses cruautés et ses honteux dé-
bordements. Sa jeunesse avait été celle d'un débauché. Il em-
poisonna sa femme Julia Sabine, petite-nièce de Trajan. Il donna
aux Romains, dignes de ce présent, un dieu de plus dans la
personne de son infâme Antinous. A ces vices, il joignit une
superstition poussée à l'excès. Il se rendit à Athènes pour se
faire initier aux mystères d'Eleusis. Il réglait tous les détails des
sacrilices qui se faisaient à Rome; il voulut exercer lui-même
la charge de grand pontife, et fut sacrificateur du temple d'E-
leusis.
Avec de semblables penchants, il n'est pas étonnant qu'Adrien
ait continué la persécution commencée par Trajan. L'Eglise per-
dit une foule de ses enfants dans le combat qu'il lui livra, et
qui fut très-violent, au rapport de saint Jérôme. On cite entre
autres, à Rome, saint Eustache avec toute sa famille; sainte So-
phie avec ses trois filles; en Orient, sainte Zoé, fort célèbre
parmi les Grecs, avec Ilespère, son mari, ainsi que leurs deux
enfants, Cyriaque et Théodule; à Tivoli, sainte Symphorose
et ses sept fils, que l'empereur voulut juger en personne et
qu'il fit expirer au milieu de diverses et horribles tortures. L'é-
Mort
de Trajan.
Adrien ,
empereur :
sou
caractère.
An 117.
Adrien
continue la
persécution.
il) Histoire de la civilisation, tom. I, leçon 3e.
p. 260.
Gorini, tom. II,
120 cours d'histoire ecclésiastique.
poux de Symphorose, le père de cette sainte famille, Gétule, et
son frère Amance, tous les deux tribuns militaires, avaient déjà
été mis à mort, pour la cause et l'amour de Jésus-Christ. — La
fureur du tyran finit cependant par se calmer, à l'occasion de
deux apologies que lui adressèrent, en 125, saint Aristide, phi-
losophe chrétien d'Athènes, et en 131, saint Quadrat, évèque
de la même cité , qu'Eusèbe nous représente comme un disciple
des Apôtres. — Adrien fut même, dit-on, sur le point de mettre
Jésus- Christ au rang de ses dieux; mais vers la fin de sa vie,
sa haine contre le Christianisme reprit une nouvelle intensité.
Il profana les saints lieux en les couvrant de monuments païens
et de maisons de débauche. A l'endroit où Jésus-Christ était
ressuscité, il plaça la statue de Jupiter, et celle de Vénus sur
le Calvaire. A Bethléem , il fit planter un bois sacré en l'hon-
neur d'Adonis , à qui il consacra la grotte où le Sauveur était
né, etc.
Ces actes impies et sacrilèges comblèrent la mesure des
crimes d'Adrien. Il fut attaqué d'une hydropisie cruelle dans
le palais de Tibur, où il avait prononcé la sentence de mort
contre sainte Symphorose et ses enfants. Les remèdes ne lui
procurant aucun soulagement, il tomba dans le désespoir; il
demanda, à plusieurs reprises, du poison ou une épée pour
s'ôter la vie. Personne ne voulant se rendre à ses coupables
désirs, il se donna la mort en prenant de la nourriture avec
excès.
Sous les règnes de Trajan et d'Adrien, les Juifs n'avaient
Jérusalem, cessé de troubler l'empire par leurs soulèvements. Adrien irrité
les poursuivit à outrance, et consomma leur ruine pour jamais.
Cinq cent mille furent immolés par le fer, sans compter une
multitude innombrable qui périt par le feu, la faim et les ma-
ladies. Tous ceux qui restaient furent mis en vente dans la
vallée de Mambré, où se tenait annuellement une foire pour les
animaux. On transporta en Egypte ceux qui ne trouvèrent point
d'acheteur. Leurs terres furent confisquées au profit du peuple
romain.
Depuis la destruction de Jérusalem, les Romains avaient
laissé construire quelques habitations sur l'emplacement de
cette capitale, et elle se relevait peu à peu de ses ruines. Adrien
Adrien rcliâlit
de» Juife.
DEUXIÈME SIÈCLE. 421
voulut achever de la rebâtir, mais avec l'intention d'en faire
une colonie romaine. Il en changea le nom , la situation et le
plan; il l'appela JElia Capitolina, et défendit aux Juifs, sous
peine de mort , d'y entrer ou même d'en approcher. Pour mieux
les en éloigner, il fit placer sur la porte, du côté de Bethléem,
un pourceau de marbre , animal que les Juifs avaient en hor-
reur.
Sous ces nouveaux coups de la vengeance divine, loin d'où- Taimmi
vrir les yeux à la lumière et de se repentir, les rabbins ou doc-
teurs juifs travaillaient plus que jamais à s'aveugler eux-mêmes
et à aveugler le reste de la nation. C'est vers ce temps qu'ils
commencèrent à rédiger, sous le nom de talmud ou doctrine,
une énorme compilation de leurs traditions orales. — Il y a
deux talmuds : le premier est celui de Jérusalem, commencé
sous le règne de l'empereur Adrien et achevé vers l'an 300 de
Notre Seigneur. Le second est celui de Babylone, composé deux
cents ans après le premier. Ils ont chacun deux parties : la mis-
chna ou seconde loi, qui est le texte , et la gémare ou ghémare,
c'est-à-dire complément, qui est le commentaire. La mischna du
talmud de Jérusalem est du rabbin JudaHaccadosch; la ghémare
est l'ouvrage de plusieurs autres rabbins qui ont vécu après lui.
Cette première compilation est fort obscure, et les Juifs en font
peu de cas. — Le talmud de Babylone fut rédigé par plusieurs
rabbins qui s'étaient retirés dans la Babylonie, et y tinrent, pen-
dant quelques siècles , des écoles de leur doctrine. La double
collection forme treize volumes in-folio, écrits dans un jargon
tiré de diverses langues. Le but de ce travail était d'obscurcir
le vrai sens des prophéties qui regardent Jésus-Christ. On y
trouve cependant des aveux favorables à la religion chrétienne.
Mais ce qu'on y remarque surtout, dit Bohrbacher, c'est uno
multitude de fables, de rêveries et de puérilités, pareilles à
celles des gnostiques et des païens, pour le cynisme et l'extra-
vagance. Les trad ilions hébraïques y sont mêlées avec les pra-
tiques de la magie empruntées aux Chaldéens , et grossies de la
théurgie de la Cabale. Il y a des obscénités sans nom. Qu'on
lise, dit M. des Mousseaux, le vrai talmud, et, à la vue des ini-
quités et des actes contre nature autorisés parla loi talmudique,
on n'accusera pas de cruauté les princes chrétiens et les papes
.-2-2
cours d'histoire ecclésiastique.
Anloiiin
le Pieu ,
■mperenr.
Il laisse
persécuter
les chrétien.
And38.
gardiens de la civilisation, qui livraient aux flammes le talmud
et condamnaient ses sectateurs à porter sur leurs vêtements une
marque distinctive. — Le talmud de Babylone, dit le docteur
Prideaux, est l'alcoran des Juifs; ils le mettent au-dessus de la
loi de Moïse, et c'est là qu'ils puisent toute leur science , leur
cfjyance et leur religion. — La ghémare, surtout, qui contient
la masse des commentaires sans cesse entassés par les rabbins
jusqu'au seizième siècle, est le vrai talmud. « La Bible, dit l'é-
» cole juive, est l'eau; la mischna est le vin; la ghémare est
» la liqueur aromatique. Qui s'occupe de la Bible fait quelque
» chose d'indifférent; qui s'occupe de la mischna mérite récom-
» pense; qui s'occupe de la ghémare fait de toutes les actions la
» plus méritoire. » — La ghémare est donc aujourd'hui le vrai
talmud, la prison des âmes qui sépare vraiment le Juif de la
vie (1).
Avant de se donner la mort, l'empereur Adrien avait adopté
Antonin pour successeur, et le sénat décerna au nouveau César
le titre de Pieux, à cause de ses bonnes qualités. Juste, sage
et modéré, Antonin pouvait mériter ce beau surnom aux yeux
des païens; mais il alliait à ces vertus naturelles des défauts qui
élevaient une barrière insurmontable entre lui et le Christia-
nisme. Ainsi, non-seulement il souffrit, avec une coupable in-
différence, le libertinage effréné de sa femme Faustine, mais il
voulut en quelque sorte immortaliser cette prostituée couronnée,
en lui consacrant un temple, et en lui faisant décerner les hon-
neurs divins. Livré lui-même à de honteuses passions, il était
l'esclave des plus viles créatures, qui disposaient à leur gré des
faveurs et des charges de l'empire.
Ce mélange de vices et de vertus, dans la personne d'An-
tonin, se traduisit, par des effets analogues, dans sa conduite à
l'égard des chrétiens. Il ne porta pas d'ordonnance contre eux;
il fit même, dans un rescrit, un magnifique éloge de leurs
vertus; mais il les laissa souvent immoler en son nom et en
conséquence des édits précédents, c Les chrétiens, dit Bossuet,
furent presque toujours persécutés, tant sous les bons que sous
(1 ) Voir le Juif et le Judaïsme, par
— Monde, 27 novembre 4869.
le chevalier des Mousseaux.
sectes de
gnosliqties
DEUXIÈME SIÈCLE. 123
les mauvais empereurs. Ces persécutions se faisaient, tantôt
par les ordres des empereurs et par la haine particulière des
magistrats, tantôt par le soulèvement des peuples, et tantôt par
des décrets prononcés authentiquement dans le sénat, sur les
rescrils des princes ou en leur présence (1). » — Au nombre
des martyrs qui scellèrent la foi catholique de leur sang, sous
Antonin le Pieux, il faut compter le pape saint Télesphore , et,
selon Fleury et Godescard, une dame romaine, nommée Félicité,
aussi distinguée par sa sainteté que par sa naissance. Elle avait
sept fils, élevés dans la crainte du Seigneur et dans la pratique
de toutes les vertus. Après un long interrogatoire qui fut sou-
mis à Antonin, cet empereur condamna lui-môme à huit sup-
plices différents tous les membres de cette sainte famille.
Pendant que, sous ces différents Césars, le glaive de la per- Nouvelles
sécution continuait ses ravages dans le champ de l'Eglise, le
Gnosticisme travaillait de toutes ses forces à y multiplier ses
rejetons. Voici, avec leur nuance particulière, les nouveaux
rameaux de cette plante funeste qui causa tant de préjudice à la
moisson du Père de famille. — Basilide syrien enseigna, au
rapport de saint Epiphane, que le monde n'avait pas été créé
par l'Etre suprême, mais par des éons ou intelligences subal-
ternes émanées de Dieu. Jésus-Christ, selon lui, était le pre-
mier des éons; dans son incarnation, il n'avait eu que l'appa-
rence d'un homme; il n'était pas mort, mais Simon le Cyrénéen
avait été crucifié à sa place. Basilide admettait en nous deux
âmes, niait la résurrection des corps, et soutenait que Dieu ne
pardonne que les fautes involontaires. Il posa le dualisme à la
base de son système théogonique. Selon lui , deux pouvoirs
rivaux, l'un bon, l'autre mauvais, ont existé de tout temps dans
le silence de l'éternité, etc. — Elxaï, juif d'origine, faisait du
Saint-Esprit un être féminin, mère du Christ; il lui donnait,
ainsi qu'au Christ, un corps d'une grandeur prodigieuse. On ne
sait si le Christ qu'il admettait était Dieu; il permettait de le
renier dans la persécution et de sacrifier aux idoles, pourvu que
le cœur n'y eût point de part. Elxaï était ennemi de la virginité
et obligeait au mariage. Il fut un des chefs de la secte des Os-
(1) Histoire universelle , Ira partie.
124 cours d'histoire ecclésiastiques.
séniens ou Osséens. — Saturnin , disciple de Ménandre , et con-
temporain de Basilide, condamnait le mariage, niait la résur-
rection de la chair, et la réalité du corps de Jésus-Christ dans
l'incarnation, et enseignait que la matière était le produit d'es-
prits relégués aux dernières limites du monde des intelligences.
Selon lui, le Dieu des Juifs n'était qu'un ange mauvais, etc. —
Carpocrate , autre disciple de Ménandre , rejetait comme un
préjugé la distinction du bien et du mal, regardait Jésus-Christ
comme un pur homme, et mettait Homère, Platon, Aristote, au
même rang que lui. — Prodicus, disciple de Carpocrate, fonda
la secte des Adamites, qui tenaient leurs assemblées dans la
nudité la plus cynique, rejetaient le mariage et combattaient
l'unité de Dieu, au rapport de Terlullien. — Cerdon, venu de
Syrie à Rome, admettait deux principes, l'un bon, l'autre mau-
vais; il ne reconnaissait que l'Evangile de saint Luc; il fut con-
damné dans un concile tenu en Orient en 160 , etc. — Marcion ,
fils d'un évèque de Synope et disciple de Cerdon, fut excommu-
nié par son père, pour avoir enseigné qu'il n'y avait aucun
rapport entre l'Ancien Testament, dont il était l'adversaire dé-
claré, et le Nouveau, et que le Christ n'avait qu'un corps appa-
rent. Il fit un évangile apocryphe. Comme son maître Cerdon, il
croyait à deux principes ou dieux différents. Il niait que Dieu
ou le Fils de Dieu fut né; et cependant il admettait que Dieu
avait été vraiment crucifié. On ne voit pas qu'il ait nié la divi-
nité de Jésus-Christ. — Appelles, disciple de Marcion, soute-
nait que le corps de Jésus-Christ était céleste; il niait la résur-
rection de la chair, rejetait Moïse et les Prophètes, et disait que
notre monde avait été créé par un ange de feu. Sous le prétexte
que la question de Dieu est la plus obscure de toutes, il soute-
nait qu'il ne fallait pas discuter les croyances, que chacun
devait demeurer dans celle qu'il avait embrassée, et que tous
ceux qui croyaient au Crucifié seraient sauvés, pourvu qu'ils
pratiquassent les bonnes œuvres. Il admettait un seul principe
des choses , ajoutant qu'il n'appuyait sa persuasion à cet égard
sur aucun motif; c'était pour lui, non une conviction raisonnée,
mais une affaire de sentiment. Appelles, comme on le voit, était
un philosophe indifférent sur la question de la nature divine.
— Valentin, né en Egypte, et juif d'origine, n'ayant pu obtenir
DEUXIÈME SIÈCLE. 125
l'épiscopat qu'il ambitionnait, attaqua l'enseignement catho-
lique; il composa dans ce but un système vaste et confus , de la
doctrine de Platon sur les idées, de la théogonie d'Hésiode, de
la cosmogonie indienne de Bouddha et de l'Evangile de saint
Jean. Il adopta surtout et développa longuement le système des
éons , qu'il admit au nombre de trente , divisés en trois catégo-
ries principales , et sortis successivement et par couples d'un
dieu-abyme , inconnu, insondable, placé au sommet de l'échelle
des êtres. L'ensemble des éons , dont le nombre variait chez les
différentes sectes, constituait le pléroma, la plénitude, la totalité
de la vie divine. Les éons s'amoindrirent à mesure qu'ils s'éloi-
gnaient de la source primitive, et les derniers produisirent, par
faiblesse ou par ignorance, le monde actuel. De là aussi le mal,
fruit de l'infirmité ou de l'ignorance , et auquel on prétendait
rendre le Dieu suprême d'autant plus étranger, qu'il ne s'était
produit que par la défection des êtres les plus éloignés de lui.
Ces éons successifs et gradués composant le pléroma avaient,
dit M. Darras, la même mission que les Bôdhisattvas ou dé-
miurges indiens, et isolaient le Dieu suprême de la matière
créée. Selon Valentin, Jésus, éon rédempteur des derniers éons
déchus , avait apporté du ciel un corps spirituel ou céleste. Il
entra dans le monde par la vierge Marie, « comme l'eau traverse
un canal, » etc., etc. La morale de cet hérésiarque était à peu
près semblable à celle de Garpocrate. Il eut une foule de dis-
ciples : Héracléon, Marc, Ptolémée, Golorbase, Second, etc.,
qui répandirent et modifièrent sa doctrine. Elle fut condamnée
partout et sous toutes ses formes : en Sicile, l'an 125, dans
un concile tenu contre les Héracléonites; à Pergame en Asie,
l'an 152, dans un concile assemblé contre Colorbase, et à Lyon
dans deux conciles réunis en 197 et 109. — On compte encore
une foule d'autres gnostiques que les auteurs s'accordent à qua-
lifier de sectes abominables , tels que les Antitactes ou con-
traires, qui disaient que le péché n'est pas un mal; les Caïnans
ou Gaïnites, qui, par un étrange renversement d'idées, hono-
raient le fratricide Caïn; les Ophites ou Serpentins, pleins de
vénération pour l'ancien serpent, qui avait répandu la science
du bien et du mal; les Borboriens, les Barbéliotes, les Socra-
tiques, les Slratiotiques, les Naasians, les Phibionites, les Ra-
chéans, etc., etc.
126
cours d'histoire ecclésiastique.
Doitrinc
commune
\iBO»tl<lU«i.
On distingue dans la gnose deux courants généraux : la gnose
alexandrine et la gnose syrienne. Les gnostiques alexandrins
voyaient dans le démiurge créateur ou organisateur et législa-
teur du monde, l'organe du Dieu suprême; les gnostiques sy-
riens en faisaient un être absolument hostile au Dieu suprême.
De là, pour les premiers, plus de modération en général, et
moins de dévergondage envers la matière, les corps, le ma-
riage, etc. — Les chefs de la gnose alexandrine furent Basilide
et Valentin. A la gnose syrienne appartiennent Saturnin, Cer-
don, Marcion, Tatien, Garpocrate, etc.
Quoique les sectes gnostiques eussent des noms différents, et
qu'elles se distinguassent entre elles par des erreurs diverses,
quelquefois même opposées, elles avaient cependant un certain
nombre de principes communs. Ainsi, le but principal de tous
les gnostiques était de rechercher l'origine du mal sur la terre,
d'expliquer l'état de misère où l'homme se trouve ici-bas, et de
le concilier avec les attributs divins. Voici, à cet égard, quelques-
unes de leurs questions : Gomment faut-il se représenter la
création? — Comment Dieu, pur esprit, peut-il être l'auteur
d'un monde matériel si contraire à son essence? — Si Dieu est
parfait, d'où vient l'imperfectiou de ce monde? — D'où vient le
mal, si un Dieu saint est le créateur de l'homme? — D'où vient,
parmi les hommes, la grande diversité des natures, depuis les plus
nobles jusqu'aux plus réprouvées ? etc. — Ceux qui posaient ces
vieux et perpétuels problèmes, ne saisissant pas bien les solu-
tions que l'Église leur fournissait sur l'origine du mal , sur la
production du monde, etc.; ou bien les trouvant trop simples,
recoururent aux principes des philosophes grecs et orientaux,
dont ils firent comme un supplément aux dogmes catholiques, et
qu'ils allièrent avec eux de mille manières différentes (1). — De
là, ils admirent tous l'éternité de la matière, et en attribuaient
l'organisation actuelle à de mauvais génies ou à des éons subal-
ternes, démiurges. — Le système oriental et panthéiste de l'é-
(i) La gnose, dit un auteur, n'était qu'un mélange incohérent d'i-
dées chrétiennes et d'opinions dualistes et panthéistiques. — « La fa-
mille gnostique , dit Newman, fait communément remonter son ori-
gine à une race mixte qui avait associé l'orientalisme et. la révélation. »
— Les sombres et bizarres constructions de la Gnose furent élevées,
DEUXIEME SIÈCLE. 127
manation et des éons fut aussi communément adopté parmi ces
sectaires. — Beaucoup enseignèrent la doctrine des deux prin-
ctDes; la plupart nièrent la divinité de Jésus-Christ, comme Cé-
rfnthe, Ebion, les deux Théodote, Artcmon; la réalité de la ré-
demption divine, etc., et tous, sans exception, pratiquèrent la
morale la plus dégradante et la plus infâme. Leurs désordres,
dit Tertullien, ne se bornaient point à des crimes vulgaires. Il
leur fallait des forfaits monstrueux. — Leur dépravation n'était
surpassée que par leur orgueil, dont elle fut sans doute le châ-
timent. Chacune de ces sectes s'efforçait de faire prévaloir son
opinion, et prétendait avoir seule la lumière et la sagesse véri-
tables. De là le nom de gnostiques qu'elles s'arrogèrent toutes
et qui signifie sages, savants, éclairés. — Le nom grec répond
au mot latin agnitio. — Le Gnosticisme, comme on le voit, es-
pèce de pandémonium universel, ne fut donc pas une secte
unique, mais un ramas de sectes variées, qui se remuaient et
pullulaient toutes dans le môme fond d'erreur, comme des vers
dans un tombeau. Ce fut, est-il dit dans le Dictionnaire encyclo-
pédique de la théologie catholique, ce fut une des plus grandes
perturbations de l'esprit humain; et on ne sait s'il faut plus s'é-
tonner de la hardiesse de ceux qui osèrent donner pour la vérité
tous ces rêves de leur imagination , que de la myopie maladive
de ceux qui consentirent à les adopter. Ainsi, le limon hu-
main, sur lequel opère l'Eglise, était au berceau de la religion
ce qu'il est de nos jours; et la grande puissance de l'Eglise et
de la grâce consiste à triompher de toutes ces défaillances et à
édifier pour l'éternité avec des matériaux constamment ruineux.
— Tel est le portrait que nous tracent des gnostiques tous les
Pères de l'Eglise et les auteurs contemporains; et cependant on
n'a pas craint, de nos jours, dans des livres mensongers, de
réhabiliter leur mémoire, et de les présenter comme les sages
de leur époque et les défenseurs éclairés de la vérité, de la
liberté et de la dignité humaines.
écrit l'auteur de la Vie de saint Jean Chrysostome , avec des maté-
riaux empruntés à toutes les doctrines et à tous les sanctuaires, à
l'Inde et à la Perse , à la Ghaldée et à l'Egypte , à Moïse et à Pytha-
gore, à la Cabale et à l'Evangile. — (Voyez aussi Hist. du dogme,
tom. I.)
128
cours d'histoire ecclésiastique.
Identité
ic la doctrine
de l'Eglise
primitive
avec cette
d<^ l'Eglise
actuelle.
Aveu des
GiiosU(\ues ,
sur tes
miracles de
't»US-Clirist.
Gomme ces hérétiques se disaient tous chrétiens, l'horreur et
le mépris qu'inspiraient l'absurdité, la bizarrerie de leurs
dogmes et l'infamie de leur morale, retombèrent souvent sur le
Christianisme lui-même, soit que les païens ne se donnassent
pas la peine d'examiner, soit que leur malignité se plut à con-
fondre avec les chrétiens tous les sectaires qui en prenaient le
nom. De là, contre les fidèles, les accusations d'assemblées
nocturnes et infâmes, de festins homicides, d'exécrables or-
gies, etc. — Mais incorruptible et immuable, l'Eglise repoussa
toujours avec horreur ces sectes abominables , assembla contre
elles de nombreux conciles, et défendit constamment, contre
leurs attaques, les dogmes de l'unité de Dieu, de la création,
du péché originel, de l'incarnation et de la rédemption, de la
divinité de Jésus-Christ , le miracle de sa résurrection, la résur-
rection générale des corps, ainsi que l'inspiration et l'autoriié
des deux Testaments, la différence du bien et du mal, l'excel-
lence de la virginité, la sainteté du mariage, celle de nos sacre-
ments en général que les gnostiques ne pouvaient concilier avec
l'opinion qu'ils se faisaient de la matière, etc., etc. — On voit
par là, combien la méthode et l'enseignement actuels de l'Eglise
sont conformes à la conduite et à la doctrine de l'Eglise pri-
mitive.
Il y a ici une autre remarque importante à faire , c'est que ,
selon le témoignage unanime des auteurs, tous les gnostiques,
quels que fussent leurs sentiments sur la divinité de Jésus-
Christ, convenaient de la vérité de ses miracles; plutôt que de
les rejeter, ils modifiaient leurs propres systèmes. Il fallait donc
que ces prodiges fussent bien incontestables. Car les plus incor-
ruptibles, les plus éclairés et les plus irrécusables témoins d'un
fait, ce sont sans contredit des philosophes et des sectaires en-
têtés, qui sont forcés de l'admettre, malgré leur orgueil in-
domptable et leurs divisions sur tout le reste. — Les sectes
gnostiques reconnaissaient aussi toutes le Fils et le Saint-Es-
prit, etc. (1).
(4) Baronius, Annal. — Baluze, in nova colle t. — Abrégé chronol.
de l'Hist. eccl. — Receveur. — Newman. — M«r Ginoulhiac, év. de
Grenoble, Hist. du dogm. cath., tom. I, p. 478, 349-324 ; tom. II, p.
476, 484-494, 208-209. - Darras, t. VII, p. 68.
DEUXIÈME SIÈCLE.
129
A côté du Gnosticisme , croissait l'erreur des millénaires. Elle
consistait à croire qu'à la fin du monde, il y aurait une première
résurrection pour les justes; et que Jésus-Christ, revenant sur
la terre, y établirait, pendant mille ans, un royaume temporel
où les saints seraient vengés de leurs ennemis et jouiraient d'une
grande félicité, en attendant le jugement dernier et un bonheur
encore plus parfait dans le ciel. — Venue primitivement des
Juifs, au rapport de saint Jérôme et de Mosheim, cette erreur
avait été enseignée plus tard par quelques gnostiques; mais ce
qui l'accrédita surtout, ce fut l'autorité de saint Papias, disciple
de saint Jean et évoque d'Hiéraple en Phrygie. — C'était un
homme d'une rare vertu, d'un esprit cultivé, mais borné, étroit,
simple et crédule. Il composa, sous le titre d'Exposition des
Oracles ou Discours du Seigneur, cinq livres dont il ne nous
reste que des fragments, qui, au jugement d'Eusèbe, donnent
une mauvaise idée de sa critique et de son goût. Il y adopta
l'opinion des millénaires, sur laquelle l'Eglise n'avait encore
porté aucun jugement, et qui ne fut condamnée qu'au IVe siècle
par le pape saint Damase, du moins selon quelques auteurs.
Saint Justin, saint Irénée, Tertullien, Lactance et plusieurs
autres moins connus embrassèrent le sentiment de Papias, se
fondant sur un passage très-obscur de l'Apocalypse. — Mais, il
y avait une différence essentielle entre le millénarisme de ces
saints personnages et celui des gnostiques. Selon ces derniers,
le règne de mille ans était un point de doctrine hors de doute,
et la félicité des justes devait y consister en festins et en jouis-
sances sensuelles. Les Pères millénaires, au contraire, rejetant
cette idée grossière, croyaient que, durant le règne de mille ans,
les justes jouiraient d'une félicité spirituelle , dont seraient
exclues toutes les voluptés des sens. De plus , ce n'était pas un
dogme à leurs yeux, mais une simple opinion. Saint Justin dit
formellement qu'il y avait des chrétiens fervents et d'une pieuse
et pure doctrine qui étaient d'un sentiment contraire. Il faut
aussi remarquer, avec Bergier, que cette opinion est loin d'avoir
eu pour elle l'unanimité des Pères.
L'Eglise n'avait pas seulement à combattre les hérétiques ,
mais encore les philosophes et les savants du Paganisme. Le
plus célèbre de ceux qui parurent alors fut l'épicurien Celse. Il
Erreur
des
millénaires.
Celse,
philosophe
épicurien.
Cours d'histoire.
130 cours d'histoire ecclésiastique.
publia, sous le titre imposant de Discours véritable, un livre
rempli de calomnies, où il entassa presque toutes les objections
que l'on peut faire contre la religion. Le philosophe épicurien,
dont la physionomie a un trait de ressemblance avec celle de
Voltaire, y mêle l'injure et la raillerie à la discussion, et pré-
sente la plupart des arguments qui ont été répétés depuis par
les incrédules des derniers siècles. — On y trouve cependant des
aveux importants sur la réalité des miracles de Jésus-Christ,
qu'il attribue à la magie, sur les rapides progrès du Christia-
nisme, et sur les violentes persécutions qu'on lui suscita. On y
voit surtout que le dogme de la divinité de Jésus-Christ était
clairement enseigné par les chrétiens, puisque l'épicurien en
fait l'objet de toutes ses attaques. — Le Discours véritable n'est
pas parvenu jusqu'à nous, et nous ne le connaissons que par de
nombreuses citations qui se trouvent dans une savante réfutation
faite par Origène, et dont nous parlerons, quand il sera question
des écrits de ce grand homme.
Assaillie, d'un côté, par l'hérésie et par la philosophie, et
Pères décimée, de l'autre, par le glaive des persécuteurs, l'Eglise
reçut du ciel des secours proportionnés à ses dangers. Ce fut,
en effet, au milieu de ces terribles épreuves, que parurent ces
hommes hardis et courageux, connus sous le nom de Pères apo-
logistes , qui , du pied de l'échafaud, défendirent la foi contre
les tyrans (1). — Les premiers avaient été saint Quadrat et saint
(4 ) On a donné le nom de Pères apostoliques à ceux qui avaient suc-
cédé immédiatement aux Apôtres et avaient reçu la foi do leur bouche
même. On en compte généralement cinq : saint Barnabe ou l'écrivain
auquel est attribuée l'Epître qui porte son nom ; Hermas ; saint Clé-
ment de Rome ; saint Ignace d'Antioche et saint Polycarpe. — Beau-
coup d'auteurs comptent aussi parmi lès Pères apostoliques, saint
Denys l'Aréopagite. — Il y a deux caractères essentiels à distinguer
dans les Pères en général : celui de témoins ou de juges de la doctrine
publique de l'Eglise de leur temps, et celui de docteurs particuliers.
Comme témoins de la tradition de l'Eglise, lorsqu'ils s'accordent una-
nimement, leur autorité est irréfragable, parce que leur témoignage
est, en ce cas, inséparable de la tradition elle-même. Comme doc-
teurs particuliers, ils peuvent avoir des opinions singulières, des ma-
nières incomplètes ou inexactes de concevoir certains dogmes. Ce ne
sont pas leurs conceptions personnelles , mais leur foi et leur enseigne-
ment public qui font règle. (Rist. du dogm., t. I, p. 355. — lntro~
duct., p. 25-39-47.)
An 130.
DEUXIÈME SIÊCLB. i 31
Aristide, qni adressèrent, comme nous l'avons ait, leurs remon-
trances à l'empereur Adrien. Leurs apologies furent très-remar-
quables, au rapport de Lampride, et produisirent une impres-
sion profonde sur l'esprit de ce prince. Il ne nous reste plus
qu'un fragment de celle de saint Quadrat, conservé par Eusèbe.
On y lit le passage suivant, sur les miracles de Jésus-Christ : »
Les miracles du Sauveur subsistent toujours, parce qu'ils
étaient réels et véritables. Les malades qu'il a guéris, les morts
qu'il a ressuscites, n'ont pas seulement paru un instant, ils
sont restés sur la terre avec Lui; ils ont vécu longtemps après
son départ, et quelques-uns même ont prolongé leur carrière
jusqu'à notre époque. »
Le plus célèbre apologiste de cette époque fut saint Justin. s.Jnstig.
Né à Naplouse ou Flavia-Neapolis, autrefois Sichem ou Sicar, Âpobgie.6
ancienne capitale de la Samarie, selon Josèphe, et élevé dans le
Paganisme , il voulut connaître les différentes sectes des philo-
sophes. Il s'adressa tour à tour aux stoïciens, aux pythagori-
ciens, aux académiciens ; mais il fut loin d'en recevoir les
lumières qu'il cherchait. Enfin, un jour qu'il se promenait seul
sur le bord de la mer, qui baigne les côtes de sa patrie , il aper-
çut, en se retournant, un vieillard qui le suivait de fort près (I).
Frappé de son port majestueux, ainsi que d'un certain mélange
de douceur et de gravité qui paraissait dans sa personne , Jus-
tin l'aborde, et la conversation s'engage sur l'excellence de
la philosophie. Le vieillard convainquit Justin que les plus
célèbres philosophes du Paganisme s'étaient trompés , et qu'ils
n'avaient bien connu ni Dieu, ni l'homme : « Je crois, au reste,
» dit-il, que vous aimez les discours et non pas les œuvres; que
» vous cherchez la science et non pas la pratique de la vertu;
» nous , nous parlons peu et nous agissons beaucoup. » Frappé
de ce langage, Justin demanda à qui il fallait s'adresser pour
connaître la vérité et arriver à la pratique de la vertu. Le vieil-
lard lui indiqua les saintes Ecritures. Justin les lut; éclairé par
cette lecture , et frappé d'ailleurs des vertus et du courage des
(4) Selon quelques auteurs, ce vieillard était un chrétien instruit
<t zélé. — Le P. Hallois pense que c'était un ange. — Tillemont et
Dom Maran regardent cette dernière conjecture comme probable et
l'appuient de plusieurs raisons.
1 32 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
martyrs , il se convertit dans les dernières années du règne d'A-
drien, de l'an 132 à 138. — Il fut si fervent et si zélé, qu'il
alla enseigner publiquement le Christianisme à Rome, gardant,
pour honorer la foi, son manteau de philosophe. Il est même
probable qu'il y reçut la prêtrise, d'autres disent le diaconat
seulement, et fit partie du clergé romain. Son école est la pre-
mière qu'on puisse citer dans les annales de l'Eglise. — Justin
composa un grand nombre d'ouvrages pour la défense de la foi.
Le plus important est sa grande Apologie qu'il adressa à l'em-
pereur Antonin, et à ses deux fils adoptifs, Marc-Aurèle et Lu-
cius Verus, gendre de Marc-Aurèle. Il y mit hardiment ce titre :
« A l'empereur Titus, iElius, Adrien, Antonin, pieux, auguste,
césar; et à son fils, Vérissime , philosophe; et à Lucius, philo-
sophe , fils de César selon la nature, et de l'empereur par adop-
tion, amateur de la science; et au sacré sénat, et à tout le
peuple romain, pour les personnes de toutes conditions, qui
sont haïes et maltraitées injustement : Justin, fils de Priscus,
l'un de ces persécutés , présente cette requête. »
Après ce courageux début, Justin commence en ces termes :
c La raison nous enseigne que ceux qui sont véritablement
pieux et philosophes , n'aiment et ne recherchent que la vérité.
On vous nomme partout pieux et philosophes; on dit que vous
observez la justice et que vous aimez la science. On verra par
les effets ce qu'il faut en croire; car nous prétendons ne rien
vous dissimuler dans cet écrit, mais vous demander une justice
exacte et rigoureuse. Qu'on informe contre nous, et, si les
crimes qu'on nous reproche sont prouvés , qu'on nous punisse
comme ils le méritent, ou même plus sévèrement encore; mais
si l'on ne découvre rien de criminel dans notre conduite , la rai-
son ne vous permet pas de condamner des innocents sur de
vagues accusations, et pour complaire à une multitude aveu-
gle. » — Il démontre ensuite , avec le même ton de fermeté et
de haute raison, la vérité de la religion chrétienne par une foule
de preuves; puis, il en expose la doctrine. — Le saint apolo-
giste parle de la Trinité en ces termes : « Nous adorons le véri-
table Dieu, le Père éternel, auteur de toutes choses; son Fils
Jésus-Christ, qui a été crucifié sous Ponce-Pilate , et l'Esprit-
Saint qui a parlé par les Prophètes. » — Abordant le mystère
DEUXIÈME SIÈCLE. 433
de la génération du Verbe, il dit « qu'il est le seul Fils de Dieu,
proprement dit : étant son Verbe, son premier-né, et fait homme
par sa volonté. Ceux qui prennent le Fils pour le Père font voir
qu'ils ne connaissent pas le Père, et ne savent pas même que le
Père de l'univers a un Fils qui est aussi Dieu. » — Il ne s'ex-
prime pas moins clairement sur l'Eucharistie : « Cette nourri-
ture que nous appelons Eucharistie , ne peut être prise que par
ceux qui croient la vérité de notre doctrine , qui ont été régéné-
rés par le baptême , et qui vivent conformément aux préceptes
de Jésus-Christ; car nous ne la prenons pas comme un pain ni
comme un breuvage ordinaire; mais nous savons qu'ayant été
consacrés par les paroles que le Verbe de Dieu nous a ensei-
gnées, ils sont devenus le corps et le sang de Jésus-Christ, qui
s'est fait homme pour l'amour de nous. » — Un peu plus bas ,
il ajoute : « Nous nous assemblons le dimanche, parce que c'est
le premier jour où Dieu fit le monde, et que le même jour Jé-
sus-Christ est ressuscité d'entre les morts (1). On lit dans l'as-
semblée les écrits des Apôtres et des Prophètes; après quoi ,
celui qui préside fait un discours pour exhorter les fidèles à la
pratique de la vertu ; puis , on offre le pain et le vin pour être
consacrés et distribués, comme je l'ai dit (2). » — Dans un
(\) Le dimanche que les païens nommaient le Jour du soleil avait
été substitué par les Apôtres au samedi des Juifs, immédiatement après
la résurrection du Sauveur.
(2) L'objet capital de ces assemblées était la célébration du saint
sacrifice, auquel on donnait les différents noms de cène, de fraction
du pain, d'oblation, de collecte (collecta, assemblée), d'eucharistie, de
liturgie [office public). Voici l'ordre suivi : On lisait quelques passages
de l'Ancien Testament, puis du Nouveau. La lecture de l'Evangile
était suivie de l'explication et exhortation faites par l'évêque ou le
prêtre. On offrait les dons, c'est-à-dire , le pain et le vin mêlé d'eau,
selon l'ordre du pape Alexandre 1er. Les paroles de la consécration
étaient prononcées sur la matière du sacrifice. On récitait en commun
l'Oraison dominicale , le célébrant communiait et faisait distribuer
l'Eucharistie aux assistants par les diacres. Régulièrement tous les
fidèles présents devaient y participer. Les enfants même , au com-
mencement , recevaient le sacrement de l'autel. La communion était
distribuée sous les deux espèces , etc. — Outre la célébration des
saints mystères, des prières publiques réunissaient les chrétiens aux
différentes heures du matin et du soir ; la récitation ou le chant des
1 34 cours d'histoire ecclésiastique.
autre ouvrage de saint Justin , son Dialogue avec Triphon , on
lit encore, au sujet du même dogme, que le sacrifice eucharis-
tique était celui qui, suivant la prédiction de Malachie, devait
être offert en tout lieu : « Oui , dit-il , voilà ce que le Seigneur a
prédit touchant les sacrifices que nous offrons partout , c'est-à-
dire, touchant le pain et la coupe eucharistiques, qui, comme
nous avons vu, ne sont pas un aliment commun et un breuvage
ordinaire , mais la chair et le sang du Verbe de Dieu incarné. »
— Le saint docteur ne pouvait être plus formel et plus précis
sur le sacrement et sur le sacrifice de nos autels.
Un autre passage du Dialogue avec Triphon atteste la grande
et miraculeuse diffusion du Christianisme à cette époque. L'au-
teur y dit : « De tous les peuples grecs ou barbares, quels que
soient leurs noms ou leurs mœurs, soit qu'ils habilent sous des
tentes, soit que, errants au milieu des déserts, ils transportent
leurs demeures dans des chariots couverts , il n'en existe point
chez qui on n'offre des sacrifices, au nom de Jésus-Christ, au
Père créateur de toutes choses. » — Un peu plus tard , saint
Jérôme pourra ajouter : e Le Christianisme a pénétré dans l'ex-
» trême Orient, chez les Perses et les Indiens; l'Arménien a dé-
» posé son carquois; les Huns chantent les psaumes de David;
» le soleil de la foi a échauffé les glaces de la Scylhie; le Gèle à
» la rouge chevelure, au regard sauvage, promène des églises
» sous ses tentes, etc. » — Ailleurs, on trouve ces belles paroles
de saint Justin : « De même que l'on taille souvent les branches
fécondes de la vigne, pour faire naître des bourgeons plus abon-
dants et plus forts; de même les païens, sans le vouloir, en
usent avec nous : car le peuple chrétien est un cep planté par
Dieu le Père et par Jésus-Christ le Sauveur. »
Saint Justin finit ainsi sa grande Apologie : « Si la doctrine
psaumes faisait le fond de ces offices. Les matines semblent avoir suc-
cédé au sacrifice du matin de l'ancienne loi. Les vêpres tenaient la
place du sacrifice du soir, et ont été instituées pour sanctifier le com-
mencement de la nuit. Les prières de tierce , de sexte , de none pas-
sèrent aussi dans les usages des chrétiens, qui les conservèrent après
les avoir reçues des Juifs. On en trouve des traces dans les Actes des
Apôtres et dans les auteurs des premiers siècles. (Hist. de l'Egl., par
M. Duras, U I, p. 64, 65, 76.)
DEUXIÈME SIÈCLE.
435
que nous venons de vous exposer vous semble raisonnable,
respectez-la comme elle le mérite; si vous la jugez sans valeur,
méprisez-la, mais ne condamnez pas à mort, pour cela, des
hommes qui n'ont fait aucun mal; d'autant plus que vous ne
dites rien à ceux qui adorent des arbres, des fleuves, des rats,
des chats, des crocodiles et autres animaux. » — D'après le
témoignage d'Orose et de Zonaras , cette Apologie fît une forte
impression sur Antonin, et le rendit favorable aux chrétiens.
Un décret de ce prince, dont l'authenticité est aujourd'hui re-
connue, ne laisse plus de doute à ce sujet.
Pendant le calme qui suivit, saint Polycarpe, disciple de saint
Jean , ami de saint Ignace d'Anlioche , maître de saint Irénée et
évèque de Smyrne, vint à Rome, sous le pontificat de saint
Anicet, dixième pape, afin de le consulter sur plusieurs points
de discipline, et particulièrement sur la célébration de la Paque.
Pour comprendre cette dernière question, il faut savoir, dit Ber-
gier, qu'afin d'imiter l'exemple de Jésus-Christ, les chrétiens de
l'Asie Mineure, la métropole d'Ephèse surtout et les églises de
sa dépendance, avaient coutume de manger un agneau, le soir
du quatorzième jour de la lune de mars, comme font les Juifs,
et de nommer, comme eux, ce repas la Pâque. A Rome et dans
toutes les autres églises du monde, on retardait le repas de
l'agneau pascal jusqu'à la nuit du samedi-saint, afin de l'unir
à la solennité de la Résurrection. C'est à cet usage que fait allu-
sion la Préface qui se chante à la bénédiction du cierge pascal,
où le célébrant dit : « Dans cette nuit est immolé le véritable
Agneau, parle sang duquel sont consacrées les maisons des
fidèles. » — Quant à la fête de la Résurrection elle-même , les
églises de l'Asie Mineure la célébraient constamment trois jours
après le quatorze de la lune de mars, que ce fût un dimanche
ou non. Partout ailleurs, au contraire, cette grande solennité
était invariablement fixée au premier dimanche , qui suivait le
quatorzième jour de la lune de mars. — Après un mûr examen
de ces usages différents, saint Anicet et saint Polycarpe con-
vinrent de ne pas rompre les liens de la charité pour ce point
de discipline, sur lequel chaque église garda pour lors sa cou-
tume particulière. La chose en étant ainsi réglée, les deux saints
participèrent ensemble aux sacrés mystères , et Anicet, pour ho-
Question de
la Pàque
entre le pape
S. Anicet et
S. Polycarpe.
An 158.
136
cours d'histoire ecclésiastique.
Mort
d'Antonin
ii- Pieu.
Marc-Aurèle,
son
caractère.
Quatrième
persécution
sous
Marc-Aurèle.
An ICI.
norer l'illustre Polycarpe , voulut qu'il consacrât la divine Eu-
charistie dans son église.
Cette question s'agita sur la fin du règne de l'empereur An-
tonin le Pieux, qui mourut en 161, et eut pour successeur
Marc-Aurèle , son gendre et son fils adoplif. — Toujours en
guerre, et cependant toujours prêt à donner la paix à ses en-
nemis et à l'empire, Marc-Aurèle fut un grand empereur. Ayant
reçu de la nature d'excellentes qualités qu'une éducation soi-
gnée développa encore, il passa pour un philosophe et môme
pour un sage distingué du Paganisme. Mais , selon la remarque
de Tillemont, la sagesse païenne est bien loin de la sagesse véri-
table et de la règle éternelle de la vraie vertu; car, avec sa répu-
tation de philosophe, Marc-Aurèle fut un prince faux, altier,
superstitieux à l'excès , égoïste et corrompu par système.
Marié à Faustine, fille de l'empereur précédent et véritable
Messaline, au lieu de la contenir dans le devoir, il se déshono-
rait lui-même en flattant et en récompensant ses complices.
Bien plus, il porta le cynisme et l'impiété jusqu'à mettre cette
prostituée au nombre des déesses. Il lui éleva un. temple et lui
fit offrir des sacrifices (1).
Avec cette perversité , l'empereur Marc-Aurèle pouvait persé-
cuter les chrétiens , aussi bien que ses prédécesseurs Trajan et
Adrien. — Il était d'ailleurs, dit Bossuet, prévenu par les ca-
lomnies dont on chargeait leur religion. — Ce prince se piquait
aussi de philosophie; or, le Christianisme n'avait pas d'enne-
mis plus irréconciliables que les philosophes, dont il humiliait
l'orgueilleuse raison, condamnait les erreurs et détruisait l'in-
fluence. — Le trône impérial, au reste, étant fondé sur un
despotisme arbitraire, et soutenu par toutes les institutions du
Paganisme, il était toujours facile de prévenir et d'irriter les
Césars contre la religion nouvelle, dont les principes divins et
immuables, fixant et consacrant tous les droits de Dieu et de
l'homme, renversaient de fond en comble toutes les folies
païennes et opposaient une barrière insurmontable aux excès
du pouvoir. On la présentait comme une vaste conspiration
contre liautorité des empereurs. Ceci fait comprendre pourquoi ,
(4) Jtfles Gapitolin. — Dion Gassiua»
DEUXIÈME SIÈCLE. 137
selon la juste remarque de Bossuet, le Christianisme fut persé-
cuté sous les bons comme sous les mauvais princes. — Marc-
Aurèle persécuta donc les chrétiens et avec violence. On en
arrêta un grand nombre. Les uns furent tellement déchirés
à coups de fouet , que le sang ruisselait de leurs veines et qu'on
découvrait jusqu'à leurs entrailles; les autres, étendus sur
des chevalets et soumis à des tortures affreuses, étaient en-
suite traînés, tout couverts de plaies, sur des têts et des pierres
aiguës.
Saint Polycarpe, évèque de Smyrne depuis soixante-dix ans, Martyre de
fut un des plus célèbres martyrs de cette persécution. Traduit SCuu?r?X
devant le proconsul, à l'âge de cent ans, selon Tillemont, ou à ses Mirçne*
de cent vingt, d'après Basnage, le vieil athlète de Jésus-Christ auTcô.
fut sommé de trahir et de maudire son divin Maître, a II y a
quatre-vingt-six ans que je le sers, répondit Polycarpe, et je
n'en ai reçu que du bien ; comment voulez-vous que je l'aban-
donne? » Le proconsul irrité le condamna au feu; mais,
les flammes formèrent comme une voûte autour du saint martyr
et l'épargnèrent miraculeusement, en sorte qu'on fut obligé de
le percer d'un coup d'épée. — Les chrétiens de Smyrne recueil-
lirent ses ossements avec le plus grand respect, et, dans une
lettre qu'ils adressèrent, à cette occasion, à l'Eglise de Phila-
delphie , ils s'expriment ainsi : « Nous avons renfermé dans un
lieu convenable ces reliques, plus précieuses que l'or et les
pierreries, et nous espérons que Dieu nous fera la grâce de
pouvoir nous y assembler tous les ans pour célébrer avec joie
la fête du bienheureux martyr, afin d'honorer la mémoire de
ceux qui ont combattu généreusement, et d'animer par leur
exemple ceux qui viendront dans la suite. » — Il ne nous reste
de saint Polycarpe qu'une seule lettre, si vénérée des Eglises
d'Asie, qu'on la lisait encore publiquement trois cents ans
après sa mort. — Son zèle pour la pureté de la foi était si
grand, que lorsqu'il entendait proférer quelque erreur, il s'en-
fuyait en criant : « Ah ! grand Dieu , à quel temps m'avez-vous
réservé! » On dit qu'ayant rencontré Marcion à Rome, cet
hérésiarque lui demanda s'il le connaissait. « Oui, répondit le
saint évèque, saisi d'horreur, je te connais pour le fils aîné de
Satan. » Une autre fois, ayant vu Cérinlhe entrer dans un bain :
138
COURS D HISTOIRE
Martyre
de S. Justin.
An 467.
Autres Pères
apologistes.
Catalogne
des livres de
l'Ancien
Testament ,
par
S. Méliton.
c Fuyons, s'écria-t-il , de peur que la maison ne tombe sur
nous. » — Les souvenirs qu'a laissés saint Polycarpe, dans
l'antiquité ecclésiastique, sont empreints de la grandeur apos-
tolique. Autour de lui, comme autour de Paul et de saint Jean ,
se groupait un essaim de disciples fidèles. Ces pépinières apos-
toliques furent comme le premier germe de l'institution des
séminaires régularisée par le concile de Trente.
A la vue du sang des chrétiens qui coulait de toutes parts,
saint Justin éleva de nouveau la voix en leur faveur, et présenta
à l'empereur Marc-Aurèle sa seconde Apologie. Mais cette fois
il paya de sa tête sa courageuse démarche. Le préfet de Rome,
Rusticus, le fit battre de verges et décapiter avec plusieurs de
ses disciples.
Trois autres apologistes, saint Méliton, évèque de Sardes,
saint Apollinaire, évèque d'Hiéraple, et Athénagore , philosophe
chrétien d'Athènes, furent alors suscités du ciel pour adresser
de nouvelles remontrances à l'empereur. — On voit , par l'apo-
logie d'Athénagore , que les païens reprochaient ordinairement
aux chrétiens trois crimes : l'athéisme, l'inceste et les repas de
chair humaine. Le dogme de l'unité de Dieu, une interpréta-
tion absurde de celui de l'Eucharistie, où le chrétien communie
au corps et au sang de Jésus-Christ sous les espèces sacramen-
telles, l'ignorance ou la mauvaise foi qui confondait les chré-
tiens avec les gnostiques, expliquent ces calomnieuses accusa-
tions dans la bouche des païens. — Eusèbe et saint Jérôme
disent que les apologies de saint Méliton et de saint Apollinaire,
furent très-remarquables, mais il ne nous en reste que des frag-
ments. Dans un de ces fragments, saint Méliton enseigne de la
manière la plus claire que e Jésus-Christ est véritablement Dieu
avant tous les siècles, et véritablement homme depuis sa nais-
sance de la sainte Vierge. »
Il avait composé plusieurs autres ouvrages qui sont aussi
perdus , excepté un catalogue des Livres de l'Ancien Testament
conservé par Eusèbe. Cet écrit ne contient que les Livres insérés
dans le canon des Juifs. Le but de l'auteur, dit Bérault-Ber-
castel, était de faire connaître aux chrétiens de son temps, non
le canon des différentes Églises par rapport aux Livres de l'An-
cien Testament, mais seulement l'ancien canon des Juifs. Il y a
PEtJXIÈME SIÈCLE, 139
cependant omis le Livre d'Esther, quoique reçu par eux (1). Ce
catalogue des divines Écritures est le plus ancien qui se trouve
dans les auteurs ecclésiastiques; il a été suivi par différents
Pères, dont quelques-uns y ajoutaient seulement le Livre d'Es-
ther. Mais la plupart d'entre eux ne laissent pas de citer,
comme sacrés et divins, divers autres Livres en nombre plus ou
moins grand, que l'Eglise a insérés depuis dans le canon. —
D'un autre côté, les savants de la Synagogue, que saint Méli-
ton avait consultés dans différents voyages entrepris pour cela,
admettaient aussi comme divins et inspirés d'autres Livres que
ceux qui étaient renfermés dans le canon d'Esdras. — C'est
donc à tort que les hérétiques modernes prétendent opposer le
sentiment de la Synagogue et des Pères des premiers siècles
au sentiment de l'Église, qui alors ne s'était pas encore pro-
noncée sur cette question. Depuis , elle a décidé ce point comme
beaucoup d'autres, et elle a ajouté au canon de la Synagogue
décrit par saint Méliton , les Livres d'Esther, de Tobie , de
Judith, l'Ecclésiastique, la Sagesse, le premier et le second
Livre des Machabées. — Saint Méliton a été accusé par Origène
d'avoir méconnu la simplicité de la nature divine; mais il est
suffisamment vengé, dit le savant auteur de l'Histoire du dogme
catholique, par les éloges sans restriction que lui donnent
Eusèbe et saint Jérôme.
On ignore l'impression que les dernières apologies firent sur Miracle
l'esprit de Marc-Aurèle; mais, il arriva peu de temps après un ^^^^
fait merveilleux dont le résultat n'est pas incertain. Car, à — ^
moins de tout nier en histoire, il faut en convenir. Au fort de An
l'été et par une chaleur brûlante, attiré et cerné dans des mon-
tagnes arides et des défilés sans issue de la Moravie actuelle,
par les Quades, tribu barbare de la Germanie, l'empereur était
au moment de périr de soif avec toute son armée. Dans celte
extrémité, les soldats chrétiens, qui faisaient partie de l'expédi-
tion, et qui appartenaient principalement à une légion recrutée
à Mélitine en Cappadoce, tombèrent à genoux et se mirent à
prier. Tout à coup le ciel se couvrit de nuages, et une pluie
(4) Bergier dit que cette omission a pu être l'effet d'une faute do
copiste.
140 cours d'histoire ecclésiastique.
abondante et douce tomba du côté des Romains. D'abord, ils
levaient la tète et recevaient l'eau dans la bouche , tant la soif
les pressait; ensuite ils remplirent leurs casques et leurs bou-
cliers, et burent abondamment eux et leurs chevaux. Les
Quades crurent ce moment favorable pour les attaquer; mais le
ciel s'armant pour les Romains, fit tomber sur les seuls bar-
bares une grêle épouvantable mêlée de tonnerres et de feux, qui
écrasaient et dévoraient leurs bataillons. Leur armée fut dis-
persée, et plusieurs vinrent chercher, dans les rangs ennemis,
un asile contre les torrents d'eau et de feu qui ravageaient leur
propre camp.
Tout le monde regarda cet événement comme miraculeux.
Pour en perpétuer le souvenir, on éleva un monument , et l'on
voit encore, aujourd'hui, à Rome, la représentation de ce pro-
dige sur les bas-reliefs de la colonne Antonienne. Dion Gas-
sius, Jules Gapitolin,le poète Glaudien , Suidas , Thémistius,
saint Apollinaire d'Hiéraple, Tertullien, Eusèbe, saint Jérôme,
Orose, en un mot, chrétiens et païens, Romains et barbares,
tous sont d'accord sur la réalité du miracle. Quelques païens
seulement l'attribuèrent à des magiciens qui suivaient l'armée;
d'autres , aux prières et à la piété de Marc-Aurèle. Mais l'em-
pereur reconnut lui-même qu'il devait cette faveur aux soldats
chrétiens; et, en reconnaissance, il donna, à leur légion le nom
de Légion fulminante, porté jusque-là par une autre, la dou-
zième. Tertullien , témoin contemporain , dans son Apologie , et
dix ans après dans un mémoire, atteste solennellement que
Marc-Aurèle , dans une lettre qu'il écrivit au sénat , et que l'on
conservait encore au 111e et au ive siècle, disait formellement,
que son armée , près de périr, avait été sauvée par les prières
des chrétiens. L'historien Eusèbe , saint Jérôme et Orose affir-
ment la même chose. Il n'y a pas à hésiter en présence de
pareils témoignages. Aussi l'empereur, prenant des dispositions
plus favorables, fit-il cesser la persécution contre le Christia-
nisme.
Antres sectes L'Eglise eut alors à combattre une foule de nouveaux gnosli-
ques et l'hérésiarque Montan. — Tatien, assyrien de naissance,
philosophe de profession , disciple de saint Justin et auteur de
plusieurs écrits en faveur du Christianisme, se déprava après la
de
(inostiques
Deuxième siècle. 1-ii
mort de son maître, selon saint Irénée, saint Epiphane, Eusèbe,
Théodoret, Tillemont, et devint le chef de la secte des Encratites
ou Continents. Il admettait, comme Valentin, plusieurs puis-
sances invisibles émanées de Dieu; comme Cerdon et Marcion,
il supposait un second principe qui avait créé le monde ; selon
lui, la matière était essentiellement mauvaise. Ses disciples
s'abstenaient du vin et de la chair des animaux, condamnaient
le mariage, et n'employaient que de l'eau dans la célébration de
l'Eucharistie, ce qui leur fit encore donner le nom d'Aquariens.
A l'exemple de beaucoup de gnostiques, Tatien soutenait que
Jésus-Christ n'avait eu, dans son incarnation, qu'un corps
apparent. C'est principalement contre cette dernière erreur, au
rapport de Baronius et de plusieurs autres, que l'Apôtre saint
Jean, témoin des commencements du Gnosticisme, avait écrit
ses deux premières Epltres. Tatien a fait une Concordance des
quatre Evangiles. Le seul titre de cet ouvrage suffit pour établir
la tranquille possession des quatre Evangiles , dans l'Eglise , au
deuxième siècle. — Bardesane, esprit très-cultivé, comme Ta-
tien, fut d'abord fortement attaché à la doctrine catholique;
mais il se laissa entraîner aux erreurs des gnostiques qu'il
modifia en les mitigeant, et devint ainsi l'auteur d'une secte
semi-gnostique qui subsista longtemps en Syrie. Il admettait
deux principes de toutes choses : le principe bon avait créé les
âmes pures et les avait unies à un corps subtil et aérien ; le
principe mauvais les avait ensuite séduites et enfermées dans
un corps matériel et corruptible, ce qui produisait la lutte des
passions et de la raison. Bardesane niait la résurrection de la
chair, et soutenait que le corps de Jésus-Christ était aérien ou
céleste. — Hermogène voulut allier les principes du Christia-
nisme avec ceux des stoïciens, et enseigna que la matière était
éternelle, dans l'intention de concilier l'existence du mal sur la
terre avec la bonté de Dieu. Selon lui, l'Ecriture ne dit nulle
part que Dieu eût fait la matière de rien; au contraire, elle
nous le représente formant le monde in principio, dans un
principe préexistant y principe aveugle, ou racine active et iné-
puisable du mal , dont Dieu pouvait bien atténuer, mais dont
il ne pouvait dominer entièrement les efforts. Tertullien a victo-
rieusement démontré la fausseté de l'interprétation des paroles
Hi cours d'histoire ecclésiastique.
de la Genèse faile par Hermogène , ainsi que l'absurdité de tout
son système. On prétend que cet hérésiarque croyait aussi que
le corps de Jésus-Christ avait été tiré du soleil, et y était
retourné après l'Ascension. — Hermias et Séleucus, tous deux
disciples d'Hermogène, faisaient de Dieu un être corporel,
rejetaient le baptême d'eau, attendaient un baptême d'air subtil
et de feu, et ne reconnaissaient point d'autre enfer que la vie
présente. — Théodote, de Bysance, corroyeur de profession,
mais non sans culture intellectuelle , apostasia dans une persé-
cution, et nia ensuite la divinité de Jésus-Christ pour se
justifier, abritant sa lâcheté sous un blasphème. Il reconnaissait
cependant la maternité virginale de Marie. Ses disciples furent
appelés Aloges ou négateurs du Verbe, comme rejetant le Verbe
et l'Evangile de saint Jean, qui en établit si clairement la
divinité. Ils furent condamnés dans deux conciles, l'un de
Rome, en 146, l'autre d'Hiéraple, en 173. — Théodote le
banquier, disciple du corroyeur, disait que Melchisédech était
le médiateur des anges, comme Jésus-Christ l'était des hommes;
en sorte que le premier était supérieur au second par la dignité
de son ministère et môme par l'excellence de sa nature. Ses sec-
tateurs reçurent le nom de Melchisédéciens. — Arlémon ou Arté-
mas enseigna à peu près la même doctrine que Théodote le
corroyeur, son maître, et contribua à donner de l'éclat à la secte
par son talent et son éloquence. — Praxéas niait la distinction
des trois personnes divines : « Il n'y a, disait-il, qu'un Dieu
unique et unipersonnel , qui est lui-même Père, Fils et Saint-
Esprit. Toute distinction réelle entre le Père et le Fils détruit
l'unité divine. C'est le Père qui est né de la vierge Marie , qui a
souffert, qui est Jésus-Christ lui-même. En se faisant homme,
le Père s'était fait être à lui-même son Fils. » Praxéas appuyait
son erreur sur un ensemble de textes de l'Ecriture sainte, et
principalement sur quelques passages empruntés à l'Evangile
de saint Jean , comme celui-ci : Ego et Pater unum sumus. —
Cet hérésiarque a été vigoureusement et solidement réfuté par
Tertullien. — Praxéas est le chef des modalisies; ses sectateurs
et ses disciples ont été appelés aussi Patripassiens.
Le Modaiisme, Comme on peut le conclure de ce qui précède, le Modalismo
uutrîniuitt. esl l'erreur de ceux qui ont prétendu que la nature divine sub-
DEUXIÈME SIÈCLE. 143
sistait dans une seule personne, dont le Père , le Fils et le Saint-
Esprit sont trois noms ou trois formes, trois forces ou trois déve-
loppements. Quelque différence qu'il puisse y avoir entre les
diverses formes de cette erreur, tous les modalistes reconnais-
saient deux principes que l'on doit regarder comme les fonde-
ments de leur commune doctrine. Le premier, que non-seulement
Dieu est unique dans sa nature, mais qu'il est unipersonnel, et
que la pluralité des personnes subsistantes et distinctes est in-
compatible avec l'unité divine ou la monarchie , telle que nous
la révèlent les saintes Écritures. Le second, que Jésus-Christ est
vraiment Dieu, qu'il a en lui la nature divine, mais qu'il est une
même personne que le Père. Le Sauveur est tellement Dieu ,
dans ce système , qu'il est la divinité tout entière prise d'une
manière absolue, sans distinction et sans subordination person-
nelle. C'est ce qui a fait dire à un savant auteur que le Moda-
lisme n'est, aie prendre dans son fond, que l'exagération du
dogme de la divinité de Jésus-Christ, bien loin d'en être la né-
gation.
Montan, né en Phrygie, convoita, quoique simple néophyte et
eunuque, les premières dignités de l'Église. Cette ambition im-
modérée ouvrit son cœur au démon; il fut réellement possédé,
au rapport de plusieurs Pères , et se trouva tout à coup agité
comme un furieux. D'autres l'ont cru épileplique, et quelques-
uns simplement imposteur. Quoi qu'il en soit, dans cet état il se
mit à proférer des paroles inintelligibles qu'une populace igno-
rante regarda comme l'effet d'une inspiration céleste. Deux
femmes opulentes, mais de mauvaises mœurs, Priscille et Maxi-
mille, quittèrent leurs maris et s'associèrent au nouveau pro-
phète. Comme lui elles se disaient inspirées, et parlaient hors de
sens et de propos. — Voici les principales erreurs de Montan :
Dieu avait d'abord voulu sauver le genre humain par Moïse et par
les Prophètes; ayant échoué dans ce dessein, il s'était incarné;
n'ayant pas encore réussi, il avait fait descendre le Saint-Esprit
dans ce sectaire et dans ses deux méprisables complices , afin de
consommer son ouvrage, et de répandre par eux, sur le monde,
la plénitude de la grâce et de la lumière. En conséquence il se
nommait le Paraclet, et s'attribuait la mission de réformer l'E-
glise. — Quant à la Trinité, saint Epiphane, Philastre et Théo-
\U COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
doret soutiennent que les montanistes avaient les mêmes senti-
ments que l'Eglise catholique. — Montan et ses premiers
disciples, dit Eusèbe, ne changèrent rien à la foi renfermée
dans le Symbole.
Affectant une morale austère, les montanistes condamnaient les
secondes noces, ordonnaient de nouveaux jeûnes, des absti-
nences extraordinaires, et établirent trois carêmes et deux se-
maines de xérophagie, pendant lesquels ils s'abstenaient non-
seulement de viande, mais encore de tout ce qui a du jus : ils
ne vivaient que d'aliments secs. Ils ne permettaient pas aux
chrétiens de se livrer à l'étude des sciences profanes; ils dé-
fendaient de fuir la persécution, et n'admettaient pas les
grands pécheurs au sacrement de la réconciliation. Ils s'ar-
rogeaient même le droit de dissoudre les mariages, sous
prétexte de favoriser la continence. Ils soutenaient aussi que
les femmes pouvaient recevoir les ordres sacrés , etc.
Il passe pour certain que Montan et Maximille finirent par
s'étrangler dans un de leurs accès convulsionnaires; mais leur
mort ne mit pas fin à leur secte, qui subsista encore longtemps,
et s'étendit, dit Newman,de Gonstantinople à Carthage, où,
par les apparences d'une austérité inflexible, elle séduisit un des
premiers génies de l'Eglise, l'immortel Tertullien. En Afrique,
elle se fractionna, et plusieurs de ses fanatiques partisans s'y
comportèrent comme l'ont fait plus tard les quakers, les mô-
miers, les trembleurs et danseurs de la Réforme. — Saint Apol-
linaire d'Hiéraple fut le plus zélé adversaire des montanistes; il
les condamna et les excommunia dans un concile de vingt-six
évêques, tenu, en 173, dans sa ville épiscopale.
Les papes A. la suite de quelques auteurs protestants du xvir3 siècle,
Eieuti.èrcet M. A. Thierry et M. Ampère ont, de nos jours, accusé le pape
faussement saint Eleuthère , et son successeur, le pape saint Victor, d'avoir
accusés partagé les erreurs des montanistes. A l'appui de cette assertion.
de montanisme. 7. . . . .__ . '
ils citent les témoignages d Eusèbe , de saint Jérôme et de Ter-
tullien. Or, dans les passages indiqués d'Eusèbe et de saint
Jérôme, on ne trouve pas un mot qui puisse motiver et justifier
une pareille accusation. Quant au témoignage de Tertullien,
outre qu'il est tout à fait suspect, vu qu'il est tiré du livre Ad-
venus Praxeam, composé alors que l'auteur était profondément
DEUXIÈME SIÈCLE. 145
égaré et défenseur ardent du Montanisme , il est si loin de mo-
tiver la grave inculpation portée contre les deux pontifes de
Rome, qu'il est, au contraire, allégué en preuve de la pureté de
leurs intentions et de leur foi, par plusieurs graves auteurs. —
Ce n'est pas tout de grouper les faits avec art, et de leur donner
une couleur locale , propre à captiver l'attention du lecteur, le
premier devoir de l'historien est d'être véridique (1).
Trois ans après le miracle de la Légion fulminante, d'autres ,
au contraire, disent, avec Eusèbe, quatre ans avant, l'empe-
reur Marc-Aurèle avait mis la hache des persécutions entre les
mains des bourreaux, et les fidèles de la Gaule en supportèrent
les principaux coups. — Vers le milieu du 11e siècle, une nou-
velle colonie d'ouvriers évangéliques , envoyée , selon toute
apparence, par le pape saint Anicet et par saint Polycarpe,
avait passé de l'Asie dans nos contrées (2). — Saint Pothin , qui
était à la tète de ces nouveaux apôtres de notre patrie, s'arrêta à
Lyon, et y forma bientôt une florissante Eglise dont il fut le pre-
mier évoque. D'autres prêchèrent à Vienne et dans les villes
voisines. — Ce fut donc sur ces chrétiens de la Gaule qu'éclata
surtout le violent orage soulevé par Marc-Aurèle. On commença
d'abord par les rendre odieux , en les calomniant et en leur im-
putant, comme nous l'avons déjà vu d'après l'Apologie d'Athé-
nagore , des incestes et des repas de chair humaine (3). On les
(4) Eusèbe, Hist., 5, 3. — Hieron., De viris illust., c. 6. — Tertull.,
Adv. Praxeam, i. — Gorini, Défense de l'Egl., \, 29, etc. — Hist. de
l'infaillibilité des Papes, par l'abbé Constant, tom. I, p. 428-440.
(2) Il est très-naturel de croire, dit le P. Longueval , que saint Po-
thin étant venu à Rome avec saint Polycarpe, sous le pontificat d'A-
nicet, il y aura reçu de ce pape la mission pour les Gaules. — « On
ne doit pas s'étonner, dit M. de Marca, que saint Polycarpe ait étendu
sa sollicitude jusqu'à Lyon ; cependant , cette affaire ne fut pas con-
sommée sans le concours du pontife romain, qui préposa , par son dé-
cret, à l'Eglise de Lyon, Pothin, choisi par Polycarpe. » {Hist. de l'Egl.
gall., tom. I. — De Prim. Lugd. — Gorini, t. II, p. 484.)
(3) lie principal crime que les païens reprochaient aux chrétiens de
Lyon, ex en général à tous les chrétiens, c'était do manger la chair
d'un enfant recouvert de farine ou caché dans un gâteau. Nous avons
déjà remarqué que cette atroce calomnie tirait son origine d'une in-
terprétation absurde, ou delà connaissance imparfaite que les païens
Cohrs d'histoirb. 10
Mar!
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de s. r
■ •llilv
et de
KCi
compagnons
Au (OU ou 17
c. 146 COURS d'histoire ecclésiastique.
persécuta ensuite avec violence. Il est impossible d'exprimer les
tortures que l'on fit souffrir aux saints martyrs, pour les con-
traindre à renier la foi et leur arracher l'aveu des crimes qu'on
leur imputait. Le détail de leurs tourments se trouve dans une
lettre admirable que les « serviteurs du Christ, paroissiens de
Lyon et de Vienne, > écrivirent à ceux d'Asie. — La fureur du
peuple et du gouverneur se déchaîna surtout contre Sanctus ,
diacre, natif de Vienne; Attale, originaire de Pergame; Mathu-
rin, néophyte viennois, et contre une jeune esclave , nommée
Blandine , aussi de Vienne. — Celle-ci était si délicate et si
faible, que les chrétiens tremblaient qu'elle ne se laissât vaincre
parles supplices; mais elle montra un courage surhumain, et
lassa les bourreaux, qui la tourmentèrent depuis le matin jus-
qu'au soir. Au milieu des tortures , elle s'écriait sans cesse :
« Je suis chrétienne; il ne se commet aucun crime parmi nous.»
Après avoir été fouettée, déchirée par les bètes , brûlée sur une
chaise ardente et exposée à un taureau furieux, la jeune héroïne
fut enfin égorgée. Les païens eux-mêmes avouèrent qu'on
n'avait jamais vu un semblable courage. — Sanctus, Attale,
Mathurin, avaient eu le même sort, après avoir aussi enduré des
tourments inouïs. — Ces saints martyrs eurent une foule de
généreux compagnons. — Leur vénérable chef, saint Pothin,
âgé de quatre-vingt-dix ans , mourut à leur tète , comme il con-
venait à un vétéran de Jésus-Christ. — La montagne de Four-
vières , forum vêtus , fut le théâtre de leur sanglant et glorieux
combat. On les a nommés les martyrs d'Ainay, parce qu'on jeta
leurs cendres dans le Rhône, vers le lieu appelé pour lors
Athénée, à cause des exercices littéraires qui s'y faisaient.
Martyre de Quelque temps après, deux jeunes hommes de naissance
de"sA1E?ode distinguée, saint Alexandre, grec d'origine, et saint Epipode,
des. sym- lyonnais, illustrèrent de nouveau la ville de Lyon par leur cou-
phonen.eic rage ^ |eur martvre# — Saint Valérien eut la tête tranchée à
Tournus. — Saint Marcel fut enterré vivant jusqu'au milieu
du corps, et mourut trois jours après à Chalon-sur-Saône, où
avaient de l'Eucharistie. — « Cette accusation, comme celle du crime
d'inceste, pouvait aussi venir, dit Newman, de ce qu'ils confondaient
souvent les assemblées chrétiennes avec les réunions et les cérémonies
infâmes des gnostiques. »
DEUXIÈME SIÈCLE. 1 47
de nombreux miracles rendirent son tombeau et son culte fort
célèbres.
La ville d'Autun eut aussi son héros dans la personne de
saint Symphorien , jeune homme d'une famille noble et chré-
tienne. Traduit devant le juge, il méprisa ses menaces et ses
caresses. « Je ne crains, lui dit-il, que le Dieu tout-puissant
qui m'a créé , et je ne sers que lui seul; mon corps est en votre
pouvoir et non pas mon âme. Quant à vos faveurs, elles ne
sont qu'un poison caché sous une amorce perfide : le temps
emporte vos biens comme un torrent rapide; il n'y a que Dieu
qui puisse nous accorder une félicité constante et durable. »
— Lorsqu'on le conduisait au supplice, sa mère Augusta,
tremblant qu'à seize ans, dans la fleur de sa jeunesse, son ûls
n'eût un instant de regret pour cette vie qu'il allait quitter, cou-
rut sur son passage et lui adressa ces paroles héroïques : « Mon
fils Symphorien, mon cher fils, souvenez-vous du Dieu vivant;
montrez votre courage , mon fils ; on ne doit pas craindre une
mort qui conduit sûrement à la vie. Pour ne pas regretter la
terre, jetez vos regards vers le ciel : on ne vous enlève pas la
vie , on la change en une meilleure. » — La foi qui fit triom-
pher cette généreuse mère de la tendresse qu'inspire la nature,
n'est pas moins admirable , dit Lhomond , que celle qui fit
triompher le fils des horreurs de la mort.
L'empereur Marc-Aurèle ne survécut pas longtemps à ces Monde
glorieux martyrs. Comme il faisait la guerre dans la Germanie, ^ommôd!
il fut attaqué d'une fièvre maligne dont il mourut au bout de empereur
quelques jours, l'an 180. — Commode, son fils et son succès- adÏso
seur, a laissé un nom que l'histoire a placé à côté de ceux de
Néron et de Domitien. Ses cruautés , ses folies et ses débauches
égalèrent les leurs, si elles ne les surpassèrent pas. Rome, sous
son règne , fut un théâtre de carnage; et , dans ses excès de dé-
bauche , le monstre couronné ne respecta pas même les droits
de la nature et du sang. — L'Eglise semblait avoir tout à
craindre d'un semblable empereur; cependant il ne la persécuta
pas. Une de ses concubines, nommée Marcia, toute puissante
sur son cœur, et favorable au Christianisme, on ne sait pour-
quoi, par politique selon quelques-uns, fut, dit-on, l'instru-
ment dont la Providence se servit pour ménager aux fidèles une
148
cours d'histoire ecclésiastique.
Question
de la pâque
renouvelée
sous le pape
S. Yicior.
An 197.
paix, qui dut paraître bien extraordinaire sous ce règne tyran-
nique. Elle dura jusqu'à la fin du 11e siècle.
Pendant ce calme, l'Eglise fut menacée d'un schisme, à l'oc-
casion de la question de lapàque, déjà agitée, comme nous
l'avons vu , entre le pape saint Anicet et saint Polycarpe. La
coutume des Asiatiques, de manger l'agneau pascal le qua-
torzième jour de la lune de mars, et de fêter la résurrection de
Jésue-Christ trois jours après, que ce fût un dimanche ou non,
cette coutume, dis-je, avait plusieurs inconvénients : 1° d'in-
terrompre le jeûne et la religieuse tristesse de la semaine sainte ;
2° de faire coïncider l'allégresse des chrétiens avec celle des
Juifs, le jour même où ces derniers avaient condamné Jésus-
Christ ; 3° de faire célébrer le plus souvent la fête de la Résur-
rection un autre jour que le dimanche; 4° de scandaliser les
païens par le spectacle de la division dans l'Eglise , et de leur
faire confondre les chrétiens avec les Juifs. — Au reste, les
chrétiens d'Asie qui célébraient la pâque différemment de
Rome, n'étaient pas même d'accord entre eux pour le faire
d'une manière uniforme. Il y en avait qui célébraient la fêle de
Pâques le samedi (1).
A ces inconvénients inhérents à l'usage des Asiatiques, il s'en
était encore joint d'autres, depuis l'hérésie des montanistes; car
ces hérétiques enseignaient qu'on ne pouvait , sans erreur, cé-
lébrer la pâque un autre jour que le quatorze de la lune,
qu'ainsi l'ordonnait leur Paraclet. — De plus, un prêtre de
Rome , nommé Blaste , s'était séparé de l'Eglise pour la mémo
raison, et avait entraîné dans son schisme un certain nombre
de personnes. — Alors , le pape saint Victor pensa que ce n'é-
tait plus le cas d'user de ménagement et de tolérance, puisqu'on
abusait ainsi de cette différence dans la discipline. Il pressa,
en conséquence, les Asiatiques de célébrer la pâque le môme
jour que les Occidentaux, et se montra décidé, s'il le fallait,
à user de rigueur. — L'évèque d'Ephèse, Polycrate, se préva-
lant un peu trop de l'antiquité de la discipline de son Eglise et
de l'autorité de ses cheveux blancs , résolut de résister opiniâ-
H) Socrate , Hist., 5, 22. — Hist. de l'infaillib. des Papes, 1. 1, pag.
•145-U6.
Auiorii'
DEUXIÈME SIÈCLE. 149
trément au souverain Pontife. — Le Pape, après avoir assemblé
un concile à Rome, en 197 (1), allait user de son autorité
suprême; mais saint Irénée et quelques autres évoques, qui,
d'ailleurs, n'approuvaient point l'usage des Asiatiques, le con-
jurèrent de ne pas excommunier des Eglises entières pour un
point de discipline. — A la considération de ces saints et illus-
tres personnages , Victor usa encore de condescendance (2) ;
ses successeurs firent de même, et l'Asie garda sa coutume
jusqu'au concile de Nicée, où* elle s'unit au reste de l'Eglise.
On voit ici combien M§r Maret a tort de prétendre que, « malgré
» la condamnation du Siège Apostolique, l'erreur des quarto-
» décimans ne fut reconnue comme hérétique qu'après la sen-
» lence du concile de Nicée. »
Bien loin de se prêter à des conclusions défavorables à l'au-
torité des souverains pontifes, tout, dans ce fait, s'accorde à en
proclamer la souveraine puissance : d'abord, les actes de saint
prenne
Victor, ensuite, la prière de saint Irénée, enfin, la défense du i
même du coupable. — Le Pape presse, commande, menace Jf^a'uc
ou punil, comme ayant pleine autorité. — Saint Irénée et les
autres évoques, amis de la paix, ne contestent pas le pouvoir
du pontife romain sur les lointaines congrégations chrétiennes
(4) Par les ordres du pape, divers autres conciles eurent lieu : dans
le Pont, à Corinthe, à Gésarée, etc. De huit conciles dont nous pos-
sédons les actes , en tout ou en partie , sept conclurent que la pâque
devait se célébrer le dimanche. Un remarqua notamment la lettre sy-
nodale du concile de Palestine, rédigée, d'après saint Jérôme, par
Narcisse, évêque de Jérusalem, qui traitait d'erreur la pratique de
ceux qui, comme les Juifs, célébraient la pâque le 4 4e de la lune , et
qui prouvait que l'usage de la célébrer le dimanche descendait, par
une tradition non interrompue, des Apôtres eux-mêmes. — Seuls les
évoques de la province d'Ephèse décidèrent qu'ils ne changeraient pas
de coutume.
(2) Le pape ne lança pas l'excommunication ; ainsi pensent Tho-
massin , le P. Alexandre , Gravcson , etc., ou si , comme le dit Eusèbe,
et d'après lui Baronius, Goustant, de Marca, elle était déjà lancée,
il la retira. L'assertion d'Eusèbe se lit seulement dans le titre du 24"
chap. du 5° livre. Or, ce titre ne se trouve pas dans l'original , et il
n'est nullement conforme au contenu du chapitre. (Feller. — Rece-
veur, tom. I. — Gorini, tom. I, p. 42; tom. II, p. 332. — Hist. de
l'infail. des Papes, t. I, p. 146, etc.)
1 50 cours d'histoire ecclésiastique.
de l'Orient, ils adressent des supplications et conseillent seu-
lement la modération, et ne se plaignent que de l'inopportunité
de la sévérité. De quel immense pouvoir on le reconnaissait
donc investi 1 car, selon l'ancienne discipline ecclésiastique,
un évèque ne pouvait retrancher de l'Eglise universelle que
ceux dont il était le chef immédiat. Si le dissident lui était
étranger, un évèque pouvait bien cesser de communiquer avec
lui, mais cet acte tout individuel n'obligeait pas le reste de
l'Eglise. L'autorité du pape s'étendait donc partout, puisqu'elle
avait pu aller frapper, jusque dans l'Asie, Polycrate et ses
adhérents. — Polycrate, de son côté, n'objecte pas l'indé-
pendance de son Eglise , mais seulement l'antiquité de ses
usages , autorisés par l'exemple de saint Jean et tolérés par
les successeurs de saint Pierre. — Déjà auparavant, comme
nous l'avons raconté , bien loin de chercher à soustraire les
Eglises d'Asie à l'autorité du pape , le vénérable et illustre
martyr Polycarpe , chargé de mérites et d'années , était allé lui-
même à Rome , pour conférer avec saint Anicet sur la discipline
asiatique.
On voit aussi , par tout ce qui précède , combien M. Ampère
est peu fondé, quand il dit, après un écrivain protestant, que
dans toute la question de la pâque, le pape saint Victor se
montra « emporté, opiniâtre, injuste, entêté, jusqu'à excom-
munier ses propres partisans. » Sozomène dit, au contraire,
« qu'il traita et résolut cette question avec beaucoup de sa-
gesse. » Les faits donnent raison à l'historien grec du ive siècle,
contre les libres penseurs modernes. — Le pape saint Victor,
dit M. Darras , est cité comme le premier qui , dans l'Eglise de
Rome , ait composé des ouvrages en latin.
s. irénéc Saint Irénée, né à Smyrnedans l'Asie Mineure, en 120, avait
«tsesjcnts. élé disciple fe sajnt pap}as et de saint Polycarpe. Les Eglises
De 120 à 203. d'Orient l'envoyèrent comme missionnaire à l'Eglise de Lyon.
Celle-ci le députa à son tour, après la mort de saint Pothin , au
pape saint Eleuthère pour le prier de pacifier les Eglises d'Asie,
troublées par l'hérésie de Montan et par la question de la pâque.
Dans la lettre qu'ils adressèrent à saint Eleuthère et qu'on
trouve dans Eusèbe , les fidèles de Lyon relèvent le zèle singu-
lier du saint prêtre Irénée pour le testament de Jésus-Christ,
DEUXIÈME SIÈCLE. 151
et engagent le souverain Pontife à le préférer à tout autre. De
là, plusieurs auteurs graves ont conclu que saint Irénée avait
été ordonné évèque de Lyon par le pape lui-mèrne. Il succéda,
en effet, en 177, à saint Pothin qui l'avait fait prêtre, et il de-
vint la lumière et le modèle des évèques de la Gaule (1). —
Tertullien l'appelle « un homme qui a exploré toutes les sciences
avec beaucoup d'application et de succès. » — Saint Jérôme le
compte parmi les Pères qui .ont le mieux exposé les principes
des différentes hérésies, et montré de quels anciens philosophes
elles tiraient leur source. — Eusèbe dit : « qu'il avait pénétré
dans le gouffre profond des erreurs de Valentin , bien qu'elles
fussent présentées et diversifiées de mille manières par ses dis-
ciples, et qu'il avait poursuivi ce tortueux serpent jusque dans
ses repaires les plus cachés. » — Le principal ouvrage de saint
Irénée est son Traité contre les hérétiques , en cinq livres. Il y
établit le grand principe qui sera à jamais le fléau de l'hérésie,
savoir : Que toute manière d'expliquer l'Ecriture sainte , qui
ne s'accorde pas avec la doctrine constante de la tradition, doit
être rejetée. « Quoique l'Ecriture, dit-il, soit la règle immuable
de notre foi, néanmoins elle ne renferme pas tout. Gomme elle
est obscure en plusieurs endroits, il est nécessaire de recourir
à la tradition, c'est-à-dire, à la doctrine que Jésus-Christ et
ses Apôtres nous ont transmise de vive voix , et qui se conserve
et s'enseigne dans l'Eglise, à qui il a été dit par Notre Seigneur :
Qui vous écoule m'écoute, qui vous méprise me méprise, moi
et le Père qui m'a envoyé. L'Ecriture et la tradition ne peuvent
donc être séparées; c'est une seule et même autorité envisagée
sous deux aspects. » Il ajoute que plusieurs peuples barbares,
gardant l'ancienne tradition , croient en Jésus-Christ sans le se-
cours des Ecritures, sine calamo et atramento. Ces paroles, dit
Newman, fournissent une réponse péremptoire à ce qui a été
quelquefois avancé, que, dans les Pères, tradition évangélique
et tradition apostolique signifiaient proprement, non pas la tra-
dition comme on l'entend aujourd'hui , mais bien les Evangiles
et les Epttres. — Un passage de ce traité , décisif contre les
(1) Eusèbe, Hist. eccl., liv. 5, c. 4. — Longueval, Hist. de l'Egl.
gall., tom. I.
152 cours d'histoire ecclésiastique.
protestants et les schisraaliques, est celui où, après avoir cité la
tradition des Apôtres, conservée par leurs successeurs dans les
différentes Eglises , il établit la supériorité de l'Eglise romaine
sur toutes les autres. « Nous nous bornerons, dit-il, à citer la
tradition et la foi prèchées à tous par l'Eglise romaine , cette
Eglise si grande, si ancienne, si universellement connue, que
les glorieux Apôtres saint Pierre et saint Paul ont établie et
fondée. En marquant cette tradition et cette foi de l'Eglise de
Rome, nous confondons tous ceux qui, de quelque manière
que ce soit, par vaine gloire, par aveuglement ou par malice,
font des assemblées illicites. Car il faut, necesse est, il est
nécessaire qu'à cette Eglise , à cause de sa principauté surémi-
nente, propter potiorem principalitatem , soient unies et sou-
mises toutes les autres Eglises, c'est-à-dire, les fidèles répandus
dans tout l'univers. » Saint Irénée fait ensuite l'énumération
des évèques qui ont occupé le Saint-Siège, depuis saint Pierre
jusqu'au pape saint Eleuthère, qui régnait alors, le douzième
après le Prince de l'apostolat. Puis il conclut : « C'est par
» cette hiérarchie et par cette succession , que la tradition apos-
» tolique et la prédication de la vraie foi de l'Eglise sont parve-
» nues jusqu'à nous. » Enfin, le saint docteur déclare que son
maître, le bienheureux Polycarpe, lui avait dit maintes fois que
telle était la vraie et pure doctrine et l'enseignement de l'Apôtre
saint Jean. — Résumons cette doctrine : Saint Irénée affirme,
1° que le moyen le plus court et le plus sur de trouver la vraie
foi et de confondre toutes les hérésies , c'est de connaître la foi
de l'Eglise romaine; 2° que tous les fidèles de l'univers sont
dans la nécessité de s'accorder, dans la foi, avec l'Eglise de
Rome, laquelle évidemment doit garder la foi dans toute sa pu-
reté, autrement les fidèles seraient mis, par là, dans la néces-
sité de pouvoir être égarés; 3° que la nécessité de cet accord de
tous les fidèles avec l'Eglise romaine est fondée sur la princi-
pauté supérieure de celle-ci; 4° que par l'Eglise romaine, il
faut entendre non cette Eglise prise collectivement avec tous ses
prêtres et tous ses fidèles, mais bien son chef chargé de la gou-
verner, le successeur de Pierre, puisque c'est par celte succes-
sion de ses évèques qu'arrivent sûrement jusqu'à nous tous,
la tradition des Apôtres et la prédication de la vérité. Or, de
DEUXIÈME SIÈCLE. 153
ce privilège d'être la règle souveraine de la foi universelle, que
tous les fidèles de l'univers ont l'obligation d'accepter, il suit que
l'Eglise de Rome, c'est-à-dire, le Pape ne doit pas pouvoir en-
seigner l'erreur : c'est le privilège de l'indéfectibilité et de l'in-
faillibilité.
Dans le quatrième livre du Traité contre les hérétiques, par-
lant de l'Eucharistie, saint Irénée s'exprime en ces termes :
« Notre Seigneur Jésus-Christ prit le pain, et, rendant grâces,
il dit : Ceci est mon Corps. De* même , prenant le calice, il dé-
clara que c'était son Sang, et enseigna la nouvelle oblation du
Nouveau Testament, que l'Eglise a reçue des Apôtres, et qu'elle
offre à Dieu par toute la terre, suivant ce qui est écrit dans le pro-
phète Malachie : « Du levant au couchant, on offre et on sacrifie
à mon nom une victime pure et sans tache. » Il y avait des sa-
crifices chez l'ancien peuple; il y a des sacrifices dans l'Eglise.
Il n'y a qu« l'Eglise qui offre cette oblation pure au Créateur.
Les Juifs n'en offrent plus. Quant aux hérétiques , comment
pourront-ils être assurés que le pain sur lequel ont été rendues
les actions de grâces , est le Corps de leur Seigneur, et le calice
de son Sang, s'ils ne le reconnaissent pas pour le Fils du Créa-
teur? Gomment osent-ils dire encore que la chair qui est nourrie
du Corps et du Sang du Seigneur, ira dans la corruption et ne
recevra point la vie? Pour nous, notre croyance est d'accord
avec elle-même; car, comme le pain qui vient de la terre, rece-
vant l'invocation divine, n'est plus un pain commun, mais l'Eu-
charistie composée de deux choses, l'une terrestre et l'autre
céleste, ainsi nos corps recevant l'Eucharistie, ne sont plus
sujets à une éternelle corruption, mais ils ont l'espérance de
la résurrection. Donc, puisque le vin et l'eau môles dans le
calice , et le pain rompu reçoivent la parole de Dieu et de-
viennent l'Eucharistie du Sang et du Corps de Jésus-Christ, par
lesquels la substance de notre chair se soutient et s'accroît,
comment nient-ils que la chair soit susceptible du don de Dieu,
qui est la vie éternelle, elle qui est nourrie du corps et du sang
de Jésus-Christ? »
Parlant de Marie, dans le môme Traité , il dit : c Marie a été
l'avocate d'Eve, afin que les hommes, étant devenus esclaves par
une vierge, fussent affranchis par une autre vierge, et que ce
154
COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Fondation
de l'école
catholique
d'Alexandrie.
qu'avait enchaîné, par son incrédulité, Eve encore vierge,
Marie, vierge, le déliât par sa foi. La désobéissance virginale
fut réparée par l'obéissance d'une vierge. »
Il n'est pas possible d'exprimer, plus clairement que nous
venons de le voir, la nécessité et l'autorité de la tradition, la
primauté du Pape, la divinité de Jésus-Christ, le dogme de la
résurrection de la chair, celui de la présence réelle de Jésus-
Christ dans l'Eucharistie, ainsi que la nature adorable du sacri-
fice de la messe, etc. — Voilà comme l'antique foi de l'Eglise
des martyrs est conforme à la foi actuelle de l'Eglise catholique.
— Né et élevé en Asie , et mort évèque de Lyon , saint Irénée est
non-seulement illustre par sa science, son caractère, l'immense
autorité dont il a joui de son temps et dans les âges postérieurs;
mais il est encore le témoin de la doctrine de l'Asie et des
Gaules, de l'Orient et de l'Occident; l'écho de saint Polycarpe et
de saint Jean, aussi bien que de saint Pierre, en un mot, l'or-
gane de l'Eglise primitive tout entière.
Esprit ferme et sûr, l'adversaire des rêveries de la gnose, dit
un grave auteur, est par-dessus tout l'homme du bon sens et de
la tradition. Nul autre écrivain ne se présente peut-être à nous
dans des conditions plus favorables et plus utiles aujourd'hui
pour porter témoignage de la foi de son temps. Car, on trouve
dans les théories combattues par saint Irénée des conceptions
analogues à celles de Schelling et de Hegel. D'autre part, le
saint évèque de Lyon a été occupé à défendre contre les gnos-
tiques la plupart des points de doctrine attaqués, depuis lors,
dans les écoles de Luther et de Calvin : l'authenticité des Livres
saints, l'autorité de la tradition, la suprématie du Saint-Siège,
la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, la réalité du libre
arbitre, etc. Aussi, un savant professeur de Halle, s'est-il écrié,
en présence du témoignage du saint docteur de Lyon : « Si les
livres d'Irénée sont authentiques, il nous faut tous nous faire
catholiques romains. >
L'Egypte avait aussi alors un docteur illustre dans la per-
sonne de Clément d'Alexandrie (1). Né dans cette ville, selon
An 180.
(1) Plusieurs auteurs lui ont donné le, titre de saint, sur l'autorité
du Martyrologe d'Usuard; mais Benoît XIV a défendu d'insérer son
DEUXIÈME SIÈCLE. 15$
quelques-uns, et, selon d'autres, à Athènes, il fut d'abord pla-
tonicien. De longs voyages en Grèce, en Italie, en Palestine, en
Orient, le mirent à même d'entendre de grands maîtres, et d'ac-
quérir des connaissances solides et variées dans toutes les
branches des sciences païennes. Converti à la foi catholique par
saint Pantène, sicilien d'origine , qui passe pour le premier chef
de la fameuse école chrétienne d'Alexandrie, dont d'autres attri-
buent la fondation à Athénagore, il s'attacha à ce saint docteur.
L'ayant ensuite remplacé, en 190, à la tète de cette école re-
nommée, il y jeta un grand éclat, et eut pour élève le célèbre
Origène. — La situation de l'Eglise , en face des savants du
Paganisme et surtout de la nouvelle école de Platon, dont nous
parlerons bientôt, exigeait que les défenseurs de la vérité étu-
diassent à fond les dogmes catholiques, et que, s'appropriant
la science grecque, dans l'intérêt de la foi, ils servissent d'in-
termédiaires entre celle-ci et les païens instruits, et montrassent
que le Christianisme répond aux exigences de la raison. C'était
travaillera faire ressortir ce qu'on peut appeler, dit MsrFreppel,
la rationabilité du Christianisme, œuvre immense et qui est loin
d'être achevée. L'école catholique d'Alexandrie, fondée à la façon
des écoles philosophiques de la Grèce et placée sous la surveil-
lance de l'évèque, fut surtout favorable à ce dessein. Une chaire
de vérité en face des chaires de l'erreur était une nécessité à
Alexandrie surtout , cité peuplée de philosophes , centre de
toutes les idées , et foyer intellectuel où l'on cultivait toutes les
sciences alors connues (1). — Devenu chef de cette école, Clé-
nom dans le Martyrologe romain. Le silence des anciens auteurs sur
la vie et les actions de Clément, et l'absence de preuve d'un culte
primitif rendu au docteur alexandrin, motivèrent la décision du pape.
— La canonisation , on le sait, est loin de s'étendre à tous ceux qui
jouissent de la béatitude céleste.
(1) On admira de bonne heure dans l'Eglise deux écoles célèbres :
celle d'Alexandrie et celle de Carthage. La première brilla d'un vif
éclat sous Clément et Origène, et parvint à sa plus grande hauteur
dogmatique par saint Athanase; la seconde eut pour chef Tertullien, se
soutint sous saint Cyprien, et reçut son plus grand éclat de saint Au-
gustin. — Ce que l'on nomme l'école d'Antioche, à laquelle appartient
saint Chrysostome , se compose surtout des docteurs de cette grande
métropole, dont la méthode, et les tendances à l'interprétation littérale
156 cours d'histoire ecclésiastique.
ment d'Alexandrie attira autour de sa chaire et lit entrer dans le
sein de l'Eglise beaucoup de philosophes savants et distingués ,
que charmaient et entraînaient sa vaste connaissance des lettres
païennes , sa vive éloquence , une érudition immense qui éton-
nait le génie de saint Jérôme, une irrésistible force de logique,
devenue encore plus ferme et plus lumineuse par l'influence
du Christianisme, et une parole pleine d'images et de séductions
ravissantes. Doué d'un rare discernement, et maître illustre
après avoir été un brillant disciple, il savait diriger chacun de
ses nombreux auditeurs dans la voie qui lui était propre ; et la
sainteté de sa vie, attestée par les anciens, donnait à ses leçons
la puissante autorité de l'exemple.
^mcnt. Ce savant docteur composa plusieurs ouvrages dont quel-
« ses tcriis. ques-uns sont perdus. Il nous reste les principaux, qui. sont :
De îoô- à °io l'Exhortation aux Gentils, le Pédagogue, les Slromates, et un
autre petit Traité. — Le Pédagogue est un abrégé substantiel
et élégant de la morale chrétienne, composé principalement
pour les catéchumènes. — Le traité des Stromates , Tapisseries
ou Mélanges, est ainsi nommé, parce que c'est comme un tissu
de la philosophie chrétienne, où l'auteur passe d'une matière à
l'autre , et traite une foule de sujets divers , sans s'attacher à
aucun ordre et sans les compléter. Ce caractère des Stromates,
comparé par M«r Freppel aux Pensées de Pascal , est à la fois un
charme et un danger, surtout pour les hommes superficiels ou
à parti pris. Clément lui-même compare les Stromates, « non à
ces beaux jardins où l'art a tout disposé avec ordre et élégance ,
mais à une montagne couverte, par la nature, de forêts et de
plantes de toute espèce , croissant à la fois et comme jetées au
hasard. » Ce mélange et ce désordre affectés des matières, au
milieu desquelles la vérité est semée , et quelquefois t cou-
verte et cachée comme une noix dans sa coque , » selon l'ex-
pression même du docteur, avaient pour but de se conformer à
et rationnelle des saintes Ecritures étaient, comme nous le verrons,
opposées à celles de l'école d'Alexandrie passionnée pour l'interpréta-
tion allégorique. — Saint Jérôme trouvait qu'Origène surtout avait
beaucoup trop donné à l'interprétation allégorique et pas assez à
l'interprétation historique; tandis que le sens littéral et historique
était, disait-il , le fondement d'une véritable explication des prophètes.
DEUXIÈME SIÈCLE. 157
la prudente loi du secret , qui imposait alors une grande réserve
aux écrivains vis-à-vis des païens, au sujet de nos saints mys-
tères. — Parlant de la nature divine, Clément dit qu'il y a en
Dieu trois personnes, dont chacune est Dieu, ce qu'il appelle
Trinité. — Dans un endroit des Stromates, ainsi que dans
l'Exhortation aux Gentils, il enseigne que les Ecrivains sacrés ,
tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, n'ont rien écrit
que par l'inspiration du Saint-Esprit; mais que la vérité ne
laisse pas quelquefois d'être difficile à saisir au milieu des
obscurités qui l'enveloppent, et que c'est par la tradition et
l'enseignement de l'Eglise qu'on parvient à la découvrir. — Au
sujet de l'Eucharistie , il dit « qu'elle est la chair et le sang
du Verbe incarné , qui nous donne ainsi l'une et l'autre en
aliment. » — Il s'exprime aussi clairement sur le purgatoire ,
et enseigne en plusieurs endroits , que les fidèles qui meurent
sans avoir entièrement expié leurs péchés en ce monde, doivent
les expier en l'autre avant d'entrer dans le ciel. — A l'égard de
la discipline, il dit que les chrétiens jeûnaient deux fois la
semaine , le mercredi et le vendredi. — Parlant, ailleurs, de la
propagation de l'Evangile , il s'exprime ainsi : « La doctrine de
noire Maître n'est pas restée dans l'enceinte de la Judée, comme
la philosophie dans les limites de la Grèce. Elle s'est répandue
dans tout l'univers, parmi les Grecs et les Barbares. Elle a
porté la persuasion chez les nations , dans les bourgs , dans les
villes entières; elle a amené à la vérité un grand nombre de
ceux qui l'ont entendue et même plusieurs philosophes (1). » —
La doctrine de Clément d'Alexandrie, comme on le voit, est la
doctrine de l'Eglise de nos jours.
Le Christianisme fut encore honoré et défendu au ir9 siècle,
par plusieurs autres saints et illustres docteurs , tels que saint
Ilégésippe, saint Denys de Corinthe, saint Théophile d'An-
lioche, etc. — Saint Ilégésippe, juif de naissance, parcourut
les différentes Églises, afin de recueillir partout les traditions
apostoliques, d'en constater l'ancienneté, et de montrer par
leur uniformité qu'elles s'étaient conservées sans altération. Il
vint à Rome , et y écrivit une histoire contenant , avec la suc-
(4) Exhortât, aux Gent. — Stromates, lib. 4 , c. 6, 48.
cffli'ài;i
du U« i
158 cours d'histoire ecclésiastique.
cession de la doctrine, les principaux événements arrivés dans
l'Église depuis la passion de Jésus-Christ jusqu'à son temps.
Elle était divisée en cinq livres et écrite d'une manière fort
simple; il ne nous en reste plus que quelques fragments con-
servés par Eusèbe. Saint Hégésippe est le premier historien
ecclésiastique. Il mourut vers l'an 180. — Eusèbe nous a aussi
transmis des fragments de huit lettres de saint Denys, évèque
de Corinthe. Dans une de ces lettres , adressée au pape Soter,
qui avait écrit à l'Eglise de Corinthe en lui envoyant des au-
mônes, saint Denys dit au souverain Pontife : « Nous avons
célébré aujourd'hui le saint jour du dimanche, et nous avons
lu votre Épître , que nous continuerons de lire constamment
dans la suite, aussi bien que celle du bienheureux Clément,
afin d'y puiser de salutaires leçons (1). » — Saint Théophile,
évèque d'Antioche, avait composé plusieurs ouvrages, soit pour
l'instruction des fidèles, soit pour combattre les hérétiques,
mais il ne reste de lui que trois livres adressés à un savant
païen, nommé Autolique , très-prévenu contre la religion chré-
tienne. En lui exposant la nature invisible de Dieu , le saint
docteur dit ces paroles : « Comme l'âme est invisible et se fait
connaître par le mouvement du corps , ainsi nous ne pouvons
voir Dieu de nos yeux, mais nous le connaissons par les effets
de sa puissance. Pourquoi donc refuseriez-vous de croire, sous
prétexte que vous ne voyez pas? » Parlant ensuite de la dis-
tinction des personnes en Dieu, il emploie le mot Trinité. Saint
Théophile avait été élu évèque d'Antioche, en 168, et il mourut
vers l'an 182.
Trois A côté de ces écrivains ecclésiastiques, on peut placer Aquila,
Symmaque et Théodotion. Quoique ennemis de la religion
sainte, chrétienne, ils firent chacun, directement sur l'hébreu, une
Dei29ài83. version de l'Ecriture sainte dont l'Eglise a retiré quelque uti-
lité. — Aquila, originaire de Sinope dans le Pont, fut d'abord
païen ; il se fit ensuite chrétien, puis juif. Sa version , qui date
de l'an 129 et qu'il s'appliqua à rendre littérale, affaiblit cepen-
dant, au jugement de Bossuet, tous les textes qui regardent Jé-
sus-Christ. Néanmoins, tout n'y est pas altéré; car saint Jérôme
(4) Eusèbe, Hist., liv. 4, c. 23.
versions
de l'Ecriture
DEUXIÈME SIÈCLE.
159
dit, qu'en l'examinant continuellement, il y découvrait chaque
jour des passages favorables à nos croyances. — Symmaque, sa-
maritain de naissance, embrassa plus lard la secte des Ebionites.
Sa version, plus libre que celle d'Aquila , est de l'an 169 ou de
l'an 184, d'après Collombet. — - Théodotion, né à Ephèse, fut
disciple deTatien, puis sectateur d'un autre hérésiarque, de
Marcion, selon quelques-uns. Il passa en dernier lieu dans la
Synagogue des Juifs, où il fut reçu, à condition qu'il traduirait
l'Ancien Testament en grec. IF remplit sa promesse, en 185,
avec le dessein prémédité d'affaiblir aussi les passages relatifs
à la divinité du Messie. Saint Jérôme dit que sa version tient le
milieu entre l'exactitude littérale d'Aquila et la liberté des Sep-
tante et de Symmaque. Il n'en reste que des fragments. — L'an-
cienne version latine , appelée Italique , dont on ne connaît
pas l'auteur ou plutôt les auteurs, fut contemporaine de la version
grecque d'Aquila.
Illustrée, défendue et propagée par ses saints et par ses
savants , la foi chrétienne se répandait de plus en plus. Vers la
fin du ne siècle, Lucius, roi de la Grande-Bretagne, écrivit au
pape saint Eleuthère, et le pria de lui envoyer des missionnaires
pour l'instruire de l'Evangile, lui et son peuple. — Saint Eleu-
thère s'empressa de répondre à ce désir, et les Bretons, ayant
reçu la foi par ce moyen , la conservèrent dans une paix profonde
jusqu'à la persécution de Dioclétien (1). — Ainsi, l'Eglise de
Borne était si connue, que c'était à son pontife que les peuples
les plus reculés s'adressaient pour la fondation de leurs Eglises.
Usserius a signalé deux médailles antiques où Lucius est dési-
gné sous le titre de roi chrétien. — Guillaume deMalmesbury et
Tesserius ont retrouvé les noms des deux apôtres, Fugacius et
Damianus, envoyés par le pape saint Eleuthère au roi breton.
— Ainsi, l'étude des monuments ramène de toutes parts la
science vraie au respect des traditions de l'Eglise.
Prédication
de l'Evangile
Angleterre.
Vers l'an 180.
(4)Bè de, Hist. angl., lib. 2, c. 4.
TROISIÈME SIÈCLE:
Cinquième
persécution
lous Seplimc-
SOvùri'.
An 202.
Insupportable à l'empire et à sa propre maison, Commode fut
empoisonné par une de ses concubines. — Son successeur Per-
tinax, vieux général, élevé par son génie et vigoureux défen-
seur de la discipline militaire, fut immolé à la fureur des soldats
licencieux, qui l'avaient un peu auparavant porté malgré lui sur
le trône des Césars. — Après Pertinax , l'empire fut mis à l'en-
can et trouva un acheteur, au prix d'une surenchère de 1 ,200
drachmes par chaque soldat. Le jurisconsulte Didius Julianus,
puissamment riche, tenta ce hardi marché; mais il lui en coûta
la vie. — Sévère, africain, le fit mourir, vengea Pertinax,
passa de l'Orient en Occident, triompha en Syrie, en Gaule et
dans la Grande-Bretagne. Rapide conquérant, il égala César par
ses victoires, mais il n'imita pas sa clémence. Il était fourbe,
perfide, parjure, égoïste et cruel. Les Romains l'appelaient Cru-
delis au Heu de Severus. Sa maxime gouvernementale était : Payez
bien les soldats, et moquez-vous de tout le reste! Ayant vaincu,
en 197, près de Trévoux, Albin, son compétiteur à l'empire, il
vint voir son cadavre sur le champ de bataille et le fit fouler aux
pieds par son cheval. Peu de temps après , la femme et les en-
fants d'Albin furent mis à mort par les ordres du vainqueur, et
leurs corps jetés dans le Tibre. On fit aussi périr tous ceux qui
avaient embrassé son parti.
TROISIEME SIECLE.
101
D'abord assez favorable aux chrétiens, à qui Tertullien nous
apprend qu'il avait certaines obligations, Sévère lit ensuite couler
leur sang à grands flots dans toutes les parties de l'empire. Sa
femme, Julia Domna, iille d'un prêtre de Baal et païenne ardente,
avait autant d'habileté que d'influence sur son mari. De bonne
ou de mauvaise foi, on confondit aussi les chrétiens avec les Juifs
révoltés. — La persécution commença en Egypte. — Saint Léo-
nide, père du grand Origène, fut. arrêté avec une foule innom-
brable de chrétiens, et eut la tète tranchée à Alexandrie, en 202.
— En 204, une jeune esclave d'une rare beauté, nommée Pota-
mienne, se signala, dans la même ville entre tous les autres
martyrs. Le maître à qui elle appartenait ayant vainement essayé
de la séduire, la dénonça comme chrétienne au gouverneur d'A-
lexandrie. Ce magistrat, gagné par une grosse somme d'argent,
ne rougit pas d'employer tous les moyens qu'il put imaginer,
pour l'engager à consentir aux désirs de son corrupteur. Mais la
jeune et chaste héroïne demeurant inébranlable, on la plongea
lentement dans une chaudière d'huile bouillante, où elle expira
après trois heures d'horribles souffrances. — Marcelle, sa mère,
fut aussi brûlée vive. — Le soldat Basilide, l'un des gardes de
Potamienne, l'ayant protégée contre les insultes de la populace,
la sainte lui promit de s'intéresser en sa faveur auprès de Dieu.
Elle tint parole et lui apparut trois jours après sa mort, suivant
Eusèbe. Basilide se convertit et souffrit le martyre (1).
La persécution fut aussi très-violente à Garlhage. Elle y avait
môme commencé deux ans avant l'édit de Sévère. En effet, l'an
200, douze chrétiens de la ville de Scillite avaient été amenés et
décapités à Garthage. Les martyrs Scillitains sont les plus an-
ciens de l'Afrique; leurs actes sont des plus authentiques, et leur
courage a été célébré avec enthousiasme par Tertullien. — En
205, ils eurent une foule de dignes imitateurs, entre lesquels on
remarqua surtout quatre jeunes hommes : Saturnin, Bévocat,
Secondule et Satur, avec deux jeunes femmes, Félicité et Perpé-
tue. La première était enceinte et accoucha dans sa prison. La
seconde, qui était de condition noble et sœur de Satur, avait un
enfant encore à la mamelle. Son père, qui était vieux et païen,
Martyri
Alexaodri*.
Ans 302-£M
Mnriyrs
à Cartbagft
(1) Eusèbe, llist., liv. 8, c. 6. — Nevvman, Ilist. du développement.
Cni-ns d'histoire. 11
\C>î cours d'histoire ecclésiastique.
fit, à diverses reprises, les instances les plus pressantes et les
plus tendres pour la gagner. Perpétue résista courageusement à
ces dangereux assauts , et fut égorgée après avoir été longtemps
exposée à une vache furieuse. — Félicité eut le môme sort. —
Leurs compagnons furent aussi tous exposés aux bêtes et poi-
gnardés.
Rien de plus intéressant que l'histoire de leur combat , écrite
en partie par sainte Perpétue elle-même, et le reste par un au-
teur contemporain que l'on croit être Tertullien.
Le récit de la sainte contient un fait également touchant et
instructif. Perpétue venait de perdre un frère âgé de sept ans.
Elle eut une vision à son sujet. « Je vis, dit-elle, mon cher
Dinocrate sortir d'un lieu ténébreux, le visage pâle, couvert de
sueur, et paraissant souffrir une soif ardente. Je me réveillai
fort affligée de la peine où était mon petit frère. Je commençai
donc à prier pour lui, ne cessant pas de demander à Dieu sa
délivrance. Peu après, je vis de nouveau mon cher Dinocrate,
le corps brillant, bien vêtu, le visage frais, et ayant une fiole
d'or toute pleine où il buvait sans que la liqueur diminuât. Je
compris qu'il avait été délivré de ses souffrances. » — Cette
conviction d'une personne aussi sainte et aussi instruite que
Perpétue , écrivant la veille de son martyre , atteste la croyance
des premiers siècles sur le purgatoire (1).
Les corps des saints martyrs furent recueillis par les fidèles
et mis, plus tard, dans la grande église de Carthage; ils y
étaient au ve siècle. Leur fête, au rapport de saint Augustin,
attirait plus de chrétiens, pour honorer leur mémoire, que la
curiosité n'avait attiré de païens à leur martyre.
Nombreux Les Gaules eurent une grande part à la persécution de Sévère.
caôbres mar- L'empereur donna ordre à ses soldats d'entourer la ville île
ty's Lyon , et de faire main basse sur tous ceux qui se déclareraient
Gaules. chrétiens. Le massacre fut presque général. Saint Irénée et plus
de quarante personnages consulaires furent immolés, en 203.
On épuisa contre les victimes toutes les inventions de la cruauté.
(4) Sur le fait de la délivrance du frère de sainte Perpétue, voir la
pensée et les considérations extraordinaires et graves de saint Augus-
tin (Liv. 4, De anima, c. 42, t. X, p. 343 et 380.) — M. Emery, Dis-
serf, mitig. des peines.
De 203 à 414.
TROISIÈME SIÈCLE. 163
Saint Eucher et saint Grégoire de Tours disent que la mul-
titude des autres martyrs fut innombrable, et une ancienne
inscription que l'on voit encore à Lyon en porte le nombre à
dix-neuf mille, sans compter les femmes et les enfants. Leurs
ossements, conservés avec respect, furent indignement profanés
au xvie siècle par les protestants, qui les mêlèrent avec des os
d'animaux. Aujourd'hui, ils sont déposés avec un inséparable
reste de cet impur mélange , dans un caveau de l'église parois-
siale de Saint-Irénée.
De Lyon, la persécution s'étendit aux villes voisines. Le prêtre
saint Félix et les diacres Fortunat et Achillée furent martyrisés
à Valence; saint Andéol, près de Viviers; saint Ferréol et saint
Ferjeux, à Besançon, en 211, etc.
Dans une oppression aussi effroyable , l'Eglise avait besoin de Tertniiien
puissants défenseurs. La Providence, qui échelonne les hommes et ssJcr,t«-
de sa droite le long des siècles, selon les besoins de son œuvre, Dei60à245.
y pourvut. — Tertullien parut. — Il était né, dans le paga-
nisme, à Carthage , vers l'an 160, d'un centurion des troupes
proconsulaires d'Afrique. Il étudia toutes les sciences et réussit
en chacune d'elles. Sa connaissance du droit était profonde, et,
selon Gujas, ses décisions ont été insérées dans le Digeste. La
constance des martyrs lui ayant ouvert les yeux , il se fit chré-
tien, et lut beaucoup saint Justin et saint Irénée. Elevé au
sacerdoce , il consacra tout son génie à la défense de la foi et
composa une foule d'écrits pleins de force et de lumières. — Sa
parole, dit un auteur, c'est la foudre, quot voces, tôt fulgura;
elle brille, tonne et renverse. Ce sont les foudres de Démosthènes
dans la langue de Tacite. — « Les ouvrages de Tertullien , dit
» saint Vincent de Lérins, renferment autant de sentences que
» de paroles, et ses paroles sont autant de victoires. La force et
» la véhémence de son génie sont telles, qu'il perce ses adver-
» saires comme d'un fer acéré ou les écrase de son poids. » —
On trouve cependant dans ses écrits , outre une raideur habi-
tuelle, un langage parfois étrange et inexact, et une tendance à
tout corporaliser pour ainsi dire (1). Ainsi, il confond les mots
(4) Il tire du grec quantité de mots auxquels il ajoute une terminai-
son latine ; il emploie souvent des mots latins surannés ; il réunit par-
i6i cours d'histoire ecclésiastique.
corps, substance, êlre; ce qui l'a fait soupçonner et même accu-
ser par quelques-uns d'avoir méconnu la simplicité de la nature
divine; mais il est clairement défendu et justifié sur ce point
par ses propres ouvrages. La substance de chaque chose, selon
lui , est le corps ; ce qui n'est pas corps , n'est rien. C'est pour-
quoi il dit que l'esprit est corps, que Dieu est un corps. Dans
son Traité de l'âme, il veut que l'âme humaine soit corporelle,
mais en même temps immatérielle, simple, indivisible, immor-
telle. Il atoue toutefois que son langage était contraire au lan-
gage commun , et que le vulgaire , aussi bien que Platon, pro-
clamait rame incorporelle. Ainsi donc le terme de corporalitas ,
qu'il invente pour désigner la substantialité de l'âme, est fort
mal choisi et prèle trop à l'équivoque. — Tertullien donne
aussi quelquefois au mot personne un autre sens que le sens
ordinaire, etc.
On peut diviser en trois classes les ouvrages orthodoxes de
ce savant apologiste : les livres qu'il écrivit contre les païens,
les traités où il combat les hérétiques , et enfin ceux qu'il fit
pour l'instruction des fidèles. — A la première catégorie appar-
tient la fameuse apologie que Tertullien composa vers l'an 201.
Ce long et beau discours, connu sous le nom d'Apologétique,
est au premier rang des chefs-d'œuvre que l'antiquité nous a
laissés. Il étendit la réputation de son auteur aussi loin que
l'Eglise elle-même. Aujourd'hui encore , il est impossible de le
lire sans être ravi d'admiration. — Il faut entendre le redou-
table logicien frapper à coups redoublés le vieil édifice du Pa-
ganisme, le démolir jusque dans ses fondements qu'il meta
nu, et livrer au ridicule ses dieux vermoulus et leurs adora-
teurs insensés (1). — A la réfutation de l'idolâtrie succède
fois deux mots pour n'en faire qu'un seul, v. g. multinubentia, multiro-
rantia, duricordia; il en crée de nouveaux, v. g. virginari , être
vierge; postumare , être le dernier; contemporari , cosetari, être du
même temps, du même âge, etc.; pour une négation ou une répétition,
il accolera sans scrupule à un mot la particule in ou re : inbonitas,
insuavitas, inuxnrus, recorporare, repucrascere, etc. — (Tertullien et
l'éloquence chrétienne dans l'Eglise d'Afrique, par Mgr Freppel. —
ilist. du dogme cath., t. I, \™ part., liv. 4, c. 43, p. 84.)
[\) Parmi les folies que Tertullien, dans son Apologétiques reproche
à la crédulité et à la grossièreté païennes, nous retrouvons l'histoire
TROISIÈME SIÈCLE. 165
l'exposé de la religion chrétienne. Le docteur y fait briller de
tout leur éclat les vertus des fidèles : leur soumission aux em-
pereurs, leur charité entre eux, l'amour qu'ils portaient à leurs
ennemis, l'horreur dont ils étaient pénétrés pour le vice, leur
constance dans les tourments, et leur mort héroïque pour la
cause de la vertu. — On y trouve plusieurs témoignages aussi
clairs qu'énergiques et concis sur la merveilleuse et rapide pro-
pagation du Christianisme. « Le sang des martyrs, dit Tertul-
:ien, est une semence de nouveaux chrétiens et on peut
ajouter : le baptême du monde. Nous ne sommes que d'hier et
nous remplissons tout votre empire, les îles, les villes, les
ch'rteaux, les bourgs, les campagnes, les camps, le sénat, le
barreau , nous ne vous laissons que vos temples... Si nous nous
relirions, vous frémiriez de la solitude où vous seriez réduits,
et de la stupeur où resterait votre univers comme mort (1). »
Dans la seconde catégorie des ouvrages de Tertullien , on
admire surtout son Traité des prescriptions, composé en 208.
C'est, dit Darras, la plus importante des œuvres du grand
docteur, sans en excepter son immortelle Apologétique. Armé de
sa puissante logique, il confond par un seul argument toutes les
hérésies passées, présentes et futures. Cet argument est celui
de la prescription. La véritable Eglise est celle qui remonte
sans interruption jusqu'à Jésus-Christ. L'Eglise catholique seule
remonte jusqu'à Jésus-Christ, sans interruption; elle est donc
la véritable. En conséquence Tertullien, s'adressant aux nova-
teurs, leur dit : a Qui êtes-vous? d'où venez-vous? Vous êtes
d'hier, vous venez de naitre; avant-hier on ne vous connaissait
même des folies dont le rationalisme contemporain nous a donné le
spectacle aux siècles des lumières : — Magi fantasmata edunt, et jàm
defunctoriim inclamant animas...; pueros in eloquium oraculi cliciunt,
in multa miracula circulatoriis prœstigiis hidunt.... et somnia immit-
tunt, habentes simul invitatorum angelorum et dœmonum assistentem
sibi potestatem, per quos et caprae et mensse divinare consueverunt.
[Apologet., 23.) Ainsi on n'a fait que répéter de vieux et surannés sor
tiléges. On n'a pas môme su aller aussi loin que les païens, qui fai-
saient parler mémo les chèvres de leurs troupeaux, etc. — Sous les
empereurs Julien l'apostat et Valons, il y eut aussi un délire pour la
divination, le commerce avec les esprits, les tables tournâmes, etc.
(4) Apologétique, c. 37, 50.
166 COURS D'HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
pas. Je vous arrête au premier pas, vous dit l'Eglise catholique;
j'existais avant vous , je remonte jusqu'à Jésus-Christ. De quel
droit, Marcion, coupez-vous ma forêt'? Qui vous a permis, Valen-
tin, de détourner mes canaux? Qui vous a autorisé , Appelles, à
ébranler mes bornes? Je suis en possession depuis longtemps,
je suis en possession la première , je descends des anciens pos-
sesseurs, et je prouve ma descendance par des titres authenti-
ques : olim possideo, prior possideo. Ces titres, c'est la succes-
sion non interrompue de nos évoques jusqu'aux Apôtres, et
l'uniformité de leur doctrine avec la doctrine apostolique. » —
Dans le même traité, on trouve le passage suivant en faveur de
saint Pierre , comme chef de l'Eglise ; « Rien a-t-il pu être re-
» fusé à Pierre , lui qui fut ainsi nommé parce qu'il était cons-
» titué pierre fondamentale de l'Eglise; lui qui avait obtenu les
» clefs du royaume des cieux , avec plein pouvoir de lier et de
» délier dans le ciel et sur la terre. » — Dans un autre traité, le
docteur recommande de ne pas oublier « que le Seigneur a
» laissé les clefs de son royaume à Pierre , et par Pierre à l'E-
> glise : Mémento Dominum claves Petro, et, per eum, Ecclesiœ
» reliquisse (1). »
pratique Les traités que Tertullien composa pour les fidèles sont rem-
plis d'instructions importantes. On en compte jusqu'à douze pu-
du signe de
la croix,
eau bénite, bliés de l'an 198 à 204. — Dans le livre de la Couronne,
i bénit, etc.
composé après sa chute, on remarque les passages suivants :
« A toutes nos démarches et à tous nos mouvements, quand
nous entrons, quand nous sortons, en nous habillant, en nous
chaussant, en nous mettant au bain, à table ou au lit, en pre-
nant un siège ou en allumant une lampe; enfin, quelque chose
que nous entreprenions, nous marquons notre front du signe de
la croix. » — Tous les travaux, le labour, les semailles, la mois-
son, la récolte des fruits, commençaient et finissaient par le
signe de la croix et la prière. Ainsi , dès le premier siècle , les
chrétiens professèrent pour la croix une vénération profonde :
Tertullien les appelle religiosi crucis, les religieux de la croix...
— Une maison récemment construite ou nouvellement habitée
recevait une bénédiction spéciale. Le pape saint Alexandre Ier
(4) De Prescriptione , c. 32, 37. — Scorpiace.
TROISIÈME SIÈCLE. 167
(108-117) voulut qu'il y eût dans les demeures des fidèles de
l'eau mêlée de sel et bénite par le prêtre : « c'est, dit-il, l'usage
de nos pères dans la foi , patribus accepimus. » L'eau bénite re-
monte au cérémonial de l'ancienne loi transformé parles Apôtres.
L'usage s'introduisit aussi, entre les fidèles, de s'adresser du
pain qui avait Fervi aux agapes et qui n'avait reçu qu'une béné-
diction ordinaire. Ces sortes d'envois se nommaient Eulogie, et
exprimaient, sous l'emblème du pain auquel tous participaient,
l'union dans une même foi et dans l'espérance à la même
vie, etc. — « Si vous voulez, dit Tertullien, une loi tirée de l'E-
criture pour ces pratiques et pour les autres semblables, vous
n'en trouverez point; on vous dira que la tradition les a intro-
duites, que l'usage les a confirmées, et que la foi les observe. »
Dans le même ouvrage, l'illustre docteur dit encore : « Nous
faisons tous les ans des oblations pour les défunts et pour les
fêtes des martyrs. »
Dans le Traité des jeûnes, Tertullien écrit que les chrétiens ne Divers jeûne;
reconnaissent comme jeûnes d'obligation que ceux qui précèdent prendra
la pâque, et qui se trouvent désignés sous le nom de Quadragé- és&km.
sime dans les écrits d'Origène. Mais il y en avait chaque semaine
qui , sans être obligatoires , étaient cependant généralement ob-
servés; par exemple, ceux des mercredis et vendredis. Il y avait
aussi des jeûnes que les évèques ordonnaient pour les besoins
de l'Eglise, et d'autres que chacun s'imposait par une dévo-
tion particulière. — Tous ces jeûnes avaient différents degrés de
durée et de rigueur. Ceux du mercredi et du vendredi ne du-
raient que jusqu'à none, trois heures après midi» Ceux du ca-
rême, beaucoup plus rigoureux, allaient jusqu'à vêpres, c'est-à-
dire, jusqu'au coucher du soleil, à peu près six heures du soir.
— Les degrés d'abstinence étaient aussi différents : parmi les fi-
dèles, les uns observaient l'homophagie, c'est-à-dire l'abstinence
de tout aliment cuit; d'autres la xérophagie, qui consistait à ne
manger que des fruits secs, tels que noix, amandes, etc.;
d'autres se contentaient de pain et d'eau.
Dans son livre à sa femme (1), Tertullien lui recommande, s'il
(4) Tertullien avait été marié avant son ordination. Ce fait, comme
l'exemple de plusieurs Apôtres, prouve que l'Eglise n'excluait pas du
sacewloce ceux qui avaient éiû engagés auparavant dans les liens du
168 cours d'histoire ecclésiastique.
meurt avant elle, de ne pas prendre un infidèle pour époux, « car,
lui dit-il, quand môme le mari païen ne s'opposerait à aucune
des pratiques de la vie chrétienne, c'est toujours un mal d'être
obligée de lui en faire confidence. Vous cacherez-vous de lui en
faisant le signe de la croix sur votre lit ou sur vous-même, e
soufflant pour chasser quelque chose d'immonde, et en vous le-
vant la nuit pour prier? Ne saura-t-il point ce que vous prenez
en secret avant toute nourriture, et s'il sait que c'est du pain,
ne croira-t-il pas qu'il est tel que l'on dit? » Tertuilien parle ici
de l'Eucharistie, que les chrétiens, à cause des persécutions fré-
quentes, emportaient dans leur maison pour pouvoir communier
plus souvent, et surtout en cas de nécessité. — Ou voit dès lors
établie la double pratique du jeûne eucharistique et de la com-
munion sous la seule espèce du pain.
Dans son livre De came Christi , le docteur appelle Marie notre
régénération. « Eve, dit-il, avait tout perdu en croyant au ser-
pent; Marie a tout réparé en croyant à l'ange. »
Chui<! Après avoir servi l'Eglise jusqu'à l'âge d'environ quarante-
cinq ans, Tertuilien tomba dans l'hérésie des montanistes. Ces
novateurs, nous l'avons dit, se piquaient d'une régularité et
d'une austérité extraordinaires, et publiaient beaucoup de mer-
veilles en faveur de leur secte. — Rigoriste, ardent et par con-
séquent crédule , Tertuilien devint facilement leur dupe. Rigide
moraliste, dit un auteur, dur aux erreurs et aux faiblesses d'au-
trui, il voulait serrer le frein aux passions humaines : intention
louable sans doute, mais qui ne doit pas excéder les limites du
possible. Il manquait de mesure, ce qui, pour l'esprit, produit
les jugements faux , et, pour le caractère, les emportements de
la passion. — Il prétendit aussi avoir des sujets de plainte
contre des ecclésiastiques de Rome, qui, malheureusement, dit
saint Jérôme, avaient conçu de l'envie contre lui. Sa fierté ne
put supporter leurs mauvais procédés, et il n'eut pas l'équité de
les séparer de la cause même de l'Eglise. — Dans son Traité de
la patience, le docteur africain confesse que cette vertu lui man-
quait. « C'est bien témérairement, dit-il, que j'ose écrire sur
mariage; mais elle exigeait d'eux une continence parfaite après la ré-
> j.;ion des saints ordres.
Terlulli
.
TROISIÈME SIÈCLE. 169
a patience , moi qui suis entièrement incapable d'en donner
l'exemple. Ce me sera pourtant une sorte de consolation de
m'entretenir d'une vertu dont il ne m'est pas donné de jouir ;
semblable à ces malades qui ne cessent de faire des éloges d<: la
santé qu'ils n'ont pas. La vertu de patience est tellement prépo-
sée aux choses de Dieu, que l'on ne peut accomplir aucun
précepte, ni faire aucune œuvre agréable sans elle. * On dirait
que ces paroles sont comme un^pressentiment des extrémité* où
la violence de son caractère devait l'entraîner. — Quelques au-
teurs, au rapport de Baronius, pensent aussi que Tertullieu
avait convoité le siège deCarthage et même le souverain pontifical,
et qu'il fut vivement piqué de n'avoir pu les obtenir. — Le cœur
se serre de tristesse, lorsqu'on voit ce génie si élevé tomber si
bas. A la tristesse se joint la terreur, lorsqu'on cherche quel. [ne
signe de retour et qu'on n'en trouve point. L'antiquité nous ap-
prend, il est vrai, qu'il se détacha des montanistes; mais ce
lut pour former une nouvelle secte qui prit son nom et que saint
Augustin ramena plus tard à l'Eglise. — Dans les ouvrages que
ce docteur, une fois égaré, composa contre les catholiques, il
ne peut, malgré sa haine contre le pape, lui refuser les litres
qui proclament sa suprématie universelle. Ainsi, il l'appelle de
temps en temps Souverain Pontife , Evêque des éveques, le Saint-
Père, l'Apostolique par excellence, Pontifex maximus, quod
est, Episcopus episcoporum , benedielwn Papam, Aposlolicum,
etc., titres qui ont une singulière valeur dans la bouche de ce
dur Africain devenu ennemi de l'Eglise (1). — On place la
mort de cet infortuné docteur vers l'an 245.
Pendant que Terlullien soutenait la cause du Christianisme 0ri?è
en Occident, un autre génie la défendait et l'illustrait en
Orient. C'était le grand Origène, né, en 185, à Alexandrie. d>B«ëigne-
Son père, saint Léonide, l'éleva avec le plus grand soin. Outre
les arts libéraux, il lui enseigna les saintes Ecritures. Origène
s'y appliquait tellement, qu'il ne se contentait pas du sens lit-
téral, mais il y cherchait toujours des sens figurés, jusqu'à
lasser son père par ses questions. Léonide , avec un visage sé-
vère , réprimait sa curiosité , et l'avertissait de ne pas excéder la
(1 ) Tertullien , De pudicit.
m.'lhodfi
m en'.
De IS3 ;
i70 COURS D'HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
portée de son âge; mais, dans son cœur, il était ravi de ce beau
naturel, et rendait à Dieu des actions de grâces de lui avoir
donné un tel fils. Souvent, pendant que l'enfant dormait, le
père s'approchait de son lit, et, lui découvrant la poitrine, il
la baisait avec respect, comme le temple du Saint-Esprit. —
Une pareille éducation porta ses fruits. « Origène fut un saint et
un grand homme dès l'enfance, » dit saint Jérôme.
Durant la persécution de Septime-Sévère , il montra tant d'ar-
deur pour le martyre, qu'il s'y serait présenté de lui-môme, si
sa mère ne l'avait retenu par ses prières et par ses larmes.
Quand Léonide eut été arrêté, les sollicitations maternelles
étant devenues impuissantes, on fut obligé de cacher les habits
de l'enfant pour l'empêcher d'affronter la persécution.
Ne pouvant rejoindre son père, il lui écrivit une lettre fort
touchante pour l'encourager au martyre : « Tenez ferme, lui
dit-il, et ne vous mettez point en peine de nous (il avait six
petits frères plus jeunes que lui). Le Seigneur sera notre héri-
tage, et nous serons trop heureux d'avoir un père martyr. »
A dix-huit ans, il remplaça son maître, Clément d'Alexandrie,
et prit la direction de la fameuse école de cette métropole. Voici
le plan de ses cours : Comme un habile agriculteur, dit saint
Grégoire , son disciple , qui sonde en tous sens le terrain qu'il
entreprend de défricher, Origène creusait et pénétrait les senti-
ments de ses disciples , les interrogeant et considérant leurs
réponses. Quand il les avait préparés à recevoir la semence de
la vérité, il leur enseignait les diverses parties de la philoso-
phie : la logique pour former leur jugement, en leur apprenant
à discerner les raisonnements solides d'avec les sophismes spé-
cieux de l'erreur; la physique pour leur faire admirer la sa-
gesse de Dieu par la connaissance raisonnée de ses ouvrages;
la géométrie, pour habituer leur esprit à la rectitude par la
rigueur des propositions mathématiques ; l'astronomie , afin
d'élever et agrandir leurs pensées en leur donnant l'immensité
pour horizon; enfin la morale, non pas celle des philosophes,
dont les définitions et les divisions n'enfantent aucune vertu ,
mais la morale pratique , leur faisant étudier en eux-mêmes les
mouvements des passions, afin que l'âme, se voyant comme
dans un miroir, put extirper jusqu'à la racine des vices. Il abor-
TROISIEME SIÈCLE. 171
dait enfin la théologie ou la connaissance de Dieu; il leur faisait
lire sur la Providence qui a créé et qui gouverne le monde, tout
ce qu'ont écrit les anciens, philosophes ou poètes, Grecs ou
Barbares , sans se préoccuper autrement de leurs sectes ou de
leurs opinions particulières. Dans ce labyrinthe de la philoso-
phie , il leur servait de guide pour démêler ce qu'il y avait de
réellement vrai et d'utile, sans se laisser prévenir par la pompe
et les ornements du langage.' Il posait en principe, qu'en ce
qui regarde Dieu , il ne se faut rapporter qu'à Dieu lui-même,
et aux prophètes qu'il a inspirés. C'était alors qu'il commençait
l'interprétation des saintes Ecritures, qu'il possédait à fond, et
dont il avait, avec l'aide de Dieu, pénétré profondément tous
les secrets. »
Doué du plus vaste génie qui ait peut-être jamais paru , et
possédant toute la science de son temps : grammaire, rhéto-
rique, géométrie, dialectique, astronomie, philosophie, théo-
logie, Origène menait de front toutes les études, et joignait à
son immense savoir un labeur effrayant du jour et de la nuit.
Plus de sept notaires ou sténographes étaient sans cesse occu-
pés à écrire ce qu'il dictait, et se soulageaient en se succédant
tour à tour. Il avait autant de libraires ou transcripteurs, char-
gés de reproduire en caractères ordinaires et nets les signes
sténographiques. — Il eut jusqu'à cinq cents disciples. Quoique
simple prêtre, on venait le consulter de toute part , et bientôt on
eut de la peine à compter les évoques formés de sa main et
placés sur les grands sièges ou dans les emplois les plus impor-
tants de la hiérarchie. — Il ramena à l'Eglise une foule d'héré-
tiques et convertit beaucoup de païens instruits, entre autres,
plusieurs philosophes platoniciens. Ceux d'entre eux qui persé-
véraient dans leurs erreurs , ne pouvaient s'empêcher de rendre
hommage à sa science et à son talent. Un jour qu'il était entré
dans l'école de Plotin , au moment où ce philosophe donnait sa
leçon , Plotin rougit , interrompit son discours , et ne continua
qu'à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit le plus
pompeux éloge, en reprenant la parole. D'autres le consultaient,
lui dédiaient leurs ouvrages, ou citaient son autorité dans leurs
écrits. Il semblait que partout où l'erreur se montrait, Origène
dût aller la combattre , et que ce grand homme fût comme la
172 cours d'histoire ecclésiastique.
tradition vivante. — « On ne saurait exprimer, dit saint Vincent
deLérins, combien il était aimé, estimé et admiré de tout le
monde. Tous ceux qui faisaient profession de piété surtout
accouraient à lui des extrémités de la terre. Il n'y avait point de
chrétien qui ne le respectât presque comme un prophète, point
de philosophe qui ne l'honorât comme son maître. »
L'amour d'Origène pour la pauvreté et la mortification égalait
son zèle pour la science. Il allait nu-pieds et s'abstenait de l'u-
sage de la viande. Une extrême faiblesse d'estomac fut seule
capable de le déterminer à se permettre un peu de vin. Il cou-
chait sur la terre nue; il jeûnait presque toujours, et passait la
plus grande partie des nuits dans la prière, le travail et la mé-
ditation des saintes Ecritures.
Un des plus célèbres et des plus solides ouvrages d'Origène
est la réfutation du fameux livre de Celse , le Discours véritable.
Il attaque le philosophe épicurien avec cette supériorité de force
que donnent, surtout dans la défense de la vérité, un génie
vaste, une érudition immense, un jugement solide et une lo-
gique inflexible. Il le suit pas à pas; tantôt il rétablit les faits
que Celse avait altérés; tantôt il éclaircit ceux qu'il avait mali-
cieusement embrouillés. Il démontre ensuite la vérité du Chris-
tianisme par tant de preuves, que, selon saint Jérôme, on y
trouve de quoi réfuter toutes les objections qui ont été ou qui
pourront être faites contre la religion. Cet ouvrage d'Origène,
le plus authentique et le moins altéré de ceux de l'illustre
Alexandrin , l'ouvrage de sa vieillesse, le plus justement admiré
de l'antiquité chrétienne, est aussi, dit un auteur grave, celui
qui contient les témoignages les plus multipliés et les plus pré-
cieux en faveur de la doctrine et du culte de l'Eglise primitive,
surtout par rapport à la personne de Jésus-Christ.
Ce travail, au-dessus de tout éloge, n'est cependant pas
comparable à celui que cet homme extraordinaire lit sur l'Ecri-
ture sainte, afin de prévenir et d'arrêter les fausses interprétations
des hérétiques. Il publia sous le titre d'Hexaples , une édition
de la Bible, où l'on voyait, dans six colonnes correspondantes,
le texte hébreu écrit en caractères hébraïques; le même texte
hébreu, écrit en caractères grecs; la version d'Aquila, celle de
Symmaque, celle des Septante et celle de Théodolion. Le même
TROISIÈME 3I&CLE. i"?,
recueil fui appelé Octaples , ou édition à huit colonnes, à cause
de doux autres versions grecques qu'Origène y ajouta, el qu'il
avait trouvées, l'une à Jéricho et l'autre à Nicopolis en Epire.
Des signes particuliers indiquaient la différence des versions.
— Les exemplaires de ces deux éditions , exigeant des acheteurs
un travail et des dépenses trop considérables, Origène fit les
Tétraples, édition à quatre colonnes, où se trouvaient seulement
les versions d'Aquila, de Symmàqjie, des Septante et de Théodo-
tion. Enfin , comme il y avait beaucoup de fautes et de variantes
dans les copies des Septante , qui étaient entre les mains de
tout le monde, le savant et infatigable docteur révisa cette ver-
sion sur l'hébreu , afin de la rectifier.
Ces immenses travaux d'Origène furent encore surpassés par
ses Commentaires. — Ce génie fécond est celui qui , dans l'in-
terprétation des Ecritures et des traditions chrétiennes, a donné
le plus de liberté à la raison et à l'allégorie. On lui a même re-
proché ou prêté un système absolu d'allégorie au sujet de l'An-
cien Testament. — Il composa jusqu'à treize volumes sur les
quatre premiers chapitres de la Genèse; dix sur le Cantique des
cantiques, trente sur le tiers des prophéties d'Isaïe; vingt-cinq
sur Ezéchiel, et autant sur les petits Prophètes; vingt-cinq sur
1' Evangile de saint Matthieu; trente-deux sur celui de saint
Jean, et quinze ou vingt sur l'Epitre aux Romains. Enfin, le
nombre des ouvrages de l'infatigable docteur s'éleva, dit-on,
jusqu'à six mille volumes. — De tout ce qu'il a fait sur l'Ecri-
ture, ses Homélies et ses Commentaires sur le Cantique des can-
tiques , sont ce qu'il y a de plus parfait, au jugement de saint
Jérôme , qui, écrivant au pape saint Damase, lui dit « qu'après
avoir surpassé tous les autres dans le reste de ses écrits, Ori-
gène s'est surpassé lui-même dans le Cantique des cantiques. »
— Bossuet, à cet égard, pense comme saint Jérôme.
Malheureusement, le temps n'a pas respecté les œuvres de
cet incomparable génie. De ses travaux sur l'Ecriture sainte,
il ne nous est parvenu que des fragments. De tous ses autres
ouvrages, on a seulement deux lettres, le Traité contre Celse,
celui de la Prière, et le Périarchon ou Livre des principes,
composé vers l'an 230, dans le but de combattre les erreurs de
Valenlin, de Marcion et des autres «nostiques sur l'oriaàB? du
ili cours d'histoire ecclésiastique.
mal. — Le docteur y établit en même temps les règles de la
foi chrétienne. Il pose en principe que l'on doit s'attacher à l'en-
seignement de Jésus-Christ, et que c'est par l'autorité de l'Eglise
et par la tradition venue des Apôtres , qu'on peut savoir ce que
Jésus-Christ a enseigné. Il y professe aussi formellement le
dogme de la création contre plusieurs gnostiques et contre les
philosophes panthéistes; et il n'est personne, au rapport d'un
très-grave docteur, qui ait admis plus explicitement et qui ait
plus solidement défendu cette importante vérité. « Je ne conçois
pas, dit l'illustre Alexandrin lui-même, comment de grands
hommes ont pu admettre une matière incréée qui n'a pas été
faite par Dieu, créateur de toutes choses. Ils accusent d'impiété
ceux qui nient que Dieu ait fait le monde et qu'il le gouverne ,
et ils commettent le même crime en disant que la matière est
incréée et coélernelle à Dieu, etc. (1). »
Dans le Traité contre Celse , Origène s'explique de la ma-
nière la plus claire sur le mystère de la Trinité. « Il enseigne
que les trois Personnes divines, quoique réellement distinctes,
n'ont qu'une même substance et ne font qu'un seul Dieu; que
le Fils et le Saint-Esprit sont éternels comme le Père ; qu'ils
participent à sa nature et à sa puissance , et sont adorables
comme Lui (2). » — Il n'est pas moins positif sur le mystère de
l'Incarnation. Il reconnaît en Jésus-Christ « deux natures unies
dans la même personne. » Il dit « que Dieu s'est manifesté dans
un corps humain, et qu'en prenant un corps dans le sein de la
Vierge, le Fils de Dieu n'a point subi de changement quant à
sa nature divine. » — Au sujet de la génération éternelle et de
la consubstantialité du Verbe, on lit ces paroles remarquables,
citées par saint Pamphile : « Dieu n'est pas devenu Père après
ne l'avoir pas été , mais il l'a été toujours. Dieu le Père est la
(4) Des principes , liv. 2, c. 4. — Hist. du dogm. cath., tom. I,
p. U3.
(2) Origène a été accusé d'avoir enseigné dans ses ouvrages que le
Père est plus grand que le Fils, et le Fils plus grand que le Saint-Es-
prit; mais il a été personnellement justifié de cette erreur par Paint
Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, Bossuet, Huet,
D. Ceillier, etc. — On l'a aussi accusé d'erreur sur l'Incarnation
avec la môme incertitude.
TROISIÈME SIÈCLF. 475
lumière éternelle , et le Fils est sa splendeur. Gomme on ne
peut concevoir une lumière sans splendeur, jamais il n'y a eu
de temps où le Fils ne fût pas. C'est pourquoi nous reconnais-
sons Dieu, toujours Père de son Fils unique , qui est né de lui,
et qui tire de lui ce qu'il est, mais sans aucun commencement,
non-seulement réel, mais purement imaginable; en un mot,
il n'a d'autre commencement que Dieu même. Il est engendré
Dieu de Dieu , consubstantiel aif Père , et , par l'Incarnation , il
est Dieu et homme. » — Pour ce qui est du péché originel , du
libre arbitre de l'homme et de la nécessité de la grâce , Bossuet
observe que les témoignages d'Origène sont si exprès, que
ceux de saint Augustin ne le sont pas davantage , et en si grand
nombre, qu'il ne faut pas entreprendre de les rapporter tous (1).
Dans le Traité de la Prière , on trouve une preuve authen-
tique de la foi des premiers siècles touchant l'intercession des
saints. Origène établit ce dogme par divers passages des li-
vres des Machabées , et il ajoute : « Puisque les saints ont reçu
la perfection de la science, il serait absurde de croire qu'ils
n'ont pas la perfection de toutes les vertus , dont une des prin-
cipales est la charité envers le prochain. »
Dans une homélie sur ces paroles du centenier : Seigneur,
je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison , il parle
de l'Eucharistie et dit : « Quand vous participez au festin in-
corruptible, quand vous mangez et buvez le Corps et le Sang du
Seigneur, alors le Seigneur entre sous votre toit. » — Traitant
de l'immolation de l'agneau pascal, dans une autre homélie, il
dit encore : t Les chrétiens mangent chaque jour la chair de
l'Agneau, c'est-à-dire, ils reçoivent chaque jour la chair du
Verbe de Dieu; car notre pâque, c'est Jésus-Christ immolé. »
— Ailleurs, on lit, toujours au sujet de l'Eucharistie, « que le
Christ est en même temps la victime offerte pour les péchés du
monde, et le prêtre qui offre la victime (2). »
Origène reconnaît formellement aux prêtres le pouvoir de re-
mettre les péchés. « Pour ceux, dit-il , qui retombent après le
baptême , il y a encore un moyen d'obtenir le pardon , moyen
(1) Bossuet, Défens. des Pères, liv. 8, c. 28.
[î)Homél. 5, 40.
176 cours d'histoire ecclésiastique.
dur et laborieux : c'est la pénitence , lorsque le pécheur ne rou-
git pas de confesser son péché au prètr* du Seigneur, et de
demander le remède. Il faut confesser jusqu'à ses mauvaises
pensées; car, tant qu'elles restent cachées, il est impossible de
les détruire entièrement... Si nous faisons ceci et que nous ré-
vélions nos péchés, non-seulement à Dieu, mais encore à ceux
qui peuvent guérir nos blessures, nos péchés seront effacés. »
— Ailleurs, il dit : « Ceux qui ont dans l'estomac une nourri-
ture indigeste , ou bien une surabondance d'humeur et de bile,
ne sont soulagés qu'après l'avoir rejetée; ainsi, dans l'ordre de
la grâce, ceux qui commettent un péché, en sont comme suffo-
qués, s'ils le cachent au dedans d'eux-mêmes; mais s'ils s'en
confessent, ils rejettent en même temps et le péché et toute la
cause du mal. Seulement, examinez avec soin à qui vous devez
le confesser; éprouvez auparavant le médecin à qui vous expo-
serez la cause de votre maladie ; cherchez un médecin qui sache
être faible avec celui qui est faible, pleurer avec celui qui
pleure, afin que, l'ayant reconnu instruit et miséricordieux,
vous suiviez les conseils qu'il vous donnera. S'il juge que votre
mal doit être découvert dans l'assemblée de toute l'Eglise , pour
votre guérison et l'édification des autres , il faut le faire , mais
après une grande délibération. » On voit par ces dernières pa-
roles qu'il y avait deux sortes de confessions , l'une secrète ,
faite au prêtre seul; l'autre publique, faite dans l'assemblée des
fidèles, mais d'après le jugement préalable du prêtre ( 1 ). Il y avait
donc des confesseurs et une science de la confession au temps
d'Origène. Les ministres du sacrement de Pénitence étaient les
évèques et les prêtres. — Origène décrit ainsi les différents
ordres de l'Eglise : « Jésus-Christ est la tète; les évèques et les
prêtres, les yeux; les diacres et les autres ministres , les mains;
le peuple, les pieds. » — Il parle aussi du chef visible de l'E-
glise, de Pierre : « C'est à lui, en particulier, et avaut tous les
autres, qu'il a été dit : Je le donnerai les clefs du royaume des
cieux. Il faut donc qu'il y ait une prérogative spéciale pour
Pierre. » Origène dit encore que Pierre n'avait personne au-
û05sus de lui sur la terre. — Il l'appelle « le grand fondement
(4) Lévit., homél. %.
altnlm.-es à
Oriftag.
TROISIKMK SIECLfe. 177
» de l'Eglise, magnum Ecclesiœ fundamentum; la pierre Irès-
» solide, petra solidissima : » et il ajoute « que si les puis-
» sauces de l'enfer pouvaient prévaloir contre celte pierre, sur
» laquelle l'Eglise est bâtie , elles prévaudraient manifestement
» contre l'Eglise elle-même (1). »
Après tant de travaux et d'écrits, il n'est pas étonnant qu'Ori- Erwmi
gène ait été surnommé par ses contemporains : Adamantinus,
Cœur de diamant ou Y Infatifatiqable , chalcenterus , aux en-
t railles d'airain, chalceutes, homme de bronze ou de fer. — On
ne doit pas être surpris non plus que , dans la multitude innom-
brable de ses ouvrages, il se soit glissé des inexactitudes et
môme quelques erreurs. On y voit, en effet, que les astres sont,
non pas habités, comme on a dit , mais animés , et que les anges
et lame de l'homme, après la mort, sont revêtus de corps subtils
et aériens. Les corps terrestres ne devaiest pas ressusciter, et
étaient rejelés comme un vêtement trop grossier. On y trouve
aussi la doctrine de la préexistence des âmes, qui habitaient avec
les intelligences célestes, avant d'être emprisonnées dans les
corps. — Aujourd'hui, c'est un point hors de doute aux yeux des
docteurs catholiques , que Dieu crée les âmes en môme temps
qu'il les unit aux corps : Mens creando infundilur, infundendo
creatur, disent les théologiens; mais, dans les premiers siècles,
l'enseignement de l'Eglise n'étant pas fixé sur ce point, la
préexistence des âmes était une question controversée, sur la-
quelle saint Augustin lui-même s'est montré indécis. — Du
reste, le savant Huet fait remarquer que le docte Alexandrin n'a
avancé ces opinions erronées qu'avec doute , et comme des sen-
timents particuliers qu'il distingue de la croyance générale. Il
faut convenir, cependant, avec un homme éminent et judicieux,
qu'Origène est l'esprit le plus hardi de l'antiquité ecclésiastique;
il est môme naturellement paradoxal. — La plus grave erreur
reprochée à Origène est d'avoir nié l'éternité des peines pour les
damnés, et même pour les démons, qui devaient un jour re-
prendre rang parmi les anges. Mais, comme il reconnaît expres-
sément ce dogme dans plusieurs de ses ouvrages, particulière-
ment dans son huitième livre contre Gelse et dans sa septième
(1) Lévit., homél. 2. — Hom. I in Matth.
Cours ^'"•otna» 12
178 cours d'histoire ecclésiastique.
homélie sur l'Exode, et comme, dans une lettre à ses amis
d'Alexandrie , il se plaint amèrement qu'on ose lui attribuer une
impiété aussi extravagante , on peut croire, dit Receveur, qu'elle
a été glissée dans ses écrits par les hérétiques (1). Ce qui le
prouverait encore , c'est que cette erreur, comme la plupart de
celles qu'on a reprochées à Origène, se trouve dans son Livre
des Principes. Or, Rufin , qui en a fait la traduction , prétend
que les hérétiques s'étaient attachés à corrompre cet ouvrage, et
y avaient inséré leurs propres doctrines, pour les autoriser du
nom de ce grand homme. Faite sur un texte grec interpolé , la
version latine de Rufin est elle-même souvent très-arbitraire,
de l'aveu du traducteur. — Aussi , lorsque Origène a été con-
damné par le cinquième concile général , cette censure, dit Ber-
gier, est moins tombée sur lui, que sur les disputeurs entêtés
qui voulaient faire de ses doutes autant d'articles de foi , sur
les faussaires qui ont dénaturé ses œuvres , et sur les systèmes
et les sentiments erronés qu'ils prêtaient à l'illustre Alexandrin.
C'est là, dit Darras, ce qui fut condamné aux ni6 et ive siècles,
sous le nom de YOrigénisme.
Il ne faut pas oublier non plus que le mérite transcendant
d'Origène lui attira une foule d'envieux et d'ennemis qui cher-
chaient à noircir sa réputation. — Il eut aussi un grand nombre
d'admirateurs dont plusieurs furent enthousiastes. — Parmi ses
nombreux disciples, beaucoup furent imprudents, et s'obsti-
nèrent à soutenir, sans aucune distinction, tout ce que leur
maître avait dit , et à l'entendre très-souvent dans un sens qui
n'était pas le sien. — Tout cela explique comment l'enseigne-
ment et les écrits d'Origène ont donné lieu aux jugements les
plus divers. Nul auteur, en effet, n'a été plus loué, ni attaqué
et poursuivi avec plus de chaleur. Les plus grands hommes, les
saints mêmes, se sont partagés à son sujet. Démétrius, pa-
triarche d'Alexandrie, le fit condamner, en 231, dans deux con-
ciles de sa province. Mais les évoques de la Palestine , de
l'Arabie, de la Phénicie et de la Gappadoce ne voulurent pas
(4) Eusèbe, saint Jérôme et Baronius disent qu'Origène écrivit au
pape saint Fabien et à plusieurs ivéques , pour montrer la pureté de
sa foi.
TROISIÈME SIÈCLE. 179
adhérer à ce jugement. — Cette diversité d'appréciation a con-
tinué après la mort d'Origène , et les divisions auxquelles son
nom a donné lieu, se sont perpétuées dans les âges suivants.
Telle fut l'étrange et douloureuse destinée de ce grand homme.
— Le vrai malheur d'Origène, disent Bergier et Rohrbacher, fut
l'admiration qu'il excita. Les uns lui portaient envie; d'autres
l'aimaient à l'excès; tous lui nuisirent beaucoup pendant sa vie
et après sa mort. Il s'en était plaint lui-même dans une de ses
homélies. « Plusieurs, dit-il, nous aiment plus que nous ne
méritons, et, en louant nos discours et notre doctrine, avancent
des choses que notre conscience ne reçoit point; d'autres, inter-
prétant mal nos écrits, nous accusent de penser ce que nous
n'avons jamais eu dans l'esprit. » De tout cela, il résulte que la
cause du docteur alexandrin , soutenue par de saints évoques ,
ses contemporains, et embrassée avec chaleur par saint Jérôme,
présente un problème qui ne sera probablement jamais résolu.
— Nous parlerons un peu plus bas, en son lieu, de la mort de
ce grand homme.
Dans un rang inférieur à celui qu'occupaient Tertullien et Autres
Origène, l'Eglise comptait encore, alors, de remarquables défen- eaSSie»
seurs. — Minutius Félix, originaire d'Afrique selon la plus du mc siècle-
commune opinion , jurisconsulte célèbre à Rome, païen et per-
sécuteur converti , composa, vers l'an 209, en faveur de la reli-
gion chrétienne, un Dialogue plein d'érudition, d'élégance et
de solidité. « Peu de Dialogues de Platon, dit Chateaubriand,
offrent une plus belle scène et de plus nobles discours. » Minu-
tius Félix y fait parler deux de ses amis, Octavius, chrétien
comme lui, et CéciliusNatalis, encore attaché à l'idolâtrie. Con-
naissant à fond le Paganisme, dans lequel il avait vécu jusqu'à
un âge avancé, Minutius Félix en fait ressortir le ridicule, et
réfute l'une après l'autre toutes les calomnies dont les païens
avaient coutume de noircir les fidèles. On leur imputait, entre
autres , d'adorer les ministres de l'Eglise. Cet absurde reproche
nous parait venir, dit Baronius, de l'usage où étaient les chré-
tiens de se prosterner, les mains jointes, aux pieds des évoques
et des prêtres, pour faire la confession de leurs péchés. La ré-
futation de Minutius Félix ouvrit les yeux à son ami Cécilius,
qui se fit chrétien, et contribua ensuite, «elon plusieurs, à la
180
COUItS D HlSTujRK ECCLÉSIASTIQUE.
Philosophu-
mena ■
Valeur de cet
écrit.
conversion de saint Cyprien. —Vers le même temps, Caïust
prêtre de l'Eglise romaine, écrivit contre les arlémoniles, l'héré-
tique Cérinlhe, et contre Proclus, un des chefs des montanistes.
Ses ouvrages se sont perdus, mais des fragments conservés par
Eusèbe et par Pholius fournissent des documents précieux sur
l'histoire des premiers siècles. — Jules Africain, né, selon
quelques-uns, dans la Lybie, et , selon d'autres, dans la Pales-
tine, composa, en 221, un ouvrage de chronologie en cinq
livres, pour prouver contre les païens l'antiquité de la vraie
religion. Il a aussi écrit pour accorder les deux généalogies de
Jésus-Christ, selon saint Matthieu et selon saint Luc. Nous
n'avons plus que quelques passages de sa Chronologie. — Saint
Hippolyte, disciple de saint Irénée, et le plus célèbre des mar-
tyrs qui ont porté ce nom, fut évoque de Porto ou Ostie, selon
Nicéphore, Baronius et d'autres, et d'Aden ou Portus Romanus,
d'après Gélase et beaucoup de critiques. Il fît un grand nombre
d'ouvrages sur des matières de controverse ou de discipline , et
des commentaires sur une partie de l'Ecriture. Le plus célèbre
de ses écrits sur la discipline est son Cycle pascal , dont la se-
conde partie seule est conservée dans la bibliothèque du Vati-
can. Ses traités de controverse furent surtout dirigés contre les
erreurs de Marcion et contre l'hérétique Noët. Il y prouve claire-
ment la distinction des personnes dans la Trinité, la divinité du
Fils de Dieu et du Saint-Esprit, et l'existence des deux natures
en Jésus-Christ. — En parlant de l'Eucharistie, après avoir dit
« que nous mangeons la chair divine du Sauveur et que nous
buvons son sang adorable , » il ajoute « que l'on offre tous les
jours ce corps et ce sang précieux sur la table divine , en mé-
moire de la cène mystérieuse dans laquelle Jésus-Christ a ins-
titué ce sacrifice. » — De nos jours, M. Henri Martin a voulu
attribuer à saint Hippolyte le livre intitulé : Philosophumena ,
apporté du mont Athos par M. Mynoïde Mynas, et publié par
M. Miller, à Oxford, en 1851, dans lequel on trouve de graves
calomnies contre le pape saint Calixte. Mais , après de longues
discussions entre les savants, l'opinion la plus probable est que
l'auteur est un écrivain f'ï l'école de Tertullien. Selon d'autres,
les premiers livres des l iilosophumena appartiendraient à un
traité d'Origène contre les hérésies, et le reste serait la surcharge
TROISIEME SIECLE. 181
d'un schismatique et d'un antipape». Cela parait très-vraisem»
blable. Quant au fond, après les savants travaux de M. l'abbé
Cruice , devenu évèque de Marseille, et dans le silence des
auteurs contemporains, il ne peut rester aucun doute sur les
calomnies portées contre la foi et les mœurs de saint Galixte
par l'auteur anonyme des Philosophumena. Qu'un évèque de
Rome, honoré dans l'Eglise comme un saint et un martyr, ait
été non-seulement un fripon , un'scélérat, un corrupteur public
de la discipline et de la morale chrétiennes , mais le chef d'une
secte modaliste , qui aurait fait de grands ravages à Rome et
dans le monde entier, et aurait duré longtemps , e c'est , dit
Mer l'évèque de Grenoble , un fait inouï dans les annales de
l'Eglise, invraisemblable, matériellement faux et inconciliable
avec les plus sûres données de l'histoire. » D'ailleurs, le livre des
Philosophumena se réfute par ses propres erreurs et contra-
dictions; il suffirait seul, dit M. Darras, à réhabiliter la mémoire
du saint pape qu'il a pour but d'outrager (1). — Ammonius
Saccas, philosophe d'Alexandrie, publia plusieurs écrits fort
estimés, entre autres, un livre de la Conformité de Moïse avec
Jésus-Christ, et une Concorde des quatre Evangiles, toute com-
posée du texte même des auteurs sacrés, absolument semblable
à celui que nous possédons aujourd'hui. — Vers le milieu du
iue siècle, saint Denys (247-264), évèque d'Alexandrie, combattit
vigoureusement les millénaires, ainsi que les hérétiques Novatien,
Sabellius et Paul de Samosate. Il fut cependant accusé auprès du
pape saint Denys, 1° d'avoir nié l'éternité du Verbe; 2° de n'a-
voir pas admis que le Fils fût consubstantiel au Père; 3° d'avoir
séparé le Fils du Père et du Saint-Esprit. Le souverain Pontife
et un concile de Rome lui reprochèrent surtout de ne s'être pas
servi du mot consubstantiel dans ses controverses (2). Mais, le
patriarche d'Alexandrie justifia pleinement sa foi, et ses écrits
sont d'une rare précision sur les mystères de la Trinité, de
l'Incarnation, et sur la divinité du Verbe. — Saint Victorin ,
(!) Hist. du dorjm. cath., t. III, p. 236. — Hist. de l'Ef/l, t. VII.
(4] Do simples fidèles même firent ce reproche, bien remarquable
dans leur boiicbe, soixante ans avant le condh; de Nicee. On voit
combien les ariens avaient tort d'accuser ce concile d'innovation dans
l'emploi du mot consubstantiel. — {Hist. du dog. cath., t. II, p. 414.)
Sévère
empereur.
De 222 à 235.
182 cours d'histoire ecclésiastique.
évoque de Pettau, écrivit contre les manichéens, et fît plusieurs
commentaires sur l'Ecriture sainte. — Le prêtre Piérius dirigea
l'école d'Alexandrie pendant longtemps, et avec tant d'éclat
qu'on l'appelait le jeune Origène. — EnQn, saint Anatole,
évèque de Laodicée, en 269, s'acquit une réputation extraordi-
naire par l'étendue de ses connaissances profanes et ecclésias-
tiques. Nous avons de lui un Canon pascal, où il fait voir que
la pâque ne doit se célébrer qu'après l'équinoxe du printemps,
et il fixe cet équinoxe au 22 mars. — Tels sont les principaux
écrivains ecclésiastiques du 111e siècle. — On voit que , si l'E-
glise avait d'abord attiré et gagné les simples et les pauvres,
comme le remarque saint Paul , elle ne tarda pas à convaincre
et à captiver les grandes intelligences et les plus beaux génies.
Alexandre Cependant, l'empereur Sévère était mort, en 211, dans la
Grande-Bretagne. — Caracalla, son fils et son successeur, à la
fois parricide et fratricide, passa sa vie, dit Bossuet, dans la
cruauté et dans le carnage , et s'attira une mort tragique , en
217. L'histoire l'a nommé Caracalla, parce qu'il aimait à s'af-
fubler d'une casaque de Gaulois appelée caracalle. — Hélioga-
bale, qui le remplaça, devint bientôt, par ses infamies, l'hor-
reur du genre humain, et fut assassiné, en 222, dans les
écuries impériales , sous un tas de fumier où il s'était caché. On
lui a donné et il a mérité le surnom de Sardanapale de Rome. —
Alexandre Sévère, son parent, fut proclamé empereur et vécut
trop peu pour le bien de l'Empire et de l'Eglise. La félicité de
ses peuples était l'objet de tous ses désirs. Il fournissait de l'ar-
gent à quatre pour cent à l'agriculture. Il renvoya tous les dé-
sœuvrés de la capitale aux campagnes qui manquaient de bras.
Il goûtait singulièrement cette maxime qu'il avait apprise des
chrétiens : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez
pas qu'on vous fît. » Il honorait Jésus-Christ comme l'un de ses
dieux, et avait placé sa statue dans un oratoire domestique. Il
voulait même lui faire élever des temples publics; mais il en fut
détourné par les pontifes païens, qui craignaient de voir les
leurs entièrement abandonnés. On dit que chaque matin et
chaque soir, le pieux empereur s'enfermait pour prier; mais sa
piété manquant de courage ne franchissait pas le cubiculum
impérial. Ce bon prince protégea ouvertement les chrétiens, et
TROISIÈME SIÈCLE.
483
l'on en comptait un grand nombre parmi les officiers de sa mai-
son. — On croit même avec beaucoup de vraisemblance , dit Re-
ceveur, que les fidèles commencèrent, sous son règne, à bâtir
des églises publiques et connues des païens (1). Jusqu'alors
ils s'étaient réunis dans des endroits secrets et souterrains , ou
dans des lieux particuliers qui n'étaient pas distingués des mai-
sons ordinaires. Dès ce moment , il est fait assez souvent men-
tion des églises chrétiennes. Origène dit qu'elles furent brûlées
durant la persécution de Maxim'in; mais on les rétablit ensuite,
et il en existait un grand nombre au temps de Dioclétien. —
Sous le pontificat de saint Sylvestre Ier (314-335), Rome comptait
quarante églises dans son enceinte.
Malgré les bonnes dispositions du chef de l'empire , la haine
des magistrats et la fureur populaire parvinrent à exciter
quelques persécutions particulières contre les chrétiens. Deux
souverains pontifes même furent immolés : saint Galixte Ier, ea
223, et saint Urbain, son successeur, en 230. — Le pape saint
Calixte passe, aux yeux de quelques auteurs, pour avoir institué
le jeûne des Quatre-Temps. En 223, il avait fait bâtir, en l'hon-
neur de la sainte Vierge, une petite chapelle qu'on appela :
Notre-Dame au delà du Tibre. — Selon plusieurs , sainte Cé-
cile, née à Rome d'une famille distinguée, souffrit aussi le mar-
tyre sous le règne d'Alexandre Sévère. Si l'Eglise eut des mar-
tyrs sous un prince vertueux et pacifique, qu'on juge des assauts
qu'elle dut subir sous des tyrans impies et sanguinaires !
L'empereur Alexandre Sévère fut assassiné , en 235 , près de
Mayence, par un de ses officiers, nommé Maximin, qui s'em-
para de la pourpre. La protection qu'Alexandre avait accordée
aux chrétiens fut une raison pour son assassin de les persécuter.
Construction
des
premières
églises
chrélicuues.
Sixième
persécution
sous
Maximin.
Au 13."..
(1) Saint Chrysostome nous apprend qu'une église d'Antioche, que
l'on nommait la Palée ou l'Ancienne , avait été fondée par les Apôtres,
ou du moins avait remplacé la pauvre maison , où saint Pierre et saint
Paul réunissaient les premiers chrétiens, et qu'après avoir été plusieurs
fois renversée, elle avait toujours été rebâtie. — Selon Lampride, au-
teur païen, l'empereur Adrien, étant revenu de ses préventions contre
les chrétiens, avait aussi fait construire, vers l'an 117, plusieurs
églises qu'on appela Adrianées. — (Receveur, tom. I. — Feller, an.
Quadrat. — Darras, t. VII, p. 81.)
Principaux
184 COURS d'histoire ecclésiastique.
Maximin, goth de naissance, et ancien pâtre dans les montagnes
de la Thrace, était sans lettres, grossier, féroce. Les historiens
contemporains lui ont donné les surnoms les plus propres à ex-
primer la barbarie : Busiris, phalaris, etc. Jules Capitolin va
jusqu'à dire t que jamais bète plus cruelle n'avait marché sur la
terre. » La persécution qu'il suscita dura trois ans et fut atroce;
elle fut surtout dirigée contre ceux qui enseignaient les autres et
gouvernaient les Eglises. D'un côté , le tyran était persuadé qu&
les peuples, destitués de l'appui de leurs pasteurs, seraient fa-
cilement vaincus; de l'autre, il craignait , au rapport de tous les
auteurs , de dépeupler l'empire , en livrant à la îr-crt la multi-
tude des chrétiens. — Plusieurs simples fidèles, cependant, souf-
frirent le martyre, entre autres, selon Baronius, la vierge sainte
Barbe, fort célèbre parmi les Grecs. Elle eut, dit-on, la tète
tranchée à Nicomédie par son propre père. — Les églises furent
martyrs. incendiées de toute part. — Le grand Origène fut obligé de se
cacher pendant deux ans. — Beaucoup d'évèques périrent dans
les diverses parties de l'empire. — Le pape saint Pontien se vit
exilé dans l'île de Sardaigne, et y fut assommé à coups de bâ-
ton, en 235, après avoir enduré toutes sortes de violences. —
Saint Antère , son successeur, fut mis à mort l'année suivante.
— Saint Fabien, qui le remplaça, aurait eu le môme sort , si Maxi
min eût vécu plus longtemps; mais il fut assassiné par ses sol
dats , en 238, aux portes d'Aquilée.
*>i,iiiPpc Le sénat qui le délestait lui avait opposé quatre empereurs,
qui périrent tous de mort violente en moins de deux ans. —
L'empire finit par se trouver entre les mains d'un enfant de
douze ans, nommé Gordien. Dans une si extrême jeunesse, Gor-
dien montra une sagesse consommée, soutint l'empire affaibli
par tant de révolutions, et laissa les chrétiens jouir d'une assez
grande tranquillité. — Un arabe , nommé Philippe , tua un si
bon prince, en 244, prit sa place et l'occupa pendant six ans.
Saint Babylas, douzième évoque d'Anliochc, fit au meurtrier
couronné les plus fermes et les plus apostoliques remontrances.
— Eusèbe, saint Vincent de Lérins, Orose, Gassiodorc, Baro-
nius et beaucoup d'autres, grecs et latins, assurent que Philippe
embrassa le Christianisme. Eusèbe dit, de plus, qu'il ne put être
admis à l'assemblée des fidèles, le jour de Pâques, qu'après
:ii!|^rour.
iimairiS
oyc
souverains
An* 245. 254,
TROISIÈME SIÈOI.IÎ. 185
avoir confessé publiquement ses péchés au pape saint Fabien.
Ce qui est certain, c'est qu'il devint meilleur et qu'il se montra
favorable aux chrétiens.
Le pape saint Fabien profita de la paix de ces deux règnes Nomtewî
pour propager de plus en plus l'Evangile. Il ordonna sept évè
ques et les envoya, avec de nombreux compagnons, dans les eaGml
belles provinces de la Gaule, soit pour y cultiver les anciennes Jj^
Eglises, soit pour en fonder de# nouvelles , dans les lieux où la r°":i1'1
lumière de la foi n'i vait pas encore pénétré. D'après saint Gré-
goire de Tours , ces évèques ne seraient pas différents des sept
dont nous avons cité les noms au ier siècle , et qu'une ancienne
tradition fait contemporains de saint Grescent. Grégoire serait
donc ici opposé à cette tradition. Gomme eye ne laisse pas de
paraître très-respectable et solidement établie aux yeux de beau-
coup d'auteurs graves, ainsi que nous l'avons vu, elle in-
firme à son tour ou détruit le témoignage du saint. Au reste,
le texte de saint Grégoire contient cinq erreurs historiques par-
faitement constatées. Il suppose d'autre part, une omission,
bien constatée aussi, de près de cent ans , écoulés dans l'inter-
valle du règne d'Antonin-le-Pieux à celui de Dèce. Ces deux
règnes , se suivent immédiatement dans le récit très-abrégé et
incomplet de saint Grégoire. — Il suivrait de là que le passage
du Père de notre histoire nationale , dont on a tant abusé contre
l'antiquité et l'apostolicité de nos premières Eglises, ramené à sa
plus simple et à sa vraie expression , ser#t lui-même favorable à
cette antiquité. Il en est de même d'un texte de Sulpice Sévère,
qui avait été mal traduit et altéré. C'est là toute la base de
l'opinion opposée à la vénérable antiquité de nos Eglises , opi-
nion devenue, pour différentes raisons, si commune en France
depuis le xvne siècle.
Quoi qu'il en soit, une foule de nos provinces furent évangé-
lisées à cette époque. Les villes du Mans, de Sens, de Troyes,
d'Orléans, de Chartres, do Saint-Quentin, de Beauvais, de Tour-
nai, de Senlis, d'Evreux , de Meaux, de Soissons, de Bourges,
de Verdun , de Périgueux , de Rouen , de Metz, de Strasbourg,
de Mayence, de Cologne, de Trêves, etc., reçurent toutes quel-
ques-uns des nombreux ouvriers évangéliques que le papo*ainl
Fabien avait mis sous la direction de ces sept évèques
186 cours d'histoire ecclésiastique.
En 254 , le pape saint Etienne I« envoya encore , selon plu-
sieurs auteurs , de nouveaux apôtres dans les Gaules. — Vers
l'an 257, elles furent redevables au pape saint Sixte II d'une
troisième mission, dont firent partie saint Pérégrin, premier
évoque d'A'uxerre; saint Génulfe , premier évèque de Cahors;
saint Sixte, premier évèque de Reims. — Les souverains Pon-
tifes , dit un savant auteur, cultivaient avec un soin particulier
cette belle terre des Gaules , qui devaient être une des plus pré-
cieuses et des plus saintes portions de leur héritage (1). — Gom-
ment donc M. Guizot , dans son Histoire de la civilisation en
France, a-t-il pu écrire « que les Gaules étaient devenues chré-
tiennes sans le secours de la papauté ? »
Profitant aussi du calme dont jouissait l'Eglise , Origène avait
quitté la retraite dans laquelle il s'était tenu caché durant le
règne de Maximin. Il reparut à Gésarée de Palestine , où il avait
fixé son séjour, depuis sa condamnation par son évèque Dé-
métrius. Il y reprit le cours de ses leçons publiques qui fu-
rent suivies , comme auparavant, par une foule de disciples. De
s. Grégoire Ce nombre fut saint Grégoire , surnommé le Thaumaturge. Ori-
Thaumaturge. ginaire de Néocésarée , dans le Pont , et appartenant à une fa-
— . mille noble et opulente , mais païenne , il fut destiné au bar-
reau, et envoyé à Béryle en Phénicie, où il y avait alors une
célèbre école de droit romain. En s'y rendant, Grégoire passa
par Gésarée et eut occasion d'y entendre Origène. Doué d'un
esprit pénétrant et juste, il eut bientôt apprécié l'illustre doc-
teur. Il s'attacha à lui , oublia l'étude du droit et sa patrie ,
renonça à ses projets ambitieux, et ne s'occupa plus que de la vraie
philosophie et des moyens d'acquérir la vertu. Origène, de son
côté , connut le mérite de son nouveau disciple et n'omit rien
pour le cultiver. — Après avoir passé cinq ans sous la direc-
tion de cet habile maître, Grégoire fut rappelé chez lui pour
des affaires domestiques. Il se consacra ensuite au service de
l'Eglise, et fut institué évèque de sa patrie même, vers l'an 244.
(i) Saint Grégoire de Tours, Hist. franc, lib. t. — Bollandistes.
— Hist. de l'Egl. gallic, tom. I. — Trad. inst. eu., tom. II. — Abrégé
chronolog. de l'hist. eccl., tom. I, art. 250. — Bérault-Bercastel ,
*.om. I. — Gorini, lom. II, p. 483-510. — Rohrbacher, t. IV, p. 482.
— Monuments inédits, etc.
TROISIÈME SIÈCLE. 187
Son éplscopat ne fut qu'une suite de prodiges et de conver-
sions; aussi ne laissa-t-il, à sa mort, que dix-sept païens dans
toute la ville de Néocésarée, où il n'avait trouvé que dix-sept
chrétiens, au commencement de son apostolat. — Avant de
prendre le gouvernement de son Eglise, il eut une vision où
la sainte Vierge et saint Jean l'Evangéliste lui donnèrent un
symbole, dont il fit une copie que l'on conservait encore du
temps de saint Grégoire de Nysse. On y trouve la profession de
foi la plus claire et la plus explicite sur la Trinité , la consubs-
tantialité, la distinction, l'éternité et la divinité des personnes
en Dieu. Il est cité par saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire
de Nazianze, Rufin, etc. — L'authenticité de ce monument
précieux ne saurait donc être révoquée en doute , qu'en repous-
sant les témoignages les plus formels et les plus respectables,
a dit un savant prélat. — Dans une de ses homélies, que quel-
ques-uns attribuent, cependant, à saint Proclus, saint Grégoire
parle ainsi à Marie : « Fleur immaculée de la vie , très-sainte
Vierge, votre gloire est de beaucoup au-dessus de tout éloge;
le ciel , la terre et les enfers vous rendent le culte et la vénéra-
tion qui vous sont dus. »
En se rendant à Néocésarée , Grégoire avait été surpris au
milieu de la nuit par un violent orage. Pour s'abriter, il se
retira avec sa suite dans un temple d'idoles, fameux par ses
oracles. En y entrant, il invoqua le nom de Jésus-Christ, et fit
plusieurs signes de croix pour purifier le lieu. Il passa ensuite
la nuit en prière. Le démon abandonna ses autels, et l'oracle
resta muet. Le lendemain matin, le sacrificateur poursuivit Gré-
goire et l'accabla d'injures. Le saint l'écouta sans s'émouvoir;
et, pour lui montrer combien un disciple de Jésus-Christ est
supérieur au démon , il lui remit un billet où il avait écrit ces
mots : « Grégoire , à Satan : rentre ! » Le démon obéit et
rendit de nouveau ses oracles. Le sacrificateur se convertit,
et saint Grégoire en fit plus tard un diacre de son Eglise.
Le fleuve Lycus, appelé aujourd'hui Casalmac , qui prend
sa source dans les montagnes do l'Arménie, ayant rompu ses
digues et menaçant les campagnes de Néocésarée , saint Gré-
goire accourut avec son peuple. Après avoir invoqué le nom
de Jésus-Christ, il planta son bâton devant les flots débordés ,
188 cours d'histoire ecclésiastique.
et leur ordonna de ne pas franchir cette limite. Les vagues
obéirent aussitôt. Le bâton même prit racine, et devint un grand
arbre, qui, depuis servit toujours de digue à la rivière; car,
dès que les eaux touchaient à ses pieds, elles se calmaient et
ne dépassaient jamais les bornes que le saint leur avait pres-
crites (1).
Ces nombreux et éclatants miracles produisirent une multitude
innombrable de conversions, non-seulement dans son diocèse ,
mais encore dans le voisinage. — La ville de Comane , dépen-
dante de Néocésarée, envoya des députés à Grégoire, pour lui
demander un évêque. Il s'y transporta, et son œil, que Dieu
éclairait, sut découvrir un saint, qui cachait sa naissance et
son mérite sous les haillons de la misère et la poudre du char-
bon. C'était Alexandre, surnommé le Charbonnier. Ce saint
évêque, miraculeusement élu, acheva à Comane l'œuvre com-
mencée par saint Grégoire.
Ainsi, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'Eglise multi-
pliait ses divines conquêtes. Dans la paix, pareille à un arbre
vigoureux que rien ne gène , elle étendait de toutes parts ses
rameaux hospitaliers. Dans la guerre, semblable à un grand
flambeau qui jette d'autant plus d'éclat qu'on l'agite davantage,
elle se répandait au loin sous le souffle miraculeusement propa-
gateur de la persécution. — Le Paganisme, alors, voyant le
Christianisme s'avancer comme un héroïque conquérant qui
menaçait d'envahir le monde, et l'école chrétienne d'Alexandrie
jeter un éclat qui effaçait la gloire de l'ancienne philosophie,
comprit qu'il lui était impossible, désormais, de ne pas compter
sérieusement avec lui. Il résolut de lui opposer une barrière
intellectuelle savamment combinée. Pour cela il conçut un nou-
r.iopiatoni- veau plan d'attaque , et forma de toutes ses écoles diverses
dense comme une seule et même armée , sous la conduite des philo-
ou
éclectique, sophes éclectiques Ammonius Saccas (2), Plotin, Jamblique,
(<} Saint Basile. — Saint Grégoire de Nazianze. — Saint Grégoire
de Nysse. — Fleury, tom. II. — Tillemont, tom. IV. — Receveur,
tom. I, etc.
(2) On croit assez communément que ce philosophe n'est pas diffé-
rent d' Ammonius Saccas que nous avons cité parmi les écrivains ec-
clésiastiques du me siècle. Porphyre dit que cet auteur passa du Chris-
TROISIÈME SIÈCLE. 189
Eunape, Maxime, Porphyre, etc. — Ce dernier, chrétien apos-
tat, selon Socrate, d'une érudition sérieuse, déploya une opiniâ-
treté infatigable contre l'Eglise. Il continua , sur un nouveau
plan, l'œuvre de Gelse , et eut, dans la société idolàtrique du
troisième siècle , le succès de Voltaire à la tète du philoso-
phisme du dix-huitième. Nous n'avons que des fragments des
quinze livres que Porphyre composa , au profit de l'idolâtrie ,
contre la foi chrétienne.
L'éclectisme ne fut pas un système particulier de doctrine,
mais plutôt la fusion et comme la coalition de toutes les doc-
trines philosophiques et mythologiques contre la religion chré-
tienne : une espèce de compromis. Cette coalition générale
de toutes les écoles païennes avait un double but : d'abord , de
repousser l'accablante objection tirée de leurs innombrables
divisions, et des contradictions palpables de leurs divers systè-
mes; ensuite de combattre les invincibles preuves de la reli-
gion nouvelle. — Pour obtenir le premier de ces deux buts, les
philosophes éclectiques entreprirent de réconcilier les écoles ri-
vales, qui, jusqu'alors avaient épuisé leurs forces à se combattre
mutuellement. Ils s'efforcèrent, en conséquence, de prouver
qu'elles étaient d'accord sur tous les points essentiels, et qu'elles
enseignaient le même fond de vérité , sous des formes diffé-
rentes. Ils prétendirent aussi que cette conformité de principes
dans toutes les écoles grecques se retrouvait également parmi
celles de la philosophie orientale. De là, l'axiome fondamental de
l'école éclectique : Les principes païens, qui paraissent opposés
ne le sont pas. — « Porphyre, Jamblique et les autres Alexandrins
n'ont travaillé toute leur vie , dit M. Riambourg , qu'à rappro-
cher ce qui était dissemblable, à unir ce qui était contraire, en
cherchant toujours à persuader que les systèmes les plus divers
n'étaient point opposés quant au fond, et que la contradiction
tianisme à la philosophie païenne. Selon Eusèbe et saint Jérôme , au
contraire, Amrnonius aurait persévéré dans la foi chrétienne jusqu'à
la un de sa vie et honoré l'Eglise par de remarquables écrits. En sui-
vant ce dernier sentiment, il est difficile de ne pas admettre deux
Amrnonius , comme le veulent plusieurs auteurs. — Le surnom de
ne serait qu'un souvenir de la condition de portefaix d'où la
^iovidence avait tiré Amrnonius.
190 COURS d'histoire ecclésiastique.
n'existait qu'en apparence. » — Au reste , dans oe travail de
fusion éclectique, les sophistes ne se gênèrent pas pour plier
les doctrines diverses à leur nouveau système. « Ce n'est pas à
Plotinàaller trouver les dieux, disait fièrement ce philosophe,
en parlant de lui-même, c'est aux dieux à venir trouver Plo-
tin. »
Pour atteindre leur second but, et contrebalancer l'impres-
sion que produisaient surtout la sainteté de l'Evangile et les
nombreux miracles opérés en sa faveur, les éclectiques travail-
lèrent à former un nouveau système de doctrine qui approchât
le plus possible de la perfection chrétienne. Ils adoptèrent les
idées de Platon sur la nature de Dieu et des esprits, ils s'atta-
chèrent principalement aux stoïciens pour les règles de la mo-
rale, et ils prirent d'Aristote sa dialectique et ses principes sur
la physique. — Ils cherchèrent en même temps à prouver que
tous les philosophes avaient été d'accord à enseigner le fond
de ce système. D'où l'on devait conclure que la doctrine des
chrétiens , dans ce qu'elle paraissait avoir de remarquable ,
n'était point nouvelle , et ne renfermait rien qui dût la mettre
au-dessus de la philosophie. — C'était le second principe fon-
damental de l'école éclectique.
Afin de couvrir la honte et le ridicule des fables païennes
concernant la naissance, la vie et les actions des faux dieux,
les éclectiques s'appliquèrent à en donner des explications al-
légoriques, en les présentant comme des emblèmes et des figures
qui renfermaient, sous une enveloppe sensible, les mystères
les plus profonds de la nature divine'. Porphyre s'efforça de
transformer Jupiter, Isis, Apis, Osiris, etc. Plotin travailla
même à chercher des significations morales dans ce que la
mythologie raconte de l'infâme Vénus (1). — Ainsi, l'école éclec-
tique couvrit du voile de l'allégorie les turpitudes du Paganisme,
pour le préserver des coups des chrétiens , ou plutôt il chercha
à inventer un nouveau Paganisme qui pût sauver le premier.
(<) Arnobe, dans son ouvrage contre les Gentils, Eusèbe, dans sa
Préparation évangélique, et saint Augustin dans plusieurs endroits de
son traité de la Cité de Dieu, démontrèrent successivement l'absurdité
de toutes ces imaginations, alléguées pour la défense de l'idolâtrie.
— Voyez aussi Riambourg, Rational et tradit. — Darras, t. vi, p. 238.
TROISIÈME SIÈCLE. 19*
C'est parallèlement aux progrès de l'Evangile, qui dégageait les
âmes du culte de la matière , que les adorateurs des faux dieux
s'efforcèrent de spiritualiser leurs superstitieuses croyances. L'E-
vangile purifiait même ce qu'il ne changeait pas.
Quant aux miracles opérés en faveur de la religion chré-
tienne, la philosophie néoplatonicienne, malgré l'envie qui la
dévorait, n'osa pas en nier la réalité, tant ils étaient irrécusables.
Mais elle prétendit que plusieurs-philosophes païens en avaient
opéré de semblables; d'où l'on devait conclure que le Paga-
nisme était appuyé sur des preuves équivalentes à celles que
faisait valoir le Christianisme. — Vers le commencement du me
siècle, Philostrate, sophiste de Lemnos ou d'Athènes, avait com-
posé la Vie d'Apollonius de Tyane , dans l'intention de montrer
que ce célèbre imposteur n'était point au-dessous de Jésus-Christ,
ni par sa doctrine, ni par ses miracles. Hiéroclès, gouverneur
d'Alexandrie et persécuteur du Christianisme, reproduisit, sous
le règne de Dioclétien, cet absurde parallèle, dans un livre qui
fut victorieusement réfuté par Eusèbe. — Le même dessein se
révèle encore dans deux Vies de Pythagore , composées par
Porphyre et par Jamblique , Vies toutes remplies de prodiges,
et n'offrant dans leur ensemble qu'une imitation de l'Evangile.
— La Vie de Plotin fut écrite et transformée en théophanie,
dans le genre de celle d'Apollonius, par Porphyre; celle de Jam-
blique, par Eunape; celle de Proclus, par Marin, toujours dans
le but de montrer que le Paganisme aussi avait eu ses thauma^
turges. — Rien n'est digne de mépris comme le complot de ces
orgueilleux sophistes pour leurs mutuelles apothéoses. — Rien
ne prouve la divine sainteté de l'Auteur de notre foi , comme ces
inventions de théophanies arbitraires, pour combattre l'immense
retentissement de l'Incarnation et de la Divinité du Verbe en la
personne de Notre Seigneur Jésus-Christ. — Tel est le résumé
du système imaginé par les néoplatoniciens pour la défense de
l'idolâtrie.
Ainsi, dans sa lutte acharnée contre la religion chrétienne, le
Paganisme employa tous les moyens , même les plus contradic-
toires. Au commencement, il l'avait accueillie et signalée comme
une folie et une impiété; maintenant, au contraire, voyant
qu'elle s'emparait, malgré lui, des coeurs les plus nobles et des
308 cours d'histoire ecclésiastique.
plus hautes intelligences, il cherche à s'attribuer ses caractères
incommunicables, son unité, sa sainteté et ses miracles, afin
de se présenter lui-même aux hommages de l'univers , en lui
disant : La foi chrétienne n'est qu'un indigne plagiat; ce qu'elle
a de beau, on l'a pris dans mon sein fécond; c'est donc à moi,
et non pas à elle, qu'appartient l'empire du monde. — C'est-
à-dire que, honteux de lui-même, le Paganisme cherchait à
s'épurer pour ressaisir l'empire des âmes. Le grand procédé de
Porphyre fut d'attribuer ce que la loi chrétienne a de plus par-
fait à ses dieux et aux philosophes,
prétend» Gelse avait été l'inventeur de cette nouvelle et étrange ca-
destremisn lomnie; et les idées de Platon surtout sont celles dont les chré-
K'rPS tiens furent accusés de s'être emparés. Selon les éclectiques ,
de l'ËdiM.
on trouve à peu près mot pour mot dans Platon, d'abord,
une foule de passages contenant les vérités essentielles du
Christianisme sur la création , sur les peines et les récom-
penses de l'autre vie, et sur l'immortalité de l'âme; ensuite,
le mystère de la Trinité avec le Père, le Fils et le Saint-
Esprit. Les premiers Pères de l'Eglise, élevés presque tous dans
les écoles du Platonisme, y ont donc puisé la plupart des dog-
mes chrétiens.
Mais, si le Christianisme, avec ses dogmes essentiels, se
trouve dans Platon , comment se fait-il qu'il ne se soit pas ré-
pandu dans le monde du temps de Platon, qui fut son auteur,
au lieu de se répandre du temps de Jésus-Christ, qui en était le
plagiaire? Si les dogmes du Christianisme sont en même temps
les dogmes du Platonisme , comment se fait-il que ces mêmes
dogmes aient engendré des deux côtés une morale si opposée?
Si le Christianisme, avec ses dogmes essentiels, se trouve dans
Platon, comment se fait-il que, lorsqu'il a été prêché, par Jésus-
Christ, par les Apôtres et par les premiers disciples, il ait été
regardé unanimement dans tout le monde païen comme une doc-
trine si neuve, si étrange, si paradoxale, si monstrueuse , que
son Auteur a été mis en croix, et ses sectateurs poursuivis, tour-
mentés, jetés au feu et au cirque? etc. — Au reste, dit M. Gra-
nier de Cassagnac, il y a eu deux Platonismes, l'ancien et le
notiveau; le Platonisme de Platon et de l'Académie, et le Plato-
nisme de Plotin et d'Alexandrie. Le premier avait fl****^ 400 an»
TROISIÈME SlÈCLS« ^ 93
avant Jésus- Christ; le second, 300 ans après Lui (1). Or, on
trouve, en effet, dans l'ancien Platon, des passages évidemment
identiques , malgré de graves altérations , à d'autres passages
de Moïse et des Prophètes; Platon, dit Théodoret , a fait des
larcins à la philosophie et à la théologie des Hébreux; mais on
ne trouve que dans les nouveaux platoniciens du 111e et du ive
siècle de l'ère vulgaire, des textes identiques à d'autres textes
du Nouveau Testament. Par exemple, on ne trouve rien, dans
l'ancien Platon et dans Philon, qui ait un rapport réel avec la
Trinité catholique.
Ainsi, les passages de Platon contenant des vérités chrétiennes
appartiennent à l'Ancien Testament, mais non pas au Nouveau.
Ce n'est que dans les nouveaux platoniciens, à partir de Plotin,
qu'on trouve des lambeaux du Nouveau Testament, notamment
quelque chose du dogme de la Trinité; encore ne sont-ce que
des analogies purement verbales. Or, comme le dogme de la
Trinité existait dans le Christianisme depuis trois siècles, le
moyen de dire que le Christianisme l'a emprunté à la philoso-
phie platonicienne? ce serait dire que les anciens ont copié les
modernes, qui ont vécu trois ou quatre cents ans après eux.
C'est, conclut le môme auteur, par l'effet de cette incroyable
confusion, pardonnable à Celse et aux écrivains du iv° siècle,
mais impardonnable à ceux du xvme et du xix°, que MM. Le-
clerc, Cousin, Pierre Leroux, etc., ont affirmé que la religion
chrétienne avait emprunté ses principaux dogmes aux platoni-
ciens; tandis que ce sont les platoniciens qui ont constamment
copié : les premiers, l'Ancien Testament; les seconds, le Nou-
veau. — Cela est si vrai, que les Pères de l'Eglise le leur repro-
chaient avec dérision, et Théodoret a donné aux néoplatoniciens
le nom de singes des chrétiens. La vérité est, d'ailleurs, qu*
Plotin, le plus distingué des néoplatoniciens et l'idole de Por-
phyre, avait reçu l'enseignement chrétien du fameux Ammo-
nius-Saccas. Dès lors, ce n'est pas la théologie catholique qui
emprunta à Plotin; c'est ce dernier, au contraire, qui reçut tout
(I ; A cette époque, l'Eglise était complètement organisée. Il y avait
déjà eu plus de trente conciles, et le dogme de la Trinité y avait été
défendu contre plusieurs hérétiques.
Cours d'histoire. 13
19* COURS d'histoire ecclésiastique.
d'elle. — L'école éclectique se perpétua jusqu'au v* siècle (1).
Noët L'Eglise avait aussi à combattre alors contre plusieurs héré-
Ct plusieurs ° ""_ „ . .
autres tiques. — Noêt, de Smyrne ou d Ephèse, d une vanité qui allait
hérétiques. jUSqU*à. l'extravagance et se croyant appelé à rendre au dogme
De 239 a 260. catholique son antique intégrité, attaqua, en 239, le mystère de
la sainte Trinité , sous prêt xte de n'admettre qu'un seul Dieu,
il disait expressément « que le Christ lui-même est le Père , et
que le Père lui-même est né, qu'il a souffert, qu'il a été tué. »
c Le Christ, disait-il encore, était Dieu, et il a souffert pour
nous, étant le Père. » Et enfin : « Le même Christ est le Père ,
le même est le Fils , le même a souffert et s'est ressuscité lui-
même. » Noët ne paraît s'écarter en rien du modaliste Praxéas,
et leurs raisonnements sont identiques. — c Nous savons, lui
dirent les prêtres de Smyrne, qui le réfutèrent, qu'il n'y a
qu'un seul Dieu; mais nous croyons que le Christ est réellement
son Fils qui a souffert, qui est mort, qui est ressuscité le troi-
sième jour, et qui est assis à la droite du Père , d'où il viendra
juger les vivants et les morts. Telle est la foi que nous avons
apprise. » Noët demeura opiniâtre; il fut chassé de l'Eglise et
condamné, en 245 , dans un concile d'Ephèse et dans plusieurs
autres. — En 240, Valésius, philosophe arabe, enseigna que la
concupiscence anéantit la liberté de l'homme. — Bérille, évèque
de Bosra, en Arabie, pieux, savant et brillant écrivain, soutint,
en 242, que Jésus-Christ n'avait eu aucune existence propre et
personnelle avant l'Incarnation. « Avant son avènement chez les
hommes , disait-il , Jésus-Christ ne subsistait pas en lui-même
personnellement ou comme une personne distincte; » la per-
sonne du Père existait seule. Depuis l'Incarnation, Jésus-Christ
a existé personnellement, il a été Dieu et homme; mais s'il a
été Dieu , ce n'est qu'autant qu'il possédait la divinité qui est
propre au Père, ou, en d'autres termes, la personne du Père
s'est faite homme et est devenue Jésus-Christ : ceci revient à
l'erreur de Praxéas et de Noët. Bérille était de bonne foi; com-
battu et réfuté par Origène dans une discussion publique , il
(4) Mémoires du card. Pacca , tom. II. — P. Baltus. — Nicolas,
Et ud. philos., tom. I. — Extrait du journal la Presse, 42 oct. 4837.
r- Receveur, tom. I: — Mgr Ginoulûiac, évèque de Grenoble, Uist.
du dogm., tom. II, p. 632-662.
TROISIÈME SIÈCLE. i 95
finit par reconnaître la vérité dans un concile. Plein de grati-
tude envers Origène, il lui écrivit plusieurs lettres de touchantes
actions de grâces. — D'autres sectaires arabes croyaient que
l'âme et le corps mouraient et ressuscitaient ensemble. Ils
furent aussi réfutés par Origène , et successivement condamnés
dans trois conciles, dont deux furent assemblés dans des villes
d'Arabie, en 242 et 249, et le troisième dans l'Achaïe, en 250.
— A la même époque, on vit paraître, sous le nom d'origénistes,
une nouvelle branche de gnostiques; ils condamnaient le ma-
riage, et commettaient ouvertement les actions les plus infâmes,
qu'ils regardaient comme indifférentes. Leur nom ne venait pas
du grand Origène, mais d'un autre, fort peu connu. Saint Au-
gustin, qui fait mention de leurs erreurs, l'assure expressément.
— Ainsi déchirée par l'hérésie, assaillie par la philosophie et
par le Paganisme, et jetée , pour ainsi dire , au milieu de toutes
les passions humaines, comme Daniel dans la fosse aux lions,
la vérité devait nécessairement périr. Si donc cette illustre per-
sécutée, comme l'appelle Bossuet , a été sauvée et a pu parvenir
jusqu'à nous, nous le devons à l'Eglise qui, aidée du secours
d'en-haut, a pu seule opérer ce miracle de force et d'amour.
Cependant la paix donnée à l'Eglise par l'empereur Philippe septième
finit avec son règne. Monté sur le trône par la trahison, ce P"^'041*
prince en descendit de même. Les troupes de la Pannonie s'étant An 250.
révoltées contre lui, il en confia le commandement à Dèce, géné-
ral habile qui lui paraissait dévoué. Mais , au lieu de réprimer
les mutins , Dèce se fit proclamer empereur, marcha contre son
maître et le fit périr en 249. — En haine de Philippe, dit Bos-
suet, l'usurpateur renouvela la persécution avec plus de violence
que jamais. 11 se hâta de publier contre les chrétiens un édit
terrible, qu'il fit lire dans le camp des prétoriens, et qu'il en-
voya à tous les gouverneurs des provinces, en leur recomman-
dant d'employer toutes sortes de tourments pour contraindre les
fidèles à sacrifier aux dieux. Les magistrats , dit saint Grégoire
de Nysse, suspendaient toutes les causes particulières ou publi-
ques, pour vaquer à la grande, à l'importante affaire, l'arresta-
tion et le supplice des fidèles.
Le pape saint Fabien fut une des premières victimes. -— Saint Priwipaa*
Maxime, saint Urbain, saint Sidoine, saint Gélerin et une foule xml^*-
496 cours d'histoire ecclésiastique.
d'autres soldats de Jésus-Christ , de tout âge , de tout sexe et de
tout rang, eurent le même sort à Rome et dans l'Italie. — A
Gatane, en Sicile, on admira sainte Agathe, jeune vierge d'une
rare beauté, que l'on exposa dans un lieu de prostitution,
et à qui l'on fit subir les tortures les plus affreuses, le chevalet,
les charbons ardents, sans pouvoir lui enlever ni sa vertu , ni sa
foi. — L'Eglise de Garthage, au rapport de saint Gyprien, fut
inondée de sang. Le saint évoque lui-même fut obligé de céder
à l'orage, après avoir vu ses biens confisqués et sa tête mise à
prix. Chaque jour, le peuple faisait retentir l'amphithéâtre de ce
cri : « .Gyprien aux lions! » — L'Eglise d'Alexandrie rivalisa
avec celle de Carthage; le sang y coula par torrents, et saint De-
nys, son évèque, fut aussi obligé de se retirer. — La persécu-
tion s'étendit partout et ravagea toutes les provinces. — Saint
Grégoire le Thaumaturge fut contraint de quitter Néocésarée.
— Saint Alexandre le Charbonnier fut pris et périt par le feu. —
Saint Alexandre, évèque de Jérusalem, et saint Babylas, évèque
d'Antioche, moururent dans les fers. — Acace, évèque d'une
ville voisine d'Antioche, se distingua par une mémorable confes-
sion de sa foi. — Saint Pione, prêtre de Smyrne, se signala aussi
par son courage. Il fut brûlé après avoir été déchiré avec des
Mort ongles de fer. — Origène , jeté en prison à Césarée , souffrit les
plus cruels tourments, mais ne périt pas. Il mourut, dix-huit
mois ou deux ans après, à Tyr, en 254, à l'âge de soixante-dix
ans. Son corps fut enterré, dit-on, dans la muraille de l'église
du Saint-Sépulcre, qui était la cathédrale de la ville de Tyr (1).
— A Mélitine en Arménie, Polyeucte, homme distingué par ses
richesses et son crédit , ne se laissa ébranler, ni par les menaces
de son beau-père, qui était au nombre de ses juges, ni par les
larmes de sa femme, ni par la vue de son fils encore enfant. II
fut condamné à avoir la tète tranchée. — A Ephèse, sept frères
furent enfermés vivants dans une caverne près de la ville, et ils
s'y endormirent dans le Seigneur; on les a nommés les sept
{i) Quelques-uns ont avancé, d'après saint Epiphane, qu'Origène n'c-
chappa d'abord à la mort qu'en faisant semblant de sacrifier au dieu Sé-
rapis. Baronius, Tillemont, Feller, Beigier et beaucoup d'autres disent
que c'est une calomnie avancée par ses ennemis, et trop facilement ac-
cueillie par saint Epiphane.
d'Origènc
TROISIÈME SIÈCLE. 197
frères dormants. — Sainte Denyse, âgée de seize ans; sainte Vic-
toire, saint Hippolyte, saint Christophe et une infinité d'autres
souffrirent le martyre sous le règne de Dèce.
La persécution fut aussi cruelle que générale. On employa les
grils ardents, les huiles bouillantes, les chaises de feu, les
ongles d'aciec et des tourments si inhumains et si outrageants
pour la pudeur, qu'on ne sait, dit Bérault-Bercastel, de quoi
s'étonner davantage , ou de la cruauté des bourreaux qui les ont
inventés, ou du courage des chrétiens qui les ont soufferts. On
sciait les uns par le milieu du corps, on écorchait les autres
tout vivants; on semait sur leurs plaies des sels brûlants, on
les couvrait de miel, et on les exposait, par un soleil ardent, à
la lente voracité des insectes. — On ne rougit pas de jeter les
femmes et les vierges chrétiennes dans les lieux de débauches.
Un jeune martyr fut amené , par ordre du juge , dans un jardin
délicieux, puis attaché avec des liens de soie, sur un lit de
plumes, entre les lis et les roses, près d'un ruisseau qui coulait
avec un murmure amollissant. On lui envoya ensuite une cour-
tisane, qui mit tout en œuvre pour le séduire. Exposé à une
attaque si dangereuse, le jeune héros, à défaut d'autres moyens
de défense, se coupa la langue avec les dents, et la cracha au
visage de la courtisane, qui se retira interdite.
A la vue de tant de dangers, beaucoup de fidèles prirent la
route du désert, et allèrent chercher, parmi les bètes féroces,
une sécurité qu'ils ne trouvaient plus au milieu des hommes. Il An2r.o,
en périt un grand nombre de faim et de misère. — Paul, né dans
la Basse-Thébaïde, et surnommé l'Ermite, fut le premier de ces
illustres solitaires. Jeune encore, il pénétra dans les solitudes
les plus reculées , où il vécut jusqu'à l'âge de cent treize ans,
dans le creux d'un rocher et sous la direction immédiate de l'Es-
prit-Saint. Il buvait l'eau d'un ruisseau qui coulait près de sa
grotte, et mangeait les fruits d'un palmier qui en ombrageait
l'entrée. Plus tard, le Seigneur lui fit porter chaque jour par un
corbeau une nourriture plus convenable à son âge avancé. De ce
port tranquille et retiré, Paul ne pensait au monde qu'en priant
pour lui. Il trouvait, dans la méditation des choses éternelles,
un bonheur que toutes les possessions de la terre n'eussent pu
lui procurer. Aussi son oraison était-elle continuelle, et souvent
S. Paul
Iweratfto,
49*
cours d'histoire èccî,ésiastiqtth.
Apostasie
de plusieurs
chrétiens
ilans la
persécution
de Dèce.
Schisme
des
libelliUiqnes.
il se plaignait de ce que l'aurore venait interrompre la douceur
de ses entretiens avec Dieu. — Le saint ermite passa ainsi
quatre-vingt-douze ans sans voir personne; seulement, à la fin
de sa vie, Dieu révéla son existence et le lieu de sa retraite à
saint Antoine, qui vint le visiter. La Providence, attentive aux
besoins de ses deux serviteurs, doubla la provision ce jour-là et
envoya un petit pain entier, au lieu de la moitié qu'apportait ré-
gulièrement le corbeau son fidèle messager.
Si la persécution fit beaucoup de martyrs, elle fit aussi des
apostats, surtout parmi les heureux du siècle. Dans la multi-
tude innombrable des fidèles, tous n'avaient pas l'esprit du Chris-
tianisme , et ne se défendaient pas assez de la corruption de la
société païenne au sein de laquelle ils vivaient, t Quelques-uns,
dit saint Cyprien , travaillaient à amasser des richesses avec une
avidité digne des païens. D'autres se livraient aux vanités du
siècle. On employait des artifices pour tromper les simples dans
le commerce. Les calomnies, les médisances et les querelles n'é-
taient plus des choses inouïes. Le mal gagnait même les parties
les plus vitales de l'Eglise. Quelques membres du clergé
négligeaient leurs fonctions, pour s'occuper des affaires tempo-
relles, et plus d'un clerc était la honte et le scandale de l'Eglise
par son luxe , sa cupidité et sa mondanité. » De pareils chrétiens
étaient loin de pouvoir supporter les terribles épreuves de la
persécution de Dèce; aussi beaucoup apostasièrent. — Plusieurs
en furent punis d'une manière miraculeuse , au rapport de saint
Cyprien. Un de ces malheureux perdit la parole et resta muet,
aussitôt après avoir renoncé à Jésus-Christ. — Une femme dont
l'apostasie était secrète , ayant reçu laacommunion dans l'assem-
blée des fidèles, fut saisie d'une agitation aussi violente que su-
bite et mourut au bout de quelques instants. — Une autre,
ayant ouvert une armoire où elle avait déposé l'Eucharistie, il en
sortit une flamme qui l'empêcha d'y toucher. — Beaucoup de
ces apostats furent possédés du démon; d'autres perdirent la
raison et devinrent furieux, etc.
Cette apostasie causa deux schismes opposés, celui des libel-
latiques et celui des novatiens. Les libellatiques étaient des chré-
tiens qui avaient obtenu des magistrats, par grâce ou par argent,
des certificats, en latin libelli, par lesquels on attestait qu'ils
TROISIÈME SlfeCLB. 199
avaient obéi atlX ordres de l'empereur, et on défendait de les in-
quiéter davantage pour cause de religion. Les centuriateurs de
Magdebourg et Tillemont pensent que les libellatiques n'avaient
pas réellement sacrifié aux idoles, et que le certificat qu'ils
avaient obtenu était mensonger. Selon Baronius, au contraire,
ils avaient réellement commis en secret le crime dont on leur
avait donné une attestation. Probablement, dit Bergier, il y en
avait des uns et des autres. — Mais, que l'apostasie de ces
lâches chrétiens fût réelle ou sinfulée, leur crime était grave, et
l'Eglise ne les recevait à la communion qu'après une pénitence
convenable. Plusieurs effrayés de la sévérité des peines cano-
niques, eurent recours aux confesseurs et aux martyrs (1), pour
implorer leur indulgence et en obtenir des lettres de paix; car,
c'était un usage reçu dans l'Eglise, de solliciter ainsi la recom-
mandation des martyrs, qui, dans l'acte même de leur satisfac-
tion surabondante , écrivaient en quelque sorte avec leur sang
et détachaient de leur chair en lambeaux le libelle d'indulgence.
On avait une grande déférence pour leur jugement et leur
prière. C'était l'application de la doctrine catholique des indul-
gences.
Dans la ville de Garthage, quelques confesseurs de la foi,
trompés par un repentir apparent, ou lassés par les importu-
nités, ou trop amoureux d'une vaine popularité, accordèrent
des lettres de paix et d'indulgence à des apostats qui ne les mé-
ritaient pas. L'imprudente facilité de quelques-uns alla jusqu'à
donner des billets collectifs, ainsi conçus : « Qu'un tel avec les
siens soit admis à la communion. » D'autres portèrent la pré-
somption jusqu'à prétendre obliger les évèques de céder à leur
jugement. — Le principal auteur de ce désordre fut un confes-
seur nommé Lucien, distingué par la fermeté de sa foi, mais
en qui on remarquait beaucoup de légèreté et d'ardeur, et peu
de lumières. — Lucien fut vivement secondé par Novat , prêtre
(<) D'après Tertullien, saint Gyprien et d'autres anciens auteurs,
on appelait martyrs, dans les premiers siècles, ceux qui avaient sup-
porté courageusement une torture quelconque, quand môme ils avaient
survécu , et le titre de confesseurs se donnait à tous ceux qui avaient
confessé Jésus-Christ, mais qui n'avaient pas encore enduré de sup-
plices. — Baronius, Annal.
200 cours d'histoire ecclésiastique.
qui parait avoir eu l'administration d'une paroisse de Car-
tilage, homme intrigant, hypocrite, ambitieux et chargé de
crimes. — Ils attirèrent à eux quatre autres prêtres opposés à
saint Cyprien, et un nommé Félicissime, profondément hypocrite
et pervers, que Novat s'arrogea le droit d'ordonner diacre,
malgré les vols et les fraudes dont il était convaincu. Ils virent
bientôt leur parti grossir par plusieurs apostats. — Tous en-
semble, bravant l'autorité et les ordres de leur évèque , ils es-
sayèrent de faire une église à part dans la ville même de Car-
thage. Us se créèrent un évèque, et élurent pour cela un prêtre
de leur parti, nommé Fortunat, qu'ils firent sacrer par cinq
prélats, déposés pour avoir sacrifié aux idoles. — En 251 et 252,
saint Cyprien assembla contre eux deux conciles dont il soumit
îfbcnatiquL ^es décrets au pape saint Corneille. Mais les schismatiques pous-
à Rome. sèrent l'audace jusqu'à envoyer eux-mêmes Félicissime à Rome.
Le pape saint Corneille refusa d'abord de l'entendre, eteonlirma
l'excommunication portée contre lui à Carthage. Le fourbe re-
vint plusieurs fois à la charge, affirma avec impudence que
vingt-cinq évèques avaient assisté à la consécration de Fortunat,
et menaça de publier, au grand scandale de l'Eglise, une foule
de crimes dont il accusait saint Cyprien. — Pendant ce temps-
là, le saint évèque se reposant à la fois sur son innocence et
sur les jugements précédents, crut devoir mépriser cette nou-
velle trame et n'écrivit point à Rome. Le Pape s'étant plaint de
son silence , saint Cyprien lui répondit par une lettre qui est
à la fois un modèle de respect et de fermeté. Il reconnaît que
l'Eglise de Rome est la chaire de Pierre, l'Eglise principale,
celle d'où l'unité épiscopale tire so?i origine; mais il fait re-
marquer que , si on se laisse effrayer par l'insolence des mé-
chants, et s'ils emportent par leur audace ce qu'ils ne peuvent
obtenir par justice, c'en est fait de la puissance épiscopale. « Il
est établi entre nous, et avec justice, ajoute-t-il, que chaque
coupable soit examiné et jugé dans le, lieu où le crime a été
commis, et où se trouvent les accusateurs et les témoins. » D'où
il conclut que la condamnation des schismatiques ayant été pro-
noncée en Afrique, par un grand nombre d'évèques, il ne con-
vient pas à la dignité de fépiscopat d'examiner de nouveau cette
affaire.
et bérëUI
des
Ntyva'icns.
TROISIÈME SIÈCLE. 201
L'ensemblo de ce fait, quelques passages même de la lettre
de saint Cyprien , comme toute sa conduite , et ses recours mul-
tipliés au Siège apostolique, montrent évidemment, que, s'il
redoutait l'abus de certains appels à Rome , il ne contestait en
rien les droits du chef de l'Eglise. Il parait d'ailleurs évident,
dit Receveur, par ces paroles : Il est convenu entre nous, que
ce règlement de discipline avait reçu l'agrément du souverain
Pontife, qui consentait à regarder comme définitifs les jugements
des évoques de chaque province , en matière de crime , sans
renoncer pourtant à son droit de révision , lorsque des circons-
tances extraordinaires sembleraient demander qu'il l'exerçât.
Baronius cite à ce sujet une lettre du pape saint Fabien, où ce
pontife, en défendant aux accusés d'appeler du jugement de
leurs évèques à des évèques étrangers, réserve formellement les
droits du Siège apostolique (1).
La vigilance et la fermeté de saint Cyprien parvinrent à dé- ScMhw
jouer tous les efforts des schismatiques. De Carthage, Novat
s'enfuit à Rome, « semblable, dit saint Cyprien, à ces nuées
qui portent partout la tempête. » Il s'y joignit à un prêtre, ap- Aa25i
pelé Novatien, hypocrite intrigant, qui était irrité de n'avoir pas
été élu pape, et il commença un schisme tout opposé à celui
qu'il avait entrepris en Afrique; car, à Carthage, il réconciliait
les apostats sans les obliger à aucune pénitence; et à Rome, au
contraire, il les repoussait tous avec une dureté désespérante,
ce qui a fait dire à un auteur que « le schisme de Novat fut
monstrueusement accouplé avec celui de Novatien. » Il enseigna
d'abord que l'Eglise ne pouvait pas remettre le crime de l'a-
postasie. Il prétendit ensuite qu'il en était de même de tous les
péchés mortels commis après le baptême. Il condamnait aussi
les secondes noces. — Cette sombre doctrine, empruntée au
Montanisme et si opposée à la mansuétude évangélique, attirait,
par sa rigidité même, les esprits outrés que l'exagération séduit,
et qui sont disposés à prendre le pharisaïsme et la dureté pour la
sainteté. Les disciples de Novat prirent le nom de Cathares ou
Puritains, et enseignèrent de plus, au rapport de Baronius,
(1) Peregrina jadicia prohibemus, saha in omnibus apostolica auc-
toritnte.
20î cours d'histoire ecclésiastique.
qu'ils étaient eux-mêmes sans péché, et que les enfants n'avaient
pas besoin du baptême. — Les novateurs furent condamnés
dans un concile de Carthage, en 251, et dans deux conciles tenus
à Rome, en 251 et 252.
Novatien, pour fortifier son schisme, Novat fit nommer pape Novatien,
ier antipape.
son collègue , qui fut sacré par trois évêques d'Italie , dont on
surprit la bonne foi à force de mensonges, et en les enivrant à moi-
tié dans un repas somptueux. — Novatien est le premier des anti-
papes jusqu'ici connus. — Il fit des efforts inouïs pour se main-
tenir. Il obligeait ses partisans de lui jurer fidélité sur la sainte
Eucharistie. Il leur disait, en la distribuant et en prenant leurs
mains : « Promettez-moi, par le Corps et par le Sang de Jésus-
Christ, de ne me jamais quitter pour retourner à Corneille. » Il
écrivit à tous les évêques des grands sièges pour annoncer son
exaltation. Mais le pape saint Corneille parvint à dissiper la ca-
bale. Toutes les Eglises rejetèrent les lettres encycliques de No-
vatien; et sa secte alla en s'affaiblissant jusqu'au milieu du v9
siècle où elle disparut entièrement.
L'un des trois évêques consécrateurs se repentit bientôt et de-
manda pardon avec larmes. « Nous l'avons reçu à la communion
laïque , écrivit le pape saint Corneille à saint Fabien , évêque
d'Antioche; quant aux deux autres, nous avons ordonné des
évêques pour leur succéder. » — « Voilà, dit à ce sujet le cardi-
nal Gerdil , comme , dès le milieu du me siècle , le souverain
Pontife exerçait sans contradiction le droit de déposer les évêques
coupables , et d'en ordonner d'autres à leur place. »
Cyprien Le docteur qui seconda le plus fortement le pape saint Cor-
neille, dans l'extirpation du schisme des libellatiques et de celui
des novatiens, fut saint Cyprien, évêque de Carlhage. Né dans
cette ville même , d'une famille sénatoriale et proconsulaire, mais
païenne, et élevé dans les écoles des rhéteurs , où il avait acquis
une science, qui le rendait l'orgueil de ses maîtres et du peuple de
Carthage, Cyprien avait eu bien des obstacles à surmonter pour
embrasser la foi. Les païens s'efforçaient de le retenir comme le
rempart de l'idolâtrie expirante. De dépit, après sa conversion,
ils l'appelaient Coprien, par une misérable allusion de son nom
à un mot grec qui signifie fumier. Cyprien céda enfin, en 243 ,
aux sages réflexions et aux arguments d'un prêtre son ami,
écrits.
TROISIÈME *ïKCr,E. 503
nommé Cécilius, dont il voulut, par reconnaissance, joindre le
nom au sien, a II trouva dans l'Eglise, ainsi qu'il le dit lui-
même, le bonheur et la paix, qu'il avait longtemps et inutile-
ment cherchés ailleurs. » — Cinq ans après, quoique néophyte,
ses vertus et son mérite le firent élever, malgré lui , au sacerdoce
et à l'épiscopat. Sa promotion exceptionnelle excita contre lui la
jalousie de plusieurs. Le saint n'y trouva qu'un nouveau motif
de zèle et d'humilité. — Abandonnant ses biens, héritage d'une
longue suite d'ancêtres, augmentés encore parles charges qu'il
avait remplies , il se consacra tout entier au service de son trou-
peau. Il devint l'oracle de l'Eglise d'Afrique, et l'un des plus
saints et des plus remarquables évoques de son temps. S'il y a
quelque chose de constaté en histoire, dit un grave critique,
c'est l'éminente sainteté de saint Cyprien, et cette belle loyauté
de caractère que saint Augustin a si bien dépeinte par ces
deux mots : Candidissimi pectoris. — Il lisait continuellement
Tertullien, et quand il le demandait à un jeune homme qui écri-
vait sous sa dictée, il avait coutume de dire : « Donnez-moi !e
maître. » — Doué, comme lui, d'une imagination belle et fé-
conde , il avait plus de souplesse , de goût , d'aménité et de grâce.
Au besoin, il était tendre; Tertullien ne le fut jamais. Il com-
posa un grand nombre d'ouvrages , entre autres , le traité de la
vanité des idoles, pour répondre aux reproches des païens qui lui
demandaient compte de sa conversion; le livre des Témoignages,
qui est un recueil de passages contre les Juifs; les traités des
lapses ou tombés , de l'Unité de l'Église, de la Patience , de l'En-
vie, de l'Explication de l'Oraison dominicale, etc.
Saint Cyprien , comme les autres Pères de l'Eglise, est un té-
moin vénérable de l'antiquité de nos dogmes; ses écrits en four-
nissent les preuves les plus authentiques. Forcé, comme nous
l'avons dit, de se séparer de son Eglise pendant la persécution
de Dèce, il écrivit à son clergé, aux fidèles et aux confesseurs,
treize lettres pleines de la sollicitude pastorale la plus tendre,
et dont plusieurs sont de véritables traités. — Il y recommande
souvent aux fidèles de prendre un soin religieux des restes des
martyrs : « Marquez bien, leur dit-il , le jour de leur mort, afin
que nous puissions célébrer leur mémoire. A mesure que j'ap-
prends leur départ pour l'immortalité, je célèbre ici des sacri-
204 cours d'histoire ecclésiastique.
fices en leur honneur, et je les offrirai bientôt avec vous, s'il platt
à Dieu. » — « Nous croyons, dit-il encore , que les mérites des
martyrs et les œuvres des justes sont très-profitables auprès du
souverain Juge. » Les confesseurs de la foi ayant témoigné un
vif désir d'assister et de participer aux saints mystères, les
prêtres de Garthage s'empressèrent à l'envi de leur procurer, en
se déguisant, cette double consolation. Saint Cyprien fut obligé
de modérer leur zèle. « Prenez garde, leur écrivit-il, que les
prêtres qui vont offrir le sacrifice dans les prisons, n'y paraissent
que tour à tour, avec un seul diacre , afin que le changement
des personnes les rende moins suspects. » Une autre fois, il se
plaint de ce que plusieurs prêtres favorisaient l'imprudente faci-
lité de quelques confesseurs, à donner aux apostats des lettres de
paix; et il termine ainsi : « Que ces ministres imprudents et
présomptueux sachent que, s'ils continuent, j'userai envers eux
delà sévérité nécessaire, leur défendant d'offrir le saint sacrifice
jusqu'à mon retour, etc. »
Il était défendu aux chrétiens, par les canons apostoliques et
par plusieurs décrets synodaux, de nommer un clerc pour tuteur
ou curateur, et on ne devait pas faire d'offrande ni offrir le saint
sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui aurait violé cette
règle. Malgré ces canons, un fidèle de Furnes avait, dans son
testament, nommé tuteur le prêtre Géminius Faustin. Consulté
sur ce cas, saint Cyprien répondit, conformément aux règles,
c qu'on ne devait faire dans l'Eglise ni prière ni oblation pour
ce défunt; parce que celui-là ne mérite pas d'être nommé à
l'autel, qui a voulu détourner les prêtres de l'autel. » — Dans
une autre circonstance, ayant appris que des prêtres de Mauri-
tanie, par ignorance et par simplicité, et dans l'intérêt des
chrétiens que les bourreaux cherchaient quelquefois à découvrir,
le matin, à l'odeur du vin eucharistique, n'employaient que de
l'eau dans la célébration du sacrifice eucharistique, saint Cy-
prien leur prouva, par l'exemple de Jésus-Christ et par plu-
sieurs passages de l'Ecriture, la nécessité de consacrer du vin.
« Le prêtre, leur dit-il, offre dans l'Eglise un véritable sacrifice,
quand il imite Jésus-Christ qui a offert le sacrifice de son Corps
et de son Sang à Dieu, son Père. » Il fait aussi remarquer qu'on
ne doit pas employer le vin seul, mais y mêler un peu d'eau ,
TROISIÈME SIÈCLE. 205
ûfin de signifier l'union du peuple fidèle avec Jésus-Christ.
Dans le Traité des tombés, saint Gyprien parle des fidèles qui ,
« s'étant rendus coupables d'un simple péché de pensée, le con-
fessent aux prêtres avec beaucoup de douleur, afin de décharger
par là leur conscience, sachant qu'on ne se moque point de
Dieu et qu'on ne peut le tromper. » Dans le livre De la vanité
des idoles, il affirme que l'on voyait souvent des possédés parmi
les païens; et il en appelle à ses adversaires, « qui, plus d'une
fois, avaient entendu les démons avouer ce qu'ils étaient, lorsque
les chrétiens les chassaient par le moyen des exorcismes. » Un
tel appel au sens des hommes, dit Fell, supposerait de la folie
dans saint Cyprien, si les faits dont il s'agit n'étaient point no-
toires. Qu'ils lisent le traité De la vanité des idoles, ceux qui
voudraient, aujourd'hui, nous prendre en flagrant délit de
calomnie, alors que nous accusons le Paganisme d'avoir été
généralement un fétichisme sensualiste et grossier, et non ce
culte symbolique et spiritualiste rêvé par nos philosophes mo-
dernes, qui , en haine de la vérité, cherchent à réhabiliter toutes
les erreurs. — En divers endroits de ses lettres à son peuple et
à l'Eglise de Rome, il parle des ordres inférieurs de la clérica-
ture, et désigne les fonctions des diacres, des sous-diacres, des
acolytes, des lecteurs et des exorcistes. — Dans une lettre au
pape saint Corneille, après lui avoir annoncé qu'ils mourront
bientôt tous les deux, saint Cyprien ajoute : « Que celui de nous
que le Seigneur enlèvera le premier de ce monde, continue
d'aimer ses frères dans le ciel , et qu'il ne cesse d'offrir des
prières pour eux. » — Il y nomme Marie sans tache, et ajoute :
e A la Mère était due la plénitude de la grâce; à la Vierge, la
surabondance de la gloire. » — Dans son Traité de l'Unité de
V Eglise, le saint docteur dit que, « pour rendre celte unité
visible, le Sauveur a bâti son Eglise sur une chaire unique,
celle de Pierre , à qui il a donné le pouvoir des clefs. Quoiqu'il
ait donné le même pouvoir à ses Apôtres, il a voulu que la
source de l'unité dérivât d'un seul, et que tout l'édifice portât
sur ce fondement unique. » — Toujours saint Cyprien a reconnu,
dans l'Eglise de Rome, la racine et la matrice de l'Eglise catho-
lique, Ecclesiœ catholicœ radicem et matricem. Pendant son exil,
le saint évoque s'adressa plusieurs fois à l'Eglise de Rome, scd<:
Î06 cours d'histoire ecclésiastique.
vacante, pour la consulter, et, de sa retraite, il communiquait
ensuite la réponse à son troupeau. Il est , en effet , de notoriété
historique, qu'en l'an 250, durant un interrègne pontifical de
seize mois, les schismatiques de Carthage écrivirent trois fois
à Rome , pour y dénoncer leur évêque ; — que saint Cyprien y
envoya sa justification explicite à la commission intérimaire; —
et que cette commission répondit lettres sur lettres au clergé et
à l'évèque de Carthage; qu'elle décida sur toutes les questions;
traça toutes les règles de conduite; définit les droits et les
limites de la juridiction épiscopale. Saint Cyprien transmit aussi
à la commission romaine la copie intégrale de tous les mande-
ments , avis et circulaires , adressés par lui aux martyrs , à son
clergé et au peuple de Carthage : la raison , disait-il , l'exigeait
ainsi, ratio exposât. Cette coutume du primat d'Afrique,
comme s'exprimait Rome, offre une instruction et un intérêt de
premier ordre.
Revenu à Carthage, en 251, et voulant remédier aux désor-
dres introduits par l'apostasie et par le schisme, Cyprien réunit
auprès de lui les évoques d'Afrique. C'est dans ce concile que
la cause de Félicissime fut examinée et jugée. — On y fixa
aussi les règles de la pénitence que l'on devait imposer aux
apostats. Les décrets, comme nous l'avons vu, furent envoyés au
pape saint Corneille, qui les approuva dans un concile tenu
l'année suivante, 252. — Ces règlements devinrent une loi
générale de l'Eglise, et furent compris parmi les canons qu'on
appela pénitentiaux , comme servant de règle pour la pénitence
publique,
origine L'usage de cette pénitence remonte au temps même des
et nature Apôtres , ainsi que le montre l'exemple de l'incestueux de Co-
pénitenœpn- rinthe excommunié par saint Paul. — Le Livre du Pasteur
Mique. prouve qu'elle est longue et pénible. — Au commencement,
elle fut complètement laissée à la discrétion des premiers pas-
teurs; mais après l'apparition des montanistes et des novatiens,
qui refusaient absolument le pardon de certains crimes , l'Eglise
crut devoir régler par des lois la discipline à cet égard, afin de
condamner le rigorisme excesaiX de ces hérétiques , et d'ôter en
même temps tout prétexte à leurs déclamations contre la con-
duite de ses pasteurs. — Les regtes, <iui forent alors établies,
i *
TROISIÈME SIÈCLE.
2/V7
concernaient spécialement l' idolâtrie , l'homicide, l'adultère,
parce que, suivant les montanistes, c'étaient là surtout les
crimes dont l'Eglise ne pouvait absoudre. — Toutefois, comme
les chrétiens n'avaient pas encore le libre exercice de leur culte,
ce ne fut qu'au ive siècle que les divers degrés de la pénitence
publique furent entièrement réglés et purent être exactement
suivis, ainsi que nous le verrons, d'après saint Basile le Grand.
Le premier effet de la pénitence publique était d'enlever
aux pécheurs le droit de participer à l'Eucharistie, que les
fidèles, dans ces temps de persécution et de foi , recevaient pres-
que tous les jours. Mais, l'effet qui la caractérisait spécialement,
c'était de les priver de l'assistance aux saints mystères et à cer-
taines prières publiques. — Elle commençait ordinairement ,
comme nous l'avons vu à l'égard de l'empereur Philippe, par
une confession qui, selon toute apparence, se faisait en pré-
sence de tout le monde; mais il n'était question que des fautes
pour lesquelles la pénitence publique était imposée. C'était une
simple cérémonie pénale ou satisfacloire , bien distinguée de la
confession sacramentelle , qui régulièrement était secrète , com-
prenait tous les péchés , et précédait la confession publique , à
laquelle elle servait de règle , ainsi que le dit Origène.
La pénitence publique finissait par une réconciliation ou
absolution solennelle. Cette absolution se donnait par l'impo-
sition des mains, et rendait au pénitent le droit d'assister aux
assemblées des fidèles , de présenter ses offrandes à l'autel et
de recevoir l'Eucharistie. On pouvait dès lors prononcer son nom
avec ceux des autres fidèles dont on faisait mémoire au saint
sacrifice. Enfin , il était déchargé de toutes les obligations exté-
rieures de la pénitence (1).
Le 15 mai 252, saint Cyprien assembla à Carthage un second
concile, où l'on trouve, entre autres choses, une preuve au-
thentique de la foi de l'Eglise touchant le péché originel. Il y
fut décidé que le baptême devait être donné aux enfants de
suite après leur naissance, t Car, disent les Pères, si les grands
pécheurs, lorsqu'ils viennent à la foi, sont admis au baptême,
(4) Eusèbe, Hist., Uv. 3, 6. — Origène, Homél. M. — Receveur,
tom. I. — Borgier, etc.
Décret
du concile
de
Cartbag«
concernai
le
baptcme
des eniuula.
Cours d histoire ecclésiastique.
et reçoivent Ja rémission de leurs fautes , a. plus forte raison
doit-on l'accorder aux enfants, qui n'ont d'autre souillure que
celle qu'ils ont contractée par leur origine, comme étant nés
d'Adam, selon la chair. » — On fit aussi plusieurs règlements
concernant le schisme des libellatiques. — Ces décrets, comme
ceux du précédent concile , furent soumis au pape saint Cor-
neille, par une lettre synodale signée de quarante-deux évo-
ques.
Plus tard, vers l'an 254, saint Gyprien, ayant appris que
Marcien, évèque d'Arles (1), avait embrassé le schisme de Novat
et se glorifiait même d'avoir rompu toute communion avec ses
collègues, écrivit au pape saint Etienne, qui avait remplacé
saint Corneille, pour le prier de remédier promptement à ce
.nal. « Envoyez, lui dit-il, des lettres aux évêques des Gaules
et au peuple d'Arles en particulier, pour excommunier Marcien,
et faire ordonner un autre évèque à sa place, afin de réunir le
troupeau qu'il a divisé (2). » — Auparavant déjà , il avait dé-
noncé au Saint-Siège, Privât, évèque hérétique de Lambèse.
Qoestion Ainsi , voit-on le savant primat d'Afrique, convaincu de la
u ,?cpseme suprématie de Rome sur l'Eglise universelle, en appeler la
hérétique», sollicitude pastorale, tantôt sur l'Afrique , tantôt sur la Gaule;
mais, par une suite déplorable de la fragilité humaine, il ou-
blia, dans une circonstance, le respect qu'il avait toujours
professé pour le pontife romain. Ce fut dans la question de la
validité du baptême des hérétiques. — L'Eglise catholique a
toujours cru que le baptême, imprimant un caractère ineffa-
çable, ne peut être conféré qu'une fois; et que, tirant toute sa
vertu de l'institution divine, il est toujours valide, quel que
(4) Les évêques des Gaules, et surtout celui de Lyon, Fauslin,
avaient écrit à saint Gyprien, comme connaissant à fond ce qui regar-
dait les novatiens. — Ils avaient aussi adressé leurs plaintes à Romo.
— C'était donc vers Rome que la Gaule et l'Afrique tournaient leurs
regards, quand elles cherchaient le pouvoir exécutif et suprême de
l'Eglise.
(2) Dupin , Antoine de Dominis , ont fait de vains efforts pour af-
faiblir ce témoignage décisif en faveur de l'autorité du Pape. D'autre»,
ne pouvant en éluder la force, ont nié l'authenticité de la lettre de
saint Cyprien; mais des protestants mêmes las ont réfutés. — Trad.
inst. Ev., tom. II.
TROISIEME SIECLE. 209
soit celui qui l'administre, clerc ou laïque, chrétien ou infidèle,
pourvu qu'il ne change rien au rit institué par Jésus-Christ, et
qu'il ait l'intention sérieuse de faire ce que fait l'Eglise. Gela
tient à ce que l'Incarnation, ce grand acte de l'adoption de l'hu-
manité par le Fils de Dieu, avait, à elle seule, et indépendam-
ment de la création postérieure de l'Eglise, établi, entre la
divinité et le genre humain réconciliés , une alliance nouvelle
et intime, qu'il n'est plus possible'aux hommes, malgré leur per-
versité, de rompre entièrement. Ce bénéfice de l'Incarnation
échappa complètement à la conception des rebaptisants. — Ce-
pendant , comme plusieurs hérétiques des premiers siècles ,
entre autres, les gnostiques, erraient sur divers points delà
Trinité , ils avaient altéré la forme du baptême. Il fallut donc
nécessairement le réitérer à ceux qui l'avaient reçu de leurs
mains. De là vint l'usage, presque universel dans l'Eglise pri-
mitive, de rebaptiser les hérétiques qui se convertissaient;
parce que la plupart, à raison de leurs erreurs, donnaient un
baptême douteux ou invalide. — Aujourd'hui encore, on agit
de même à l'égard des protestants, parce qu'on n'est pas sûr
qu'ils observent toutes les conditions essentielles de la forme.
— Au commencement du me siècle, Agrippin, évoque de Car-
Ihage, était allé plus loin : confondant la validité intrinsèque du
sacrement avec la licéitô de son administration , il ne mettait
aucune différence entre les divers hérétiques, et il les rebaptisait
tous sans exception. « Agrippin, dit saint Vincent de Lôrins, .
le premier de tous , et contrairement aux divins canons , à la
règle de l'Eglise et à la coutume des anciens, enseigna que le
baptême devait être toujours renouvelé. » Il donnait pour raison
que les hérétiques ne peuvent pas conférer la grâce et la vie
spirituelle, ne l'ayant pas eux-mêmes. Ce raisonnement impli-
querait une autre erreur, savoir : que, dans l'Eglise même,
quiconque serait en état de péché mortel, ne pourrait valide-
ment administrer un sacrement. — Déjà le rigorisme exagéré
de Tertullien avait incliné et trompé sa logique dans le même
sens.
Saint Cyprien suivit le sentiment et la pratique d'Agrippin. mtmi
En conséquence, consulté au sujet du baptême des novatiens, ' VJ,7 '
qui n'altéraient pas la forme de ce sacrement, il décnla, de lePipe.
Cours i/histoire, <4
210 cours d'histoire ecclésiastique.
tarojet concert avec deux assemblées d'évêques (255, 256), qu'il était
des"18 nul. Selon sa coutume, il envoya la décision à Rome pour la
hérétiques, soumettre au pape saint Etienne, qui la condamna, sans qu'on
sache la teneur des injonctions pontificales. Les pièces nous
manquent, dit le savant abbé de Solesmes, D. Guéranger, pour
savoir si c'était une décrétale définitoire, ou simplement une dé-
fense canonique de renouveler le baptême conféré dans ces con-
ditions. — Quoi qu'il en soit, Cyprien jugea et crut à tort qu'il
s'agissait non d'une question dogmatique, mais d'un simple
point de discipline , sur lequel chaque église pouvait garder sa
coutume. « En cela, dit-il, nous n'entendons faire violence ni
» donner la loi à personne. » Il fit, en conséquence, une nouvelle
tentative pour soutenir son sentiment. Il assembla donc, le 1er
septembre 256, un troisième concile de quatre-vingt-cinq
évèques. Tous partagèrent l'avis erroné de leur chef. — Il était
affermi dans son sentiment, non-seulement par l'adhésion des
évèques de sa province , mais encore par l'approbation de plu-
sieurs évèques d'Orient , et surtout de Firmilien , évèque de
Gésarée. Ils se laissèrent même aller l'un et l'autre , contre le
Pape, à une vivacité d'indignation qu'il n'est pas possible d'ex-
cuser, comme l'avoue saint Augustin. Firmilien s'emporta jus-
qu'aux injures (1).
(4) Msr Tizzani , archevêque de Nisibe et professeur à la Sapience,
vient de publier un ouvrage où il soutient que la controverse entre le
pape saint Etienne et saint Cyprien , concernant la question du bap-
tême des hérétiques , n'a jamais eu lieu , et que les documents à l'ap-
pui sont une frauduleuse invention des donatistes. Le savant prélat
ne défend pas seulement sa thèse comme plus probable ; sa conviction
est entière , et il l'appuie d'un volume de discussions et de preuves.
— En 4733 et 4790, deux religieux franciscains, Raimond Missori de
Venise et Marcellin Molkembuhr d'Allemagne , avaient déjà soutenu
la même thèse. — Saint Augustin lui-même, qui vivait sur les lieux,
à 450 ans de distance du fait controversé, atteste que de son temps
plusieurs traitaient de falsification et de mensonge toute l'histoire du
conflit entre le Pape et saint Cyprien. — Saint Aug., Epist. ad Yin-
centium Rogatianum. — Mgr Tizzani, Le célèbre conflit entre saint
Etienne et saint Cyprien. — Revue des sciences ecclésiastiques . 24
mars 4863. — Mer Freppel , dans ses savantes Etudes sur saint Cy-
prien, etc., repousse absolument le système de non authenticité
embrassé par M&r Tizzani. — P. Ramière, p. 400.
TROISIÈME SIÈCLE.
ÎH
Saint Cyprien envoya deux députés au Pape , pour lui porter
la décision du dernier concile de Carthage. Mais le souverain
Pontife refusa de les recevoir. — La discussion, après avoir
continué sous le pontificat de Sixte II, successeur de saint
Etienne, finit par une réconciliation générale. Les évoques d'A-
frique renoncèrent à leur opinion, et firent même, selon le té-
moignage de saint Jérôme, un décret pour la condamner. La
plupart des Orientaux se rétractèrent aussi , au rapport de saint
Augustin et de saint Basile (1). Enfin, la question fut entière-
ment terminée en Occident, par un décret du concile d'Arles, en
315, et, en 325, dans toute l'Eglise, parle concile général de
Nicée. Ce qui triompha définitivement, comme toujours, ce fut la
décision romaine. — Quant à saint Cyprien, on voit dans son
livre Du bien de la patience, écrit peu de temps après ces contes-
tations, qu'il se repentit de sa résistance. — Saint Augustin nous
apprend aussi que ce saint évèque , dans l'hypothèse du conflit,
s'est rétracté avant sa mort, et qu'il a expié cette faute par son
martyre. — Le vénérable Bède , le plus docte et le plus érudit des
écrivains du vne siècle, à une époque où subsistaient encore des
monuments perdus depuis , dit que saint Cyprien , égaré de bonne
foi , eut le bonheur de comprendre enfin la vérité , et de se ranger
à la foi de l'Eglise et au sentiment des saints. — Ainsi l'Eglise ro-
maine, résistant aux entraînements du génie et aux vivacités de
ses plus chers et de ses plus glorieux enfants, comme aux at-
taques de ses ennemis, a maintenu dans son intégrité la foi
dont nous sommes si heureux et si fiers.
Quelques critiques modernes , à la suite du protestant Blondel
et du janséniste Launoy , ont prétendu que, dans la question du
baptême des hérétiques, le pape saint Etienne, aussi éloigné de
la vérité que son adversaire, avait cru que le baptême chez les
hérétiques, était toujours valide, même quand on le conférait en
viciant la forme. — Mais cette assertion est démentie par les
monuments les plus authentiques. Pour la maintenir, Dupin a
été obligé « de falsifier visiblement le décret d'Etienne , au lieu
Fanise»
accusations
des
Protestants
contre le pape
S. Etienne
et
l'infaillil'iliii-
dc*papi-.
(<) Saint Jérôme, in Lucifer., c. 8. — Saint Augustin, Contra
Crescent., iiv. 3. — Epist. 93 ad Vincentium. — Saint Basile, Epi-
stol. 99 ad Amphiloc. — D. Guéranger, Monarchie pontif., p. 38-40.
— Gorini, tom. II, pag. 414.
212 cours d'histoire ecclésiastique.
de le traduire, » comme le remarque Bossuet. — On a allégué
également un écrit anonyme, attribué à saint Etienne, dans le-
quel ce pontife reconnaîtrait comme valide le baptême des mar-
cionites, réprouvé plus tard par le concile de Gonslantinople.
Mais rien ne prouve que le pape saint Etienne soit l'auteur de
cet écrit. De plus, il est possible que les marcionites, qui va-
riaient à chaque instant dans leur croyance et leur discipline,
aient changé plus tard la forme du sacrement, qu'ils avaient
conservée dans le principe. — Des auteurs protestants ont aussi
reproché au pape saint Etienne d'avoir « réintégré et traité
comme frères » deux évèques espagnols, Basilides et Martial, que
le pape saint Corneille avait destitués. Le but avoué de ces cri-
tiques, ennemis de l'Eglise, est de mettre deux papes en contra-
diction, et de réduire à néant V infaillibilité de l'un ou de
l'autre. Mais, outre que ces sortes de questions n'atteignent pas
le moins du monde l'infaillibilité des papes , il est historiquement
et invinciblement démontré que le pape saint Corneille , pas
plus que Lucius son successeur et prédécesseur immédiat de
saint Etienne, n'a été pour rien absolument dans l'affaire de Mar-
tial, évèque de Léon , et de Basilides, évèque de Mérida. Le pre-
mier avait été déposé dans un concile d'Espagne , et le second
y avait donné sa démission (1).
invasion Sur la fin du règne de Dèce, pendant que Borne païenne
d" du'sareS s'enivrait du sang des chrétiens, le nord et le midi commencèrent
l'empire ro- à lancer contre elle ces hordes de Barbares , qui devaient la dé-
mT' chirer durant plusieurs siècles, et la faire expirer, ensuite, au
vers l'an 251. milieu des plus douloureuses convulsions politiques. Dieu, dit
Orose, déchaîna les Barbares qui environnaient l'empire romain;
on les vit tournoyer sur sa tète coupable comme des vautours af-
famés et fondre sur lui de toutes parts. Le doigt de Dieu, écrit
aussi Salvien , poussait les Barbares sur toutes les plages, comme
le fouet vengeur des crimes du monde romain. — Il était peut-
être moins difficile, selon la remarque d'un auteur grave, de
créer un monde nouveau que de refaire le vieux. La plupart des
matériaux de celui-ci , trop pourris pour entrer dans une cons-
truction durable, semblaient être réprouvés de l'Architecte divin.
(1) Hist. de l'infaillib. des Papes, t. I, p. U9-160.
TROISIEME SIECLE.
213
C'est pourquoi la Providence amenait, à grands irais et à grande
vitesse, des lointaines régions du nord et de l'orient, sur le sol
où elle voulait bâtir, des races neuves, au sang de feu, qu'au-
cune digue ne pouvait contenir, aucun échec déconcerter, et dont
la mission visible était de renverser, de brûler, de détruire pour
cbàtier sans doute, mais aussi pour déblayer, niveler, en un mot,
préparer la route de Dieu. — Les Scythes et les Perses envahirent
l'Asie; les Goths, les Bourguignons et une foule d'autres, qui
n'étaient que de grandes avant-gardes , ravagèrent l'Europe. —
Ils firent plusieurs martyrs dans les Gaules, entre autres, saint
Didier, évèque de Langres; saint Privât, évèque de Mende; saint
Antide, évèque de Besançon, et saint Ausone d'Angoulème, qui
furent tous mis à mort par Crocus, roi des Allemands.
L'empereur Dèce, surpris par les Goths, dans la Thracc,
périt au milieu d'un marais, en 251. Son nom a laissé dans le
martyrologe une longue trace de sang. — Gallus et Volusien ,
qui lui succédèrent, continuèrent la persécution contre les chré-
tiens; mais ils ne firent que passer. — La pourpre fut donnée,
on 253, à un vieillard ambitieux et faible , nommé Valèrien, qui
se montra d'abord favorable au Christianisme. Mais, en 257,
un de ses ministres, nommé Macrien , homme impie, adonné à
la magie, et ennemi juré des chrétiens, lui persuada que le
salut de l'empire était attaché au culte des dieux, et qu'il fallait
punir tous ceux qui refuseraient de les adorer. Dans cette vue,
Valèrien publia des édits sanglants contre les fidèles. — Deux
souverains pontifes, saint Etienne et saint Sixte, furent successi-
vement immolés. Pendant que l'on conduisait le dernier au sup-
plice , un de ses diacres, nommé Laurent, le suivait en versant
des larmes et lui disait : « Où allez-vous, mon père, sans votre
tiLs'? Saint Pontife, où allez-vous, sans votre ministre? — Con-
solez-vous, mon fils, lui répondit le pontife, un plus grand
combat vous est réservé; vous me suivrez dans trois jours. »
— Le saint diacre, plein de joie, se prépara au martyre, et
distribua aux pauvres tout l'argent qu'il avait entre les mains ,
et môme les vases sacrés, dont il craignait la profanation. Le
préfet de Borne, instruit de ces aumônes, crut qu'il avait d'im-
menses trésors, et le somma de les lui livrer. Laurent lui pré-
senta une foule de pauvres, d'aveugles et de malades qu'il
Huitième
pcrotcvlioi
MM
Valoiïen.
Au 257.
Martyre
fin ilUcra
S. Laurent.
de
214 COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
nourrissait et soignait. « Voilà, dit-il, les richesses de l'Eglise. »
Le préfet furieux le fit déchirer à coups de fouet, puis étendre
sur un gril ardent, où le saint martyr fut brûlé lentement. Du-
rant cet horrible supplice, il ne cessa de louer et de bénir Dieu.
Il n'interrompit sa prière que pour recommander au bourreau,
avec la plus grande tranquillité, de tourner son corps, quand
il fut entièrement rôti d'un côté. — Plusieurs sénateurs, frappés
de ce courage surhumain, se convertirent, emportèrent le corps
du saint sur leurs épaules, et l'inhumèrent dans une grotte où
il se fit beaucoup de miracles. — Saint Adrias et sainte Pauline
sa femme , Néon et Marie leurs enfants , saint Hippolyte et une
infinité d'autres souffrirent aussi le martyre dans la même ville.
L'Eglise de Garthage ne se signala pas moins que celle de
s. Cyprien. Rome. Saint Gyprien fut arrêté et envoyé en exil, avec plusieurs
évèques, un grand nombre de prêtres et une multitude de
fidèles. Un an après , il fut rappelé et comparut devant le pro-
consul d'Afrique, qui lui dit : « L'empereur vous ordonne de
sacrifier aux dieux. — Je n'en ferai rien, lui répondit le saint,
je ne reconnais qu'un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre.
— Pensez à vous, reprit le juge. — Dans une affaire si juste,
il n'y a pas à délibérer, » répliqua Gyprien. — Ayant été con-
damné à avoir la tète tranchée, il s'écria : Deo gratias! Quand
l'exécuteur parut, il l'embrassa et lui donna vingt-cinq écus
d'or. On recueillit son sang dans des linges que l'on conserva
religieusement. Son corps fut enterré près du lieu du supplice ,
et on y bâtit deux églises en son honneur!
Nombreux La persécution ne fut point apaisée à Garthage par la mort de
f"1 Afrique, samt" Gyprien; il y eut encore une foule de martyrs de tout sexe
en Espagne, et de [0X1[ âge> Les pjus célèbres furent huit prêtres ou diacres ,
h» Gaules, etc. disciples du saint évêque, qui eurent la tête tranchée , après
avoir été enfermés pendant six semaines dans un cachot infect
et profond , où ils commencèrent à subir tout vivants la décom-
position et le lent travail du tombeau. — A Utique, le nombre
des martyrs fut si grand, que les bourreaux ne pouvaient suffire
aux exécutions. Près de deux cents chrétiens furent précipités
à la fois dans une fosse remplie de chaux vive. Cette triste héca-
tombe fut appelée la Masse-blanche. — La persécution fut
encore plus violente en Numidie. Près de Cirtha, aujourd'hui
TROISIEME SIÈCLE.
215
Constantine, on fit un massacre effroyable des fidèles. Le nombre
des confesseurs était si considérable , que pour prévenir la con-
fusion , on en forma une longue haie , aux bords et le long du
Rummel , en aval de Constantine , et les bourreaux la parcou-
raient rapidement en abattant les tètes. La multitude des morts
fut telle , qu'elle eût arrêté le cours de la rivière , si on les avait
jetés au môme endroit. — L'Espagne offrit à Dieu, en 259, les
prémices de ses martyrs dans saint Fructueux, évèque de
Tarragone , qui fut brûlé vif, avec les deux diacres Augure et
Euloge. On voit, par un sermon de saint Augustin, que les
fidèles de ce royaume conservèrent avec soin leurs reliques , et
que, le jour de leur fête, on lisait publiquement les actes de
leur martyre.
Les Gaules eurent aussi un grand nombre d'illustres victimes,
entre autres, saint Saturnin, évêque de Toulouse, et saint Denys
évèque de Paris. Ainsi pensent du moins la plupart de ceux
qui, d'après un passage de saint Grégoire de Tours, rapportent
au me siècle l'arrivée de ces deux saints dans nos contrées. —
Saint Saturnin fut attaché par les idolâtres à un taureau , qui
le traîna et le mit en pièces dans les rues de sa ville épiscopale.
Plus tard, saint Exupère, évèque de Toulouse, bâtit une église
en l'honneur du martyr, et y fit déposer ses reliques. — Saint
Denys fut décapité avec le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère,
sur une montagne voisine de Paris , appelée depuis Montmartre
ou Mont des Martyrs. Sainte Geneviève lit élever une église en
l'honneur de saint Denys, et les reliques du glorieux martyr ont
été déposées, ensuite, dans la célèbre abbaye qui porte son
nom. — Saint Patrocle, homme de qualité de la ville de Troyes,
et un grand nombre d'autres furent aussi martyrisés dans les
Gaules. — Saint Denys d'Alexandrie fut exilé avec plusieurs
fidèles, et eut beaucoup à souffrir. — A Gésarée, en Gappadoce,
un jeune enfant, nommé Cyrille, remplit toute la ville d'une
sainte admiration. Chassé de la maison paternelle par des pa-
rents païens, et traduit devant le juge, il méprisa ses menaces
et ses caresses. « Je ressens une vraie joie , disait cet admirable
enfant, de souffrir les rebuts et les mépris. On m'a banni de
ma maison; mais une autre infiniment plus désirable m'est
réservée; et la mort que vous regardez comme le dernier de»
Martyre
de S. Cyrille
à Césarér.
de
Cappatioc*.
816 COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
malheurs, est la porte qui conduit à celte félicité suprême. »
Comme les assistants fondaient en larmes, « Vous devriez plutôt,
leur dit-il, vous réjouir et me féliciter de mon bonheur. » Il
marcha ensuite au bûcher avec une sainte allégresse.
La ville de Césarée en Palestine eut la douleur de voir l'apos-
tasie d'un prêtre, nommé Saprice, qui refusa, jusqu'au lieu du
supplice , de pardonner à un laïque appelé Nicéphore ; mais
cette tache fut lavée par le sang même de ce dernier, qui mou-
rut à la place du malheureux Saprice. — A Noie en Gampanie,
deNoie! un autre Pretre> samt Félix, releva l'honneur du sacerdoce par
sa charité, et par son courage à supporter les épreuves les plus
longues et les plus dures pour le nom de Jésus-Christ. Mis en
prison, chargé de chaînes et étendu sur des têts de pots cassés,
il fut délivré par un ange. Le saint confesseur, ayant une
seconde fois échappé au bourreau par miracle , put achever sa
carrière à Noie, dans l'exercice de la charité et de toutes les
vertus chrétiennes. Son culte y devint très-célèbre, et il s'opéra
une quantité de miracles par son intercession.
lin terrible Le sang chrétien coulait ainsi partout, en vertu des édits de
f!o rempereur ya]érien, quand la vengeance divine frappa ce malheureux
Auréiien em- prince d'une manière terrible. Vaincu et pris par les Perses ,
pawr. il devint le jouet de leur roi, Sapor, qui le lit écorcher vif,
après s'en être servi , pendant sept ans, comme d'étrier pour
monter à cheval , fier de fouler ainsi aux pieds la grandeur ro-
maine. — L'empire alors fut partagé et désolé par trente tyrans.
— Gallien, fils de Valérien, prévalut. Il arrêta la persécution,
et fit même , en 262, un rescril qu'il adressa aux évèques d'E-
gypte, pour remettre les chrétiens en possession de tous les
lieux sacrés qui leur avaient appartenu. Il y eut cependant
quelques martyrs sous son règne, entre autres, saint Marin, de
Césarée en Palestine. — Gallien était d'une mollesse excessive,
et fut assassiné en 268. — L'armée qui le fit périr, lui donna
pour successeur Claude , général expérimenté , qui fut emporté
par une fièvre maligne, en 270, et laissa l'empire à Auréiien.
Hérésies L'année même de son avènement au trône impérial, Auréiien
d,n dfSS fut Prie Par Ies cnrél'ens de faire intervenir son pouvoir dans
de samosate. une affaire qu'il est important de remarquer. Deux nouveaux
De 25^270. sectaires venaient de paraître : Sabellius, né à Ptolémaïs, et
TROISIÈME SIÈCLE. 217
disciple de Noët, et Pau) de Samosate, évèque d'Antioche. —
Sabellius renouvela les erreurs de son maître : Il enseignait
qu'il n'y a en Dieu qu'une seule personne, le Père, dont le Fils
et le Saint-Esprit émanent, à titres d'attributs ou d'opérations
distinctes, sans constituer de véritables hypostases; ou plutôt,
Sabellius ne regardait, dans la Trinité, le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, que comme trois formes, trois développements ou
comme trois faces de la même personne; s'il conservait le mot
personne, c'était dans le sens figuré de personnage , rôle, etc.
Dieu, selon lui, est donc essentiellement unipersonnel, mais
susceptible de se déployer par des opérations diverses : il de-
vient trinité par ses rapports avec le monde, avec Jésus-Christ,
avec l'Eglise. — La monade, ou la vie divine prise confusément,
est susceptible de se développer en triade. Elle s'irradie, s'épa-
nouit dans le monde, et devient Père. Elle s'unit, par une autre
irradiation ou une autre force, à l'Homme-Christ, et elle devient
Fils. Enfin, par une troisième irradiation ou une troisième force,
elle opère dans l'Eglise chrétienne, et elle devient Saint-Esprit.
L'Eglise serait la troisième personne dans la divinité, comme le
Créateur aurait été la première, et Jésus était la seconde. Ainsi,
il y a bien une différence entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
mais ce n'est ni une différence personnelle, ni une différence
éternelle. Ce ne sont pas simplement trois noms, trois faces de
Dieu, comme créateur, rédempteur, sanctificateur : ce sont
trois forces, trois irradiations distinctes et produites dans le
temps. L'expression grecque dont les sabelliens avaient cou-
tume de se servir, quand ils voulaient dire que la divinité était
devenue Père, Fils, etc., signifiait qu'elle s'était étendue, élar-
gie. La Trinité est donc une expansion temporaire de la vie
divine. — Selon la foi catholique, au contraire, Dieu est en lui-
même éternellement et immuablement Père , Fils et Saint-
Esprit; il ne l'est pas seulement devenu avec le monde, avec
l'Incarnation, avec l'Eglise (1). — Sabellius semblait admettre
(1) Le Père, le Fils et le Saint-Esprit n'étant, selon les sabelliens,
que des révélations, des manifestations, des développements de la
monade, que l'on ne connaît point, puisqu'elle ne se révèle que comme
Père, Fils et Saint-Esprit, et non point comme monade, toute l'idée
que le chrétien se fait do Dieu disparait. C'est ce qui a fait dire à saint
3i8 COURS DHISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
que le Père s'était réellement incarné dans Jésus-Christ, comme
le croyaient les patripassiens. Par conséquent , comme eux, il
exagérait pour ainsi dire la divinité de Jésus-Christ. — Praxéas
avait, le premier, développé systématiquement le Modalisme.
Sabellius , doué d'un esprit subtil, intrigant et opiniâtre, mais
de peu de jugement, lui donna la dernière forme. Cet héré-
siarque fut condamné dans un concile tenu à Rome, en 258.
Paul de Samosate, de mendiant devenu prélat courtisan, ce
qui était mendier encore, avait les faveurs de Zénobie, reine
de Palmyre. De mœurs plus que suspectes, d'un caractère ar-
rogant et altier, aimant l'éclat , et le faste, sans probité, sans
honneur, il s'était ramassé en peu de temps une fortune consi-
dérable, et il affectait le luxe des magistrats et des proconsuls.
Sa chaire épiscopale ressemblait au tribunal des gouverneurs
de province , et il voulait des applaudissements pour relever
l'éloquence de ses discours. On dit même qu'il alla jusqu'à
faire chanter des hymnes à sa louange, dans l'église d'Antioche.
Ces chants sacrilèges, exécutés par des actrices, furent inau-
gurés aux fêtes de Pâques. — Zénobie, juive de naissance et
d'un caractère viril, s'adressa à Paul pour connaître la doctrine
des chrétiens, et se montrait peu disposée à croire des vérités
au-dessus de sa raison. Pour affaiblir sa répugnance , le théolo-
gien courtisan chercha à dépouiller le Christianisme de ses
mystères , et à substituer un rationalisme impie à l'antique foi
de son troupeau. Il soutint que Jésus-Christ n'était pas propre-
ment et substantiellement le Verbe, la Sagesse et le Fils unique
de Dieu, mais un homme divinisé, en qui le Verbe de Dieu
s'était manifesté. Jésus-Christ n'était donc pas Fils de Dieu par
nature, et par suite, il était Dieu, non par substance, non
éternellement, mais par prédestination. Il y avait en lui deux
personnes, l'une Fils de Dieu par nature; l'autre Fils de David.
Toutefois , le Verbe lui-même selon Paul , n'était pas une per-
sonne réelle , une subsistance divine , mais un attribut de la
divinité. — On nomma les disciples de ce sectaire, paulianistes.
Grégoire de Nazianze que , lorsque les sabelliens ramènent tout a une
seule personne, ils anéantissent toutes les personnes; et il les accuse,
en conséquence, d'athéisme, comme les ariens de polythéisme. (Mœh-
ler, Vie de S. Athan., t. II, p. 4o4.)
TROISIEME SIECLE.
219
Paul de Samosate est regardé avec raison comme le précurseur
des ariens et des nestoriens tout à la fois. — Outre l'hérésie, il
était, comme nous l'avons dit, accusé de mauvaises mœurs et
d'injustices criantes. Il fut condamné, en 264, 268 et 269, dans
trois conciles d'Antioche; mais, soutenu par la reine de Palmyre,
l'hérésiarque s'obstinait à conserver son titre et à demeurer
dans la maison épiscopale, bien qu'on eût mis un autre évèque
à sa place, et que sa déposition et la nomination de Domnus,
suii successeur, eussent été communiquées au pape saint Denys.
— L'empereur Aurélien ayant vaincu Zénobie , les chrétiens
s'adressèrent à lui pour faire cesser ces troubles. Ce prince,
selon le témoignage formel d'Eusèbe, « ordonna que la maison
épiscopale avec toutes ses dépendances, fut cédée à celui des
deux prélats qui était en communion avec l'évèque de Rome et
reconnu par lui; » tant il était notoire, même aux yeux des
païens, que ceux-là seuls étaient de vrais évoques que le Pape
reconnaissait pour tels. « Les païens, poursuit Eusèbe, savent
que les vrais chrétiens sont en communion avec Rome (1). «
Les hérésies de Sabellius et de Paul de Samosate ne firent
pas beaucoup de progrès. Mais il n'en fut pas de même de celle
des manichéens, qui parut peu de temps après, en 277, sous le
règne de Probus. Né en Perse, d'une mère esclave, l'an 240,
Coubric , plus tard surnommé Manès ou Manichée , qui signifie
Paraclet, fut acheté à huit ans et adopté par une femme de
Ctésiphon qui le fit élever par les mages. Doué d'une grande
capacité, il profita merveilleusement de l'instruction que lui fit
donner sa mère adoptive. Il devint habile dans la géométrie,
l'astronomie, la musique et la peinture. Il s'appliqua aussi à
l'étude de l'Ecriture sainte, et encore plus à celle des philo-
sophes orientaux, dont il avait, dit-on , trouvé les écrits dans la
bibliothèque de sa bienfaitrice. Emporté , soit par le délire de
son imagination, soit plutôt par le désir d'une fausse renom-
mée, Manès se présenta au monde comme le successeur ou l'imi-
tateur de Jésus-Christ, l'Apôtre du Christ, disait-il, comme le
Paraclet promis dans l'Evangile , qui devait enseigner toute
Remarquable
jugement
de
l'empereur
AuréliPii
contre Paul
de Samosate.
Hérésie
des
Manichéens
(<) Eusèbe, Hist., liv. 7, c. 30. — Trad.
mant, 2e livraison. — Fleury, t. VIII
inst. Ev., \. — Lenor-
220 cours d'histoire ecclésiastique.
vérité. — Pour séduire plus aisément la multitude, il se vantait
d'épurer le Christianisme et de faire des miracles. — Sapor, roi
de Perse, lui demanda la guérison de son fils dangereusement
malade. Mais l'enfant étant mort entre les mains du prétendu
thaumaturge, le roi le fit mettre en prison. Manès s'échappa
après avoir tué le geôlier, et continua son rôle d'imposteur et de
prophète. Sapor irrité parvint à le ressaisir et le fit écorcher vif,
en 277.
La fin terrible de l'hérésiarque n'empêcha pas ses disciples
de répandre sa doctrine , qui était un mélange de panthéisme
et de dualisme emprunté à Zoroastre, de stoïcisme et de quié-
tisme. Le point de départ était la recherche de l'origine du bien
et du mal. Pour expliquer ce mystère, Manès admettait deux
premiers principes, éternels, indépendants et de nature con-
traire , qui rappellent les deux génies créateurs de Zoroastre :
Ormuzd et Ahriman : l'un bon et l'autre mauvais. Il appelait
le bon, prince de la lumière; et le mauvais, prince des ténèbres.
Le monde, selon lui, avait été fait du mélange du bien et du
mal. Le mauvais principe avait produit cinq éléments : la fu-
mée, les ténèbres, le feu mauvais, la mauvaise eau et le mau-
vais vent. Le principe bon en fit cinq autres pour détruire ceux
de son rival : l'air, la lumière, le bon feu, la bonne eau et
le bon vent. Dans la lutte, ces divers éléments se mêlèrent , et
ce mélange forma le monde. Voilà la base de la théologie dog-
matique de Manès. — Ses sectateurs la développèrent ensuite,
de telle sorte qu'on ne sait pas toujours distinguer ce qui est du
maître de ce qui appartient aux disciples. — Quoi qu'il en soit,
ils détruisaient la religion tout entière, et mirent à la place
des chimères , des extravagances et des absurdités. — Pour
rendre compte du mystère de la Trinité, ils disaient que le rôrc
était la lumière la plus reculée; le Fils, la lumière qui se mani-
feste dans le soleil; le Saint-Esprit, la lumière qui réside dans
l'air. Ils rejetaient tout l'Ancien Testament, comme venant du
mauvais principe. Ils niaient les mystères de l'Incarnation et de
la Rédemption. Jésus-Christ, selon eux, n'avait pris qu'un corps
fantastique; Manès l'appelait l'homme primitif, né de la M en
de la vie, fille elle-même du principe bon. La résurrection
future des corps et l'éternité des peines étaient des fables. Ils
TROISIÈME SIÈCLE. Î9A
traitaient d'idolâtrie le culte des Saints et l'honneur rendu aux
reliques et aux images. Les sacrements étaient inutiles et môme
une chose abominable. Cependant, ils se réservaient un bap-
tême et une eucharistie, qui consistaient en d'horribles profana-
tions. Ils enseignaient que l'homme avait deux âmes, l'une
bonne, et l'autre mauvaise, et que les plantes étaient animées,
en sorte que c'était un crime de les détruire , etc.
A ce bizarre assemblage de rôvjeries spéculatives et de néga-
tions antichrétiennes , ils joignaient une morale infâme. Ils
niaient la liberté de l'homme, condamnaient le mariage, et se
livraient sans scrupule aux actions les plus criminelles, en les
attribuant à l'empire irrésistible de l'âme mauvaise. Le culte
manichéen, dit Darras, était une perpétuelle débauche. Ils ré-
prouvaient la guerre , le gouvernement civil et toute espèce
d'autorité. Ils interdisaient l'agriculture , parce qu'elle exposait
à des meurtres; ils en mangeaient néanmoins les produits,
mais après avoir auparavant maudit les cultivateurs. Quelques-
unes des sectes manichéennes (1) jugèrent, au contraire, qu'on
faisait une bonne action en délivrant par là une âme des liens
qui l'attachaient à la matière. — Une pareille raison pouvait au-
toriser l'homicide.
De semblables principes tendaieni à la dissolution immédiate
de tout Etat, de toute société et de toute civilisation. Aussi les
manichéens furent-ils sévèrement poursuivis par les souverains
même païens. Dioclétien les condamna au feu, à la décapitation,
et à l'exil (2).
La crainte des châtiments, l'absurdité de leurs principes, et
l'infamie de leur morale , rendirent la secte hypocrite, parjure,
amie du secret et des ténèbres. Elle se propageait dans l'ombre,
et avait un zèle et une adresse incroyables pour s'insinuer dans
les esprits «l se faire des partisans. Ils se reconnaissaient à une
certaine manière de se serrer la main. La doctrine n'était livrée
qu'à demi-mots. De toutes les hérésies , le Manichéisme est celle
r (1) Théodoret comptait de son temps plus de soixante-dix sectes
manichéennes.
(2) En Afrique, où ils étaient peu influents, saint Augustin ne vou-
lait pas qu on les poursuivit.
u liai :,-,
son alii, i i
têOUd
222 cours d'histoire eoclesi astique.
qui a subsisté le plus longtemps. Aucune secte ne s'est repro-
duite aussi souvent et sous des formes plus différentes. Son
organisation puissante attirait les ambitieux; ses initiations
mystérieuses séduisaient les esprits téméraires , et la débauche
y entraînait la jeunesse. Quelques aspirations élevées, des pro-
messes sublimes servaient d'appas aux âmes généreuses. — De
la Perse, où elle était née, elle s'étendit jusqu'aux extrémités
de l'Occident, à Rome, à Carlhage, etc. — Au vu8' siècle, ces
hérétiques prirent le nom de pauliciens , soit d'un certain Paul,
qui rajeunit l'ancienne doctrine par l'autorité qu'il avait su
acquérir, soit à cause de leur vénération affectée pour les écrits
et la personne de l'Apôtre saint Paul. — Ils pénétrèrent alors
dans la Thrace et dans les vallées de l'Hémus. D'accord avec
les Sarrasins , ils y exercèrent de tels ravages au ix8 siècle , sous
le règne de Théodora, que cette impératrice fut obligée d'en-
voyer contre eux des forces considérables. — Au commence-
ment du xi8 siècle, ils s'introduisirent en Italie, et de l'Italie
en France, sous différents noms, tirés tantôt d'un de leurs chefs,
tantôt d'une nouvelle modification donnée à la doctrine com-
mune. De là, cette horde de sectaires : cathares, bulgares, pa-
tarins, cotereaux, henriciens, pétrobusiens, albigeois, etc., qui
se rendirent, plus tard, si terribles dans le Languedoc et la Pro-
vence. — Les philosophes du xvm8 siècle ont témoigné une
prédilection marquée pour ces sectaires, c On n'a vu longtemps,
disent-ils, que des hérétiques dans ces hommes, dans lesquels
il faut voir les précurseurs de la civilisation moderne. Les albi-
geois tirent leur origine des manichéens d'Arménie; ils avaient
pour but de régénérer les mœurs de la société européenne. »
— Bayle avait déjà fait tous ses efforts pour les justifier. —
Condorcet, qui les appelle « les hommes du Midi, » ajoute a qu'ils
avaient adopté un Christianisme épuré. » — Cette prédilection
des philosophes , et les nombreux rapports qui existent entre la
doctrine des illuminés modernes (1) et celle de ces hérétiques,
prouvent, dit Barruel, ou du moins font grandement présumer,
dit le savant Hurter, que le Manichéisme dure encore aujour-
(4) Ces rapports sont signales par Barruel, Jacobinisme dévoilé,
tom. II; et par Hurter, Vie d'Innocent III, tom. III. — Nicolas, Du
protest., p. 359. —Voyez aussi Bossuet. Hist. des Var., liv. XI.
TROISIÈME SIÈCLE.
223
d'hui, et que le reptile hideux, nourri dans les antres ténébreux
de la franc-maçonnerie, tire son origine du sectaire et assassin
persan (1). — Le Manichéisme fut donc comme une gangrène
qui s'attacha au corps social et ne le quitta plus.
L'empereur Aurélien , qui ne s'était pas montré contraire
aux chrétiens au commencement de son règne, changea de con-
duite à la fin. Ce prince se proposait , au rapport de plusieurs
auteurs, de gagner l'affection du sénat en poursuivant les en-
nemis de ses dieux. Il était naturellement dur et sanguinaire,
et il avait dans son conseil des hommes hostiles à l'Eglise dont
il écouta les calomnies. Fils d'une prêtresse du soleil , il était
aussi très-superstitieux et fort prévenu en faveur des divinations,
pour lesquelles les fidèles professaient le plus profond mépris.
Quand il eut réprimé les barbares , reconquis les provinces
perdues, et rétabli la discipline militaire parmi les légions, il
publia contre les chrétiens un sanglant édit qu'il fit parvenir
jusqu'aux extrémités de l'empire. Le sang chrétien, pour la
neuvième fois , inonda le monde. — Un des plus illustres mar-
tyrs de cette persécution fut saint Conon , qui souffrit à Iconium
en Isaurie. Le juge lui demanda s'il avait des enfants. « J'en ai
un, répondit le saint, et je voudrais bien qu'il eût part à mon
bonheur. » On l'envoya aussitôt chercher, et ils furent con-
damnés tous les deux au même supplice. On leur coupa les
mains avec une scie de bois , on les étendit sur un brasier, et
on les plongea ensuite dans une chaudière d'huile bouillante,
où ils rendirent l'esprit en louant Dieu. — Un saint berger,
nommé Marnas , célébré par saint Basile et par saint Grégoire
de Nazianze , souffrit à Gésarée en Cappadoce. A Préneste ou
Palestrine, saint Agapit, âgé seulement de quinze ans, fit éclater
un courage si admirable, qu'il convertit le greffier du tribunal :
ils furent décapités tous les deux. — Le pape saint Félix, et
saint Sabas , officier dans les troupes romaines , furent marty-
risés à Rome. — A Porto, on exécuta saint Eutrope et ses deux
sœurs, sainte Bonose et sainte Zozime, avec cinquante soldats
convertis par leurs exhortations. — En Gaule, dans l'Auxerrois,
Neuvièut
perséeatioa
nu
Aun'lien.
An 2Ti.
Principaux
martyrs.
(i) Fleury, Hist., tom. II. — Dict. des hérés. — Bergier, Dict. théol.
■ Univ. cath., 4847. — Alzog., tom. I.
221
COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
saint Prisque ou saint Prix, évèquc, eut la tète tranchée. — Sainte
Colombe, vierge, particulièrement honorée à Sens, souffrit, à ce
que l'on croit, dans cette ville. Aurélicn la fit décapiter n'étant
encore que gouverneur général des Gaules , sous Valérien. —
A Troyes, on fit périr saint Savinien , saint Vénérand, sainte
Julie et dix autres chrétiens. — A Aulun, saint Révérien , évè-
que, et saint Paul, prêtre, moururent aussi avec dix compa-
gnons. — On peut encore rapporter à cette persécution, le mar-
tyre de saint Agoard et de saint Aglibert, mis à mort à Gréteil;
celui de saint Yon, prêtre à Châtres; de saint Paxent , à Paria,
et d'une infinité d'autres. — C'est au milieu de ce carnage, que
l'antique cité de Genabum, dévastée récemment parles barbares,
fut relevée par le persécuteur sous le nom d'Aurélia, Orléans.
L'empereur Aurélien fut tué , en 275, par son secrétaire et
quelques officiers du premier rang qui redoutaient sa colère.
— Après Tacite, descendant du grand historien de ce nom,
Probus , qui couvrit de vignes les coteaux de la Gaule, Carus,
Carinus, qui fit revivre Héliogabale, Numérien, et neuf ans de
vicissitudes politiques, le trône impérial se trouva, en 281, au
pouvoir de Dioclétien, soldat, et même, selon quelques-uns,
esclave parvenu , et cousin-germain du pape Caïus. — Afin de
faire face aux ennemis du dedans et du dehors, Dioclétien
nomma empereur, avec lui, Maximien-Hercule, son compa-
eapen»». gnon à" enfance. L'empire du monde demeura vingt ans entre
Aus 284-280. les mains de ces deux soldats de fortune. Le premier était su-
perstitieux et d'une insupportable vanité, dit Bossuet. Le second
était brutal, colère, sans retenue comme sans remords. —
Maximo f.aière Chaque empereur fit un césar, en 292. Dioclétien choisit Maxime
Galère , et lui donna sa fille Valérie en mariage. Maximien prit
Constance Chlore ou pale, de la pâleur habituelle de son visage,
et lui fit épouser sa belle-fille Théodora , en le forçant de répu-
dier sa femme Hélène, dont il avait déjà un fils nommé Cons-
tantin. — Galère, né d'un paysan dace, ne démentait pas son
origine barbare. Sa taille colossale comme celle de Maximien-
Hercule, sa figure, sa démarche, tout annonçait la férocité. Il
était brutal à l'excès, et idolâtre jusqu'au fanatisme. Il avait tou-
jours avec lui de grands ours, et, pendant ses repas, il prenait
plaisir à leur faire dévorer des proscrits. — Constance Chlore,
Dioeiétien
ci IfuintteB
Constance
Chlore ,
téttn.
Au 292.
TROISIÈME SIÈCLE. 223
au contraire, mérita également les éloges des chrétiens et des
païens. Plein de bonté et de clémence, il fit consister sa gloire à
rendre ses sujets heureux; il estimait le Christianisme, parce
qu'il estimait la vertu. On rapporte de lui un trait qui ne lui
fait pas moins d'honneur qu'à la religion. Il avait un grand
nombre de chrétiens dans son palais et parmi les officiers atta-
chés à sa personne. Il les assembla un jour, et leur déclara
qu'il fallait sacrifier aux idoles ou,renoncer à leurs charges. La
plupart protestèrent qu'ils aimaient mieux tout perdre que
de renier leur foi. Mais quelques-uns se montrèrent décidés
à sacrifier la religion à leurs intérêts. Alors Constance, décla-
rant ses véritables sentiments, combla d'éloges la généreuse
fermeté des premiers, et blâma vivement la lâche et crimi-
nelle complaisance des seconds. « Comment, leur dit-il, gar-
derez-vous à l'empereur une fidélité inviolable, vous qui vous
montrez traîtres et perfides à l'égard de Dieu? » Il les chassa en-
suite de son palais; il honora les autres de son affection et de
sa confiance, et il disait qu'un prince devait préférer des servi-
teurs de ce caractère à tous ses trésors.
Pendant les premières années de son règne , Dioclétien ne Grand
porta aucune loi contre les chrétiens. Il y eut néanmoins un
grand nombre de martyrs, dont les uns furent mis à mort par
quelques gouverneurs de province, les autres par les ordres de
Maximien-Hercule; plusieurs par ceux de Galère, et quelques-
uns par ceux de Dioclétien lui-même. — Parmi les fidèles qui
confessèrent la foi avec le plus de courage durant ces persécu-
tions particulières, on cite trois frères : Claude, Astère, Néon,
et deux saintes, Domnine et Théonille, qui souffrirent, en 285, à
Egée dans la Cilicie. — Claude eut d'abord la plante des pieds
découpée par lambeaux; il fut ensuite déchiré avec des ongles
de fer et brûlé avec des torches enflammées que l'on appliqua
sur ses plaies. — Astère fut aussi déchiré à coups de nerfs et
brûlé sur des charbons ardents. — Néon souffrit à peu près les
mêmes tourments. — Domnine expira pendant qu'on la frappait
de verges. — Théonille, après avoir été foulée aux pieds, souf-
fletée et pendue par les cheveux, mourut aussi sous les coups
dont on l'accabla. — A la même époque, saint Cosme et saint
Damien, deux frères jumeaux et médecins, furent également
Coms d'histoire. Ai
nom lue Je
î'25 COURS d'histoire ecclésiastique.
martyrisés à Egée. On épuisa contre eux tous les genres de
supplices. Le septième concile général exalte beaucoup les mi-
racles que Dieu opérait sans cesse par l'intercession de ces deux
saints.
Le nombre des martyrs fut infini dans les Gaules, avant
que le commandement en eût été confié à Constance Chlore.
Les plus célèbres furent : saint Quentin, apôtre du Verman-
dois, qui eut la tète tranchée après avoir enduré, pendant plu-
sieurs jours, les plus horribles tortures; saint Crépin et saint
Crépinien, citoyens romains, de famille distinguée et devenus
artisans par zèle et charité , furent décapités à Soissons; saint Fir-
min, premier évèque d'Amiens, avec les saints Fuscien, Victoric
et Gentien; saint Lucien, apôtre de Beauvais, avec ses disciples,
Maxime , prêtre , et Julien , diacre ; saint Piaton , premier
évèque de Tournai ; sainte Macre , vierge du diocèse de Reims ;
sainte Foi, vierge du diocèse d'Agen; saint Caprais, du même
pays que sainte Foi. — A Marseille , saint Victor, officier dans
l'armée romaine, après avoir subi la prison et d'affreuses tor-
tures , fut condamné à être broyé sous la meule d'un moulin.
La meule s'étant rompue , on lui trancha la tète. Trois soldats :
Alexandre , Longin , Félicien , chargés de garder le saint martyT,
furent convertis par une lumière miraculeuse qui éclaira son
cachot pendant la nuit. Ils eurent aussi la tète tranchée. —
Saint Ferréol, tribun militaire, fut décapité à Vienne. Un de
ses soldats, saint Julien eut le même sort à Brioude. — A Arles,
saint Denès , greffier du tribunal, refusa de rédiger un ordre de
poursuite contre les chrétiens et fut mis à mort. — Saint Dona-
tien et saint Rogatien , deux frères illustres par leur naissance ,
souffrirent aussi la mort pour la foi dans la ville de Nantes. —
La persécution se fit également sentir dans la Grande-Bretagne.
On y compte plus de mille personnes , qui périrent après avoir
souffert des cruautés inouïes. Saint Alban fut la plus remar-
quable de ces victimes. — A Rome, le pape saint Caïus fut
martyrisé , en 296. — Il y eut encore une foule de martyrs
célèbres, en Espagne, en Egypte, en Mauritanie, etc.
âeuSm Mais, rien n'égala le courage et la gloire delà légion thé*
thébaine. haine, levée dans la Thébalde en Egypte. Elle était composée de
ta 2i$ oa 396. ^v 000 sol^s Jous chrétiens. Elle avait pour capitaine saint
.... ./%
TROISIÈME SIÈCLE. 227
Maurice. Les principaux officiers, après lui, étaient Exupère
et Candide. — Maximien la fît venir d'Orient en Gaule pour
recruter son armée qui se reposait sur les bords du Rhône,
à Octodurum, aujourd'hui Martigny dans le Valais. Arrivée au
camp , la légion thébaine trouva l'armée sur le point d'offrir un
sacrifice aux dieux. Elle refusa de participer à cet acte d'idolâ-
trie et de verser le sang des chrétiens. Maximien irrité la fit dé-
cimer trois fois , sans pouvoir obtenir l'apostasie d'un seul de
ces braves.
Maurice , Candide et Exupère lui adressèrent alors la remon-
trance suivante : « Prince, nous sommes vos soldats, mais
nous sommes aussi les serviteurs de Dieu. A vous, nos bras
pour la guerre; à lui, nos âmes pour la pratique de la vertu.
Nous recevons de vous la solde, et nous tenons de lui la vie;
nous sommes disposés à exécuter vos ordres en tout ce qui
n'offense pas Dieu; mais, s'il faut choisir entre obéir à Dieu
ou à un homme , nous obéirons à Dieu, notre Maître et le vôtre.
Nous lui avons prêté serment avant de le prêter à vous. Si ,
pour vous plaire , nous violions ce premier engagement , com-
ment vous fieriez-vous au second? Menez-nous à l'ennemi, nos
bras sont prêts; mais ils ne savent pas répandre le sang des
justes. Ne craignez pas que le désespoir, qui inspire tant de
force, nous arme contre vous. Les chrétiens savent mourir et
non se révolter. Nous avons des armes , mais nous ne nous en
servirons pas; nous aimons beaucoup mieux mourir innocents
que de vivre coupables. » — Une remontrance si généreuse et
si mesurée ne fit qu'allumer la fureur du tyran. Sa réponse fut
une boucherie sauvage. Désespérant de vaincre le courage de
ces héros, il fit massacrer la légion entière par son armée.
Pendant qu'au milieu des ruisseaux de sang, les soldats ido-
lâtres pillaient ceux qu'ils venaient d'égorger, survint un vété-
ran , nommé Victor, qui n'appartenait pas à la légion et qui
n'avait pas assisté au massacre. Il était chrétien, et il refusa de
prendre part à la joie des bourreaux. A l'instant on se jeta sur
lui et on l'immola comme les autres. — Saint Grégoire de
Tours compte au nombre des martyrs, appartenant à la légion
thébaine, cinquante soldats qui furent égorgés avec saint Gé-
réon, leur chef, près de Cologne, par les ordres du gouverneur
%
des Voyage9
Co"'"ierCft
828 cours d'histoire ecclésiastique.
Rictius-Varus. — Quel spectacle de voir une légion entière de
soldats armés, dans des dispositions si saintes et si sublimes I
une religion capable de former des hommes si parfaits, porte
avec elle un caractère visible de divinité.
Ces héroïques sentiments ressortent encore mieux , en pré-
sence de l'abaissement où était tombée la pourpre impériale. Le
sceptre d'Auguste appartenait à quiconque savait le prendre. A
un empereur quelconque en succédait un autre, sorti on ne
savait d'où. Il fallait donc se résigner à tous les hasards, à
toutes les aventures et à toutes les convoitises heureuses. —
C'était l'absence absolue de tout principe. Le succès était tout.
et
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QUATRIÈME SIÈCLE.
Diocl
Au
Comme les progrès du Christianisme ne se ralentissaient tfoàtm
point malgré la violence des persécutions particulières, les
païens zélés, et surtout les prêtres des idoles, mirent tout en
œuvre, pour amener enfin Dioclétien à ordonner une persécution
générale. — Ils furent vivement secondés par le césar Galère ,
qui avait la religion en horreur, et dont la haine était encore
excitée par sa mère, sorte de druidesse sauvage, ennemie impla-
cable des chrétiens. — L'empereur eut d'abord de la peine
à s'engager dans cette voie, à cause des embarras qui pouvaient
en résulter. Mais il était vieux; Galère, au contraire, était
dans la vigueur de l'âge, et venait de battre les Perses. Il se fit
craindre. D'ailleurs il s'ennuyait de n'être que césar; et Dio-
clétien, pour le dédommager du titre d'auguste qu'il ne vou-
lait pas lui donner, finit par lui accorder ce qu'il demandait
contre les chrétiens. Il signa donc, en 303, à Nicomédie, le
plus terrible édit qui les eût jamais frappés.
Aussitôt Maximien-Hercule redoubla de fureur contre les
fidèles. — Galère, de son côté, se mit à les poursuivre à toute
outrance. Pour stimuler le vieux Dioclétien, il fit, à deux re-
prises différentes, mettre le feu à son palais, et chaque fois il
accusa les chrétiens de l'incendie. — Dioclétien devint alors
aussi furieux que ses deux collègues. L'impératrice Prisque,
sa femme, et sa fille Valérie, épouse de Galère, qui étaient
Multitude
innombrable
230 cours d'histoire ecclésiastique.
chrétiennes , furent obligées , et eurent la faiblesse de sacrifier
aux idoles. Tous les officiers du palais, qui résistèrent généreu-
de martyrs sèment , furent étranglés ou périrent par divers tourments.
«n tou!» iieu%. pjerre ^ qUj £lajt je pjus ajme (ju vjejj empereur, fut déchiré à
coups de fouet. On mit ensuite du sel et du vinaigre dans ses
plaies, et on le fit rôtir tout vivant sur un gril. Il mourut en
priant pour son maître inhumain. — Anthime, évèque de Ni-
comédie, fut décapité. On fit périr les prêtres, les diacres et
tous les autres ministres que l'on put découvrir. Les fidèles
furent arrêtés en si grand nombre, qu'on les renfermait par
troupes dans des bûchers auxquels on mettait le feu. Les es-
claves chrétiens étaient jetés à la mer avec une pierre au cou.
En une seule fois, on compta plus de mille martyrs dans Nico-
médie. — La persécution s'étendit avec violence en Mauritanie,
en Mésopotamie , dans la Gappadoce et l'Arabie. On n'épargna,
ni le rang , ni le sexe , ni l'âge. — A Antioche , un enfant de
sept ans, nommé Barulas, fut fouetté jusqu'au sang et décapité
en présence de sa mère. — En Cilicie, sainte Julitte fut prise
avec son enfant , âgé de trois ans. La mère fut battue à coups
de nerfs et déchirée avec des ongles de fer. L'enfant fut précipité
par le juge sur les degrés du tribunal , où sa tète se brisa. —
En Phrygie, au rapport de Lactance, une ville entière, de huit à
dix mille âmes, fut livrée aux flammes avec son gouverneur, ses
magistrats et ses habitants, qui s'étaient tous déclarés chré-
tiens (1). — Dans la Thébaïde, selon Eusèbe, on faisait périr
jusqu'à cent personnes par jour. Le nombre des martyrs fut in-
calculable dans tout l'Orient.
La persécution ne fut pas moins violente en Occident. Sainte
Lucie illustra la Sicile. — A Rome, sainte Agnès, âgée de treize
ans , refusa la main du fils du préfet de la ville qui voulait l'épou-
ser. Elle fut égorgée , après avoir été exposée dans un lieu de dé-
bauches, où sa vertu fut miraculeusement préservée. — Le co-
médien Genès voulut jouer les mystères de la religion, en
(4) Gibbon fait observer que Lactance ne parle que de la ruine du
conventicule « qui fut brûlé avec tous les assistants. » Or, Lactance
dit en propres termes, « qu'on brûla tout le peuple, ainsi que le con-
venticule. » Universum populum cum ipso pariter conventiculo concre-
mavit. — Lactance, Div. inst., liv. 5, c. 44.
QUATRIÈME SIÈCLE. 531
présence de l'empereur Dioclétien , qui était venu de Nicomédie
à Rome, mais il fut subitement touché de la grâce, confessa Jé-
sus-Christ sur le théâtre même, et lava dans son sang. le sacri-
lège qu'il venait de commettre. — Saint Sébastien, gallo-romain
illustre , commandant des gardes impériales , fut percé de flèches.
Laissé pour mort, il fut recueilli par une femme chrétienne, qui
le soigna et le rendit à la vie. Il en profita pour demander justice
à l'empereur en faveur des chrétiens. Mais Dioclétien le fit tuer
à coups de bâton. — Le pape saint Marcellin fut décapité
en 304, avec trois autres chrétiens, nommés Claude, Cyrinus
et Antonin.
Avant son saint et glorieux martyre, le pape saint Marcellin, Martyre
si l'on en croit une foule d'auteurs, aurait eu la faiblesse de sa- g d>"ai,'!|,,]''llll
crifier aux idoles , en présence de Dioclétien et de Galère. Ce Ce qn'n faut
crime, qui, supposé vrai, fut lavé de suite après dans les larmes dewctate,
et le sang du saint martyr, se trouve consigné dans les actes d'un
concile tenu à Sinuesse, que les uns mettent aux environs de
Rome, les autres en Campanie : ce serait aujourd'hui Sessa dans
cette province. Le Bréviaire romain, le Liber Pontificalis , une
lettre privée du pape Nicolas Ier à l'empereur Michel, etc.,
n'étant, en ce qui regarde la chute de Marcellin, que la repro-
duction du concile de Sinuesse , en tirent toute leur valeur testi-
moniale. Or, après un examen approfondi et consciencieux des
actes du concile de Sinuesse , le savant auteur de Y Histoire de
l'infaillibilité des papes résume ainsi sa critique : — « Le
nombre des évèques présents au concile est inadmissible; —
l'existence de l'église et de la ville où se seraient tenues les réu-
nions est douteuse; — les discours prêtés aux divers personnages
sont ridicules; — le fond est opposé au récit des historiens con-
temporains; — la forme décèle une époque postérieure; — la
procédure est irrégulière; — les chiffres sont inexacts; — la
date, 303, est fausse; — donc ces actes sont supposés; donc le
témoignage des auteurs subséquents, qui se sont faits l'écho
d'une tradition erronée est sans autorité; donc, il n'est pas vrai
que le pape Marcellin ait offert de l'encens aux idoles. » —
« Sans doute , continue le même auteur, l'admission d'un fait dans
l'office canonique est un fort préjugé en sa faveur; mais la voie
reste ouverte à la discussion, et il est loisible à la critique de
232 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
remonter aux sources dont il découle , d'examiner quels auteurs
le rapportent et de peser les objections que l'on peut faire contre
leur autorité. » — « La seule insertion d'un fait historique dans
le Bréviaire romain , lui donne , dit Benoît XIV, une grande
autorité. Mais, on ne peut pas dire qu'il soit défendu d'en dis-
cuter la vérité avec respect et modération , en soumettant ses
observations au jugement de l'Eglise, pour qu'il en pèse la
force et la valeur, si jamais il est question de faire de nouvelles
corrections. » Les livres liturgiques, dit le P. Bamière, ren-
ferment des récits dont l'Eglise a confié la rédaction à des
hommes éclairés, mais qu'elle n'a jamais prétendu revêtir de
son infaillibilité. Il peut donc arriver que ces récits, composés
d'après les monuments les plus certains et les traditions les
plus vénérables, renferment pourtant quelques détails inexacts,
dont des recherches plus attentives révéleront la fausseté.
L'Eglise ne s'interdit pas les modifications reconnues néces-
saires. — Baronius, le P. Labbe, les premiers Bollandistes, Dar-
ras , admettent la chute si glorieusement réparée du pape saint
Marcellin. « Jésus-Christ, disait Baronius, qui a donné aux
papes l'infaillibilité, dogmatique, ne les a pas rendus impec-
cables (1). »
Beprenons le récit de la persécution de Dioclétien. L'Espagne
eut aussi un grand nombre de martyrs. Le plus célèbre fut saint
Vincent, diacre de Sarragosse, arrêté avec Valère, son évèque.
Ce dernier fut exilé; mais Vincent souffrit lui seul plusieurs
martyres. On l'accabla de coups, et, pour aiguillonner la rage
des bourreaux, on les fouettait eux-mêmes. On l'étendit sur un
chevalet; du chevalet il passa sur un lit de fer ardent. On dé-
chira sa chair rôtie avec des ongles de fer, et on le traîna sui-
des morceaux de pots cassés. Ensuite, comme pour lui ravir la
gloire de mourir dans les tourments, on le mit sur un lit de
plumes où il expira bientôt après. Son corps fut précipité dans
la mer avec une pierre énorme. Mais , Dieu le fit miraculeuse-
ment surnager et revenir sur le rivage , et lés chrétiens l'inhu-
mèrent dans une église.
(<) De canonisât., lib. 4, c. o, 12. — Hist. de l'infaill. des Papes,
par M. l'abbé Constant, tom. I, p. 160-198. — P. Raraière, contre
M. Gratry, n. 46.
QUATRIÈME SIÈCLE. 233
Les supplices les plus horribles étaient ceux que préférait
Galère. On n'était jamais noyé ou percé du glaive , sans avoir
déjà passé par les tortures les plus atroces. On était quelquefois
brûlé à petit feu pendant des jours entiers. On jetait sur les
plaies saignantes du sel , dont le mordant, aidé par l'activité du
feu, pénétrait profondément dans les chairs. — Souvent les
tourments étaient accompagnés d'outrages à la pudeur. —
L'historien Eusèbe, qui avait été témoin oculaire d'une partie
de ces scènes barbares , dit que les cruautés exercées contre les
chrétiens, dans cette horrible persécution, surpassent tout ce
qu'on peut en raconter. Selon le même auteur, il est impossible
de dire quelle multitude de martyrs fit la persécution en tous
lieux (1). — « Toute la terre, dit Lactance, fut cruellement
tourmentée, et, si vous en exceptez les Gaules, l'Orient et l'Oc-
cident furent ravagés et dévorés par trois monstres. » — Ecou-
tons encore l'historien Sulpice Sévère : « Dix ans de dévastation
ont désolé l'Eglise de Dieu; jamais guerre n'avait autant épuisé
le genre humain, et jamais l'Eglise n'avait remporté déplus
glorieux triomphes, puisque dix ans de carnage n'ont pu la
vaincre (2). » — « Oui, je le déclare, disait Constantin lui-
même aux Pères de Nicée, si l'on eût massacré autant de bar-
bares rebelles qu'on fit alors égorger de chrétiens , la paix aurait
été pour jamais assurée à l'empire. » Gomment , après ces faits
et ces témoignages , Gibbon et Voltaire ont-ils pu ne porter, le
premier qu'à deux mille, le second qu'à deux cents, le nombre
des chrétiens immolés dans la persécution de Dioclétien? —
Les persécuteurs eux-mêmes furent loin de penser ainsi; leurs
vœux, au contraire, parurent accomplis, et, convaincus de la
multitude innombrable de leurs victimes, ils crurent avoir effacé
à jamais le nom chrétien de dessus la terre. Ils firent, en con-
séquence, dresser deux colonnes de marbre, qui se voient en-
core en Espagne, avec ces inscriptions : « A Dioclétien, Jovien,
Maximien-Hercule, César-Auguste, pour avoir détruit le nom
(1) Dici non potest quot et quantos Christi martyres in omnibus loris
atque urbibiis passim cernere licuit. — Hist., liv. 8, c. 4.
[2) Eusèbe, Hist., liv. 8, c. 9. — Lactance, De mort, persecut.,
c. 16. — Sulpice Sévère, Hist., liv. 2.
§34 COURS D'HISTOIRE F-CCLKSIASTIQL'Ë.
chrétien : Nomine christianorum delelo. — A Dioclétien, César-
Auguste, pour avoir adopté Galère, et pour avoir aboli partout
la superstition du Christ : Superstitione Christi ubique deleta. »
Punition Mais, pendant que les trois tyrans s'applaudissaient ainsi
tyrans. d'avoir anéanti l'Eglise, ils ne se doutaient pas que, sous le
tu 3iô 3H san£ rï°nt *ls 1,avaient couverte, elle était pleine de force et de
m. ' vie. L'Eglise avait, au contraire, usé la puissance de ses bour-
reaux, et c'était d'eux-mêmes et non pas d'elle, que le genre
humain, enfin délivré, allait célébrer les funérailles. — Eu
effet, Dioclétien sentit tout à coup sa raison défaillir, et le
peuple romain se moqua de lui en plein cirque. Outré de colère,
il quitta la capitale et se rendit à Nicomédie. Galère l'y suivit
et lui fit entendre qu'il fallait quitter la pourpre. Le vieil au-
guste voulait résister, mais Galère haussa le ton et il fallut
obéir. — La même année, 305, Maximien-Hercule fut aussi
contraint d'abdiquer à Milan.
A la place des deux augustes déchus, Galère nomma deux
césars. Dioclétien proposa Constantin , fils de Constance Chlore ,
et Maxence, fils de Maximien-Hercule. Mais Galère les rejeta. Il
redoutait les brillantes qualités du premier, et le retenait même
auprès de lui dans l'intention de s'en défaire. La hardiesse et la
fierté du second faisaient ombrage à son despotisme. Il choisit
deux césars entièrement soumis à ses caprices, Maximin, son
neveu, ancien pâtre, et Sévère, paysan d'Illyrie. Ce dernier
ayant été tué peu de temps après , Galère le remplaça par Lici-
nius, aventurier obscur et son intime ami. — Le tyran espérait
gouverner l'empire en maître absolu; mais l'heure de la justice
divine était aussi venue pour lui. — Maximin ne se contenta
pas de la dignité de césar, et il se fit nommer auguste , malgré
son oncle, en 308. — Deux ans auparavant, Constantin ayant
échappé au despote , était allé rejoindre son père , et avait été
proclamé empereur par l'armée, à York. — Maxence s'était
aussi fait nommer auguste à Rome, en 306. — Enfin, Dieu
frappa lui-même Galère d'une plaie honteuse et incurable. Son
corps tombant en lambeaux infectait son palais, et le quartier
de la ville où il habitait. Il expira , en 311, dans un accès de
rage et de désespoir. — Dioclétien , accablé de chagrins et de
remords, se laissa mourir de faim, en 313. Saint Jérôme nous
QUATRIÈME SIECLE.
apprend, qu'avant d'expirer, il vomit sa langue rongée de vers.
— Maximien-Hercule, couvert de sang et de crimes, après avoir
attenté une fois à la vie de son fils Maxence , et deux fois à celle
de Constantin, son gendre, avait été arrêté par les soldats de ce
dernier, et s'était étranglé, en 310.
L'empire , délivré de ces trois tyrans , demeura entre les
mains de Constantin, de Maxence, de Maximin et de Licinius.
— Maxence commença bien; il fendit la liberté aux chrétiens ,
bien plus, suivant le témoignage formel d'Eusèbe , il affecta de
paraître chrétien lui-même (1). Mais il ne tarda pas à s'aban-
donner à toute la fougue de ses passions , et donna le spectacle
hideux d'une volupté effrénée jointe à une férocité sans nom. Il
déshonora les femmes des principaux de Rome, et viola tous
les droits. Un jour, il fit faire main basse sur le peuple romain
par les gardes prétoriennes. — La capitale demandant un libé-
rateur, attendit et supplia trois ans. Constantin désirait l'être et
attendait une occasion. Maxence, se liguant contre lui avec
Maximin, la lui fournit. Constantin s'unit à Licinius, et se mit
en marche pour l'Italie , à la tète de quarante mille hommes. Les
forces de ses ennemis étaient beaucoup plus considérables. Sen-
tant sa faiblesse , et réfléchissant sur la malheureuse destinée
des empereurs qui avaient persécuté l'Eglise, il pria le Dieu des
chrétiens de le secourir et de l'éclairer. — Après midi, mar-
chant à la tète de ses troupes , il aperçut avec elles , au milieu
des airs, une croix plus brillante que le soleil. On y lisait cette
inscription : « Par ce signe vous vaincrez : In hocsigno vinces. »
La nuit suivante, au rapport d'Eusèbe, qui ne marque ni le temps
ni le lieu du prodige , Jésus-Christ apparut au jeune héros avec
le même signe, et lui ordonna de faire un étendard sur le modèle
de cette croix, et de s'en servir dans les combats. — Le premier
de ces prodiges , qui eut lieu en Gaule avant le passage des
Alpes, selon quelques auteurs (2), et en Italie, vis-à-vis du pont
Constantin
marche contra
Maxence.
Apparition <h
la crois
à Constantin.
Certitude
de
(4) Eusèbe, Hist., liv. 8, c. U.
(2) On croit communément, dit Receveur, que cette vision mira-
culeuse eut lieu dans les Gaules. Cependant Prudence, Lactance,
Fleury, Bérault-Bercastel , Godescard, disent que ce fut en Italie. —
Lactance rapporte que la veille du dernier combat contre Maxence .
aux portes de Rome, Constantin fut averti en songe de mettre la
236 cours d'histoire ecclésiastique.
Milvius, aujourd'hui Ponte-Molle, selon beaucoup d'autres,
repose sur les témoignages les plus graves et les plus nombreux;
il ne saurait être douteux que pour les sceptiques volontaires ,
qui doutent également de tous les faits favorables au Chris-
tianisme. — * Quelle histoire croirons-nous, dit Baluze, s'il
nous est permis de révoquer en doute ce fait, qui est attesté
par des témoins qu'on ne peut récuser, et qui est d'ailleurs
conlirmé par les médailles et par d'autres monuments? » —
« M. Baluze se plaint avec raison , remarque Tillemont , de
la témérité irréligieuse d'un auteur, qui prétend rejeter, comme
une pieuse fiction , l'histoire de l'apparition de la croix à Cons-
tantin, c'est-à-dire, le fait de toute l'histoire le plus constant,
puisqu'on ne le peut contester sans accuser Eusèbe d'être
un imposteur impie, de quoi personne ne l'a jamais accusé, et
même d'être tombé dans la dernière folie , d'avoir prétendu
persuader au public un mensonge tel que celui-là, que mille
témoins eussent encore pu démentir. » — Le grand Bossuel
n'y met aussi aucun doute. On lit dans son Histoire universelle :
« Pendant que Constantin attaquait Maxence, une croix lumineuse
lui parut en l'air devant tout le monde, avec une inscription qui
lui promettait la victoire. La même chose lui est confirmée dans
un songe. » — Ce fait public et solennel est rapporté par Eusèbe,
historien contemporain, qui certifie l'avoir appris de Constan-
tin lui-même; et par Philostorge , auteur aussi contemporain et
ennemi de Constantin. On le trouve également dans les Actes
de saint Arlémius , dans Gélase de Cyzique , dans la Chronique
d'Alexandrie, dans Prudence, Lactance, Socrate, Sozomène,
Glycas, Eutychius, etc. Ces derniers auteurs n'ont point copié
Eusèbe , ils ont écrit d'après différents mémoires que leur
croix sur les boucliers de ses soldats. C'était, selon Receveur, une
seconde vision, différente de celle qu'Eusèbe rapporte à la nuit qui
suivit immédiatement la publique et solennelle apparition du mi-
lieu du jour. — Voici les paroles de Lactance : Commonitus in quiète
Constantinus , ut cœleste signumDei notaret in sentis atque itaprx-
lium commutent. — Rien n'empêche, dit un autre auteur, de retrouver
le récit d'Eusèbe dans les paroles de Lactance, qui ne fait, au resie,
que toucher en passant toute cette histoire, sans fixer aucune date.
Cœleste signum semble être une allusion à la croix apparue dans lo
ciel.
de
C.oii.vaniiii
QUATRIEME SIECLE, '_'.;,<
avaient fournis des témoins oculaires ou dignes de foi. — Un
orateur païen contemporain, Nazarius , faisant allusion à la cé-
leste vision de Constantin, s'écrie : « Le ciel, d'ordinaire, no
laisse pas pénétrer ses secrets à la terre. Cette fois , il les a laissé
voir. Quel radieux éclat dans leur apparition merveilleuse ! »
Jusqu'au xvie siècle, au rapport de Bergier, personne n'avait
contesté ce prodige; alors seulement, quelques protestants,
comme Fabricius, le révoquèrent en doute. Mais ils ont été soli-
dement réfutés, dit Godescard, par d'autres protestants. « On
répond avec une égale facilité, dit Mosheim, à ceux qui traitent
de fable l'événement dont il est question, et à ceux qui l'attri-
buent à des causes purement naturelles. » — En 1774, M.
l'abbé Duvoisin fit une dissertation fort solide sur la vision de
Constantin , et il répond à toutes les objections qu'on a faites
contre ce miracle (1).
L'empereur obéit aux ordres du ciel; il fit faire le Labarum Victoire
sur le modèle de la croix qu'il avait vue , et le déploya à la tête
de ses troupes (2). Il battit son ennemi sous les remparts de >■» .\i;>.
Rome, le 27 octobre de l'an 312. Maxence fuyant devant lui '|.<|
tomba dans le Tibre et s'y noya. — Le vainqueur entra dans * ' 'l-:
Rome, la croix triomphante en tète de ses légions; et, de con-
cert avec Licinius, il publia, sur la fin de l'année 312 ou au
commencement de l'année 313, à Milan , la fameuse ordonnance
qui donna enfin la paix aux chrétiens. — C'est ainsi que le Pa-
ganisme, qui avait cru anéantir l'Eglise, mourut lui-même de
l'effort qu'il avait fait pour l'étouffer. Le Christianisme , plein
de force et de vie, sortit des prisons et des catacombes, et se
trouva, par le plus étonnant miracle, la religion de l'empereur
et de l'empire (3). — Le sénat fit ériger un arc de triomphe en
I) Eusèb., Vie de Constantin. — Tillemont, tora. IV, p. 428. —
bossuet, Hist. univ. — Godescard, 40 août, 44 septembre. — Ami
de la religion, 8 décembre 1833. — Newman , Hist. du développe-
ment. — Univers , 8 février 4857. — Darras, Hist., t. IX, p. 40.
(2) Le Labarum figurait une espèce de P, traversé par une ligne
droite, ce qui représentait, outre la croix, les deux premières lettres
grecques du mot Christ. Dans l'idiome germanique , Labarum signifie
drapeau sur une pique.
(3) Gibbon dit que, avant la conversion de Constantin, l'empire ne
comptait de chrétiens que la vingtième partie de ses habitants. Rome ,
238 cours d'histoire ecclésiastique.
l'honneur de Constantin, et l'Italie lui décerna une couronne
d'or. — Le héros reconnaissant n'oublia pas de faire triompher
la croix avec lui. Il voulut que la première statue qu'on lui
érigea dans l'empire le représentât tenant en main une longue
croix , avec cette inscription : t Par la vertu de ce signe salu-
taire , j'ai délivré votre ville de la tyrannie , et j'ai rendu au
sénat et au peuple romain leur liberté et leur gloire. » — Un
arc de triomphe, élevé en face du Gapitole par le sénat et le
peuple romain, portait également, dans son inscription, que
c'était par une « inspiration divine, instinctu divinitatis , que
Constantin avait vengé et sauvé la république. » — Le Paga-
nisme lui-même avouait le miracle.
Action divine ^ est impossible de ne pas apercevoir le doigt de Dieu , en
dans voyant l'Eglise , partie de l'étable de Bethléem , puis , sortie du
L'établissement * . , , ... , , ,
de l'Eglise. »on<i des catacombes, monter ainsi triomphante sur les hauteurs
sociales, jusque sur le trône des césars; car, pour y parvenir,
peuplée d'un million d'hommes, n'aurait eu, selon lui , au me siècle,
que cinquante mille fidèles. Vers la fin du iv« siècle, Antioche n'en
aurait contenu que cent mille, sur cinq cent mille habitants, etc.
Mais, l'histoire entière contredit Gibbon. — Nous avons vu les témoi-
gnages contraires de Tacite, de Pline, de Clément d'Alexandrie , de
Tertullien, d'Eusèbe, etc. — Pluquet, dans le savant discours qu'il a
mis à la tète de son Dictionnaire des hérésies, dit en propres termes que
les chrétiens faisaient la plus grande partie de l'empire. — C'est un
fait admis de tous les auteurs , que le tyran Maxence affecta , au com-
mencement , de paraître chrétien , pour plaire au peuple de Rome. —
Plusieurs incrédules ont prétendu que la conversion même de Constan-
tin fut l'ouvrage de la politique. Mais quelle eût été cette politique ,
si , comme le veut Gibbon , les dix-neuf vingtièmes de l'empire
eussent été encore païens ? — Au reste , le calcul de Gibbon , sur le
nombre des chrétiens à Rome, est basé en partie sur une lettre du
pape saint Corneille. Mais s'il l'avait lue tout entière , il aurait vu que
ce pape dit que la population chrétienne de Rome était immense, im-
menso et pêne innumerabili populo. — Quant à Antioche, Julien l'A-
postat s'adressant à cette ville, dans un de ses écrits , dit formelle-
ment, comme nous le verrons : « Je sais que j'ai déplu à la plupart
d'entre vous, ou môme à presque tous , au sénat et aux riches; car la
plus grande partie du peuple, ou plutôt tout le peuple de la ville, ayant
abjuré le culte des dieux, regrette de voir que j'y suis attaché. »
— S. Chrysostome ne porte qu'à deux cent mille le chiffre total des
habitants d' Antioche, qu'en général on élève cependant plus haut.
QUATRIÈME SIÈCLE. 239
elle eut, pendant trois siècles, à passer entre une double haie
de bourreaux et de martyrs, et à lutter, seule et sans appui,
contre tout ce que les hommes ont jamais pu réunir de force et
de puissance. — Les philosophes païens épuisèrent contre elle,
dit M. Frayssinous, toutes les ressources de l'esprit et de la
science. Il est vrai qu'à cette époque, le Polythéisme croulait sous
son propre poids. On se raillait de ses fables mythologiques et de
sa théogonie. Les plus graves philosophes, comme les plus
odieux scélérats, Cicéron comme' Gatilina, s'accordaient sur ce
point. Mais ce serait tomber dans une méprise grossière, dit un
philosophe chrétien, que de voir dans ce mouvement une dispo-
sition de retour à la vérité; c'était, au contraire, un pas de plus,
une chute nouvelle dans l'erreur et l'impiété : car, de la supers-
tition le monde passait au scepticisme, pour tomber dans l'oubli,
l'indifférence et le mépris de toute vérité, ce qui est la consom-
mation du mal sur la terre. — Du reste, la philosophie païenne
n'était que le rationalisme, c'est-à-dire, l'indépendance absolue
de l'esprit , l'idolâtrie de ses systèmes et de ses propres idées , la
répugnance profonde et invincible contre toute autorité qui veut
imposer le joug de son enseignement; elle était donc essentielle-
ment opposée à la foi chrétienne. Aussi , avons-nous vu les philo-
sophes, tantôt sous les bannières du Gnosticisme, tantôt sous
celles de l'Eclectisme, faire à l'Eglise une guerre sans relâche.
Le but des philosophes, dit Condillac, était de s'opposer au pro-
grès du Christianisme. Ils traitaient les chrétiens comme des
criminels et des insensés; leur religion, selon eux, était une dé-
mence, une folie, une absurdité, une contagion furieuse et très-
dangereuse (1). Ils se moquaient même avec un étonnement
stupide des plus belles vertus du Christianisme. Ainsi Lucien,
dans son dialogue satyrique, intitulé Philopatris, et dans sa Vie
de Pérégrin, dénonce les fidèles à la risée publique, comme
s'étant laissé persuader par leur Législateur qu'ils étaient tous
frères; et il raconte avec ironie les prodiges de leur charité,
leurs voyages lointains, leurs sacrifices sans mesure pour secou-
(1) Les philosophes appelaient la religion chrétienne : insania.
amentia, dementia, stultitia, furiosa opinio, furoris insipientia,
ekitiabilis supt rstitto, etc.
240 cours d'histoire ecclésiastique.
rir ceux d'entre eux qui étaient tombés dans l'infortune. Le mot
fraternitas ne signifiait que la parenté et l'unité du sang; en
dehors de la famille, ce mot n'apparaissait que comme une iro-
nie. — Celse, par ses accusations et ses calomnies, avait excité
contre les chrétiens la crédule barbarie des tyrans. Le dernier
défenseur et représentant de la philosophie, Julien l'Apostat,
tentera encore un coup décisif, un suprême effort contre les
disciples du Galiléen , etc. — Aussi, ce ne furent pas les philo-
sophes qui se convertirent les premiers au Christianisme ; ils ne
se rendirent que tard , les derniers , et après l'avoir longtemps
combattu. On ne manqua pas, en conséquence, de reprocher aux
chrétiens , que la plupart de ceux qu'ils convertissaient étaient
des hommes sans lettres. — Comment, après cela, a-t-on pu
dire que le Christianisme était un progrès naturel de l'esprit hu-
main, et que les lumières de la philosophie avaient préparé les
peuples à le recevoir (1)? — « Les philosophes, dit Bossuet,
n'ont jamais voulu rien faire pour la vérité; au contraire, ils
l'ont retenue captive, et ils ont posé en principe, qu'en matière
de religion il fallait suivre le peuple (2). »
Dans le grand et opiniâtre combat que la philosophie livra
au Christianisme, elle fut vigoureusement secondée par toutes
les passions du cœur humain. L'asservissement aux sens a tou-
jours produit une vive opposition aux vérités morales et intellec-
tuelles. C'est l'éternel combat, le combat à mort de la chair
contre l'esprit. Or, à l'époque où la religion chrétienne apparut
sur la terre, « le genre humain, dit un auteur, ne vivait que
par les sens. Il n'existait d'autre religion que la volupté; et les
sectes les plus sévères à leur origine, dégénérant bien vite
d'une austérité factice, en étaient venues par un renversement
d'idées qui passa dans le langage, jusqu'à identifier la vertu
avec le plaisir. Aussi , toutes les passions s'élancèrent-elles avec
fureur contre le Christianisme. L'avarice y conduisit les prêtres
(1) Gibbon, Strauss, Salvador, Pierre Leroux , Cousin , etc., ont
avancé cette absurdité.
(2) Bossuet, Hist. univ.. 2« p. _ Bullet, Etablis*, du Christian. —
Duvoisin. — Condillac , Au due de Parme. — Maret , Essai sur le
panth. — Etudes philosoph., tom. I.
QUATRIÈME SIÈCLE. 24i
des idoles; l'orgueil y mena les sages; la politique les empe-
reurs; et, à leur exemple, les peuples à grands flots se préci-
pitèrent sous leurs bannières (1). » — En un mot, ce fut le
gigantesque et infernal combat de tous les vices contre la vertu,
de toutes les lâchetés contre l'honneur, de toutes les séduc-
tions contre l'innocence, de tous les mensonges contre la vé-
rité, etc.
Ce qui prouve la fureur avec laquelle les passions humaines
se déchaînèrent contre le Christianisme , c'est la guerre uni-
verselle et sanglante qui lui fut déclarée par toutes les classes
de la société païenne. Rois, peuples, courtisans, philosophes,
tout ce qui avait un glaive, un sceptre, une plume , une puis-
sance quelconque, se rua sur les chrétiens comme sur les en-
nemis du genre humain. Ni l'âge, ni le sexe ne furent égargnés;
les places publiques, les routes, les champs même, et jusqu'aux
lieux les plus déserts, se couvrirent d'instruments de torture,
de chevalets, de bûchers, d'échafauds; les jeux se mêlèrent au
carnage; de toutes parts on s'empressait pour jouir de l'agonie
et de la mort des fidèles qu'on égorgeait. Ce cri barbare : Les
chrétiens aux lions ! fit , pendant trois cents ans , tressaillir de
joie une multitude ivre de sang; et, pendant ce long intervalle,
l'empire romain sua et s'épuisa à inventer des supplices contre
les fidèles. — Ce fut, dit un historien consciencieux, une bou-
cherie séculaire.
Qu'opposa la foi chrétienne à ces diverses et si retoutables
attaques? — A la morgue des philosophes, à leur raison pleine
d'orgueil et d'indépendance, elle opposa la folie et le scandale
de la croix : ce sont les propres paroles de saint Paul ; car,
aux yeux des Juifs et des païens, le Christianisme était une vraie
folie : folie de la pauvreté , folie de l'abnégation , folie de la foi
aux plus incompréhensibles mystères, folie de l'obéissance aveu-
gle aux enseignements d'une autorité visible, folie de la foi à la
divinité d'un homme, d'un juif, d'un Crucifié. Oui, folie aux
yeux d'une raison aveugle et orgueilleuse; mais, pour l'homme
éclairé d'en-haut, c'est tout à la fois, dit le grand Apôtre, le
miracle de la force de Dieu et le chef-d'œuvre de sa sagesse. —
(4) Essai sur l'indiff. . ,.
C00Rf t^BBTQIRB. 18
242 COURS d'histoire ECCLÉSI ASTIQUE.
Comme pour achever d'humilier et de confondre l'orgueil des sages
du siècle, Dieu leur fit imposer cette doctrine révoltante par les
hommes les plus propres à exciter leurs dédains. « Il a choisi,
dit saint Paul , ce qu'il y a de faible , selon le monde, pour con-
fondre ce qu'il y a de fort. Il a choisi ce qu'il y a de vil et de
méprisable, et ce qui n'est rien, pour détruire ce qui est grand. »
— La méthode d'enseignement fut aussi étrange que la doc-
trine et les maîtres. Ils dédaignaient les ressources de la sa-
gesse humaine pour plaire et persuader. Ils parlaient sans pré-
caution et sans art. Ils surabondaient de joie, quand leur en-
seignement leur attirait le mépris , les affronts , la persécution
et la mort. Ils se glorifiaient de leur faiblesse et de leur igno-
minie. Ils étaient heureux d'être le rebut du monde. Ils se van-
taient de ne rien connaître , et de ne savoir que la folie de la
croix. « Je me glorifie et je me complais , s'écriait le plus cé-
lèbre d'entre eux, dans ma faiblesse, dans les affronts, dans les
persécutions et dans les angoisses; car je suis puissant lorsque
je suis faible. A Dieu ne plaise que jamais je ne me glorifie
qu'en la croix de Jésus-Christ ! Je fais profession de ne savoir
que Jésus-Christ , et Jésus-Christ crucifié. » — Voilà ce que le
Christianisme offrit à la suffisance et aux superbes dédains de
la philosophie païenne. Il était impossible de lui rien présenter
de plus insensé en apparence, de plus humiliant et de plus
révoltant.
Ce qu'il opposa à toutes les passions du cœur humain dé-
chaînées contre lui, n'était pas moins propre à les blesser et
à les irriter. « Armé d'une croix de bois , dit un auteur, on le
vit s'avancer au milieu des joies enivrantes et des religions
dissolues d'un monde vieilli dans la corruption. Aux fêtes
brillantes du Paganisme, aux gracieuses images d'une mytho-
logie enchanteresse, à la commode licence de la morale philoso-
phique , à toutes les séductions des arts et des plaisirs , il opposa
les pompes de la douleur, de graves et lugubres cérémonies,
les pleurs de la pénitence, des menaces terribles, de re-
doutables mystères, le faste effrayant de la pauvreté, le sac, la
cendre et tous les symboles d'un dépouillement absolu et d'une
consternation profonde; car c'est là tout ce que l'univers païen
aperçut d'abord dans le Christianisme. » — ♦ Nés pour la joie
QU ATRIKMK SIÈCLE. 243
céleste, dit saint Augustin, nous ne devons pas chanter le can-
tique des plaisirs mortels; c'est une langue barbare que l'homme
apprend dans l'exil, mais que le chrétien ne doit jamais parler. »
— « La religion chrétienne, dit le P. Lacordaire, est une reli-
gion crucifiée; elle descend du Calvaire, on sent qu'elle a coulé
des larmes et du sang ; et partout où il y a un vrai chrétien , il
doit y avoir pénitence et circoncision du cœur. » — « Heureux
les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui
souffrent et qui sont persécutés injustement! Malheur à tous
ceux qui cherchent leurs plaisirs et leurs consolations en
ce monde! Aimez ceux qui vous haïssent, bénissez ceux
qui vous maudissent. Si l'on vous frappe sur la joue droite,
tendez l'autre aux soufflets de votre ennemi. Si quelqu'un
veut être le disciple de Jésus-Christ, qu'il se renonce lui-
même et qu'il porte sa croix tous les jours. Veillez et priez. Si
votre œil droit vous scandalise, arrachez-le; si c'est votre main
droite, coupez -la, etc. : » voilà l'Evangile. — « Je châtie ma
chair, disait le grand Apôtre, et je la réduis en servitude; car
tous ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses
convoitises , etc. » Il faut que la volupté perde jusqu'à son nom
parmi les chrétiens; la croix de Jésus-Christ doit suffire à leurs
délices. — Si jamais les passions ont dû frémir et se révolter, ce
fui certainement en entendant un semblable langage.
A toute la puissance de l'empire romain soulevé contre elle,
l'Eglise n'opposa rien que de faible selon le monde. Jésus, pas-
sant sur les bords de la mer, aperçut des pécheurs qui séchaient
leurs filets : « Venez à moi , leur dit-il , et je vous ferai pécheurs
d'hommes; » et il les envoya à travers les nations : euntes docete
omnes gentes. — Et quelle autorité, humainement parlant, leur
donna-t-il pour cela? L'autorité d'un homme qui, ne vivant que
irenle-lrois ans, en a passé trente dans la basse obscurité d'une
boutique de charpentier; obscurité qui a discrédité sa propre pa-
role, jusqu'à l'empêcher de convertir les siens à sa doctrine, et
à lui attirer la mort la plus ignominieuse. Du haut d'un gibet, il
laisse sur les bras à ses Apôtres, hommes de rien , la conversion
de l'univers païen à l'adoration et au partage de sa croix. —
Ceux-ci osent tenter l'entreprise. — L'Ethiopie. , l'Inde, la Grèce
fci savante, Rome si guerrière, reçurent don< km -
7
Î44 cours d'histoire ecclésiastique.
d'une nouvelle espèce. Figurons-nous, selon l'idée de saint Chry-
postome , Pierre et Paul , un bâton à la main , quittant les rivages
£e Syrie, et arrivant à Rome avec tous les dehors de la mendi-
cité. A la vue de ces tours orgueilleuses, de ces palais impériaux
qui bravent les cieux , au milieu des chants de triomphe , des
légions, des proconsuls qui sortent de ces superbes portiques
peur aller porter la loi et la servitude au monde , au milieu de
l'étalage des grands, au bruit des fêtes, des danses et des plai-
sirs criminels et bruyants de la jeunesse romaine , demandez à
ces deux Juifs ce qu'ils vont faire à Rome. — Nous allons , vous
répondront-ils, interdire ces fêtes et ces plaisirs, prêcher l'hu-
milité aux fiers Césars , la mortification et la continence à cette
brillante et voluptueuse jeunesse, et leur faire adorer le Christ
qu'on vient de crucifier en Judée. — Demandez-leur quelles res-
sources ils ont pour opérer cette étonnante révolution? — Nous
sommes seuls. — Vous avez de l'or en quantité immense? —
Nous ne possédons que nos haillons. — Vous avez de grandes
lumières? — Nous sommes pêcheurs de profession, et c'est la
première fois que nous quittons nos filets. — Quelque grand con-
quérant doit appuyer votre entreprise? — Nous ne l'espérons
pas. Au reste, le Maître qui nous envoie, nous ayant vus une fois
tirer Te glaive pour sa défense , nous le fit remettre dans le four-
reau , et il nous a recommandé , quand on nous accablerait de
mauvais traitements, de nous retirer en paix, et de nous con-
tenter de secouer la poussière de nos sandales. — Vous avez donc
de grandes récompenses pour ceux qui vous écouteront? — Nous
n'avons rien à promettre ici-bas; ceux qui nous écouteront ne
doivent pas espérer, ainsi que nous, d'être plus heureux que
notre Maître, et notre Maître n'avait pas où reposer sa tète, etc.
Si un incrédule de nos jours eût été témoin de cette conversa-
tion, il aurait accueilli les deux Apôtres avec le plus dédaigneux
sourire; et, s'il eût été puissant, il les aurait fait revêtir de la
robe d'ignominie, comme Hérode fit à l'égard de Jésus, et il les
aurait livrés à la risée de tout l'empire.
« Et cependant, dit le P. de Ravignan, ces douze pécheurs
ont changé le monde, et .'çur Christianisme a vaincu; il a été,
il est-, il^dure; il ne def; Iz pas, ne pouvait pas être, ni durer;
car il était folie , et folie contraire à toutes les passions. » —
« Merveilleux contraste! dit un autre auteur : dans le même
QUATRIÈME SIÈCLE, f 45
temps, Sénèque, philosophe éloquent, riche, fait l'éducation d'un
nouvel empereur; et Pierre, pécheur de Galilée, sans argent, sans
crédit, fait l'éducation d'un nouveau genre humain. L'élève de
Sénèque fut Néron; l'élève de Pierre, c'est l'univers chrétien. »
« Concluons donc : illusions et débordements du Paganisme ,
c'est humain et fjaturel. — Aveugle et fatal empire du Maho-
métisme, c'est humain, c'est le harem et le cimeterre, c'est la
force brute et quelques élans' de génie. —Le drapeau levé de
Luther, c'est humain, c'est l'orgueil et l'amour de l'indépen-
dance. — La philosophie délirante, c'est l'homme aussi. —
Mais, je cherche l'humain et le naturel dans l'établissement du
Christianisme : montrez-le-moi; la force? non; le génie? non
plus; les passions? encore moins. — Pas de miracles dans l'éta-
blissement du Christianisme ? soit. Alors vous amoncelez sur
vous l'impossible, l'inexplicable, le faux évident, le démenti
donné à toutes les proportions de la nature et de l'humanité,
Reportez-vous au temps , aux lieux , aux hommes , aux choses
d'alors, et vous direz nécessairement, avec un moderne et
savant historien des Césars : Pour moi, il est démontré que,
humainement parlant, le Christianisme ne pouvait pas, ne
devait pas commencer. » — « Ou le Christianisme s'est établi
par des miracles , disait saint Augustin , et alors il est divin ;
ou il s'est établi sans miracles, et alors l'on admet le plus grand
de tous les miracles (1) : » c'est-à-dire, la conversion du monde
par douze pêcheurs désavoués du ciel, et repoussés de l'univers.
— « L'Evangile , dit Bayle, prêché par des gens sans nom, sans
études, sans éloquence, cruellement persécutés et destitués de
tous les appuis humains , ne laissa pas de s'établir en peu de
temps par toute la terre. C'est un fait que personne ne peut
nier et qui prouve que c'est l'ouvrage de Dieu. »
Donc, de l'aveu de tous, le doigt de Dieu est là. — Selon la
parole du Prophète, « l'Agneau est devenu le Dominateur de la
terre, et le Lion de la tribu de Juda a vaincu. » — Reconnais-
sance, amour et gloire à Vous, Seigneur ! Car c'est votre œuvre
évidemment! A Domino factum est istud!
(1) Simiracula facta esse non credunt, hoc unum vobis grande mi-
racidum sufficit, quod terrarum orbis, sine ullis miraculis, crediderit.
— S. Aug., De Civit. Dei, liv. 22, c. 5.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
ÉPOQUE DES GRANDES HÉRÉSIES.
Depuis la conversion de Constantin, en 312, jusqu'à
la lin de l'empire d'Occident, en 47G.
^flexions Lorsque, après trois cents ans de lutte sanglante, la reli-
Sl'r, «ion victorieuse se fut assise avee Constantin sur le trône des
de l'Eglise Césars , on la vit aussitôt prendre un nouvel essor. Bien que
re«2êde. divine et immuable, l'Eglise est cependant susceptible d'un
certain progrès. — Ainsi, le dogme est sans doute toujours
le même, mais il peut recevoir dans son exposition plus de
clarté, de précision, d'éclat et de développement. — Les prin-
cipes de la morale sont aussi stables et éternels; mais comme
ils sont destinés à régler les actes de l'homme , dana tous les
siècles et dans les positions les plus diverses, leurs consé-
quences s'étendent sans cesse, afin de guérir et de réparer les
maux et les ravages que les passions multiplient chaque jour.
— La divine constitution de l'Eglise ne peut pas changer, et il
est faux de dire , avec un protestant célèbre : « Qu'elle a com-
mencé sous la forme démocratique, avant d'arriver à la forme
quatrième: siècr,K. 5-47
monarchique (1). — Mais la manière dont elle exerce son pou-
voir peut varier. Resserrée d'abord dans d'étroites limites , l'au-
torité dut nécessairement s'étendre avec la conquête. Gênée dans
son action par les obstacles qui séparaient les parties diverses
de leur centre commun, elle fut obligée de se fractionner et de
créer des centres secondaires, jusqu'à ce que le temps et les
circonstances rendissent les communications plus faciles. —
« Cette flexibilité de l'immuable constitution de l'Eglise, dit
M. Maret, est un de ses caractères divins. Destinée à accompa-
gner l'humanité dans sa route à travers les siècles, elle devait
pouvoir s'accommodera toutes les situations. Ainsi, il était né-
cessaire que le pouvoir pontifical sortit des limites que l'état
de l'Eglise primitive lui avait faites; il devait s'accroître, non
par l'acquisition de droits nouveaux, mais par le simple déve«
loppement de ses droits divins. »
(1) M. Guizot divise l'histoire de l'Eglise en trois époques : la démo
cratique, l'aristocratique et la monarchique. — Parce qu'il voit, à un
certain moment , le peuple concourir à quelques affaires religieuses,
il n'aperçoit plus, du moins dans le principe, que le peuple, sans
prêtres, sans évoques, sans pape et même sans doctrine : c'est l'é-
poque démocratique telle qu'il l'entend. Elle dura du premier au cin-
quième siècle. — Parce que dans l'âge suivant , les évoques recher-
chent moins l'avis de la communauté chrétienne, M. Guizot, conclut
que l'Eglise ne reconnaissait pas d'autres chefs que l'évoque, ou , tout
au plus encore le métropolitain, mais non le souverain Pontife, et,
pour ce motif, il nomme cette époque aristocratique. Elle s'étendit du
y* au ix« siècle. — Enfin, l'autorité du Saint-Siège ayant reçu, auix9
siècle, de nouveaux développements qu'exigeaient les besoins de3
peuples, M. Guizot déclare l'Eglise arrivée à la période monarchique
et décidément soumise à un pape. — C'est ainsi que l'historien pro-
testant s'arrête chaque fois à un accident des diverses époques , et ne
s'élève pas à une vue complète et vraie. — Le régime ecclésiastique,
dit Bellarmin, confié aux hommes par Dieu, est essentiellement mo-
narchique, mais tempéré d'aristocratie et de démocratie. — Il y a de
la démocratie dans l'Eglise, puisqu'un pâtre peut y devenir Gré-
goire VII, un mendiant Sixte-Quint, etc. Il y a de l'aristocratie sur-
tout, dans la constitution de l'Eglise, puisque l'épiscopat y est d'ins-
titution divine , et que le suprême Pasteur ne peut gouverner l'Eglise
sans lui. Mais, ce qu'il y a de démocratique et d'aristocratique n'enlève
rien à la plénitude de la puissance de l'unique Pasteur suprême et
infaillible. — De Rom. pontif., lib. \ , c. 5. — Gorini, tom. II, p. <78-
234-61 4. — Etudes relig., etc., octobre 4 869 o. 61 9.
248 cours d'histoire ecclésiastique.
Progrès dont Au sujet du progrès dont la religion est susceptible, écou-
«Y^nsœpubie tong le graye M# de Bonald . , Depuis la publicalion du Livre
catholique. qUi contient le germe de toutes les vérités morales et sociales
jusqu'aux actes des derniers conciles et aux écrits des derniers
docteurs, le Christianisme n'est qu'un long développement de la
vérité, semblable, dit son Fondateur, au grain qui mûrit ou à
la pâte qui fermente (1). » — « Quelqu'un demandera peut-être,
avait déjà dit saint Vincent de Lérins, si la religion ne peut pas
augmenter en quelque chose? Elle le peut, sans doute. Il fau-
drait être bien ennemi des hommes et haï de Dieu pour le nier.
Mais, il faut prendre garde de la changer, sous prétexte de la
perfectionner; car, pour qu'une chose se perfectionne, il faut
que, demeurant toujours dans sa nature, elle reçoive quelque
accroissement; au lieu que c'est moins un progrès qu'un chan-
gement , lorsque cette chose cesse d'être ce qu'elle était pour
devenir tout autre La religion imite en quelque sorte la
condition des corps, qui, pour croître et se fortifier avec l'âge,
ne laissent pas d'être toujours les mêmes. Il y a bien de la
différence entre l'âge florissant de la jeunesse et l'âge mûr;
mais rien ne paraît nouveau dans un homme fait, qui n'ait été
caché en lui lorsqu'il était jeune : de même, il faut que la doc-
trine de la religion chrétienne soit réglée, et suive les mesures
'de son accroissement... Il faut, dit le même Père, que l'intelli-
gence, que la science, que la sagesse des fidèles croisse et se
perfectionne dans le cours des âges , mais seulement dans son
genre, c'est-à-dire, dans le même dogme , dans le même sens ,
dans le même esprit...; car il se peut que les dogmes de la
philosophie céleste soient soignés, limés, polis, dans la suite
des temps , mais il n'est pas permis de les changer, d'y toucher,
ou d'en retrancher quelque chose. Ils peuvent recevoir la lu-
mière, l'évidence, la distinction; mais ils conservent toujours la
plénitude, l'intégrité, la propriété. L'Eglise donc, fidèle gar-
dienne des dogmes qui iul ont été confiés en dépôt, n'y change
rien, n'y diminue rien, n'y ajoute rien... » Le progrès qui
s'accomplit dans la religion , conclut un savant piélat, est donc
un progrès extérieur, relatif, dans la forme, efnon un progrès
(<) Législation primitive, fiv. 4, c. 7»
QUATRIÈME SIÈCLE. 219
substantiel et dans le fond des choses. Ce n'est pas un dévelop-
pement interne et réel, comme si la vérité dogmatique n'eut
d'abord existé qu'en germe. La doctrine de Jésus-Christ n'a
jamais existé en germe dans son Eglise; elle y a été formée dès
son origine. Les Apôtres, ses fondateurs, l'ont connue explicite-
ment tout entière : c'est la doctrine des Pères comme celle des
théologiens; et après la révélation qui a été faite aux Apôtres,
il n'en est pas qui puisse devenir'le fondement de notre foi. Le
progrès scientifique dans le dogme, dit l'évèque de Poitiers, ne
peut pas être autre chose que l'exposition plus lumineuse de la
vérité primitivement enseignée et déclarée (1).
Il faut se souvenir aussi que, persécutée et contrainte de se
réfugier dans les catacombes, l'Eglise, au commencement, ne
put pas donner à son culte toute la pompe qu'auraient désirée
sa foi et son amour. Le développement de plusieurs de ses insti-
tutions fut impossible. Elle dut même voiler ses plus augustes
mystères sous la prudente discipline du secret. Elle était bien ,
dit un grave auteur, répandue partout, avec sa belle hiérarchie,
et sa forte unité, et ses conciles, et sa discipline, etc. Mais, des
ombres cachaient en partie la vie de ce grand corps : la gloire
des martyrs couvrait tout; le monde voyait comment l'Eglise
meurt; il savait moins comment elle vit. — Mais, devenue libre,
l'Eglise ne craignit plus de manifester au monde la céleste doc-
trine que Jésus-Christ lui avait recommandé de prêcher sur les
toits. Elle monte au premier rang sur la scène de l'histoire, et
rayonne d'une splendeur qui frappe tous les yeux. — Elle
déploya dans son culte toute la magnificence qui convient à la
majesté de son divin Epoux. Ses évoques laissent aux empe-
reurs leur part, mais ils réclament celle du Christ. — Toutes
ses institutions prirent librement leur essor. Ainsi, la pri-
mauté du Pape, la hiérarchie, la liturgie, le célibat ecclésias-
tique, l'état religieux, le culte de la sainte Vierge , celui des
saints, des reliques, des images, etc., se développèrent avec
éclat. Désormais la puissance spirituelle est fondée sur la terre,
(1) Saint Vincent do Lérins; Common. XXIII, — Hùt. du dogm.
cath., 1. 1, Introduct., p. 13-16. — M. Blanc, t. I, p. 312. — Instruc-
tion synodale de Ms» de Poitiers ,1871.
3H0
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Admirable
économie
do
la Providence ,
dans les
différentes
situations
de
l'Eglise.
et nul pouvoir humain ne commandera plus aux âmes. Tout
existait au commencement, mais tout était restreint; au ive
siècle, tout se dilate, s'étend, marche et apparaît avec des pro-
portions en rapport avec la nature et les grandes destinées de
l'Eglise, t C'est là, dit M. de Bonald, l'écueil où l'ignorance et
l'orgueil des novateurs ont fait un triste naufrage. Faute d'avoir
connu ce développement nécessaire, ils ont taxé d'inventions
modernes, des institutions moins aperçues dans les premiers
temps et plus publiques dans le nôtre. » — « L'Eglise, dit
Piohrbacher, est semblable au grain de sénevé qui, jeté en
terre, grandit et devient un arbre. Le germe est dans la graine,
l'arbre est dans le germe , mais avec des dimensions différentes.
Pour connaître la nature d'un arbre et de son fruit, il faut le
considérer non-seulement dans son premier jet , mais encore et
surtout dans son état d'arbre fait. Ainsi en est-il de l'Eglise et
de sa doctrine. Pour bien la connaître, il faut l'étudier, non-
seulement à sa naissance, mais encore et surtout dans son âge
viril, lorsqu'elle enfante à Dieu, non plus simplement des indi-
vidus, mais des nations entières. » — a Procéder autrement,
» avait déjà dit M. de Maistre, est aussi déraisonnable que si on
» voulait chercher, dans un enfant au maillot, toutes les dimen-
> sions de l'homme fait. Dans les choses humaines, même quand
» les institutions sont divines, rien de grand n'a de grands
» commencements. » — Grandir, ce n'est pas s'altérer, c'est
obéir aux lois mêmes de son autonomie.
Cependant , quoique libre dorénavant et assise sur le trône ,
l'Eglise ne sera pas sans tribulations. Quand les princes fu-
rent devenus ses enfants, et que les glaives des deux puissances
se furent, pour ainsi dire, croisés l'un sur l'autre, en signe
d'union, elle n'eut plus à craindre, il est vrai, les ennemis du
dehors, mais elle en trouva au dedans. Les hérésies et les
schismes lui firent une guerre aussi funeste que celle de la
Synagogue et du monde païen. Des esprits vains et obstinés ,
épris d'eux-mêmes, s'avisèrent de formuler le dogme à leur
guise, et de substituer leurs imaginations incohérentes, aux
vénérables et antiques traditions qui remontaient aux Apôtres.
Le travail de falsification ne respecta rien. Les vérités les plus
fondamentales furent attaquées. Les sectes se multiplièrent.
QUATRIÈME SIÈCLE.
25 {
L'erreur enfanta l'erreur. Les hérésiarques donnèrent la main
aux hérésiarques. On vit les donatistes, les ariens, les macédo-
niens, les pélagiens, les nestoriens, les eutychiens, les mono-
thélites , etc. , s'efforcer de mettre la division et l'anarchie
partout où Jésus-Christ avait mis l'harmonie et l'unité. — Tou-
tefois, la Providence ne manqua pas à son Eglise dans celte
nouvelle épreuve. Durant les persécutions et au milieu des
supplices , cette Eglise , douée -d'une merveilleuse fécondité ,
n'avait pas sans doute manqué de docteurs : témoins Athénagore,
saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, saint
Cyprien , et tant d'autres ; mais elle avait enfanté surtout des
nuées de fidèles d'une héroïque fermeté dans la foi : ils savaient
mourir, sciebant mori! dit saint Pacien. — Mais quand elle eut
à combattre les subtilités et les ruses de l'hérésie, il y eut une
éclosion vraiment miraculeuse, et elle produisit une foule éton-
nante de docteurs, à qui Dieu communiqua la plus grande puis-
sance de parole qu'on eût jamais vue. Nulle époque n'en vit ja-
mais de comparables et en pareil nombre. Il leur donna à la fois
le talent, l'éloquence, la vertu, le courage, la soif du bien, la
puissance de l'accomplir, la grandeur des vues et du caractère;
et, pendant deux siècles, la triple autorité du savoir, du génie
et de la sainteté sembla se léguer dans l'Eglise comme un héri-
tage. L'Occident fut aussi fécond que l'Orient. On admira la
sagacité et la force de raisonnement de saint Athanase , l'onction
et la douceur de saint Ambroise , la brillante et pathétique élo-
quence de saint Chrysostome , la noble élégance et la précision
de saint Basile , la sublimité jointe à l'exactitude de saint Gré-
goire de Nazianze , le nerf et l'érudition de saint Jérôme , et la
plupart de ces qualités réunies dans saint Augustin , que Bossuet
appelle « le plus complet des Pères, » etc. — Ainsi aux martyrs
succèdent les docteurs, ainsi surgissent à propos, au fort de la
mêlée nouvelle, ces admirables athlètes. Le Chef divin et im-
mortel, dont ils sont les soldats, les arma lui-même pour les
grands combats de la parole et de la pensée. Il leur a ouvert
tous les trésors de la science et de la sagesse cachés en Jésus-
Christ. Les grandes âmes des Apôtres et des Prophètes revivent
dans leurs âmes; et ils portent au front la lumineuse empreinte
de leurs communications avec le Dieu des sciences et des vertus.
252
cours d'histoire ecclésiastique
Aussi le schisme et l'hérésie vinrent- ils se briser contre ce
rempart élevé parle Seigneur. — Bien plus, l'erreur, qui sem-
blait destinée à obscurcir la vérité divine, ne servit qu'à en
augmenter l'éclat, t La nécessité de défendre les dogmes contre
les hérétiques fait, dit saint Augustin , qu'on les considère
avec plus de soin , qu'on les entend plus clairement , qu'on les
prêche d'une manière plus distincte et plus expresse , en sorte
que la question soulevée par les adversaires de l'Eglise de-
vient une occasion d'apprendre. » De là cette parole du même
Père : Incauti loquebantur quià nullus aderet hostis. — Par
l'effet de la controverse et des travaux des Pères, la vérité divine
prendra donc des formes mieux arrêtées; elle se déclarera d'une
manière plus explicite, et sera disposée selon un ordre plus
vaste, plus lumineux et plus scientifique. — « Les docteurs fu-
» rent dans l'Eglise, dit saint Grégoire le Grand, ce que les
» astres sont au firmament. Leur apparition, après la sanglante
» lutte des martyrs, fit resplendir la foi catholique du plus vif
» éclat. Les divins rayons du soleil de la vérité pénétrèrent plus
» profondément les âmes, et les glaces du Paganisme disparu-
» rent de toute part. Aux orages des persécutions , aux longues
» nuits et aux ténèbres de l'infidélité , succéda comme un doux
» printemps, éclairé et embaumé des clartés et des parfums de la
» religion véritable; et cet âge inaugura, pour le monde, une
» ère de lumière vivifiante dont rien n'a jamais égalé l'éclat (1).
Ainsi , dit encore le même Père , « à mesupe que la fin du monde
avance, la science d'en-haut progresse, et elle se développe
plus largement avec le temps. »
Ainsi, après avoir été arrosée du sang adorable de Jésus-
Christ et de celui des saints, la foi chrétienne va donc mainte-
nant briller de tout l'éclat du génie; et les combats scientifiques
que les Pères vont livrer pour elle, joints aux luttes sanglantes
des Apôtres et des martyrs , forment en sa faveur un témoignage
qui suffirait seul pour démontrer sa divinité.
Dernières
années
de Maximin.
Il persécute.
Nombreux
martyrs.
Le calme ne succède pas à l'orage d'une manière instanta-
(I) S. Aug., De Civ. Dei, 1. 46, C. 33. — Hist. du dogme., t. I , In-
trod., p. 9-30. — Morale» de S. Grég., c. 6, 16.
QUATRIÈME SIECLE. Ô53
née. » La mer, dit saint Chrysostome, reste encore quelque
temps houleuse après la chute des vents. » De même, quand
l'empereur Constantin eut arrêté la violente tempête qui, de-
puis trois cents ans, battait le vaisseau de l'Eglise , l'empire
romain, si longtemps soulevé, ne rentra pas aussitôt dans une
tranquillité parfaite. Son sein recelait encore quelques éléments
de trouble. — L'empereur Maximin, qui gouvernait la Syrie
et les provinces voisines, avait toujours haï et persécuté le
Christianisme. Aussi son règne he fut qu'un long martyrologe.
Dès le commencement, se livrant à toutes ses passions, il avait
fait périr une foule de vierges chrétiennes, qui refusaient de se
rendre à ses désirs criminels. Ce monstre nourrissait des ours
domestiques auxquels il avait donné son nom, et chaque jour,
il leur faisait jeter quelques chrétiens sous ses yeux, jouissant
et riant de leurs tourments. Il condamna aux plus cruelles tor-
tures une multitude innombrable de fidèles. Quelques-uns,
ayant les membres disloqués et le corps tout couvert de plaies ,
demeurèrent des années entières plongés dans des cachots in-
fects , d'où ils étaient tirés de temps en temps pour être tour-
mentés de nouveau. Maximin fit crever l'œil droit et brûler
ou couper le jarret à un grand nombre d'autres, qu'il envoya
ensuite travailler aux mines. — Un jeune chrétien de la ville
de Tyr, nommé Ulpien, se montrant inébranlable au milieu des
tortures, fut enfermé dans un sac avec un chien et un serpent,
et précipité dans la mer. — Deux frères, d'une famille illustre
de la Lycie, Apphien et Edésius, furent aussi noyés. — A Ce-
sarée de Palestine , on condamna au même supplice une jeune
vierge, nommée Théodosia, qui s'était approchée de quelques con-
fesseurs pour se recommander à leurs prières. Elle avait eu aupa-
ravant le sein et les côtés déchirés jusqu'aux os. — Deux autres
vierges furent brûlées vives, après avoir également subi d'horri-
bles tortures. — Eusèbe nous apprend que, dans une seule
exécution , il y eut en Palestine jusqu'à cent trente personnes
cruellement mutilées. — En 309, saint Pamphile, ancien magis-
trat et prêtre distingué, avait été brûlé vif avec plusieurs fidèles
dans la ville de Césarée , où il avait fondé une bibliothèque de
plus de trente mille volumes et établi une école célèbre. —
En 311 et 312 , saint Pierre , évèque d'Alexandrie, saint Méto-
25-4 cours d'histoire ecclésiastique.
dius , évèque de Tyr, Théodore , Hésychius et Pacônie , évèqueâ
de diverses autres églises, et saint Lucien, prêtre d'Antioche,
avaient aussi donné leur vie pour le nom de Jésus-Christ. —
Nous avons de ce dernier un Symbole où se trouve exprimée
de la manière la plus nette et la plus précise, toute la doctrine
de l'Eglise sur le mystère de l'auguste Trinité. L'authenticité
de ce monument ne parait pas douteuse, quoiqu'elle n'ait été
d'abord publiquement attestée que par les semi-ariens. — < >n
rapporte à cette même époque le martyre de sainte Catherine,
également distinguée par la noblesse de son origine , par ses
richesses et par l'étendue de ses connaissances ; mais on ignore
les détails de son supplice.
de£r.in. Maximin répandait ainsi le sang chrétien dans toute l'éten-
— due de sa domination , quand il reçut l'édit de Constantin qui
Anm donnait la paix à l'Eglise. Il refusa de le publier dans ses Etals,
et se contenta de suspendre, pour un temps, le cours de ses
violences contre les fidèles. Mais il eut soin que chaque cité,
chaque bourgade fût inondée de pamphlets contre le Christia-
nisme. Apprenant ensuite que Licinius était en Italie, il se
jeta, à la tète de soixante-dix mille hommes, sur la Thrace, qui ap*
partenait à ce prince. Licinius accourut à sa rencontre, avec trente
mille soldats rassemblés à la hâte. Maximin promit à Jupiter, par
un vœu solennel , que s'il gagnait la bataille il abolirait entière-
ment le nom chrétien. Licinius, de son côté, se mit sous la pro-
tection du vrai Dieu. Laclance rapporte qu'un ange apparut à
cet empereur, et lui dicta une formule de prière. Ses soldats
la récitèrent trois fois, et fondirent ensuite sur les troupes en-
nemies qu'ils taillèrent en pièces. — Maximin poursuivi s'en-
ferma dans la ville de Tarse. Investi par terre et par mer, il
prit du poison , pour ne pas tomber vivant entre les mains du
vainqueur; mais, comme il s'était auparavant rempli de viande
et de vin, l'effet du poison fut lent. Le tyran souffrit, pendant
quatre jours, des douleurs horribles. Il poussait des hurlements
effroyables; il se roulait par terre, la mangeait de rage, et se
frappait la tète contre les murailles avec une telle fureur, qm
ses yeux sortirent de leur orbite. Il croyait voir Jésus-Christ
assis sur son tribunal pour le juger, et on l'entendait répondre
C'jnime un crimin<'l ^l'pliqiié à la question : • Ce n'est pas
QUATRIÈME SIECLE.
255
moi..., ce fut malgré moi! » Quelquefois il faisait la confession
de ses plus honteux forfaits, et demandait miséricorde. II mou-
rut ainsi dans le désespoir, en 313. — Toute sa famille et ses
amis furent exterminés par le vainqueur.
La défaite de Maximin rendit Licinius maître de tout l'Orient.
Enorgueilli par ses succès et jaloux de la gloire de Constantin, il
voulut le dépouiller de ses Etats; mais vaincu, en 314, dans une
grande bataille, près de Gibales enPannonie, il fut obligé de céder
lui-même plusieurs de ses provinces. — En 319, désirant recou-
vrer ce qu'il avait perdu, il chercha une occasion de rupture , et se
mit à persécuter les chrétiens. Il commença par défendre aux
évèques d'assembler des conciles, et aux fidèles de se réunir. Il
fit abattre ou fermer les églises; ensuite il fit couler le sang. —
L'illustre saint Nicolas, évêque de Myre en Lycie, fut mis en
prison, et n'en sortit qu'après la défaite du persécuteur. —
Saint Basile, évêque d'Amasée dans le Pont, fut mis à mort. —
Saint Biaise, ancien médecin et évêque de Sébaste en Arménie,
eut la tète tranchée, avec deux enfants et sept femmes qui re-
cueillaient pieusement des gouttes de son sang. — Dans la même
ville , Licinius immola quarante soldats, connus sous le nom des
quarante couronnés. Après de cruelles tortures, il les fit expo-
ser, durant toute une nuit, sur un étang glacé. On tenait, à côté
de l'étang, un bain chaud, afin de les tenter par l'espérance
d'un prompt soulagement. Il y en eut un qui succomba et cou-
rut au bain, mais il y mourut aussitôt. En même temps des
anges apparaissaient dans les airs , tenant dans leurs mains des
couronnes. Témoin de ce miracle , un des soldats de garde con-
fessa Jésus-Christ et alla prendre la place de l'apostat. Le len-
demain, comme les martyrs respiraient encore, on les fit périr
parle feu.
Cependant Constantin , indigné de la conduite de Licinius, lui
adressa des remontrances sur la violation de leurs traités. Comme
elles étaient inutiles , il lui déclara la guerre. Les deux armées se
rencontrèrent près d'Andrinople, en 324. Le labarum était porté
à la tète des troupes de Conslanlin, et la croix brillait sur les
drapeaux de chaque légion. Licinius, au contraire, avait repris
les enseignes païennes. « Voici, dit-il à «es soldats, n-lui qui a
abandonné nos dieux pour le Christ, dont le signe patibulaire
PméenlM
de
Licinioa
en Orient.
Sa mort
De yii à 325.
$56
cours d'histoire ecclésiastique.
Lois
de Constantin
en tarent
de la religion
chretienuc.
déshonore les armes romaines : adorateurs fidèles des anciennes
divinités de Rome, combattez hardiment sous leurs auspices; et,
après la victoire, nous anéantirons jusqu'au nom de ces impies
qui abjurent la religion de leur patrie. » — Trompé dans ses
espérances , et vaincu dans deux combats consécutifs , Licinius
vint déposer la pourpre aux pieds de Constantin , et lui demanda
la vie. Le vainqueur l'accueillit avec bonté et le fit manger à sa
table. Mais, ayant ensuite appris qu'il traitait secrètement avec
les barbares pour recommencer la guerre , il le fit mourir l'an-
née suivante (1).
Maître de l'Orient et de l'Occident, Constantin donna un libre
cours à sa reconnaissance envers le Seigneur. Depuis sa conver-
sion, ce prince était devenu comme l'apôtre de sa cour, et avait
gagné au Christianisme plusieurs membres de sa famille, entre
autres, Hélène, sa mère, d'après Eusèbe; mais, selon saint Am-
broise et saint Paulin , Hélène était déjà chrétienne lors de son
mariage avec Constance Chlore (2). Il avait érigé une église dans
l'intérieur de son palais, et il donnait à tous l'exemple de l'assi-
duité aux cérémonies sacrées. Il se montrait plein de véné-
ration pour le caractère sacré des évèques; il leur rendait tous
les honneurs possibles , principalement à ceux qui avaient com-
battu pour la foi. — Dès l'année 313 , il avait affranchi les mi-
nistres de l'Eglise de toutes les charges municipales, « afin, dit-
il, qu'ils ne soient point distraits du service de la religion, ce
qui serait une sorte de sacrilège. » Il reporta ainsi aux ministres
{\) Zosiroe» Eutrope et saint Jérôme reprochent à Constantin d'avoir
fait périr Licinius contre la foi jurée; mais Socrate et la plupart des
auteurs , dit M. Darras , soutiennent que ce dernier commençait à re-
muer et à tramer avec les ennemis de Constantin. Julien l'Apostat, qui
ne ménage pas ce prince, ne lui en fait aucun reproche. Bergier, Fel-
ler, Receveur et plusieurs autres l'en justifient. — Selon Feller et
Rohrbacher, Constantin aurait aussi fait mourir Licinien, fils de Lici-
nius ; mais Bergier soutient le contraire , et dit qu'il n'y a aucune
preuve de ce meurtre, et qu'aucun écrivain n'a osé en accuser Cons-
tantin. — Feller, art. Licinius. — Bergier, art. Constantin. — Rohr-
bacher, VI, 479.
(2) Plusieurs prétendent que sainte Hélène était fille d'un chef de
tribus bretonnes ; mais saint Ambroise la suppose de basse extraction,
magnifiquement relevée par ses vertus et par sa noblesse chrétienne.
QUATRIÈME SIÈCLE. Î57
de la religion chrétienne les privilèges dont avaient joui les
prêtres païens eux-mêmes. — Aussi, cette extension de l'immu- immunité
nité aux ministres de la religion chrétienne ne surprit et ne cho-
qua personne. On ne faussait pas, alors, le principe d'égalité
jusqu'à confondre la religion avec tout le reste. En traitant les
immunités d'exemptions imprudentes et excessives, certains chré
tiens modernes et libéraux ne font pas attention, qu'après qua-
torze siècles de Christianisme, leur respect pour l'Eglise est au-
dessous de celui des infidèles récemment convertis et à peine
débarrassés des préjugés et des haines du Paganisme. Saint
Thomas de Gantorbéry, Bossuet, tous les canonistes et l'Eglise
elle-même apprécient autrement la sainte convenance des immu-
nités et la législation pleine de respect des princes chrétiens.
— En 321 , Constantin avait fait une loi pour la célébration du
dimanche, prohibant ce jour-là tous les actes judiciaires, tous
les travaux de métiers, toutes les occupations ordinaires des
villes, et n'exceptant de la défense que les travaux pressants
de la campagne. — Il ordonna aussi que l'on célébrât le ven-
dredi d'une manière particulière , en mémoire de la Passion du
Sauveur (1). — L'année précédente, il avait aboli la loi pa-
pienne, portée par Auguste contre les célibataires, qu'elle ren-
dait incapables de recevoir des legs ou des donations. Justes et
légitimes à l'égard du célibat païen , célibat du vice et de la vo-
lupté, dont un libertinage sans charge et sans frein était le but,
ces règlements devaient être détruits en faveur du célibat chré-
tien, célibat de la virginité, qui fait de l'homme un ange, et en-
fante les plus héroïques dévouements : aliœ sunt leges Cœsarum,
aliœ Christi; aliud Papinianus , aliud Paulus nost&r prœcipit!
disait saint Jérôme. — 11 porta encore deux lois où se révèle
l'heureuse influence du Christianisme. L'une facilitait et encou-
rageait l'émancipation des esclaves; l'autre enjoignait aux offi-
ciers des finances de pourvoir, sans délai , à la subsistance de
tous les enfants qui seraient remis entre leurs mains par un père
incapable de les nourrir. Le père ne pouvait plus les faire mou-
rir ni les vendre. — Il permit d'accuser les juges, les comtes,
1 Los chrétiens n'observaient point cependant le vendredi de- la
même manière <jut> le dimanche.
C a d'histoire 17
258
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Libéralités '
de Constantin
en faveur
A» Eglises.
Palais
de Latran
Concédé
aux Papes.
les courtisans, etc., quand on pouvait donner la preuve de leur
culpabilité. — Il défendit de crucifier désormais les malfaiteurs :
à ses yeux, l'ignominie de la croix s'étant changée en gloire. —
Les combats des gladiateurs furent interdits. — Les pauvres de-
vinrent l'objet de toute la sollicitude impériale. C'est le commen-
cement de cette civilisation chrétienne dont notre Europe est si
liôre. Il permit à chacun de laisser en mourant ce qu'il voudrait
de ses biens à l'Eglise. — Il fit lui-même de grandes libéralités
en sa faveur. Il élevait des basiliques nouvelles , dites Constanti-
niennes, et ornait les anciennes de présents magnifiques; à toutes
il constitua des fonds pour leur service et leur entretien. Eusèbe
nous apprend qu'en une seule fois , même avant la défaite de
Maxence , il fit remettre la valeur de trois cent mille francs à
l'évèque de Garthage, ajoutant que si ce prélat trouvait cette
somme insuffisante, il pouvait s'adresser à l'intendant du domaine
impérial, qui avait reçu ordre de donner tout ce qui serait de-
mandé. — On croit aussi qu'il donna, vers le même temps , au
pape saint Miltiade, le palais de Latran, autrefois enlevé par
Néron au patricien Plautius Lateranus , et que les souverains Pon-
tifes ont possédé depuis le ive siècle. En mémoire de cette prise de
possession solennelle , la basilique élevée sur l'emplacement du
palais de Latran a conservé jusqu'à ce jour le titre et les préro-
gatives de métropole catholique : omnium Ecclesiarum urbis et
orbi mater et caput. L'empereur joignit à ce don, une rente an-
nuelle propre à maintenir la dignité du chef de l'Eglise. —
Ainsi commençait à s'accomplir l'oracle d'Isaïe, qui annonçait
que les princes convertis se feraient gloire d'être c les nourri-
ciers de l'Eglise. » — Au reste, môme avant Constantin, les
Papes avaient déjà reçu, de la libéralité chrétienne, des res-
sources que rendait nécessaires l'exercice de leur souveraineté
spirituelle. — C'était comme le premier noyau de la souveraineté
temporelle du Saint-Siège (1).
(1) Outre le don du palais de Latran et les libéralités faites aux
églises par l'empereur, il existe ce qu'on appelle la fameuse donation de
Constantin, 329, acte par lequel, en laissant Rome aux Papes, et en les
constituant comme « Chefs et Juges-Rois dans l'empire, » Constantin
inaugurait une politique toute chrétienne. — Longtemps méconnue,
l'authencité delà donation constantinienne , dit M. Darras, citant le
QUATRIÈME SIÈCLE. 259
Après la défaite de Licinius , Constantin étendit toutes ces lois
à l'Orient, et il en porta encore d'autres également favorables
au Christianisme. Il rendit la liberté aux confesseurs détenu»
dans les prisons, ordonna la restitution de leurs biens, confirma
les donations des martyrs , fit rendre les successions aux véri-
tables héritiers, et restituer aux églises et aux particuliers toutes
les choses dont le fisc s'était emparé. Si elles avaient été alié-
nées, les acquéreurs étaient indemnisés. — Il défendit d'exercer
la divination, d'élever des statues aux faux dieux et de leur
faire des sacrifices (1). — En 331, il défendit les assemblées des
hérétiques, même dans des maisons particulières. — Il permit,
dans les procès, de recourir au jugement des évoques, et voulut
que les sentences rendues par ceux-ci eussent la même force que
si elles étaient émanées de lui-même : c'était inaugurer la ma-
gistrature des pontifes, qui commencèrent, dès lors, à devenir
les juges de leurs peuples, comme ils en sont, de droit divin, les
pères et les pasteurs. L'application de la juridiction épiscopale
au jugement des causes temporelles n'a commencé à être atta-
quée que vers le douzième siècle. Une ordonnance de François
Ier, en 1539, y mit fin et changea en France ce point de juris-
prudence. — Un décret flétrit la mémoire de Porphyre, et con-
damna ses écrits à être brûlés. — Enfin , il publia un édit solen-
nel , pour exhorter tous les sujets de l'empire à embrasser la
religion chrétienne , déclarant toutefois qu'il ne voulait con-
traindre personne au service d'un Dieu uniquement jaloux de
l'hommage des cœurs, etc. (2).
Les lettres et le savoir se joignaient à la puissance séculière Amobe
pour honorer et seconder l'Eglise. Trois écrivains célèbres : Ar-
nobe , Lactance et Eusèbe , composèrent alors en sa faveur des
ouvrages remarquables. — Arnobe était né à Sicca, ville d'A-
docle M. Maupied, est appuyée sur des monuments trop graves , trop
nombreux, trop certains, pour qu'il soit permis de la répudier. » (Hist.
de l'Egl., t. IX, p. 461-488.)
(4) Cette défense ne regardait que les cérémonies pratiquées hors
des temples, car il parait certain que le culte public de l'idolâtrie sub-
sista encore longtemps.
(2) Eusèbe, Hist., liv. 10 ; Vie de Const., liv.4, c. 44, 42, 56; liv. 2,
c. 20, 47; liv. 4, c. 28. — Sozomène , Hist., liv. I, c. 9.
et ses écrits.
960 COURS D'HISTOIRE BCCLÉSIASTÏQUB.
friqae , où il enseigna la rhétorique avec beaucoup d'éclat, sous
le règne de Dioclétien. D'abord très-attaché au Paganisme, il
embrassa ensuite la religion chrétienne, pressé, dit saint Jérôme,
par des avertissements du ciel. Mais, comme dans ses leçons il
avait souvent déclamé contre le Christianisme, l'évêque de Sicca,
doutant de la sincérité de sa conversion, ne voulut pas l'admettre
au baptême avant qu'il eût donné des témoignages publics de
Bafoi, Ce fut pour lever cet obstacle, qu'Arnobe écrivit, au
commencement du ive siècle, sept Livres contre les gentils. —
Dans les deux premiers, il prouve la divinité de Jésus-Christ et
la vérité du Christianisme, par l'excellence et la sainteté de sa
doctrine, par les miracles, par la constance des martyrs, et par
les rapides progrès de l'Evangile , malgré la violence des persé-
cutions.— Dans les trois livres suivants, il s'attache à faire
ressortir l'absurdité et les infamies du Paganisme. — Enfin,
dans le sixième et dans le septième, il répond aux objections des
païens, et en particulier aux reproches qu'ils faisaient aux chré-
tiens de n'avoir ni temples ni idoles; car les idolâtres ne comp-
taient pas pour des temples les églises où l'on ne voyait ni sta-
tues des dieux, ni autels pour égorger des victimes. — Quand
Arnobe attaque le Paganisme, il a des raisonnements pleins de
force et de vigueur; mais, quand il défend et explique la foi,
ses preuves sont moins solides. Comme il composa cet ouvrage
avant son baptême, il n'était pas encore parfaitement instruit de
nos mystères. Son style a de la véhémence et de l'énergie , mais
il se ressent de la dureté africaine «t de l'emphase du rhéteur.
Quoiqu'on remarque dans son ouvrage des inexactitudes sur
plusieurs points de la doctrine chrétienne, on croit, cependant,
que le P. Petau a jugé trop sévèrement quelques-unes de ses
expressions touchant le mystère de la Trinité. — On ignore les
autres circonstances de la vie d'Arnobe.
.ctanœ Lactance , né en Afrique et dans le Paganisme, selon toutes
les apparences, fut élève d'Arnobe et surpassa son maître. On
ne sait à quelle époque il se lit chrétien. Il enseigna la rhéto-
rique à Nicomédie, et fut choisi par Constantin pour être le pré-
cepteur de Crispe, son fils. Ce poste honorable ne lui lit rien
perdre de sa modestie ni de la simplicité de ses mœurs. Il vécut
pauvre et mortifié, au milieu de l'abondance et des délices de
écrits.
QUATRIÈME SIÈCLE. 26 1
la cour. C'est tout ce que nous savons de sa vie. Sa mort parait
être arrivée vers l'an 328. — Lactance a composé les traités de
YOuirage de Dieu, de la Colère divine, de la Mort tragique des
persécuteurs, et des Institutions divines. Le traité de l'Ouvrage
de Dieu fut écrit pour réfuter les erreurs des épicuriens, et
peut-être aussi celles des gnostiques. Il a pour objet de montrer
que l'homme a été créé par Dieu, et qu'une Providence infini-
ment sage dispose et règle toute, chose. Dieu n'abdique pas, et
on ne le bannit pas de l'univers, de la création, comme on renvoie
l'architecte après qu'il a élevé un palais. — Le dogme de la
Providence l'ait encore le sujet du traité de la Colère divine, où
Lactance démontre que Dieu ne peut rester indifférent à ce qui
regarde les créatures; et, comme sa bonté le porte à récompen-
ser la vertu, sa justice doit aussi le déterminer à punir les
méchants. — Dans le traité de la Mort des persécuteurs, l'auteur
fait remarquer que les empereurs qui ont persécuté le Christia-
nisme ont tous péri misérablement. La lecture de ce livre est
propre à faire réfléchir les ennemis de l'Fglise et à consoler les
lidèles. — Le traité des Instructions divines est le plus considé-
rable et le plus célèbre des ouvrages de Lactance. Il est divisé en
sept livres. Le premier et le second ont pour objet d'établir l'u-
nité de Dieu , le dogme de la Providence, et de prouver l'absur-
dité de l'idolâtrie. — Le troisième est spécialement dirigé contre
les différentes sectes delà philosophie païenne, dont l'auteur fait
sentir l'impuissance à éclairer l'homme : c'est la fausse sagesse.
— Dans le quatrième, il expose les principaux points de la
doctrine chrétienne : c'est la vraie sagesse. On y trouve ce pas-
sage remarquable sur la divinité et la consubstantialité du Fils
de Dieu. « Quand nous disons Dieu le Père et Dieu le Fils,
nous ne disons pas un Dieu différent, et nous ne séparons pas
l'un de l'autre, parce que le Père ne peut être séparé du Fils,
ni le Fils du Père. Ils n'ont tous deux qu'une intelligence, qu'un
esprit, qu'une substance. Mais l'un est comme la fontaine qui
jaillit, l'autre comme le ruisseau qui en découle; l'un comme le
soleil, l'autre comme le rayon qui en émane. Cher et fidèle au
Père souverain, le Fils n'en est pas séparé; non plus que le
ruisseau n'est séparé de la fontaine ni le rayon du soleil; car
l'eau de la fontaine est dans le ruisseau , et la lumière du soleil
262 cours d'histoire ecclésiastique.
dans le rayon. C'est pourquoi, comme l'intelligence et la volonté
de l'un sont dans l'autre , ou plutôt qu'elles sont les mêmes dans
tous les deux, l'un et l'autre sont appelés avec raison un seul
Dieu; parce que tout ce qui est dans le Père s'épanche dans le
Fils, et tout ce qui est dans le Fils descend du Père. » — Dans
le cinquième livre de ses Institutions , Lactance traite en parti-
culier ce qui regarde la vertu de justice. — Dans le sixième, il
parle des autres devoirs de la religion et de la morale. — Enfin,
dans le septième, il examine la question du souverain bien, et
démontre qu'on ne peut en obtenir la possession que dans la vie
future , ce qui l'amène à prouver l'immortalité de l'âme.
Tel était le propre du génie de Lactance , qu'il était plus apte
à détruire le mensonge et l'impiété , qu'à prouver les vérités
chrétiennes. Plus orateur que théologien , il ne connaît pas tou-
jours à fond la doctrine catholique. Concernant la personnalité
du Saint-Esprit, en particulier, il s'est exprimé d'une manière
assez équivoque , pour faire révoquer en doute son orthodoxie
sur cet article. Saint Jérôme dit expressément que, dans l'un de
ses ouvrages, il a nié la subsistence du Saint-Esprit. — Lac-
tance est un des écrivains les plus éloquents de l'Eglise latine;
la pureté, la noblesse et l'élégance de son style lui ont fait don-
ner par saint Jérôme le surnom de Cicéron chrétien.
Eosèbe Eusèbe , dont on ne connaît ni la famille ni la patrie, naquit
de césarée vers ia fm fa règne de Gallien , et devint évêque de Césarée en
et ses écrits. ° ' "
Palestine. Il s'adonna de bonne heure aux lettres sacrées et pro-
fanes , et acquit une telle érudition , qu'il avait la réputation de
savoir tout ce qui avait été écrit avant lui. Il composa un grand
nombre d'ouvrages , dont la plupart ne sont pas parvenus jus-
qu'à nous. Voici les principaux de ceux qui nous restent : le
grand traité de la Préparation et de la Démonstration émngé-
lique, et l'Histoire de l'Eglise, depuis Jésus-Christ jusqu'à
Constantin. — Dans la Préparation évangélique , Eusèbe réfute
et anéantit le Paganisme , avec toutes ses formes et ses fractions
diverses ; et, dans la Démonstration , il établit la foi avec une
force et une évidence qui ne laissent rien à désirer. La première
partie dispose l'esprit à croire à l'Evangile, la seconde en dé-
montre la vérité. Cet ouvrage, dit Receveur, nous offre la polé-
mique la plus savante et la plus victorieuse que l'antiquité noua
QUATRIÈME SIÈCL1Î. 283
ail laissée contre les Juifs et contre les païens. Il est vivement à
regretter que , de trente-cinq livres dont il était composé, selon
saint Jérôme et Photius, il ne nous en reste plus que dix.
L'Histoire de l'Eglise , divisée en dix livres , a mérité à son
auteur le titre de Père de l'Histoire eccle'siastique. C'est un
ouvrage infiniment précieux, qui peut tenir lieu des écrivains
originaux des trois premiers siècles. L'Histoire ecclésiastique
d'Eusèbe, disent Rohrbacher et Mœlher, est une collection de
pièces historiques , de longs passages d'écrivains anciens dont
les livres se sont perdus depuis; son principal mérite est de
nous avoir conservé tant de précieux monuments; mais il n'a
pas su réunir la grande masse de choses qu'il a écrites de façon
à en faire un tout homogène. — Eusèbe est plus érudit et rhé-
teur que théologien. Ses ouvrages, en général, sont plus remar-
quables pour le fond que pour la forme; et le style, simple,
clair, pur et précis, au jugement de Photius, manque de nombre
et d'élévation. Quoiqu'Eusèbe, ajoute Mœlher, fût le plus savant
homme de son temps, il ne se distinguait pas par une logique
parfaitement et strictem'ent conséquente, et il n'avait pas non
plus compris le Christianisme dans toute sa profondeur. — Si
l'érudition du savant évèque de Césarée a été l'objet d'éloges
unanimes, la conduite qu'il tint à l'égard de l'Arianisme a
laissé une flétrissure à sa mémoire. Plus courtisan qu'évêque,
il fut , dit Feller, une des colonnes secrètes de cette hérésie, sur
laquelle il garde un coupable silence dans son Histoire ecclé-
siastique. Le talent, le génie même ne sont pas toujours une
sauvegarde contre les faiblesses du caractère et les illusions de
l'esprit de parti. — Eusèbe mourut, vers l'an 340, dans l'Aria-
nisme, selon quelques auteurs. — Mœlher dit qu'avant le con-
cile deNicée, Eusèbe était incontestablement arien; mais dans
les ouvrages qu'il publia après le concile, on trouve des pas-
sages fort brillants contre les erreurs ariennes. Il garda néan-
moins, et comme malgré lui, un grand faible pour les ariens;
il ne concevait pas comment saint Athanase pouvait avec justice
leur être si contraire, et il se laissa entraîner à prendre part
aux artifices que l'on employait contre lui. — Outre les ouvrages
cités, on a encore d'Eusèbe une Vie de Constantin, une Chro-
nique , des Opuscules , des Commentaires sur les Psaumes et sur
264 COURS d'histoire ecclésiastique.
haïe, et Onomasticon ou des noms urbium et locorum sacrœ
Scripturœ.
.isme Cependant, dès le commencement de cette heureuse époque,
Danatistes. 'e schisme des donatistes troubla une partie de l'Eglise, et donna
— de l'embarras au pieux empereur qui la protégeait. Voici quelle
en fut l'occasion. L'an 311, Cécilien , diacre de Carthage, avait
été élu évèque de cette ville, et ordonné par Félix d'Aptonge , en
présence et du consentement des évèques de la province. Deux
prêtres qui aspiraient à cette dignité, jaloux de la préférence
donnée à un diacre, entreprirent de faire annuler son élection,
l'ne femme riche et puissante, nommée Lucile, que Cécilien
avait autrefois irritée, en la reprenant de ce qu'elle honorait
d'un culte public un martyr non encore reconnu, nendêm rin-
dicatum , dit saint Optât de Milève, se joignit à eux. Quelques
vieillards de Carthage , que le nouvel évèque avait obligés à
une restitution envers son église, entrèrent aussi dans la cabale.
— On attaqua tout à la fois l'élection et l'ordination de Cécilien.
On voulait que l'élection fût illégitime, parce qu'elle avait eu
lieu en l'absence des évèques de Numidie, dont on prétendait,
sans motifs, que le concours était nécessaire. On contestait la
validité de l'ordination , sous prétexte qu'elle avait été faite par
un évèque traditeur. On appelait ainsi ceux qui avaient livré les
saintes Ecritures ou les vases sacrés aux persécuteurs du Chris-
tianisme; et Félix d'Aptonge était faussement accusé de l'avoir
l'ait durant la persécution de Dioclétien. — On imputait aussi
une foule de crimes au nouvel évèque de Carthage. Soixante et
dix prélats de Numidie se laissèrent gagner par les mécontents.
Ces derniers écrivirent de tous côtés pour détourner les lidèles
de la communion de Cécilien, et ils firent ordonnera sa place
un nommé Majorin , qui était attaché à la maison de Lucile. —
Cécilien s'inquiéta d'abord peu de toutes ces menées. Il se
cioyait suffisamment justifié, parce qu'il était uni de communion
avec la plus grande partie des évèques, « et principalement avec
l'Eglise romaine, où a toujours été en vigueur la principauté
de la chaire apostolique, et où il était prêt à plaider sa cause. » —
Ce sont les expressions de saint Augustin (1).
(4) S. Aug., Epist. 43. — Optât, liv. 4.
QUATRIÈME SIÈCLE. 2ïij
Les choses en étaient là, quand Constantin, devenu maître de
l'empire par la mort de Maxence, voulut prendre des mesures
pour faire cesser ces troubles. Les schismatiques lui adressèrent
un mémoire contre Gécilien, et une requête où ils demandaient à
être jugés par l'empereur ou par les évoques de son choix. Ils
souhaitaient que ces commissaires fussent de la Gaule. — « Eli
quoi! s'écria d'abord Constantin à la lecture de celte pièce, ils
demandent que je les juge, moi qui dois être jugé par Celui
qu'ils représentent! »
Cédant ensuite à sa facilité naturelle, il se rendit à leur vœu ,
et désigna pour commissaires , Materne, évèquc de Cologne,
Marin d'Arles, et Rhélicius d'Autun, tous trois célèbres par
leurs talents et par leurs vertus. Il leur adjoignit plusieurs
évoques d'Italie, et pria le pape saint Miltiade de les présider,
afin de donner plus d'autorité au jugement.
Le concile s'ouvrit à Rome, dans le palais de Latran , le 2 Cowa«
octobre 313 et dura trois mois. Outre les trois évoques des tfÀj ] "''
Gaules, qui siégèrent les premiers après le Pape, il yen eut < > '
quinze d'Italie et dix d'Afrique. Les schismaliques y assistèrent
au nombre de dix. On jugea inutile d'examiner si l'évèque d'Ap-
tonge était réellement traditeur; parce que, même dans ce cas,
l'ordination de Cécilien aurait été valide. Quant aux crimes dont
ce dernier était accusé , il fut impossible à ses ennemis d'en
apporter la moindre preuve. Le concile reconnut donc son inno-
cence, et ratifia son ordination.
Mais les schismatiques protestèrent contre cette décision, pré-
tendant que le concile n'était pas assez nombreux, et que la
cause n'avait pas été suffisamment examinée. — Pour leur en-
lever tout prétexte, Constantin lit assembler, en 314 , un second
concile dans la ville d'Arles. Il y appela les évèques des Gaules,
de l'Afrique, de l'Espagne, de l'Italie et de la Grande-Bretagne.
On leur fournit les voitures et les vivres aux frais de l'Etat.
La cause de Cécilien fut examinée dans tous ses détails et
avec le plus grand soin. Son innocence fut reconnue et pro-
clamée comme au concile de Rome. Les Pères d'Arles envoyè-
rent leur décision au pape saint Sylvestre, successeur de saint
Miltiade (1), avec plusieurs règlements disciplinaires, en lui
(4) Le pape saint Sylvestre est le premier qu'on ait représenté cou-
266 cours d'histoire ecclésiastique.
disant : « Nous avons fait ces règlements d'après l'inspiration
de l'Esprit-Saint et de nos bons anges; ce qui ne nous fait pas
oublier que c'est à vous, à cause de votre autorité supérieure et
de l'étendue de votre juridiction, de leur apposer le sceau prin-
cipal, et de les intimer à toutes les Eglises. »
La plupart des schismatiques refusèrent de se soumettre à
ce nouveau jugement, et ils en appelèrent, du pape et des évo-
ques, à l'empereur lui-même. Constantin fut d'abord si indigné
de leur arrogante indocilité , qu'il en fit arrêter quelques-uns.
Mais ensuite, par une indulgence de plus en plus regrettable,
il consentit à revoir lui-même toute cette procédure. — Plus
on cède à l'esprit de parti , plus il exige. — Aussi la sentence
du prince, prononcée en 316, leur ayant été défavorable, ils
ne la respectèrent pas mieux que celle des évèques. Ils firent
entendre partout les reproches de prévention, de partialité, et
mille plaintes insolentes. Dès lors , le schisme fut consommé ,
et il ne cessa, pendant deux cents ans , de désoler l'Eglise d'A-
frique. — Au schisme, les rebelles joignirent l'hérésie, en ensei-
gnant que la foi et la sainteté étaient nécessaires dans le mi-
nistre des sacrements, pour les conférer validement, et que les
pécheurs n'étaient nullement membres de l'Eglise. — Saint Au-
gustin combattit et réfuta plus tard, et souvent au péril de sa vie,
toutes leurs erreurs. — Telle fut l'origine du schisme des dona-
tistes. Il tira son nom, soit de Donat, évèque des Cases-Noires,
un des ennemis les plus acharnés de Cécilien; soit d'un autre
Donat, qui prit, après Majorin, le titre d'évèque de Carthage,
et qui, par ses talents et son audace, contribua beaucoup à
grossir le parti.
Excès des Sous ce nouvel évèque élu en 329, les donatistes commen-
«ira»nceiS«oM cèrent à se livrer aux excès d'un fanatisme anarchique et sau-
ronné de la tiare. Cet ornement solennel convenait au triomphe de
l'Eglise. — Les trois couronnes symboliques de la tiare papale actuelle
datent du pape Benoît XII (4334-4342). — Saint Sylvestre ordonna que,
dans le baptême, la tête du baptisé fût ointe avec le saint chrême par
le prêtre. — Il voulut aussi que les jours de la semaine, dans le lan-
gage liturgique, fussent appelés Fériés, excepté le dimanche et le sa-
medi : dies dominica et sabbatum. — Son prédécesseur, saint Mil-
tiade, avait institué les eulogies ou pain bénit.
QUATRIÈME SIÈCLE.
Î6-
vage : ils pillaient les villes et les bourgades; ils déchargeaient
les débiteurs, en menaçant de mort les créanciers qui vou-
draient user de leurs droits; ils ouvraient les prisons pour dé-
livrer les malfaiteurs ; ils mettaient les esclaves en liberté et se
plaisaient à les faire monter dans les voitures à la place de leurs
maîtres. Armés de bâtons, ils se jetaient avec fureur sur les
catholiques, et les assommaient en chantant des psaumes. Leurs
chefs prenaient le titre de capitaines des saints ; les bandes re-
çurent le nom de Circoncellions , parce qu'elles rôdaient sans
cesse autour des maisons. Les évoques donatistes se faisaient
accompagner de ces furieux , pour s'emparer des églises et en
chasser les catholiques. Enfin, l'empereur fut obligé d'envoyer
des troupes pour les contenir.
Les canons disciplinaires du concile d'Arles , assemblé à l'oc-
casion du Donatisme, sont les plus anciens de l'Eglise gallicane.
— Le premier ordonne de célébrer partout la fête de Pâques,
au jour indiqué par le Pape. — Dans les suivants, il est enjoint
aux clercs, et spécialement aux prêtres et aux diacres, de de-
meurer dans le lieu où ils ont été ordonnés. — Il est prescrit
aux évoques d'être au moins trois dans les consécrations de
leurs collègues. — Il est défendu de réitérer le baptême donné
par les hérétiques, s'il a été conféré au nom du Père et du Fils
et du Saint-Esprit. — L'excommunication est prononcée contre
les clercs coupables d'usure , et contre les comédiens et les
conducteurs de chariots dans les exercices dangereux du cir-
que, etc.
On rapporte à la même époque deux conciles , l'un de Néo-
césarée, et l'autre d'Ancyre, métropole de laGalatie, dont les
canons disciplinaires méritent aussi d'être remarqués. — Ceux
de Néocésarée sont au nombre de quinze. Le premier inflige
la peine de déposition contre le prêtre qui oserait se marier.
Dans le sixième, on statue qu'il n'y aura que sept diacres dans
chaque ville. Le onzième défend d'ordonner un prêtre avant
l'âge de trente ans, etc. — Le concile d'Ancyre rappelle et
distingue les fonctions des différents ordres de la cléricature.
Offrir et prêcher sont les prérogatives du sacerdoce. Les diacres
doivent présenter l'offrande et faire les annonces dans l'église.
— Dans le dixième canon , il est dit que les diacres ne seront
Canons
disciplinaires
des conciles.
d'Arles ,
d'Ancyre
et de
Néocésarée.
An 314.
268 cours d'histoire ecclésiastique.
point exclus du ministère pour s'être mariés, s'ils ont déclaré à
leur ordination qu'ils ne renonçaient point au mariage, mais
qu'ils seront déposés, s'ils se marient sans avoir fait celle pro-
testation. On voit, par ce règlement, que le célibat leur était
généralement imposé, et que, pour n'y être pas obligés, ils de-
vaient faire une réserve expresse et demander une dispense
particulière. — Par un autre canon, il est défendu aux chorévê-
ques (1) d'ordonner des prêtres ou des diacres, et aux piètres
de la ville, de rien faire dans les paroisses du diocèse sans une
permission par écrit de l'évêque, etc. — Ainsi, à mesure que,
devenue libre, l'Eglise tient ses assemblées et développe les
lois de sa constitution divine, on voit de plus en plus que le
célibat est une des obligations des ordres sacrés; et l'épiscopai
apparaît aussi plus solennellement, comme le dépositaire du
pouvoir ecclésiastique, et la source de toute juridiction pour les
degrés inférieurs de la hiérarchie.
ComiDcnwment La vie monastique prenait également un admirable essor.
monaiii.]uc : Saint Paul l'ermite en avait comme semé le germe dans les
s.Antoine, déserts de laThébaïde, au temps de la terrible persécution de
s. HUarioni Dèce. Saint Antoine le développa, et fit, selon l'expression du
tk- Prophète , fleurir la solitude comme un lis. — Né en 251 , dans
la Haute-Egypte, de parents nobles, riches et très-vertueux,
Antoine passa sa jeunesse dans la plus grande innocence. A
dix-neuf ans, ayant entendu lire dans l'église ces paroles de
l'Evangile : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce
que vous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor
dans le ciel, » il se les appliqua à lui-même , retourna à sa
maison, vendit tous ses biens et en distribua le prix en aumônes.
S'étant ensuite retiré dans une solitude, il s'occupa uniquement
de son salut. Il s'y exerçait aux œuvres de la pénitence pour
dompter sa chair; il travaillait des mains pour se procurer la
nourriture et pour fournir aux besoins des pauvres. Animé d'une
sainte émulation , lorsqu'il entendait parler de quelque servi-
teur de Dieu , il allait aussitôt le trouver pour le contempler et
(1) C'est la première fois qu'il est fait mention des chorévèques , ou
vicaires des évoques, dont l'institution parait néanmoins être plus
ancienne. Les uns avaient le caractère épiscopal , les autres étaient de
simples prêtres.
QUATRIÈME SIECLE. 269
l'étudier. Par là, il devint bientôt un modèle accompli de toutes
les vertus.
• L'ennemi du salut, jaloux d'une si rare perfection, et re-
doutant ce que présageaient de si heureux commencements,
déchaîna contre lui toute sa rage, et eut recours à des tenta-
tions de tous les genres pour le faire succomber (1). Le jeune
solitaire le? surmonta par la prière et par la mortification. Son
lit était une natte; une pierre lui servait d'oreiller, et souvent
il couchait sur la terre nue. Il ne mangeait qu'une fois le jour,
après le coucher du soleil, et seulement du pain avec un peu de
sel. Il ne buvait que de l'eau. Son habit consistait en un cilice
et un manteau de peau de mouton.
Dieu , qui voulait le faire connaître et le rendre père d'une
nombreuse postérité de saints, l'honora du don des miracles.
Ils lui attirèrent une foule de disciples, pour lesquels il com-
mença à fonder des monastères, dès l'an 305, les uns à l'orient
du Nil, dans un lieu appelé Pisper ; les autres à l'occident, vers
la \iilc d'Arsinoé. Toutes les baltes de saint Antoine dans les
; s des solitudes furent marquées par la fondation de saintes
retraites. — Le saint les visitait souvent, et instruisait les
moines, tantôt en particulier, tantôt en commun : « Pensez tous
les matins, leur disait-il, que vous ne vivrez pas jusqu'à la tin
du jour; pensez tous les soirs que peut-être vous ne verrez pas
le lendemain. Faites chacune de vos actions comme si elle était
(4) Les tentations extraordinaires de saint Antoine, ses miracles si
nombreux et ses rapports si fréquents avec le monde invisible sont
racontés par saint Athanase , qui a écrit sa vie, et par saint Jérôme.
— De tels noms imposent le respect, et ne sont pas de ceux qu'on
peut repousser avec des haussements d'épaules et des ricanements;
ou biep c'est le moqueur qui se ferait moquer. — Les hypercritiques
jansénistes eux-mêmes n'ont pas fait de difficulté d'admettre les récits
merveilleux des Vitx Patrum. — Mœme^, il est vrai, dans son Atha-
Hase, dit « que beaucoup des détails de la Vie de suint Antoine ont été
insérés dans la pensée d'édifier les lecteurs, plutôt qu'avec un rigou-
reux scrupule d'exactitude ; » mais le savant abbé de Solesmes fait
remarquer que les premiers écrits de Mœlber, et V Athanase est du
nombre, portent souvent la trace visible iio> préjugés delà première
éducation de cet auteur. Les catholiques allemands, dit-il, recon-
nurent tous que ses premiers ouvrages sont bien loin d'être sans
reproche.
E
270 cours d'his
la dernière de votre vie. Veillez sans cesse contre les tentations.
Le démon est bien faible, quand on sait le désarmer; il redoute
le jeûne, la prière, l'humilité et les bonnes œuvres. Il ne faut
que le signe de la croix pour dissiper ses prestiges et ses illu-
sions : oui, ce signe de la croix du Sauveur, qui l'a dépouillé
de sa puissance, suffit pour le faire trembler, etc. »
Quoique saint Antoine ait formé un grand nombre de disciples
et fondé plusieurs monastères, il ne paraît pas qu'il leur ait
donné une règle par écrit. La première qui soit connue est celle
de saint Pacôme , dont nous avons une traduction latine faite
saint Jérôme. — Né dans la Haute-Thébaïde, en 292, de pare
idolâtres , et enrôlé à l'âge de vingt ans dans l'armée de l'ei
pereur Maximin , pendant la guerre de Maxence et de Constan-
tin, Pacôme fut touché de la charité des chrétiens, reçut le
baptême , et se mit sous la direction d'un saint ermite , nommé
Palémon. Bientôt entouré lui-même d'une multitude de dis-
ciples, que lui amena le bruit de sa sainteté et de ses miracles ,
il construisit plusieurs monastères dans le voisinage de Dios-
polis, à Tabenne dans le diocèse de Denderah, et dans d'autres
endroits de la Haute-Thébaïde. Il eut, sous sa direction, jusqu'à
sept mille moines. Il les divisa en communautés composées de
trente à quarante religieux. Il fallait autant de ces maisons pour
former un monastère; de sorte que chaque monastère compre-
nait de douze à quinze cents cénobites. Ils s'assemblaient tous
les dimanches dans un oratoire commun, élevé au milieu des
cellules éparses par groupes dans un vallon ou sur les flancs
d'une montagne. Chaque monastère avait un abbé, chaque mai-
son un supérieur, et chaque dizaine de moines un doyen; quel-
quefois un centurion veillait sur dix dizaines ou décuries. Tous
reconnaissaient un même chef, appelé père, et se réunissaient à
lui pour célébrer la fête de Pâques. — Les biographies de saint
Pacôme sont remplies de prodiges extraordinaires , opérés par
sa puissance ou en son nom. Il marchait, sans être blessé, sur
les scorpions et les serpents, etc., etc.; c'était l'accomplissement
de ces paroles de l'Evangile : Serpentes tollent et nihil eis
nocebit. — Une sœur de saint Pacôme , touchée des exemples de
son frère, fonda aussi une communauté de filles qui suivaient
la même règle. — Un ami de ce même saint, nommé Apollo-
de vivre de»
moines.
QUATRIÈME SIÈCLE. 271
nius, dirigeait, de son côté, jusqu'à cinq cents moines. — Un
autre solitaire, appelé Ammon, remplit de monastères les déserts
de Nitrie et de Scété, à l'occident du Nil, un peu au-dessous de
la pointe du Delta. Il y avait quatre églises dans le désert de
Scété; huit prêtres desservaient celles de Nitrie. — Dans le
même temps, saint Hilarion de Gaza , disciple de saint Antoine ,
et dont la jeunesse avait été fort studieuse, établit la vie monas-
tique dans la Palestine; et le désert de Gaza compta bientôt
jusqu'à trois mille solitaires. — De la Palestine, les instructions
cénobitiques se répandirent dans les déserts de l'Idumée, de
l'Arabie et de la Mésopotamie , et dans les autres provinces de
l'Orient. Les environs d'Antioche se couvrirent de cellules. La
Syrie devint une seconde Thébaïde, etc. — Plus tard, tous ces
monastères se rangèrent sous la règle de saint Basile le Grand ,
qui en fonda lui-même un nombre considérable.
La vie des solitaires avait pour objet de s'élever à la perfec- t Manière
tion chrétienne, par la pratique des conseils évangéliques. Toute
la doctrine morale de l'Evangile, on le sait, repose sur ce prin-
cipe, qu'il existe dans l'homme trois concupiscences ou passions
déréglées, d'où viennent tous les vices : l'orgueil, le désir im-
modéré des biens terrestres, et l'amour déréglé des plaisirs
sensibles. Jésus-Christ opposa à ces trois passions, trois vertus
diamétralement contraires : l'humilité, la pauvreté et la chasteté.
— Ces vertus peuvent être pratiquées avec plus ou moins de
perfection. A leur degré commun et ordinaire, elles sont de
précepte; à leur degré extraordinaire, elles sont conseillées (1).
— Au degré extraordinaire, l'humilité, c'est l'obéissance par-
faite; la pauvreté, c'est le renoncement complet aux biens de la
terre en vue de Dieu; la chasteté, c'est la continence abso-
lue (2). — Or, la pratique parfaite de l'Evangile étant le but
(4) L'Eglise, qui encourage les âmes d'élite à la perfection, a tou-
jours blâmé l'exagération. Ainsi, dans un concile de Gangres, en 321,
elle condamna un novateur qui regardait comme nécessaire au salut de
renoncer à tous ses biens , de quitter ses parents , son époux , ses en-
fants, qui réprouvait le mariage et l'usage de la viande, et qui décla-
rait inhabile aux saints Ordres quiconque avait été marié.
(2) Les vierges , dit un auteur, forment comme une pléiade d'astres
purs, une voie lactée au ciel de l'Eglise, phénomène tout à fait inconnu
270 cours d'his
la dernière de votre vie. Veillez sans cesse contre les tentations.
Le démon est bien faible, quand on sait le désarmer; il redoute
le jeûne, la prière, l'humilité et les bonnes œuvres. Il ne faut
que le signe de la croix pour dissiper ses prestiges et ses illu-
sions : oui, ce signe de la croix du Sauveur, qui l'a dépouillé
de sa puissance , suffît pour le faire trembler, etc. »
Quoique saint Antoine ait formé un grand nombre de disciples
et fondé plusieurs monastères, il ne parait pas qu'il leur ait
donné une règle par écrit. La première qui soit connue est celle
de saint Pacôme , dont nous avons une traduction latine faite par
saint Jérôme. — Né dans la Haute-Thébaïde, en 292, de parents
idolâtres , et enrôlé à l'âge de vingt ans dans l'armée de l'em-
pereur Maximin , pendant la guerre de Maxence et de Constan-
tin, Pacôme fut touché de la charité des chrétiens, reçut le
baptême , et se mit sous la direction d'un saint ermite , nommé
Palémon. Bientôt entouré lui-même d'une multitude de dis-
ciples, que lui amena le bruit de sa sainteté et de ses miracles ,
il construisit plusieurs monastères dans le voisinage de Dios-
polis, à Tabenne dans le diocèse de Denderah, et dans d'autres
endroits de la Haute-Thébaïde. Il eut, sous sa direction, jusqu'à
sept mille moines. Il les divisa en communautés composées de
trente à quarante religieux. Il fallait autant de ces maisons pour
former un monastère ; de sorte que chaque monastère compre-
nait de douze à quinze cents cénobites. Ils s'assemblaient tous
les dimanches dans un oratoire commun , élevé au milieu des
cellules éparses par groupes dans un vallon ou sur les flancs
d'une montagne. Chaque monastère avait un abbé, chaque mai-
son un supérieur, et chaque dizaine de moines un doyen; quel-
quefois un centurion veillait sur dix dizaines ou décuries. Tous
reconnaissaient un même chef, appelé père, et se réunissaient à
lui pour célébrer la fête de Pâques. — Les biographies de saint
Pacôme sont remplies de prodiges extraordinaires , opérés par
sa puissance ou en son nom. Il marchait, sans être blessé, sur
les scorpions et les serpents, etc., etc.; c'était l'accomplissement
de ces paroles de l'Evangile : Serpentes tollent et nihil eis
nocebit. — Une sœur de saint Pacôme , touchée des exemples de
son frère, fonda aussi une communauté de filles qui suivaient
la même règle. — Un ami de ce même saint, nommé Apollo-
QUATRIÈME SIÈCLE. 271
nius, dirigeait, de son côté, jusqu'à cinq cents moines. — Un
autre solitaire, appelé Ammon, remplit de monastères les déserts
de Nitrie et de Scété, à l'occident du Nil, un peu au-dessous de
la pointe du Delta. Il y avait quatre églises dans le désert de
Scété; huit prêtres desservaient celles de Nitrie. — Dans le
même temps, saint Hilarion de Gaza , disciple de saint Antoine ,
et dont la jeunesse avait été fort studieuse, établit la vie monas-
tique dans la Palestine; et le désert de Gaza compta bientôt
jusqu'à trois mille solitaires. — De la Palestine, les instructions
cénobitiques se répandirent dans les déserts de l'Idumée, de
l'Arabie et de la Mésopotamie , et dans les autres provinces de
l'Orient. Les environs d'Antioche se couvrirent de cellules. La
Syrie devint une seconde Thébaïde, etc. — Plus tard, tous ces
monastères se rangèrent sous la règle de saint Basile le Grand ,
qui en fonda lui-même un nombre considérable.
La vie des solitaires avait pour objet de s'élever à la perfec- Manière
tion chrétienne, par la pratique des conseils évangéliques. Toute ^ôlues.8*
la doctrine morale de l'Evangile, on le sait, repose sur ce prin-
cipe, qu'il existe dans l'homme trois concupiscences ou passions
déréglées, d'où viennent tous les vices : l'orgueil, le désir im-
modéré des biens terrestres, et l'amour déréglé des plaisirs
sensibles. Jésus-Christ opposa à ces trois passions, trois vertus
diamétralement contraires : l'humilité, la pauvreté et la chasteté.
— Ces vertus peuvent être pratiquées avec plus ou moins de
perfection. A leur degré commun et ordinaire, elles sont de
précepte; à leur degré extraordinaire, elles sont conseillées (1).
— Au degré extraordinaire, l'humilité, c'est l'obéissance par-
faite; la pauvreté, c'est le renoncement complet aux biens de la
terre en vue de Dieu; la chasteté, c'est la continence abso-
lue (2). — Or, la pratique parfaite de l'Evangile étant le but
(1) L'Eglise, qui encourage les âmes d'élite à la perfection, a tou-
jours blâmé l'exagération. Ainsi, dans un concile de Gangres, en 324,
elle condamna un novateur qui regardait comme nécessaire au salut de
renoncer à tous ses biens , de quitter ses parents , son époux , ses en-
fants, qui réprouvait le mariage et l'usage de la viande, et qui décla-
rait inhabile aux saints Ordres quiconquo avait été marié.
(2) Los vierges , dit un auteur, forment comme une pléiade d'astres
purs, une voie lactée au ciel de l'Eglise, phénomène tout à fait inconnu
272 COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
de la vie monastique, on devait nécessairement y voir éclater,
an suprême degré, l'humilité, la pauvreté et la chasteté. —
! ni- y parvenir, les moines employèrent quatre moyens prin-
cipaux : la solitude, la prière, le jeûne et le travail des mains.
— Enfoncés dans les déserts et éloignés de tous les objets des
! usions, ils parvenaient à une pureté angélique. — Ils eombat-
Lient l'avarice par la fidélité à ne rien posséder en propre; et
i:s avaient grand soin de distribuer aux pauvres ce qui leur
i <<iait chaque jour du prix de leurs travaux. — Soumis à leurs
supérieurs comme des enfants, ils domptaient l'orgueil par une
■>!», i-sance absolue. — Pour établir et fortifier de plus en plus
(,.• ligne sublime de la raison sur les sens, de l'esprit sur la
clair, ils se livraient à toutes sortes de mortifications. Le corps,
i!.i Socrate, est un obstacle à la sagesse, et le vrai philosophe
inéprise tout ce qui le regarde. Les solitaires, avides de la vraie
salasse , travaillaient sans relâche. Leurs veilles se prolon-
goaient bien avant dans la nuit. Ils jeûnaient toute l'année,
excepté les dimanches et le temps pascal. Toute leur nourriture
était du pain et de l'eau. Leur prière était continuelle. Ils s'as-
semblaient pour ce saint exercice deux fois en vingt-quatre
heures. Chaque fois , ils récitaient douze psaumes entremêlés
d'oraisons, et ajoutaient à la fin deux leçons de l'Ecriture sainte.
Le reste du jour, ils travaillaient en priant ou en chantant des
cantiques spirituels. — La solitude, alors, selon l'expression de
Théodoret, apparut émaiUée, comme une prairie , de (leur* ce-
L-*tes, et c'est ainsi que furent littéralement accomplies les pa-
rûtes d'Isaïe : « Le désert se réjouira, la solitude sera dans
l'allégresse et fleurira comme un lis. Ses hymnes témoigneront
tu joie. Là sera une voie sainte, l'impur n'y passera pas. »
Chaque grotte retentissait des chants des psaumes; chaque
arbre, chaque fontaine, chaque sommet, pour ainsi dire , révé-
lait un saint. — Saint Athanase, qui visita souvent les mon-
lagnes habitées par ces anges, n'en parle qu'avec des transports
ailleurs : « Il y a des philosophes, s'écrie saint Chrysostome , qui ont
« pu vaincre la colère, ou mépriser la richesse. Mais, quant à la
»\ infinité , cette fleur n'est jamais éclose parmi eux. Ici, ils nous
* cèdent la victoire, et ils avouent qu'il y a quelque chose de supé-
m i teur à la nature. »
QUATRIEME SIÈCLE. 273
d'admiration : « Les monastères, dit-il, sont autant de temples
remplis de personnes dont la vie se passe à chanter les louanges
de Dieu, à lire, à prier, à jeûner, à veiller. Anges de la terre ,
qui mettent toutes leurs espérances dans les biens à venir, qui
sont unis par les liens d'une charité admirable, et qui travaillent
moins pour leur entretien que pour celui des pauvres; c'est
comme une vaste région séparée du monde, et dont les heureux
habitants n'ont d'autre soin que celui de s'exercer dans la justice
et dans la piété. » — * Le ciel étincelant d'étoiles frappe moins
mon regard, s'écriait saint Chrysostome, que les solitudes de
cette vieille Egypte, adoratrice des chats , qui nous offrent main-
tenant de toutes parts leurs pavillons innombrables remplis de
saints religieux. »
Tous ces anges , tous ces merveilleux athlètes de la perfection Noatou
chrétienne se présentent à nous entourés de l'éclat des miracles; d ™p^!'s\!„
leurs biographes nous les montrent en rapport presque conli- d&ext.
nuel avec le monde invisible , et commandant à la nature dont
ils font céder les lois , pour ainsi dire à volonté. Le chrétien ne
s'en étonne pas; car il a appris dans l'Evangile que l'homme de
foi commande aux éléments; il sait que la parole du Christ y
est engagée : « Celui qui croit en moi, dit le Sauveur, fait et
fera les œuvres que j'opère, et il en fera même de plus
grandes. » Aussi, une des notes essentielles de la vraie Eglise
est la permanence du don des miracles en elle. Le don des mi-
racles, dit M. de Broglie, cet attribut de la toute-puissance
divine, qui ne se laisse pas enfermer dans le cercle des lois
qu'elle a créées, n'avait assurément pas abandonné l'Eglise,
après avoir assuré son triomphe; et si jamais quelques hommes
ont mérité de pouvoir commander à la nature, ce furent certai-
nement ceux qui avaient commencé par la dompter si complè-
tement en eux-mêmes. — Et puis, l'inauguration de la vie
monastique , qui devait désormais accompagner, embellir et
embaumer l'Eglise sous diverses formes et dans tous les siècles,
demandait assurément quelque chose d'extraordinaire, et comme
un déploiement spécial de la puissance divine en faveur de la
sainteté parfaite. — Il ne faut pas oublier, à ce sujet, que les
faits surnaturels extérieurs peuvent se constater avec autant de
certitude que les faits naturels, et que le témoignage, quand il
274 cours d'histoire ecclésiastique.
réunit les conditions requises, transmet avec iu même iorce et
les uns et les autres. Or, parmi les antiques narrateurs des
merveilles du désert, nous avons d'assez beaux noms pour
qu'on ne puisse douter de la réalité de leurs récits; tels sont :
Rufin, Pallade, Gassien, saint Jérôme, saint Athaiiase , etc. Ce
dernier, a voulu écrire lui-même la vie du grand saint Antoine
son ami. Cette biographie, toute merveilleuse qu'elle est, a tou-
jours paru inattaquable aux plus exigeants critiques qui se sont
occupés d'hagiographie. Tillemont et Baillet eussent regardé
comme un outrage fait à la mémoire du saint patriarche d'A-
lexandrie, de supposer qu'il eût pu embellir, enrichir, travestir
tant soit peu la vie du saint et illustre abbé. La théologie catho-
lique est sévère, et avec raison, dit le savant abbé de Solesmes,
pour de telles profanations. Aussi, les Bollandistes ont -ils
recueilli avec une respectueuse fidélité ces fameuses Vitœ Pa-
trum , où l'esprit chrétien moderne, si porté au naturalisme,
voudrait souvent ne voir que des figures, des allégories, et
comme de simples drames intérieurs de l'âme , dans le merveil-
leux réel et historique dont ces Vies sont remplies.
Ainsi s'opéra, au milieu des vertus et des prodiges, l'inaugu-
ration de la vie monastique et religieuse , que l'on a tant calom-
niée, et si souvent traitée d'institution inutile et funeste à la so-
ciété; comme si la perfection évangélique pouvait nuire au
monde. C'est, au contraire, la vraie sagesse, la saine philoso-
phie; aussi, au commencement, donnait-on souvent aux moines,
dit Mœhler, le nom de philosophes. — Le moine contemple et
prie. Or « la vie contemplative, dit Platon, est la plus divine de
toutes. » Et, selon l'oracle de l'Esprit-Saint, celui qui prie beau-
coup pour le peuple, est le véritable ami de ses frères : hic est
fratrum amator qui multum oratpro populo. — En s'occupant
si souvent et si longtemps de Dieu, le moine veut compenser
l'indifférence de ceux qui ne s'en occupent jamais. « Il faut bien
» ceux qui prient toujours, pour ceux qui ne prient jamais ! « dit
Victor Hugo lui-même. Ce sont comme des victimes pures, servant
de contrepoids aux iniquités du monde. Qu'on lise l'histoire
et les constitutions des ordres religieux, et l'on verra qu'un
de leurs buts est de prier pour le monde et d'expier ses crimes.
Or, aux yeux de la foi et de la saine raison, rien de si utile
QUATRIÈME SIÈCLE. 375
qu'une semblable destination. Les expiateurs sont des sauveurs.
Qu'on se souvienne de Sodome et des autres villes que la pré-
sence de dix justes aurait sauvées. — « Va, Prophète, dit le Sei-
gneur à Jérémie, parcours toutes les rues de Jérusalem, regarde,
considère et cherche dans toutes ses places si tu trouves un
homme juste, et je pardonnerai à la ville. » — « Que faut-il de
plus, s'écrie saint Jérôme sur ce passage, pour nous montrer
quel cas on doit faire des ami§ de Dieu , et combien ils servent
à la société, quand même ils ne se mêlent d'autre chose que de
vivre en gens de bien? Les saints portent le monde, et par la
force de leurs prières, ils arrêtent sa ruine imminente : Sancti
portant mundUm; damnum meruit, ne pereat, orationum for-
litudine sustinent. » Aussi , Constantin réclamait-il souvent les
prières de saint Antoine; et le grand Théodose, en partant pour
la guerre, se recommandait, lui et ses soldats, à celles d'un
pauvre solitaire. — Donc , en quittant le monde , le moine ne
l'abandonne point; il ne s'en sépare que pour lui être plus utile.
Il sort, il est vrai, des rangs de la société, mais il va s'immoler
pour sa conservation. Il y a là quelque chose de supérieur aux
plus beaux dévouements que rapporte l'histoire. C'est une imi-
tation de celui de Jésus-Christ, qui souffre la mort, « parce
qu'il faut qu'un homme périsse pour le peuple! » — Aussi dans
le langage profondément philosophique des moines, « embrasser
la vie monastique, c'était s'élancer au combat singulier du dé-
sert; » et le grand Origène, parlant des premiers solitaires, dit
en propres termes , « qu'ils étaient chargés de combattre pour
les faibles, par la prière, le jeûne, la piété, la chasteté, et par
toutes les vertus , en sorte que le monde profite de leurs sacri-
fices héroïques. Les prières des justes sont plus utiles que les
s. Les guerres et les révolutions arrivent, lorsque ce qui
sème la guerre n'est point empêché par la sainteté (1). » —
Le savant Leibnilz, quoique protestant, apprécie de la même
manière les services des religieux de tous les temps. « Comme
chacun peut, selon sa condition et son caractère, procurer la
gloire de Dieu et rendre service aux autres, soit par l'autorité,
(1) Homélie 24. —Contra Gels., I. 8. — lu Matth. Comment., n. 37.
- Saint Jérôme in Job., e. 9.
276 • cours d'histoire ecclésiastique.
soit par l'exemple , il est évident qu'outre ceux qui sont engagés
dans les affaires et dans la vie commune, l'utilité publique
exige qu'il y ait dans l'Eglise des hommes adonnés à la vie ascé-
tique et contemplative , lesquels , affranchis des soins de la terre
et foulant aux pieds les plaisirs , se livrent tout entiers à la con-
templation de la divinité et à l'admiration de ses œuvres; ou
même qui , dégagés de toute affaire personnelle , se dévouent
uniquement à subvenir aux besoins d'autrui , soit en instruisant
les ignorants ou ceux qui sont dans l'erreur, soit en secourant
les pauvres et les affligés. Et ce n'est pas là une des moindres
prérogatives de cette Eglise, qui seule a retenu le nom et le ca-
ractère de catholique, et dans laquelle seule nous voyons partout
briller et se reproduire les exemples éminents de toutes les excel-
lentes vertus de la vie ascétique. Aussi, je l'avoue, j'ai toujours
singulièrement approuvé les ordres religieux, les pieuses confré-
ries, et toutes les institutions louables en ce genre, qui sont une
sorte de milice céleste sur la terre, pourvu qu'éloignant les abus
et la corruption, on les dirige selon les règles de leurs fonda-
teurs , et que le souverain Pontife les applique aux besoins de
l'Eglise universelle (1). » — Une vie d'innocence, de sobriété,
de calme, de désintéressement, de travail, de prière, de péni-
tence, vouée à une pensée sublime , est donc une vie bien em-
ployée; et le monde, qui, d'ailleurs, est plein de désœuvrés et
de parasites inutiles , libertins et scandaleux, n'a pas le droit
d'être si difficile.
Non-seulement le moine prie et expie , mais il édifie , et c'est
encore un service inappréciable qu'il rend à la société. Tous les
maux du monde, comme nous l'avons dit, d'après l'Apôtre
saint Jean, procèdent des trois grandes concupiscences : l'amour
des honneurs , l'amour des richesses, et l'amour des plaisirs; et
il est certain que la pratique des vertus contraires assurerait k
la société la plus grande somme de bonheur dont elle puisse
jouir ici-bas. Mais ces vertus salutaires, comment les persnader
aux hommes? C'est par l'exemple, le plus populaire et le p'.iia
«Moquent de tous les langages. — Tous les traités de patriotisme
imaginables n'auraient pas fait sur le peuple romain ce qît«
(♦) Leibnitz, Système théah^pqve.
QUATRIÈME SIÈCLE. 277
fit le dévouement de llégulus. — Il n'y a pas de harangue qui
vaille l'action de Condé jetant son bâton de commandement dans
les retranchements de l'ennemi , et s'élançant le premier pour
aller le reprendre. — Or, les ordres religieux parlent avec éner-
gie le puissant langage de l'exemple. Dans quel prédicateur,
dans quel philosophe , en effet, trouvera-t-on quelque chose qui
porte au mépris des richesses et des plaisirs, comme l'exemple
d'une princesse qui, à la fleur de l'âge, touchée par la grâce,
quitte les palais et la cour pour l'humble cellule du cloître, et
la parure la plus brillante pour la bure grossière d'une carmé-
lite ?
La vue d'un couvent est donc un grand prédicateur qui parle
toutes les langues, et répète sans cesse ces vérités fondamen-
tales : « Tout est vanité, et vanité des vanités, excepté d'aimer
Dieu et de le servir. » — « Que sert à l'homme de gagner
l'univers, s'il vient à perdre son àme?... » En passant pré:-,
d'un monastère, où l'on fait profession de mépriser tout ce qu'il
aime, le mondain entend quelquefois, malgré lui, une voix
intérieure qui lui crie : Là sont des hommes comme toi ! mais
quelle différence entre leurs pensées et tes pensées, entre leur
conduite et ta conduite! El cependant ton avenir est comme
le leur. Immortel comme eux, tu n'as qu'un jour à passer sur
la terre I et ce jour, qu'en font-ils, et toi qu'en fais-tu? Combien
de fois même, le seul son de la cloche du monastère, qui, au
milieu de la nuit , appelle le moine à la prière , n'a-t-il pas
troublé le cœur qui veillait pour le crime? Elle avertit le monde
qui ne prie pas , le monde emporté dans le tourbillon des fêtes
ou endormi dans la mollesse, que l'innocence en robe de bure
veille et pleure au pied des autels, demandant grâce pour ses
excès et ses folies.
« Ce serait une erreur grave, dit Balmès , de penser que tant
de millions de solitaires n'exercèrent point une grande influence.
Sous le rapport moral , l'effet fut immense. L'homme apprit qu'il
ne lui était pas impossible de triompher du mal, dans la lutte
obstinée qu'il sent au dedans de lui-même. Oui , au spectacle
de tant de milliers de personnes des deux sexes , qui suivaient
une règle de vie si pure et si austère, l'humanité devait prendre
courage et retrouver la conviction que les sentiers de la rartu
278 cours d'histoire ecclésiastique.
n'étaient pas pour elle impraticables. — Et il faut remarquer
que ce fut sous un ciel de feu , le plus funeste pour l'innocence,
en face des cités les plus voluptueuses , telles qu'Alexandrie et
Antioche, sur la terre classique des. mollesses païennes, dans les
contrées où le relâchement des corps conduit naturellement au
relâchement des esprits, où l'air même que l'on respire excite
au plaisir ; ce fut là que se déploya la plus grande énergie de
l'esprit, que l'on vit pratiquer les plus grandes austérités, et
que les plaisirs des sens furent proscrits, déracinés. Les soli-
taires , sortis d'une société sensuelle et insatiable de plaisirs ,
fixèrent leurs demeures dans les déserts , où pouvaient encore
arriver les souffles embaumés que l'on respirait dans les contrées
voisines. Du haut de leurs montagnes, les yeux atteignaient
à ces riantes et paisibles campagnes qui invitaient à la jouis-
sance. — Dès lors , il devenait évident que tous les climats
étaient bons pour la vertu. L'austérité de la morale ne dépendait
pas du plus ou du moins de proximité de l'équateur. La morale
de l'homme était comme l'homme lui-même , elle pouvait vivre
dans tous les climats. Lorsque la continence Ja plus absolue était
pratiquée d'une manière si admirable sous le ciel que nous
venons de dire, la monogamie du Christianisme pouvait bien s'y
établir et s'y conserver (1). » — Des déserts de Nitrie, de la
Thébaïde, etc., un parfum de grâce, de sainteté et d'édification
s'exhalait donc au loin sur le monde!
Le moine, avec son monastère , est encore le charitable nau-
tonnier qui recueille dans sa barque les victimes des tempêtes.
Le monde, on l'a dit bien souvent avec raison, est une mer
féconde en naufrages. Que d'espérances déçues, que de passions
trompées, que de dégoûts amers, que de remords cuisants dans
le monde ! N'offrez aucun asile à ces âmes ennuyées d'elles-
mêmes et de la vie, et l'on verra des crimes effrayants désoler
la société. Membres déboîtés, inutiles, dangereux, toutes ces
victimes souffriront et feront souffrir la patrie (2). Qu'on laisse
(1) Balraès, Le Protest. comp.. tom. IL — Vie de S. Chryst., c. 5,
(2) Citeaux , Glairvaux , Fontevrault et une foule d'anciens monas-
tères sont aujourd'hui des prisons remplies de criminels. — Saint Ber-
nard et ses cinq cents religieux ont été remplaces par cinq cents réclu-
sionnaires, etc. Ces maisons de prières et de paix sont devenues ce
QUATRIÈME SIÈCLE. 279
le moine les recueillir dans son monastère , il les consolera , il
les instruira, et d'un vil scélérat qui aurait désolé la terre, il
fera souvent un ange qui réjouira le ciel. « Une abbaye , a dit
M. Augustin Thierry , n'était pas seulement un lieu de médita-
tion et de prière, c'était un asile ouvert contre l'envahissement
de la barbarie sous toutes ses formes. » — Ces infortunés , au
reste, ne sont pas les seuls à qui le monastère soit utile. Bien
des personnes ont dans le cœur .des raisons de solitude; le goût
naturel, la vertu, le désir de la perfection, l'étude et la science
y attirent un grand nombre d'une manière irrésistible. Otez le
monastère à ces âmes d'élite , vous les ferez languir, vous les
rendrez inutiles et -souvent môme dangereuses.
Le moine est aussi l'économe du pauvre. Il est lui-même mal
vôlu, il vit de peu, il travaille beaucoup, et il est sans héritier.
Toutes ses économies sont destinées aux pauvres, aux progrès
de la science , et quelquefois aux besoins de l'Etat. L'histoire
nous en fournira mille preuves (1). — Nous le verrons bientôt,
travailleur infatigable , convertir des forêts impénétrables et des
landes arides en de fertiles jardins. — Nous le verrons un peu
plus tard, pendant des siècles entiers, l'arme au bras, gardant
les saints lieux, et sauvanL l'Europe de l'invasion de ses nom-
breux et redoutables ennemis. — Tantôt il se fera le père des
orphelins et l'ami de tous les affligés, le consolateur et le mé-
decin de toutes les misères et de toutes les maladies; tantôt, re-
cueillant, pour ainsi dire, la science dans les pans de sa robe,
il la soustraira au vandalisme des barbares; et, tandis que, toui
bardés de fer, les aïeux des enfants du monde, glorieux de ne
rien savoir, voleront partout où se donneront quelques coups de
lance ou un tournoi , le moine sera le seul gardien de la science
délaissée. Renonçant à toutes les jouissances , il s'attachera à elle,
qu'on appelle de nos jours des maisons centrales de détention. M. de
Mai si re , avait dit : 7/ nous faudra bâtir des bagnes avec les ruines des
ttts qu'ils auront détruits! « Comparez, dit Victor Hugo lui-
» même ,1e bagne avec le couvent : l'expiation forcée et pleine de
„ rage du crime, avec l'expiation volontaire de l'amour et de l'inno-
» cence ! »
! lledundat plurimùm ex operibus manuum et epularum résilie-
tione, et tantd cura eyentibus distribuitur... ( S. August.)
An 3)9.
'2^0 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
pour la conserver et la faire grandir, avec la sollicitude et la pa-
tience d'une mère qui s'attache au berceau de son enfant, etc., etc.
Pendant que, retirés dans les déserts et sur les montagnes,
les solitaires tenaient , comme Moïse , leurs mains sans cesse
élevées vers le ciel, les Pères de l'Eglise, semblables à Josué
sur le champ de bataille , repoussaient vigoureusement les er-
Arju?. reurs qui s'élevaient contre la foi. — Arius , élève d'un disciple
3ii erreur tie paui ^e Samosale , venait de paraître. Son nom, qui signifie
intrigues, fils de Mars, semblait, remarque saint Alhanase , prédes-
tiné à la guerre furieuse qu'il déchaîna contre l'Eglise. Né dans
la Libye, ou, selon d'autres, à Alexandrie, cet hérésiarque, n'é-
tant encore que laïque , s'était attaché à Mélèce , évèque de
Lycopolis en Thébaïde , qui , condamné et déposé dans un con-
cile pour avoir sacrifié aux idoles, avait refusé de se soumettre
et formé un schisme, vers l'an 301. Saint Pierre, évèque d'A-
lexandrie, et saint Achillas, son successeur, croyant avoir ra-
mené Arius au giron de l'Eglise, l'ordonnèrent successivement
diacre et prêtre. On lui confia même, avec l'enseignement
public des saintes Lettres, la direction d'une des' principales
églises d'Alexandrie, érigées dès lors au nombre de neuf, à
peu près sur le pied de nos paroisses. — Sa vanité ne connut
plus de bornes. Il s'appelait lui-même l'Illustre, et se vantait
d'avoir reçu de Dieu , dans une mesure extraordinaire , les dons
de science et de sagesse. Aussi, son ambition visa plus haut et
convoitait l'épiscopat. — Achillas étant mort, en 313, et un saint
prêtre, nommé Alexandre, ayant été choisi pour lui succéder,
le superbe Arius fut vivement piqué de cette préférence , selon
Théodoret, et ne chercha plus qu'à s'en venger sur Alexandre
lui-même. Le prélat étant inattaquable sous le rapport des
mœurs, son orgueilleux rival épia l'occasion d'en censm-er la
doctrine , et l'hétérodoxie de sa propre façon de penser ne larda
pas à la lui fournir.
Le nouvel évoque d'Alexandrie ayant dit, en 319, dans une
assemblée de son clergé, conformément à la saine doctrine,
« que le Verbe était égal au Père et de même substance que
lui, qu'on ne devait reconnaître en Dieu qu'une seule essence
ou une seule nature, et qu'ainsi il y avait unité dans la Tri-
nité, » Arius interrompit bob pasteur, lui reprocha avec inso-
QUATRIÈME SIHCLE. 2*1
lence de prêcher le Sabellianisme , et soutint que la distinc-
tion des Personnes divines ne serait plus que nominale, si l'on
admettait l'unité de nature. Comme, d'un autre côté, il était
impossible d'admettre dans la Trinité trois natures distinctes et
égales, sans admettre trois dieux, l'hérésiarque fut forcé de sou-
tenir que le Fils de Dieu n'était point éternel ni engendré de
la substance du Père, mais tiré du néant, et que, par consé-
quent, il était au nombre des, créatures, ayant eu un com-
mencement comme toutes les autres; qu'il ne peut pas con-
naître parfaitement le Père, et qu'il n'a cette connaissance que
dans les limites de sa nature finie et bornée; d'où il suivait évi-
demment qu'il nétait pas proprement Dieu, ni Fils de Dieu par
nature mais seulement par adoption. Allant ensuite aux der-
nières conséquences de sa doctrine impie, Arius n'eut pas hor-
reur d'avancer que le Fils de Dieu, par son libre arbitre, était
capable de vice aussi bien que de vertu.
Le point de départ et le fondement de l'Arianisme, tel que Point
l'ont conçu Arius, son auteur, Eusèbe de Nicomédie, son prin- et fondement
cipal fauteur, et le philosophe Astérius, qui le défendit avec le „AJ|f-
plus de célébrité, est un principe philosophique mi-païen, mi-
gnostique , selon lequel Dieu n'a pu créer le monde directement
et sans intermédiaire , soit qu'il fût indigne de Dieu d'agir im-
médiatement sur des êtres aussi inférieurs , aussi imparfaits,
soit qu'ils n'eussent pas eux-mêmes été capables de supporter
l'action divine. L'intermédiaire nécessaire à Dieu a été le Logos,
le Verbe ou la Sagesse, créature d'un ordre supérieur, la plus
ancienne, la plus parfaite de toutes, et faite avant le temps,
pour être, au commencement, le ministre de la création de
toutes choses; et, plus tard, l'instrument de Dieu pour la réha-
bilitation de l'homme. — Cependant, malgré des affirmations
et des raisonnements qui tendaient tous à détruire la nature
divine de Jésus-Christ, les ariens, soit conviction systématique,
soit qu'ils fussent dominés par la force de la tradition et par la
coutume de l'Eglise universelle, n'en persistèrent pas moins à
l'appeler : « le Fils unique de Dieu , Dieu , Dieu véritable, Dieu
parfait, etc. Ils déclaraient, en conséquence, qu'il devait être
adonè comme Dieu , etc. » — Par là, l'Arianisme ressuscitait le
Polythéisme, rétablissait et justifiait l'idolâtrie , en proclamant
282
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Nouveauté
de
l'Aricniismc.
qu'on devait adorer comme dieux, dos êtres essentiellement
séparés et ayant des natures différentes et inégales. — L'Aria-
nisme, dit l'auteur delà Vie de saint Jean Chrysostome , fut
moins une hérésie qu'une réaction polythéiste, et la négation
même du Christianisme. — Tels sont les principes, et tel est
l'ensemble de la doctrine arienne.
Ce retour aux impiétés païennes et gnosliques excita l'hor-
reur des catholiques. Car l'Arianisme a cela de commun avec
toutes les hérésies, qu'au moment de son apparition, il trouva
toute l'Eglise dans une croyance contraire. Aussi vit-on Arius, à
l'exemple des gnostiques, pour justifier son enseignement, recou-
rir parfois aune « tradition secrète conservée par quelques saints
personnages, » et même « à une révélation immédiate, » faite à
lui-même. — Saint Alexandre essaya d'abord de ramener le no-
vateur par des avertissements charitables. Dans l'espoir de IV-
clairer, il proposa deux conférences, où il lui permit d'exposer et
de défendre sa doctrine. Mais tout étant inutile, il convoqua , vers
l'an 320, un concile de ses suffragants, et cent évèques accourus
de la Libye, de laThébaïde et de l'Egypte, prononcèrent unani-
mement la peine d'excommunication contre Arius , qui était pré-
sent et soutint opiniâtrement son impiété. — Le patriarche d'A-
lexandrie écrivit ensuite au pape saint Sylvestre et à tous les
évèques du monde , pour donner plus de poids à son jugement ,
et pour les avertir du danger qui menaçait l'Eglise (1).
Ce coup étonna l'hérésiarque, mais ne l'abattit point. Il se
retira dans la Palestine, et travailla de toutes ses forces à y pro-
pager ses erreurs. Malheureusement, il avait des qualités propres
à séduire : beaucoup d'esprit et d'érudition , un extérieur grave,
modeste et recueilli, une taille haute et majestueuse, l'abord
néanmoins doux , gracieux, insinuant, et une certaine façon de
présenter les choses qui en dérobait toute l'horreur. Il était déjà
vieux, et son visage pâle et décharné, ses cheveux négligés, ses
vêtements pauvres et usés, ses membres affaiblis et tremblants,
lui donnaient un air mortifié, et le faisaient regarder comme un
saint.
(1) Sozomène, Hist., liv. \. — Socrate, Hist., liv. \. — Thdodo-
rct, Hist., liv. \. — Saiut Epiphane, lier. 69. — Àlœlher, Vie de saint
Athanase. — Ilist. du dogme cath., toin. II, p. 259-287.
QUATRIÈME SIECLE.
283
Avec ces avantages, il se fit un grand nombre de partisans,
il gagna des diacres, des prêtres, et surtout une multitude de
femmes , ressource dont les hérésiarques de tous les siècles ont
su tirer tant de parti. — Pour insinuer le venin de ses erreurs
dans les conditions les plus communes, il entrait dans les mai-
sons, fréquentait la rue, et s'arrêtait sur les places. Il composa
plusieurs chansons populaires; il en fit pour les mariniers,
pour les artisans, et même pour les personnes de mauvaise vie.
— Mais, ce qui servit le mieux ses desseins, ce fut la protec-
tion de quelques évèques indignes de leur caractère , parmi
lesquels on compta : Paulin de Tyr, Théodote de Laodicée,
Grégoire de Béryte, Alhanase d'Anazarbe , Patrophile de Seytho-
polis , Aétius de Lydda , Eusèbe de Césarée , et surtout Eusôbe
de Nicomédie , ancien condisciple d'Arius , prélat d'une haute
naissance et d'une ambition démesurée. Il était parent de Julien
l'Apostat. — Eusèbe passait pour avoir apostasie dans la persé-
cution de Licinius, dont il fut le coupable et lâche courtisan; et,
selon quelques auteurs, il pensait comme Arius, avant Arius
môme. Il venait de scandaliser l'Eglise , en quittant le modeste
siège de Béryte, pour prendre, sans autorisation canonique,
celui de Nicomédie, ville impériale. C'était une de ces natures à
la fois orgueilleuses et serviles, qui suivent tous l?s chars de
triomphe. Confident intime de Licinius , il fut le premier à ram-
ant Constantin vainqueur. Son orgueil souffrait avec peine
■minence du patriarche d'Alexandrie; aussi saisit-il avec
empressement l'occasion de l'humilier, en appuyant Arius de
tout son crédit. — Il assembla, dans laBilhynie, une espèce
die où les sentiments de l'hérésiarque furent générale-
ap prouvés. On écrivit ensuite aux évèques d'Orient pour
:• son orthodoxie, les engager à communiquer avec lui, et
ser le patriarche d'Alexandrie de le rétablir. — Mais le
saint fut inébranlable. — Il écrivit de son côté , à différentes
reprises, jusqu'à soixante-dix lettres pour démasquer et com-
battre l'hérésie. Deux de ces lettres seulement nous ont été con-
. — Eusèbe, furieux de voir ses intrigues entravées par
de saint Alexandre, ne garda plus de mesure. — Alors
; ion éclata partout de la manière la plus déplorable. Les
laïques mêmes s'en mêlèrent; les personnes du iècle les inoins
Eusèbe
de
Nicomédie,
l'auteur
de
l'Animisme,
286 cours d'histoire ecclésiastique.
divisions. — La cause de l'éclectisme alexandrin était intimement
liée à celle de l'Arianisme. L'un tendait à christianiser le Paga-
nisme en le réformant; et l'autre ramenait le Christianisme à
l'idolâtrie. Au fond, ce double but était le même. Il n'est pas
étonnant que les néoplatoniciens fussent accourus à Nicée.
Les légat* Les Pères se réunirent sous la présidence d'Osius de
pr&idents Cordoue, légat du Saint-Siège, et de deux prêtres nommés
du «mciie Vitton (1) et Vincent, que le pape Sylvestre avait envoyés
directement de Rome, ne pouvant se rendre lui-même au
concile à cause de son grand âge. — Le grec Gélase de Gyzique
dit en propres termes , qu'Osius d'Espagne y tenait la place de
Sylvestre évèque de Rome , avec les prêtres Vitton et Vincent.
— D'ailleurs, le pape saint Jules et les historiens grecs, Socrat»
et Sozomène, nous apprennent que, dès lors, c'était une règle
de l'Eglise, « qu'on ne devait ni tenir de concile ni décréter
quoi que ce fût, sans le consentement de l'évêque de Rome. »
— En 314, nous avons vu les paroles également significatives
du célèbre concile d'Arles , adressant au pape saint Sylvestre le
résultat de ses opérations synodales. — Bientôt nous verrons le
concile de Sardique déférer aussi ses canons au pape saint
Jules, en disant : « que c'est une chose entièrement conforme
à l'ordre, que de toutes les provinces, les pontifes du Seigneur
en réfèrent à leur chef, c'est-à-dire, au siège de saint Pierre. »
— Dans les souscriptions du concile de Nicée , Osius est le
premier avec les deux prêtres romains; or, comment deux
simples prêtres, et un évèque d'Espagne, qui, dans son propre
pays, au concile particulier d'Elvire, n'avait souscrit que le
second, auraient-ils eu la préséance sur tous les évèques du
monde, même sur les deux patriarches d'Alexandrie et d'An-
tioche, s'ils n'avaient été les représentants du chef de l'E-
glise (2)? — Théognis, évèque de Nicée, et Eusèbe de Nico-
médie, métropolitain de la province, tous les deux ariens et
ennemis d'Osius, ne lui auraient pas permis non plus de
s'emparer de la première place, si cet évèque n'avait pas été
désigné par le Pape pour le remplacer.
(1; Vitton, Biton, Victor, selon les manuscrits et les dialectes.
(2) Gélase de Cyz., liv. î, c. 43.
QUATRIÈME SIÈCLE.
287
Avant les séances publiques et solennelles, les évoques,
pour enlever tout prétexte à l'esprit d'erreur, tinrent des con-
férences particulières où ils appelèrent Arius. L'hérésiarque y
parla beaucoup et ne cacha pas sa manière de penser. Il répéta
en présence du concile ces horribles blasphèmes : « Que le
Fils de Dieu avait été créé de rien, qu'il n'avait pas toujours
été, qu'il était changeant de sa nature, et que c'était par son
libre arbitre qu'il était demeuré bon , mais qu'il aurait pu être
mauvais, etc. » De savants évèques et de profonds docteurs, qui
les accompagnaient, réfutèrent avec force ces nouveautés impies,
s'appuyant sur les Livres saints, sur les écrits des premiers
Pères , et même sur la dialectique. — Mais , aucun ne se dis-
tingua autant que le diacre Alhanase. Sa taille , petite comme
celle de saint Paul, et sa figure n'avaient rien d'extraordinaire;
mais la grandeur et la force de son âme se peignaient dans ses re-
gards et dans le calme inaltérable de son front. Son évoque, saint
Alexandre, l'avait cru capable, malgré sa jeunesse, de faire face
aux plus habiles sophistes, et il l'avait bien jugé. Athanase fit l'ad-
miration de toute l'Eglise à Nicée, tant par la profondeur de sa
doctrine que par une éloquence insinuante et naturelle, qui, de
temps en temps, étincelait de traits frappants et lumineux, et
qui allait toujours à son but avec une rapidité presque inconnue
aux Orientaux. Il tint tète sans nulle crainte au fier Eusèbe de
Nicomédie, triompha de toute l'adresse de ce rusé courtisan , et
confondit ce dangereux ennemi. Aussi les ariens commencèrent-
ils, dès lors, à redouter le jeune docteur d'Alexandrie, comme
leur plus terrible antagoniste, et les fidèles à le regarder comme
le boulevard de la foi catholique.
Après ces discussions préliminaires, le concile tint, le 19
juin de l'an 325, sa première séance publique et solennelle.
Constantin, qui devait y assister, voulut que les Pères s'as-
semblassent dans la plus belle salle de son palais impérial.
De magnifiques sièges leur furent préparés. Au milieu s'élevait
un trône richement paré , sur lequel on plaça le livre des saintes
Ecritures. — L'empereur entra d'un air aisé et respectueux
tout à la fois, et ne s'assit, sur un petit siège qu'il s'était fait
dresser lui-même, qu'après que les évèques l'eurent, à diverses re-
prises, invité à le faire.— D'après Théodoret, saint Eustathe d'An-
Confércnces
particulières
les Ariens.
Séance
publique
el solennelle
du concile
de Nicée.
Constat) Lio
:SK
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Définition
dogmatique
du concile
de Nicée.
Le mot
coimibitm-
tioche le félicita, et le remercia, au nom du concile, de la protec-
tion qu'il accordait à l'Eglise. Le prince l'écouta avec modestie, et
répondit en témoignant sa joie de se trouver au milieu d'une
si sainte assemblée, et son désir ardent de voir terminer les fu-
nestes divisions qui avaient ranimé les espérances des ennemis
du Christianisme. Ayant été prié par quelques évèques , de
prendre connaissance de certaines affaires qui les concernaient
personnellement , il répondit que c'était au concile et non
l'empereur qu'il appartenait de connaître des causes épisc
pales : « Je ne suis qu'un homme sans caractère dans l'ordi
des choses saintes, dit-il, je ne m'ingérerai jamais à juger ceuj
que Dieu a établis à sa place , pour être nos maîtres et not
juger nous-mêmes. » C'est ce qui a faii dire à M. Guizot qut
« la présence de l'empereur au concile de Nicée était une coi
quête de l'Eglise, et prouvait sa victoire et non sa soumission.
— On voit par là combien M. Ampère, après quelques auteur
protestants, a eu tort de faire Constantin le maître et le pré
dent officiel du concile de Nicée.
Ces préliminaires accomplis, les Pères résumant en quelque
mots les débats dogmatiques des conférences particulières, de-
mandèrent aux ariens s'ils reconnaissaient « que le Fils de Dieu
est la Vertu du Père, sa Sagesse et son Image éternelles; qu'il
Lui est semblable en tout; qu'il est immuable en subsistant
toujours en Lui; enfin, qu'il est véritablement Dieu. » Les
ariens n'osèrent rejeter ces expressions, qui sont celles de l'E-
criture même; mais ils cherchèrent, par des subtilités inouïes,
à leur donner un sens favorable à leurs erreurs. — La mauvaise
foi était à son comble. — Pour y mettre fin , le concile chercha
un mot qui rendit parfaitement le sens des Ecritures et le dogme
catholique, et qui exprimât, sans permettre aucune équivoque,
que le Fils de Dieu est , non-seulement semblable au Père eu
substance, mais qu'il a la même substance que lui; en sorte
que, sous ce rapport, ils sont absolument identiques. On s'ar-
rêta au terme de comubstantiel , en grec ôfxoouaio; , devenu de-
puis lors si fameux, et qui, brillant au symbole comme un dia-
mant, est resté comme le sceau incommunicable qui distingua à
jamais les catholiques d'avec les ariens. Ce mot, ainsi que l'indi-
quent ses radicaux, signifie de même essence, de même substance ,
QUATRIÈME SIÈCLE. 289
de même nature (1). — L'hérésie repoussa avec une horreur
affectée la parole qui la foudroyait, et, pour donner à son hypo-
crite indignation un motif spécieux, elle feignit d'être scandalisée
de la nouveauté du terme de consubstantiel. Mais les Pères
démontrèrent d'abord que, si ce mot ne se trouve pas expressé-
ment dans les saintes Ecritures , on y rencontre une foule de
locutions dont il résume le sens avec la plus heureuse précision.
Comme on peut exprimer une erreur nouvelle avec des termes
anciens, on peut aussi rendre une vérité ancienne par un mot
nouveau : non nova, sed novè, dit saint Vincent de Lérins. —
Le concile fit ensuite observer que le mot consubstantiel , loin
d'être une nouveauté dans le langage ecclésiastique , avait été
employé dans le même sens par d'illustres docteurs des siècles
précédents , tels que saint Denys , pape , Clément d'Alexandrie ,
Origène, etc. Le plus érudit des ariens, Eusèbe de Césarée, fut
obligé d'en convenir (2). — Bien plus , le mot consubstantiel
était tellement passé dans le langage commun des fidèles et des
docteurs , dès le milieu du troisième siècle , qu'un des griefs
reprochés, même par son peuple, à Denys d'Alexandrie, fut,
ainsi que nous l'avons vu, de ne l'avoir pas employé dans ses
lettres contre les sabelliens. — L'Eglise, au reste, gardienne
infaillible de la foi, a aussi la mission d'en surveiller et d'en
fixer le langage.
(1) L'Eglise a, contre les hérétiques et les ténèbres de l'erreur, le
secret de créer de ces mots qui éclairent , et de les jeter à travers les
siècles comme des astres qui ne s'éteignent plus. — Hist. de l'infaill.
des Papes, 1. 1, p. 286.
(2) Quelques auteurs disent que les ariens rejetaient aussi le terme
de consubstantiel, parce qu'il avait été condamné dans le concile d'An-
tioche, tena contre Paul de Samosate. Mais il paraît certain, dit Re-
ceveur, que ce prétexte ne fut mis en avant que longtemps après. —
Cette condamnation est d'ailleurs fort douteuse, selon le même auteur.
— De plus, el!e aurait été portée parce que, dit saint Basile, on faisait,
à tort, signiûer au mot consubstantiel identité de nature et de per-
sonne tout à la fois, et en même temps division complète entre les
deux personnes consubstantielles, comme entre deux pièces de mon-
naie, de même forme, de môme métal et de môme valeur. — Au reste,
le jugement d'un concile particulier ne saurait prévaloir contre celui
d'un concile œcuménique. — Sur l'usage et l'opportunité du mot con-
substantiel, voir {'Hist. de l'infaill. des Papes, t. I, p. 280-294; et
t. II, p. 208-845.
COi'RS ù'HIS'OlHE. 19
290
COURS D HISTOIRE BCCLE8IASTIQUE.
Canons
disciplinaires
du concile
de Nicée ,
sur la pâqne ,
le célibat ,
la primauté
de Rome ,
Après qu'on eut ainsi victorieusement réfuté toutes les sub-
tilités de l'hérésie , et qu'on fut convenu des termes les plus
propres à exprimer le dogme catholique , Osius fut chargé d'en
rédiger la formule. — C'est le Symbole de Nicée, tel qu'il se
chante encore à la messe, sauf quelques développements que
l'Eglise y ajouta plus tard contre des hérésies nouvelles. —
Tous les Pères le souscrivirent. — Après plus ou moins de ter-
giversations , et dans la crainte de déplaire à l'empereur, les
prélats ariens en firent autant (1), excepté deux évèques de Libye,
Second et Théonas , qui demeurèrent opiniâtrement attachés à
leur chef. Ils furent anathématisés avec lui. On condamna aussi
les écrits d'Arius, particulièrement un recueil de chansons
populaires, intitulé Thalie, dont le texte n'existe plus. — L'em-
pereur voulant protéger les décisions de l'Eglise, envoya les
contumaces en exil, et fit brûler les écrits de l'hérésiarque.. —
Sur la fin de l'année 325, Eusèbede Nicomédie ayant, selon quel-
ques auteurs, complètement levé le masque, fut aussi déposé et
exilé dans les Gaules. — Tous les pouvoirs qui se sont succédé,
sous les formes les plus diverses , dans toutes les parties du
monde, ont toujours maintenu leur droit de surveiller les œuvres
de la pensée, lesquelles gouvernent et commandent les actes.
Les républiques en général , celle de 93 en particulier, ont été
sur ce point comme les monarchies les plus absolues.
Le concile de Nicée termina une autre question, celle de la
pâque. Il décida enfin que toutes les églises la célébreraient le
même jour, c'est-à-dire, le premier dimanche après la pleine
lune qui coïncide avec l'équinoxe du printemps ou qui le suit
de plus près. Cet équinoxe fut lui-même fixé au 21 mars. A
(1) Philostorge, auteur arien, dit qu'Eusèbe de Nicomédie, et Théo-
gnis de Nicée, usèrent de fraude dans leur souscription : ils insérèrent
un iota dans le mot omoousios , ce qui faisait omoiousios , c'est-à-dire,
semblable en substance. — Certains libres penseurs, avec une inten-
tion visible de mépris pour l'Eglise, ont dit qu'alors la terre entière
avait été agitée pour une syllabe. Mais cette syllabe, dit M. Quinet
lui-même, c'était un dieu! Jésus-Christ Dieu, de plus ou de moins
dans le monde , cela valait bien la peine d'une discussion ! Le moyen
de s'étonner que, pour cette parole, qui contenait et portait le salut
du monde, tant de génies aient été aux prises. — Gorini, t. II, p. 277.
— Hist. de l'infaill. des Papes, t. I, p. 286-£ii>.
QUATRIÈME SIÈCLE. 291
raison de la science spéciale qu'on avait en Egypte sur le cours
du soleil et de la lune, le patriarche d'Alexandrie fut chargé par
le concile d'indiquer, chaque année, le jour de la fête de Pâques.
Il devait l'envoyer au souverain Pontife, qui le communiquait
ensuite à l'univers catholique. — Saint Athanase remarque que
la définition faite au sujet de la pàque commence par ces mots :
Nous avons voulu , pour montrer que c'était un simple règle-
ment de discipline, qui obligerait dorénavant tout le monde
chrétien , en vertu de la volonté expresse du concile. A l'égard
du dogme , au contraire , on avait dit : Nous croyons , et telle est
la foi de l'Eglise , parce que , en cette matière , l'Eglise , simple
dépositaire, se borne à constater d'une manière infaillible ce que
contient le dépôt sacré que Dieu lui a confié.
On fit plusieurs autres règlements disciplinaires, qui sont
compris dans vingt canons, les seuls, dit Receveur, qui nous
restent du concile de Nicée, ou dont l'authenticité soit reconnue.
Le troisième de ces canons défend à tous les clercs , et particu-
lièrement aux évèques , aux prêtres et aux diacres , de garder
dans leurs maisons aucune femme, excepté leur mère, leurs
sœurs, leurs tantes ou d'autres personnes âgées et à l'abri do
tout soupçon. — Socrate, et Sozomène , pour l'ordinaire son
copiste , rapportent que quelques évèques ayant proposé d'obli-
ger ceux qui étaient dans les ordres sacrés, à ne point vivre
avec les femmes qu'ils avaient épousées avant leur ordination ,
Paphnuce s'y opposa, en disant qu'il fallait s'en tenir à l'an-
cienne discipline, qui défendait seulement aux clercs de se ma-
rier après leur ordination. — Mais Baronius, Bellarmin, Orsi et
une foule d'autres savants ont contesté ce trait d'histoire, avec
raison, dit Feller. Eusèbe, Rufin, Théodoret et d'autres anciens,
qui ont parlé de saint Paphnuce et de ce qui se fit au concile de
Nicée, ne disent rien qui ait le moindre rapport au fait dont il
s'agit. « Nous en appelons de Socrate , dit le savant Thomassin ,
à Eusèbe, à saint Epiphane et à saint Jérôme, qui étaient incom-
parablement mieux instruits des anciens usages de l'Eglise. »
— « Si quelqu'un, dit saint Epiphane, étant marié pour la
première fois , vit avec sa femme , l'Eglise ne l'admet à l'ordre ,
ni des diacres, ni des prêtres, ni des évoques, ni même des
ious-diacrcs; c'est la coutume de tous les lieux où les canons
'es
!
292 cours d'histoire ecclésiastique.
sont exactement observés. » — Saint Jérôme s'exprime à peu
près dans les mêmes termes, ainsi que saint Basile. — Ce der-
nier joignit les actes à l'enseignement sur ce point, car un
prêtre, nommé Péragorius, d'un âge très-avancé, s'étant réuni
à sa femme qu'il avait laissée, selon les canons, en devenant
prêtre, le saint et savant évèque l'en reprit très-sévèrement, et
le menaça de l'excommunication , s'il ne la renvoyait pas. — Le
trente-troisième canon d'un concile d'Elvire , tenu vers l'an 305
ordonne aux évêques, aux prêtres, aux diacres et aux autres
ministres, c'est-à-dire, aux sous-diacres, selon Bérault-Ber
castel, de s'abstenir de leurs femmes, sous peine de dépositioi
Eusèbe atteste que cette discipline était aussi ancienne q
l'Eglise (1). — Les Grecs, on le sait, n'ont pas conservé ce
loi ecclésiastique dans toute sa perfection.
Le quatrième canon du concile de Nicée porte que la con
sécration des évêques doit être faite, autant que possible,
par tous ceux de la province; et, dans tous les cas, par trois
au moins qui aient obtenu le consentement par écrit des ab-
sents , et surtout l'approbation du métropolitain , à qui il ap-
partient de confirmer ce qui a été fait. Ce règlement regardait
surtout Mélèce de Lycopolis, qui, depuis son schisme, s'était
permis d'ordonner des évoques sans le consentement du pa-
triarche d'Alexandrie. — Voici le sixième canon de Nicée, tel
qu'il se lit dans plusieurs manuscrits très-anciens , dans les
versions les plus accréditées , et tel qu'il a été cité au concile
de Chalcédoine : « L'Eglise romaine a toujours possédé la pri-
mauté : Ecclesia Romana semper habuit primatum. Que les
anciennes coutumes soient maintenues eh vigueur dans l'E-
gypte, la Libye et la Pentapole, eu sorte que tous y soient
soumis à l'évèque d'Alexandrie, parce que telle est la coutume
du Pontife romain : Cwn id etiam romano Pontifici consuetum
est. — Qu'il en soit de même, pour ce qui regarde l'évèque
d'Antioche; et que, dans les autres provinces, les églises con-
servent leurs anciens privilèges; car il est manifeste que, si un
(i) Eusèbe, Démonstr. év>., liv. 1, c. 9. — S. Epiphane. User., 59.
— S. Jérôme, Ad Vigil., c. I. — Thomassin, DiscipL, \™ partie,
liv. 2, c 00.— Baronius. Annal. — Receveur, tom. I, p. 2. — Rohrb.,
tom. VI.
QUATRIÈME SIÈCLE.
293
évêque est ordonné sans le consentement du métropolitain (1) ,
le grand concile a défini que celui qui est ainsi ordonné, ne
doit pas être évoque. » — D'après Baronius et quelques autres,
ce canon semblerait pouvoir se réduire à ce raisonnement, qui
comprend tout ensemble et la décision du concile et les motifs
de cette décision : L'Eglise romaine possède la primauté sur
toutes les autres églises; or, elle a statué que l'Egypte, la Libye
et la Pentapole seraient soumises à l'évèque d'Alexandrie; donc
on ne peut pas soustraire ces provinces à sa juridiction. — Il
conclut de même pour le patriarcat d'Antioche. — Ainsi, primi-
tivement fondés par la puissance de Pierre , les patriarcats ne
se maintiennent et ne se conservent que par elle. — Le même
concile confirma aussi à l'évèque de Jérusalem certains hon-
neurs dont il était en possession , mais sans préjudice de la
dignité du métropolitain (2). Selon Baronius et Receveur, ces
honneurs ne pouvaient guère consister qu'en un droit de pré-
séance sur les autres évèques.
Les prétentions de quelques diacres obligèrent les Pères de
Nicée à prendre des mesures pour réprimer leur ambition.
Comme ils avaient l'administration des biens de l'Eglise, et
qu'ils étaient chargés de distribuer aux pauvres les aumônes
ordinaires , et aux clercs leurs rétributions et leurs pensions ,
cet emploi leur attirait une grande considération. Plusieurs
s'en prévalaient pour s'égaler aux prêtres ou se mettre au-des-
sus d'eux. Le concile lit à ce sujet un règlement conçu en ces
termes : « Comme on a rapporté qu'en quelques endroits les
diacres donnent l'Eucharistie aux prêtres, quoique ni la règle
ni la coutume ne permettent à ceux qui ne peuvent pas offrir le
sacrifice , de donner le corps de Jésus-Christ à ceux qui l'of-
frent; comme on a encore appris que des diacres osent prendre
Canons
ilu concile
de Nicée
mncernant
la
hiérarchie
'•■«'It-siastique,
le haptême
des
hérétiques,
«te.
(I) On donnait alors, dit un auteur, le nom de métropolitains , soit
aux patriarches, soit à ceux qui exerçaient sous leur dépendance une
autorité plus restreinte que la leur, mais plus étendue que celle des
simples évoques. M. de Marca, Léo Ailatius, le P. Lupus, M. de
Valois. Launoy et plusieurs autres disent que, dans son sixième
canon, le concile de Nicée considère les évéques d'Alexandrie et d'Au-
tioche comme patriarches. [Trad. de l'Eçjl, Instit. év., lom. I.)
(«2 Trad., instit, en» 1. 2, 3. — Barruel, Du Pape, tom. I.
294
cours d'histoire ecclésiastique.
Lettre
synodale
du concile
«It Nicée.
Confirmation
par
le pape
8. Sylvestre.
l'Eucharistie, même avant les évèques , le concile ordonne
qu'on abolisse tous ces abus, et que les diacres se contiennent
dans leurs bornes, comme étant les ministres des évoques et infé-
rieurs aux prêtres; qu'ils reçoivent l'Eucharistie en leur rang ,
après les prêtres et de la main de l'évèque ou du prêtre; qu'ils
ne se permettent pas non plus de s'asseoir parmi les prêtres ,
contre l'usage des canons. » — Le concile fit encore plusieurs
autres règlements disciplinaires. Il défendit la translation des
évoques à d'autres sièges; il étendit même cette disposition à
tous les autres clercs en général , ordonnant de faire retourner
dans leurs églises ceux qui les auraient quittées, et d'excom-
munier les récalcitrants. — On adoucit un peu la rigueur de
la pénitence publique. Il fut décidé qu'on ne refuserait à personne
le viatique si nécessaire, et que l'évèque accorderait la parti-
cipation de l'Eucharistie à tous ceux qui la demanderaient et qu'il
jugerait bien disposés. — Les Pères ordonnèrent qu'on tiendrait
par an deux conciles, l'un vers l'automne, l'autre avant le Ca-
rême. A cette occasion, il est parlé du Carême comme d'une
institution observée dans toute l'Eglise, et connue déjà sous le
nom de quarantaine. On prescrivit aussi de suivre partout l'an-
cienne coutume de prier debout, le dimanche et pendant le
temps pascal. — Parmi les canons de Nicée, il en est encore
deux remarquables, concernant les novatiens et les disciples de
Paul de Samosate. On ordonna de réitérer le baptême aux pau-
lianistes, quand ils se convertissaient, parce que, à raison de
leurs erreurs, ils ne l'avaient pas reçu au nom du Père, et du
Fils, et du Saint-Esprit. Mais, on défendit de rebaptiser les
novatiens, parce qu'ils n'avaient pas changé la forme du sacre-'
ment; il suffisait de leur demander par écrit de suivre les j
dogmes de l'Eglise et de se conformer à ses lois.
Tout étant terminé, les Pères du concile rédigèrent une
lettre synodale qu'ils adressèrent aux différentes églises, et
spécialement à celle de Rome , pour avoir la confirmation du
Saint-Siège. — En 485 , sous le pontificat de saint Félix III, un
concile de Rome, adressant aux clercs et aux archimandrites de
Constantinople et de la Bithynie une lettre synodale , pour leur
notifier la sentence d'excommunication portée contre Acace,
évèque de la ville impériale, dit ces paroles remarquables :
QUATRIÈME SIÈCLE.
295
« Le prélat du Siège apostolique exerce la sollicitude sur toutes
les églises , étant le chef de toutes , en vertu de la parole que le
Seigneur a dite à Pierre. C'est en conformité avec cette parole,
que les trois cent dix-huit Pères assemblés à Nicée , déférèrent à
la sainte Eglise romaine la confirmation de leurs actes. » Le
concile de Rome de 485, écrivant ainsi à Constantinople, dans
un moment où la papauté sévissait contre l'évèque de cette
capitale, qui devait certainement avoir un parti nombreux, il
est évident que ce concile ne se serait pas exposé à recevoir un
démenti, s'il y avait eu quelque doute sur le fait qu'il avance,
et s'il n'avait pas eu entre les mains la preuve incontestable de
la démarche des Pères de Nicée , auprès du Saint-Siège , pour
obtenir la confirmation de leurs travaux. — Telle fut la confir-
mation du Pape : Nous, Sylvestre, évoque du saint et aposto-
lique Siège de Rome , approuvons et confirmons tout ce qui a été
ordonné à Nicée de Bithynie, par les trois cent dix-huit
évoques , qui y ont tenu le concile pour le soutien de l'Eglise
catholique et apostolique (1). »
Gomme la fin du concile de Nicée coïncidait avec le vingtième
anniversaire de l'avènement de Constantin au trône, fête que
l'empire célébrait avec solennité, les évoques prirent part à la
joie publique. Eusèbe de Césarée fit l'éloge de l'empereur en
leur présence. Constantin leur donna un repas dans son palais,
distribua à tous des présents, salua chacun par son nom, les
exhorta à conserver l'union , et se recommanda à leurs prières.
Les Pères reprirent ensuite le chemin de leurs églises. Leur
réunion avait duré un peu plus de deux mois. — Ainsi finit le
grand concile de Nicée, que l'on appelle le premier des conciles
œcuméniques, selon la manière ordinaire de les compter, car
on met hors de ligne celui de Jérusalem tenu par les Apôtres.
— Saint Augustin le nomme € le concile de l'univers, dont les
décrets sont à l'égal des commandements célestes. » Les
Orientaux en célèbrent encore l'anniversaire comme une fête
solennelle.
Le saint patriarche Alexandre mourut cinq mois après son
(1) Labbe, tom. IV, colonne 4126, — et dans l'édit. de Mansi,
om. VII, colonne 11 iO. — Uist. de l'infnill. des Papes, t. I, p. i">.
FMe
<ie
l'empereur
Constantin et
départ
des évèijues.
S. Athanase,
patriarche
d'Alexandrie.
An 326,
296 cours d'histoire ecclésiastique.
retour dans «a ville épiscopale. Avant d'expirer, il témoigna un
grand désir d'avoir pour successeur le diacre Athanase. Gomme
ce dernier avait pris la fuite et s'était caché, il l'appela plu-
sieurs fois par son nom; puis, il ajouta d'un ton prophétique :
« Athanase, tu as cru que la fuite pourrait te soustraire au
fardeau de l'épiscopat, mais tu n'échapperas pas. » En effet, les
évèques d'Egypte s'étant assemblés peu de temps après pour
l'élection d'un patriarche, tout le peuple catholique demanda
Athanase. Il fut aussitôt élu par le suffrage unanime des
évèques; et, après une longue résistance de sa part, il reçut la
consécration épiscopale , le 27 décembre 326 , à l'âge de vingt-
six ans, selon Baronius. — On ne sait presque rien sur la
famille de cet illustre docteur, sinon qu'il avait une sainte mère.
Il était de taille médiocre et un peu voûté. La première partie
de sa vie s'était écoulée dans les exercices ascétiques, sous
la direction de saint Antoine, auquel il demeura uni par les
liens d'une inaltérable amitié. — « Du moment où, d'après les
récits les plus authentiques, il salue pour la première fois
l'Eglise, dit Mœlher, il est déjà aussi grand qu'il fut jamais. »
Athanase avait des talents éminents qui furent cultivés par une
excellente éducation; un esprit vaste, élevé; beaucoup de viva-
cité et de pénétration; une application et une érudition éton-
nantes en tout genre; un courage supérieur à tous les travaux
comme à tous les périls; un amour pour l'Eglise tel que jamais
ni Grec ni Romain n'en montra pour sa patrie; une dextérité
sans exemple dans les affaires, un coup d'œil unique pour dé-
couvrir des ressources quand tout semblait désespéré; un rare
talent d'exposition; une dialectique qui dissipait, comme une
toile d'araignée, les plus astucieux sophismes. «En un mot,
dit encore Mœlher, il possédait une science infinie, la finesse
du serpent, la simplicité de la colombe et le courage du mar-
tyr. » — L'élection de ce grand homme était un trait de provi-
dence pour l'Eglise, dans les jours de sa prochaine calamité;
aussi les fidèles en furent-ils remplis de joie, et les solitaires,
rai°u!âîiï un dans ^es déserts , en rendirent à Dieu de solennelles actions de
grand grâces,
îombred'é- ° ..'»»«.« • • •
giises. Apres le concile de Nicee, Constantin continua de montrer
~ ,9_ beaucoup de zèle pour les intérêts et la gloire de la religion
QUATRIÈME SIÈCLE. Î97
chrétienne. Il fit démolir un grand nombre de temples consacrés
à de honteuses dissolutions (1); et, de leurs ruines, il fit élever
des églises au Dieu véritable et trois fois saint. La basilique
qu'il Lui érigea à Antioche était si riche, qu'on la nommait
l'église d'or. Sa toiture était en lames de cuivre doré. Celle de
Nicomédie n'était pas moins remarquable. A Rome, on en
compta plusieurs bâties par ses soins : la basilique de Saint-
Jean de Latran, construite dans le palais de ce nom, et remar-
quable par son riche baptistère , où était l'image de saint Jean-
Baptiste; l'église de Saint-Pierre, au Vatican; celle de Saint-
Paul, au lieu de son martyre; celle de Sainte-Croix, ainsi
nommée parce qu'on y mit une portion de la vraie croix, et les
églises de Sainte-Agnès, et de Saint-Laurent, etc. — Elles furent
aussi convenablement dotées, soit pour leur entretien, soit pour
les frais du culte. La basilique de Saint-Pierre, entre autres,
possédait des terres et des maisons à Antioche , en Egypte , et
dans l'île de Sardaigne. — Ce fut là, avec le palais de Latran,
le premier patrimoine des Papes (2). — Le pieux empereur
avait enpore donné ordre de construire des églises dans plu-
sieurs endroits de la Terre-Sainte : sur le mont des Oliviers , en
mémoire de l'Ascension du Sauveur; à Bethléem, au lieu de la
naissance de Jésus-Christ , et sur le saint Sépulcre , à Jérusa-
lem. — Cette ville reprit alors son nom, et ne cessa d'être fré-
quentée par les pèlerins accourus de toutes les parties de
l'univers catholique. — Constantin employa à ces pieuses libé-
ralités, avec les revenus des temples païens qu'il faisait abattre,
les biens autrefois confisqués sur les martyrs , dont on ne trou-
vait pas les héritiers.
Sainte Hélène, sa mère, le secondait avec un zèle admirable
dans ses religieuses entreprises. A quatre-vingts ans, elle avait
fait le voyage de Jérusalem dans l'intention de découvrir le lieu
de la sépulture et la croix du Sauveur. Les païens n'avaient rien inventk»
négligé pour les faire disparaître. « Le démon était bien aise
(4) Constantin détruisit seulement les temples qui causaient la ruine
des mœurs par les abominations qui s'y commettaient. (Baroniu-
Annal.)
[I] Fleury, tom. III. — Lhomond. — Rohrb., tom. VI, p. 244.
te
an' Croix
pu
Hélène.
Au Hl.
298 cours d'histoire ecclésiastique. '
dit saint Ambroise, de dérober aux hommes l'épée dont il avait
été percé. » On avait recouvert le saint Sépulcre d'un amas de
débris et de terres rapportées, sur lequel on avait bâti un
temple à Vénus. L'impératrice fit raser cet impur monument,
et fouiller le sol avec le plus grand soin. Avec le saint Sépulcre^
ou trouva trois croix enterrées sous les ruines. L'embarras lut
de distinguer celle du Sauveur, parce que l'inscription en était
détachée. Saint Macaire, évèque de Jérusalem, les fit porter
chez une femme connue de toute la ville, et réduite à l'extré-
mité par une maladie jugée depuis longtemps incurable. On
lui appliqua chacune .les trois croix en faisant des prières. L'im-
pératrice était présente , et toute la ville dans l'attente de
l'événement. Les deux premières croix furent appliquées sans
succès; mais sitôt que la malade eut touché la dernière, elle se j
leva sur-le-champ et se trouva parfaitement guérie. Ce fait est
rapporté par les historiens Rufîn, Théodoret , Socrate, Sozo-
mène, Nicéphore; par saint Ambroise, saint Chrysostome et saint
Cyrille de Jérusalem. — Quelques auteurs, entre autres, Sozo-
mène, saint Paulin, Sulpice-Sévère et Tillemont disent qu'on
renouvela cette épreuve sur un mort qui fut rappelé à la vie.
Sainte Hélène envoya une partie considérable de la vraie
croix à Constantin , et laissa le reste à Jérusalem pour être
déposé dans l'église du Saint-Sépulcre. L'empereur fit lui-même
deux parts de la précieuse relique qu'il avait reçue. La pre-
mière fut placée à Constantinople, sur une colonne de porphyre:
la seconde fut envoyée à Rome , et déposée dans une fiche
basilique. Ce fragment de la vraie croix est toujours demeuré ai
Rome, où il se voit encore aujourd'hui.
Celui de Jérusalem fut enlevé, en 615, comme nous le ver-
rons , par Ghosroës , roi de Perse. Rapporté quatorze ans après |
par Héraclius, il fut ravi de nouveau, en 1187, par Saladin,j
qui prit la ville sainte sur les croisés. Depuis? ce moment , les]
guides et les autorités manquent pour le suivre et savoir ce j
qu'il est devenu. Quelques-uns disent qu'il fut porté à Constan-
tinople et de cette ville à Rome. — Quant au fragment exposé!
par Constantin sur une colonne de porphyre, l'empereur Justin
II, vers le milieu du vie siècle . <mi céda une partie à sainte Ra-j
degonde, femme du roi Clotaire. Cette princesse la fit placer
QUATRIÈME SIÈCLE. 299
dans l'abbaye de Poitiers, où elle s'était retirée. Ce fut à cette
occasion, selon Ellies Dupin, que Venance-Forlunat , évèque
de Poitiers, composa l'hyrame Vexilla Régis et le Pange lingua
gloriosi prœmium certaminls (1). En 1 2 ï 1 , Baudoin II, empe-
reur de Conslantinople, envoya le reste à saint Louis, roi de
France , son parent , qui le plaça avec la couronne d'épines
et d'autres reliques insignes, dans la Sainte-Chapelle. Ce pré-
cieux dépôt y a été conservé et honoré jusqu'à la révolution de
1790. Il est aujourd'hui dans la cathédrale de Paris. — Avec
la vraie croix, Hélène trouva le titre, le fer de la lance et les
clous qui avaient percé le corps du Sauveur, au nombre de
quatre, selon saint Grégoire de Tours. Le titre fut envoyé à
Rome, pour l'église de Sainte-Croix, et mis sur le haut d'une
arcade où on le trouva, en 1492, renfermé dans une boîte de
plomb. — La lance est aussi actuellement à Rome. — Quant
aux clous, Constantin en fit mettre une partie dans son casque,
et l'autre partie à la bride de son cheval de bataille, comme
une sauvegarde dans les combats. Il existe encore un de ces
clous dans l'église de Sainte-Croix à Rome. L'Eglise métropoli-
taine de Milan possède celui que l'on croit avoir servi au frein
du cheval de Constantin (2). — Sainte Hélène fit bâtir trois
églises en l'honneur de Marie dans la Palestine. — Avant de
quitter Jérusalem, la pieuse impératrice donna un repas aux
vierges qui y vivaient consacrées à Dieu ; et elle les servit
elle-même , au rapport de Socrate, de Sozomône et de Rulin, —
Sainte Hélène mourut en 328 ; et ses reliques reposent , à
Rome , dans l'église de l'Ara cœli.
Cependant, le zèle éclatant que l'empereur déployait en fa-
veur de la religion chrétienne, le rendit odieux au sénat et aux
grands de Rome, dont beaucoup tenaient encore à l'idolâtrie (3).
(<) D. Ceillier attribue cette dernière hymmo à Claudien Mamert.
(2) Sur ces précieuses reliques, voyez Notice historique et critique
sur la sainte Couronne d'épines.
(3) Quelques auteurs, qui reprochent à Constantin la mort de son
fils Crispe et celle de sa femme Fausta, disent qu'après ce double
malheur, les discours des Romains et les reproches de sa propre cons-
cience rendirent la vue de Rome insupportable à ce prince. — Peut-
être aussi , par un insti»** slont Dieu avait lo secret ylus que Constan
De 32G à 330.
300 cours d'histoire ecclésiastique.
Né dans l'ancienne Mésie, élevé à Nicomédie, à la cour de Dio-
ctétien, proclamé empereur en Bretagne , Constantin n'avait
aucune sympathie naturelle pour Rome. Dégoûté et mécontent
de cette capitale, l'empereur voulut en fonder une autre. Il
choisit l'ancienne Byzance, qui n'était alors qu'une bourgade.
Sa situation entre l'Europe et l'Asie, dans un climat tempéré,
sur un détroit qui communique aux deux mers du Pont-Euxin
et de la Propontide, lui parut la plus agréable, la plus saine et
la plus avantageuse qu'il pût désirer. Constantin agrandit cette
ville, l'embellit, et en fit une seconde Rome. Commencée, en
326, la nouvelle ville fut achevée, en 330, et prit le nom de
son fondateur. — Elle brilla surtout par le nombre et la magni-
ficence de ses églises. Newman dit qu'il y en eut jusqu'à cent
La principale fut dédiée aux douze Apôtres , et, vingt ans plus
tard, à la Sagesse éternelle, sous le nom de Sainte -Sophie
qu'elle garde encore aujourd'hui. L'empereur y fit préparer son
tombeau, voulant, dit Eusèbe, participer après sa mort aux
prières que l'on adresserait aux saints Apôtres. — Les places
publiques étaient remplies de monuments religieux. Sur les
fontaines , on voyait l'image du bon Pasteur, ou des sujets bi-
bliques comme Eliézer ou Daniel. Dans la principale salle du
palais impérial , le plafond était orné d'une croix de pierres pré-
cieuses. Dans le vestibule, il y avait un tableau où l'empereur
était représenté avec une croix sur la tète. — Enfin , la ville
entière fut solennellement consacrée à la Mère de Dieu , avec
prières, vœux et sacrifices non sanglants, dit Nicéphore. Ce fait
est encore attesté par Eusèbe, par Anastase le Bibliothécaire, ei
par Théodoret, qui appelle Constantinople la ville de Marie (1).
fin, cet empereur évacua-t-il Rome, parce qu'elle était destinée pour
domaine au chef de l'Eglise de J.-C. Selon Eusèbe, Constantin aurait
déclaré lui-même « que c'était par l'ordre de Dieu qu'il entreprenait
» le travail gigantesque de construire Constantinople, et qu'un guide
» invisible marchait devant lui quand il traçait l'enceinte de la nouvelle
» cité. » (Rohr., tom. VI, p. 256. — Darras , t. IX, p. 293.
(<) Avant Constantin, quelques églises apparaissent déjà sous l'in-
vocation de Marie, comme la chapelle de N.-D. au delà du Tibre du
pape saint Calixte, etc. Mais le culte de la très-sainte Vierge ne put
pas être, au commencement, ce qu'il est devenu par la suite des
siècles. — Il ne faul pas oublier, qu'au début du Christianisme , tout
QUATRIÈME SIÈCLE. 301
Le Christianisme, qui s'était établi malgré les persécutions , Conversion
des
Goths ,
ne pouvait manquer de s'étendre rapidement sous un règne si
favorable; aussi le nombre des païens diminuait-il chaque jour, te* ibériew
La religion de Jésus-Christ remplissait et pénétrait de plus en dcs Abyssin»,
plus toutes les parties de l'empire. Les peuples barbares, qui 7
l'environnaient, ne pouvaient plus y faire une invasion ni livrer
une bataille, sans emporter avec eux un peu de ce ferment divin
ou quelque étincelle de cette flamme céleste , qui se répandait
ensuite avec une merveilleuse rapidité. — Ainsi les Goths et
d'autres peuples voisins du Danube emmenèrent quelques évo-
ques au nombre de leurs prisonniers, et bientôt il y eut des
églises parmi eux. — Les Ibériens, campés sur les bords du Pont-
Euxin, enlevèrent dans une de leurs excursions, au milieu de
leur butin , une jeune chrétienne à qui ses vertus et sa modestie
firent donner le nom d'aimable captive. Elle guérit miraculeu-
sement plusieurs malades, entre autres, la reine de ces bar-
bares, en leur faisant toucher son cilice et en invoquant le nom
de Jésus-Christ. Frappé de ces prodiges, le roi lui demanda
la manière de servir un Dieu si bon et si puissant. La jeune
captive lui donna les premières connaissances de la religion
l'effort des chefs et des docteurs de l'Eglise porta sur le point capital
de la religion, sur la divinité de J.-G. C'était là ce qu'attaquaient les
païens et les premiers hérétiques. — Les chrétiens sortaient fraîche-
ment du Paganisme ; les hommages des néophytes envers Marie au-
raient pu dégénérer en idolâtrie. — Les hommes du dehors n'auraient
pas manqué de prendre Marie pour une déesse d'un nouvel Olympe.
— En face de l'échafaud toujours dressé , on bornait l'enseignement ,
le plus souvent, au strict nécessaire de la doctrine. — La discipline
du secret pesait sur la plume et la parole des docteurs : quand on
cachait aux catéchumènes la notion de l'eucharistie , faut-il être sur-
pris qu'on n'exposât pas facilement aux regards de tous l'image de
Marie? Il faut remarquer aussi que les Livres du Nouveau Testa-
ment furent écrits avant sa mort. Les Apôtres devaient-ils proclamer
le culte d'une personne encore vivante? — Comme la religion tout
entière, faible en naissant, la dévotion à Marie s'est accrue par des
progrès qui attestent sa solidité. Mais ce culte remonte au siècle apos-
tolique , et les images de la sainte Vierge ont été peintes sous les yeux
des Apôtres, et exposées par eux à la vénération des siècles : les décou-
vertes faites dans les catacombes en fournissent des preuves irrécu-
sables. (Mandement de l'évoque d'Alger, Carême 4858. — Darras,
t. VI, p. 35.j
302
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Constantin
trompé
favorise les
ariens.
De 328 à 30.
chrétienne, lui recommanda de bâtir une église, et le pressa
d'écrire à Constantin pour obtenir des prédicateurs évangé-
liques. Le barbare se rendit à ses pieuses instances. Charmé
d'une semblable demande, Constantin se hâta d'envoyer aux
Ibéricns un évêque et des prêtres, dont les travaux, secondés
par le zèle du roi et de la reine, furent couronnés des plus
heureux succès (1). — Les Ethiopiens tuèrent un philosopho
de Tyr, nommé Mérope , qui voyageait sur leurs terres avec ses
neveux, Edèse et Frumence. Ayant trouvé ces deux enfants étu-
diant leur leçon sous un arbre , ils les épargnèrent à cause de
leur âge et de leur candeur. Les deux jeunes captifs grandirent
à la cour. Frumence devint successivement secrétaire du roi et
régent du royaume , pendant la minorité de son fils. Il se servit
de son pouvoir pour protéger les chrétiens qui abordaient dans
le pays. Il les exhortait à pratiquer publiquement leur religion ,
fit bâtir des églises, et donnait lui-même d'exemple d'une piété
profonde. Quand le roi fut majeur, Frumence s'empressa, vers
l'an 330, d'aller faire connaître au patriarche d'Alexandrie l'état
de la religion dans l'Ethiopie , et il le pria d'envoyer un pasteur
prendre soin de cette Eglise. — Saint Athanase, frappé de sa
sagesse, l'ordonna évêque, et le chargea de continuer lui-même
l'œuvre qu'il avait si heureusement commencée. — Frumence
emmena avec lui plusieurs ecclésiastiques , et s'établit à
Auxume, capitale du pays; ses prédications et ses miracles
produisirent bientôt une multitude de conversions dans tout le
royaume. — Les Abyssins l'honorent comme leur apôtre (2).
En 332, Sapor II , roi de Perse , envoya proposer à Constantin
un traité d'alliance. Le pieux empereur profita de cette occasion
pour lui recommander les chrétiens de ses Etats. Il lui écrivit
môme une lettre éloquente, dans laquelle il opposait les avan-
tages de la religion chrétienne , aux revers effroyables que
s'étaient attirés les princes persécuteurs, spécialement l'empe-
reur Valérien. — Malheureusement, ce zèle admirable se trou-
vait alors entravé par les intrigues des ariens , dont les deux
chefs étaient revenus de l'exil , en 328. — Avec une âme noble
(4) Rufin, Iiv. 4,c. H.
[«) Rufin, liv. 4,c. 9.
Socrate, liv. 4 , c.
Q0ÀTRIÊME SIÈCLE. 303
et généreuse , Constantin avait un caractère naturellement liant
et communicatif, qui ne pouvait se passer d'une personne de
confiance. Sainte Hélène, sa mère, lui avait longtemps prêté
l'appui dont son cœur avait besoin. Mais depuis sa mort, l'em-
pereur s'était donné tout entier à sa sœur Gonstantia , veuve de
Licinius. Cette princesse paraissait fort pieuse , mais elle avait
pour directeur un prêtre très-insinuant, et secrètement attaché
au parti d'Arius. Profitant de sa position favorable, il commença
par lui représenter l'hérésiarque comme un juste persécuté. Il
ne s'agissait, disait-il, entre Arius et l'évèque Alexandre , que
d'une discussion personnelle. Alexandre avait été jaloux de
l'influence qu'Arius exerçait sur le peuple , etc. — L'adroit
suborneur fit ensuite à la princesse une obligation de conscience
de plaider la cause de l'innocence auprès de l'empereur. Cons-
tantia étant tombée malade sur ces entrefaites', et son frère lui
faisant de fréquentes visites, elle le conjura de mettre dans le
prêtre qui la dirigeait, la confiance qu'il avait en elle-même.
« Pour moi, ajouta-t-elle, je n'ai plus aucune prétention en ce
monde que je vais quitter; mais je tremble en vous y laissant,
que les cris de l'innocence persécutée n'attirent la malédiction
, céleste sur vous et sur vos Etats. — Ce discours d'une sœur
mourante et chérie eut tout son effet. Constantin écouta le per-
fide directeur; et c'est alors qu'Arius et Eusèbe de Nicomédie
. avaient été rappelés , après avoir présenté une confession de foi
I où le fond de leurs erreurs se trouvait adroitement dissimulé.
Inconséquence déplorable, qui remettait en question tout ce
qui avait été décidé à Nicée, et rouvrait la porte à des disputes
sans fin. — Eusèbe de Nicomédie recouvra même son ancienne
faveur à la cour; il en profita pour persécuter les prélats les
I plus attachés à la foi orthodoxe. — A son instigation, saint
Eustathe, patriarche d'Antioche, aussi distingué par sa piété
que par son profond jugement, par l'élégance et la beauté de
son style, fut déposé dans un conciliabule tenu en cette ville,
vers l'an 329, et ensuite exilé en Macédoine. — Plusieurs autres
évoques, Asclépas de Gaza et Eutrope d'Andrinople,
ration de Balanée, Cyrus de Béroé en Syrie, Diodore ,
? évoque en Asie Mineure, Oomnion de Sirmium, Hellanique de
Tripoli , etc., furent aussi calomniés, condamnés et chassés de
301
cours d'histoire ecclésiastique.
Haine
et calomnies
des ariens
contre
C\ Atlianase.
An 335.
Conciliabule
de Tyr contre
Athanase.
leurs sièges. — Rien n'est plus différent de la première partie
de la vie de Constantin que la seconde.
Mais le principal objet de la haine du prélat arien et courtisan
fut saint Athanase. Il voulut le forcer de recevoir Arius dans
son Eglise et à sa communion. L'empereur séduit écrivit à
ce sujet au saint patriarche; il alla même jusqu'à le lui ordon-
ner, sous peine d'exil. Le grand Athanase n'était pas homme à
se laisser séduire ni intimider. Il répondit avec fermeté qu'il ne
pouvait admettre dans l'Eglise un hérésiarque légitimement con-
damné et excommunié par un concile œcuménique. — Eusèbe,
désespérant de le vaincre, résolut de le perdre. Dans cette
intention , on inventa une foule de calomnies contre le saint
patriarche. — On attaqua d'abord son élévation sur le siège
d'Alexandrie, et on soutint avec une impudence notoirement
démentie par les faits , que l'élection avait été faite par sept
évèques contre le gré de tous les autres. — On l'accusa ensuite
d'avoir fait périr un évèque de la Thébaïde , nommé Arsène , et
de lui avoir coupé la main droite pour s'en servir dans des
opérations magiques. En preuve de cet attentat, les ariens mon-
traient dans une boite une main desséchée, et demandaient
avec des larmes feintes qu'on leur rendît au moins le corps
d'Arsène , afin qu'il ne fût pas privé des honneurs de la sépul-
ture. — On reprochait aussi au saint d'avoir fait renverser un
autel et briser un calice par un de ses prêtres , nommé Macaire,
dans une église appartenant aux méléciens; enfin, d'avoir lui-
nième outragé une vierge consacrée à Dieu.
Quand ces calomnies eurent été répaudues dans le public,
on employa tous les moyens pour forcer Athanase à comparaître
devant une assemblée d'évèques tenue à Tyr, en 335. Les ariens
avaient pris soin d'y réunir tous leurs partisans; aussi, dès que
le saint patriarche entra, on iui ordonna de se tenir debout,
comme un criminel. Trois saints évèques : Potamon , Paphnuce,
et Maxime de Jérusalem, en furent indignés. « Quoi! dit Pota-
mon en s'adressant à l'évèque de Césarée, le grand et vertueux
Athanase est debout, et vous , Eusèbe, vous êtes assis comme
son juge! Ce contraste est-il supportable? Vous souvient-il
d'avoir été prisonnier avec moi durant la persécution? Pour moi,
j'y perdis un œil , et vous veici avec vos deux yeux et tous vos
QUATRIÈME SIÈCLE. 305
membres bien sains et bien entiers; c'est à vous de nous appren-
dre comment vous vous en êtes tiré sans trahir votre foi. » Eusèbe,
se levant plein de honte et de dépit, quitta l'assemblée. — Elle
alla néanmoins en avant et l'interrogatoire commença. Alhanase
n'eut pas de peine à démontrer la légitimité de son ordination;
c'était un fait de notoriété publique. — Le crime du calice
brisé resta une pure allégation, dépourvue de toute preuve. —
L'affaire d'Arsène révéla l'imposture la plus noire. Les ariens
avaient fait disparaître cet évèque; mais Alhanase l'avait dé-
couvert et amené secrètement avec lui. Il laissa donc ses en-
nemis s'engager tant qu'ils voulurent dans l'accusation d'assas-
sinat; puis, il leur demanda d'un air fort tranquille s'ils con-
naissaient Arsène. « Oui, répondirent plusieurs d'entre eux. »
— « Eh bien, dit-il, qu'on fasse entrer l'homme qui est à cette
porte. » Arsène est introduit. « Puisque vous le connaissez,
continua Alhanase , voyez si ce n'est pas lui, et s'il n'a pas ses
deux mains. » — Le saint patriarche ne fut ni moins habile ni
moins triomphant contre la dernière calomnie. Une femme
qu'on avait subornée enlra au conciliabule , avec tout l'exté-
rieur de la désolation , se plaignant amèrement d'Alhanase, qui
avait abusé, disait-elle, pour la déshonorer, de sa simplicité
et de son empressement à le recevoir dans sa maison. Le saint
se concerta avec un de ses prêtres, qui prit la parole comme s'il
eût élé l'accusé. L'impudente étend la main vers ce dernier,
le montre au doigt, en s'écriant : « Oui, le voilà, je le reconnais
avec horreur, le perlide, le profanateur de l'hospitalité î » Une
telle méprise fit éclater de rire les assistants, et couvrit de con-
fusion les calomniateurs. Mais ils ne se déconcertèrent pas; ils
chassèrent honteusement l'accusatrice , comme s'ils eussent élé
trompés eux-mêmes, sans vouloir toutefois qu'elle fût arrèlée,
ainsi qu'Alhanase le requérait, ni sommée de découvrir les cou-
pables qui la menaient en jeu. — C'est sans doute, à l'occa-
sion de ce désir d'enquête de la part de saint Alhanase et de
sa fréquente comparution dans les conciles, que l'auleur de
l'Eglise et l'Empire au ive siècle a émis la singulière observa-
tion qui suit : « Ce n'est point Alhanase, probablement, toujours
si pressé de demander des juges et d'appeler l'enquête publique
sur tous ses actes, qui a dicté une loi de 355, destinée à sous-
Cours D'HISTOIRE. 20
306 COURS d'histoire ecclésiastique.
traire les évoques, en toute cause, non-seulement criminelle,
mais civile, aux tribunaux séculiers. » — Comment un auteur
catholique peut-il ainsi jeter le blâme sur une immunilé si con-
venable, que l'Eglise s'est empressée d'inscrire dans le code sacré
de ses lois, et que tous ses théologiens et canonistes ont dé-
fendue contre les hérétiques de tous les temps? — Et comment
ose-t-il appuyer ce blâme étrange de l'autorité de saint Alhanase?
Où trouvera-t-on un indice quelconque, que ce grand docteur ait
trouvé mauvais que les causes concernant les évoques aient été
soustraites aux cours séculières? Etait-ce, par hasard, des juges
séculiers qu'il demandait pour lui-même, et auprès desquels
il sollicitait l'enquête publique de ses actes? — Toute l'histoire
dit , au contraire , qu'il ne cessa d'en appeler au pape , aux évo-
ques, contre les coupables empiétements et les jugements ini-
ques des séculiers et des hérétiques, qui le poursuivaient sans
relâche. — Il serait difficile d'avancer des choses plus étranges
appuyées sur des raisons plus fausses,
exti Cependant, la victoire si complète que le saint patriarche
g. Athanasc. d'Alexandrie avait remportée sur ses calomniateurs, au concilia-
— bule de Tyr, ne le sauva pas. Il fut condamné, déposé et même
battu en pleine assemblée , par ceux surtout qui avaient le plus
audacieusement soutenu l'assassinat d'Arsène. — Voyant que sa
vie n'était point en sûreté, il se rendit à Constantinople pour
demander une audience à l'empereur. Constantin prévenu
refusa de l'entendre, et témoigna même quelque appréhension
de communiquer avec un homme condamné par un concile.
Alors le saint s'écria : « Prince, qui abandonnez l'opprimé et
n'appuyez de votre puissance que mes oppresseurs , sachez que
le Seigneur jugera entre vous et moi. » Il ajouta qu'il ne de-
mandait pas une grâce, mais une rigoureuse justice; il désirait
seulement que l'empereur l'entendit en présence de ses accusa-
teurs. — Une demande si juste fut enfin accueillie, et le prince
allait y faire droit, quand six évoques ariens, des plus habiles,
envoyés en toute hàle par le conciliabule de Tyr, accusèrent
Athanase d'avoir voulu empêcher le transport du blé qu'on
envoyait tous les ans d'Alexandrie à Constantinople. C'était
blesser l'empereur à l'endroit le plus sensible. Aussi , n'écou-
tant que sa vive et trop prompte indignation, il crut faire grâce
QUATRIÈME SIÈCLE. 307
au saint en ne le condamnant pas à mort, mais seulement à
l'exil. D'autres disent, et saint Athanase parut le penser, que ce
fut pour le mettre à l'abri des persécutions de ses ennemis. Une
lettre de Constantin le Jeune, citée par Théodoret, confirme ce
sentiment. — On le relégua à l'autre exli 'aiilé de l'empire,
dans la ville de Trêves, capitale des Gaules. — L'illustre banni
y arriva, au commencement de février de l'an 336, et fut reçu
avec tous les témoignages d'affection et de respect par saint
Maximin, évèque de cette cité, et par Constantin le Jeune, qui
commandait la province, et avait reçu l'ordre de traiter l'exilé
avec tous les honneurs dont il était digne. — Peu après, Marcel,
évèque d'Ancyre, fut déposé dans un conciliabule tenu à Cons-
tanlinople, et chassé de son siège, pour avoir soutenu la cause
d'Athanase (1).
Quand les fidèles d*Alexandrie apprirent ces tristes nouvelles, Mort d'Art»,
ils se livrèrent à la douleur la plus vive, et on fit des prières .\nl36
publiques pour demander à Dieu le retour du saint patriarche.
Anus, soutenu par son parti victorieux, s'élant présenté pour
entier dans leur église, le peuple le repoussa avec horreur, et
Constantin fut obligé de le rappeler à Constantinople. — Pour
dédommager l'hérésiarque, ses partisans résolurent de le faire
recevoir d'une manière éclatante dans l'église de cette capitale.
Mais saint Alexandre, qui en était évèque, s'y opposa avec
fermeté. Les ariens s'emportèrent contre lui; ils le menacèrent
de le déposer et d'obtenir un ordre de l'empereur, pour lui arra-
cher de vive force ce qu'ils demandaient. Cet ordre vint en effet,
et l'on choisit le dimanche suivant, pour le rétablissement et le
triomphe de l'ennemi de Jésus-Christ. L'intrépide et saint
évèque, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, ne se laissa pas
intimider. Par le conseil de saint Jacques de Nisibe , qui se
(•I) Cependant l'orthodoxie de Marcel d'Ancyre a été bien suspectée
en Orient. Saint Hilaire, saint Basile, saint Chrysostome , l'ont ac-
cusé dr sabellianisme. .Mais, Soit quo sa participation à ces erreurs
fût eue , soit qu'il les eûi rétractées, il n'eu fut pas ques-
tion alors; et les jugements favorables dont Marcel fut. plusieurs fois
l'objet dans l'affaire de saint Athanase portèrent uniquement sur son
is, et sur sa fidélité a la cause du patriarche d'A-
lexandrie (Bérault-Bercastel, tom. II. — Receveur, tom. II.)
308 cours d'histoire ecclésiastique.
trouvait alors à Constantinoplc, il prescrivit des prières pu-
bliques, et un jeûne de sept jours. Il demeura constamment lui-
môme prosterné au pied des autels. « Seigneur, disait-il, s'il
faut qu'Arius soit reçu demain dans l'église, retirez votre servi-
teur de ce monde. Mais si vous avez encore pilié de votre Eglise,
ne permettez pas que votre héritage soit profané. Frappez Arius
du poids de votre colère, et que l'hérésie ne s'enorgueillisse pas
plus longtemps de sa victoire. » — Le samedi, les ariens vinrent
faire une dernière sommation au saint patriarche. Le trouvant
toujours inflexible, ils lui signifièrent avec menace leurs projets
pour le lendemain. Prenant ensuite l'hérésiarque au milieu
d'eux, ils le conduisirent en triomphe dans la ville. La foule
était immense et grossissait sans cesse. Arius, dans l'ivresse de
l'orgueil, déliait et humiliait ses adversaires par l'insolence de
ses propos. Mais, tout à coup le vieillard impie eut besoin d'être
seul; il enlra dans un lieu secret et immonde, et il y expira
honteusement en rendant son sang et une partie de ses en-
trailles. Celle lin tragique, que l'on regarda comme miraculeuse,
humilia les ariens et rendit l'espérance aux catholiques.
Mort de Constantin fil de profondes réflexions sur ce terrible événe-
ment, et y reconnut la main de Dieu. Il sentit la faute qu'il
avait commise en bannissant saint Atbanase, et il allait le rap-
peler, dit Constantin le Jeune, quand la mort l'empêcha d'exé-
cuter sa résolution; mais il en donna l'ordre avant d'expirer. —
Ce prince était âgé de soixante-cinq ans, et paraissait jouir
d'une santé parfaite, lorsqu'il tomba dangereusement malade,
vers la fête de Pâques de l'année 337. Il demanda et reçut à
Nicomédie, le baptême qu'il avait différé jusque-là, selon
Eusèbe, saint Jérôme, saint Ambroise, Théodoret, Socrate,
Sozomène, Tillemont, M»1" Palma et la plupart des auteurs. On
lit dans les Etudes religieuses , historiques, etc., Mai 1869, p.
717 « S'il est un fait maintenant bien établi dans VHistoire
» ecclésiastique , c'est assurément celui du baptême de Constan-
tin à la fin de sa vie (1). » — On lui donna ensuite la Confirma-
(4) D'après le Bréviaire romain, et un concile de deux cent quatre-
vingt-quatre évoques tenu à Rome, en 324; d'après les Martyrologes
de Bède, Adon, Usuard, etc.; d'après d'antiques et très-graves tra-
ditions de Syrie, d'Arménie, de Mésopotamie et de diverses églises
Constantin.
QUATRIÈME SIÈCLE. 309
tion et l'Eucharistie, selon l'usage * -d'alors. Il revêtit l'habit
blanc des nouveaux baptisés, et ne voulut plus reprendre la
pourpre. — Il partagea l'empire entre ses trois fils , Constantin ,
Constance et Constant. Conslanlin, l'aîné , eut les Gaules, l'Es-
pagne et la Grande-Bretagne; l'Egypte, l'Asie et la Thrace furent
assignées à Consiance; et Constant, le plus jeune des trois,
obtint l'Italie, l'Afrique et l'illyrie. — L'empereur expira aux
bains d'Hélénople, près de Nicomédie, le 22 mai de l'an 337,
jour de la Pentecôte. Son corps fut transporté à Conslanlinople
et inhumé dans l'église tics Saints-Apôtres.
La mémoire de ce prince est justement en vénération dans
l'Eglise, malgré les fautes qu'on peut lui reprocher, et qui ont
été trop souvent exagérées par les ennemis de la religion. On ne
peut disconvenir, dit Feller, qu'il n'ait montré trop de lenteur à
recevoir les sacrements (1). Dans ses dernières années, sa fai-
occidentales ; selon même le païen Ammien-Marcellin, etc., plusieurs
auteurs disent que Constantin avait reçu le baptême auparavant, du
pape saint Sylvestre, à Rome. — Quelques autres auteurs admettent
deux baptêmes de Constantin, disant que ce prince se laissa tromper
par les ariens, qui, à la fin, rebaptisaient en effet. Ce serait l'avis de
saint Jérôme. — Les critiques ne sont pas d'accord, non plus, sur le
ministre qui le lui aurait conféré en dernier lieu. Ceux qui prétendent
que ce fut Eusèbe de-Nicomedie, observent que cet évêque professait,
du moins extérieurement , la foi de Nicée. — Il en est qui soutiennent
quTLusèbe de Césarée, auteur de la Vie de Constantin, inventa la
fable du second baptême, pour accréditer Parianismo et nlaire à Cons-
tance. — D'autres, entre lesquels on compte deux savants critiques
protestants , prétendent que la Vie de Constantin n'est pas d'Eusèbe
de Césarée. — D'autres enfin croient que l'endioit de la Vie de Cons-
tantin, où il est question du baptême de ce prince, à sa mort, a clé
interpolé , parce qu'on y trouve quelques contradictions avec le reste
de l'ouvrage. — C'est le sentiment do M. Darras, appuyé sur de
graves motifs. La Vie de Constantin aurait servi de base aux autres
auteurs, et concentrerait ainsi toute l'opinion du baptême de Nico-
médie. (flirt, de l'Egl., t. IX, p. 73-98.)
(1) Ces délais du baptême n'étaient ni rares ni surprenants dans la
primitive Eglise. Quand la persécution grondait et que la trahison d'un
faux frère pouvait tout compromettre, une grande prudence était né-
ce-saire dans l'admission des catéchumènes. Avec la tranquillité et la
paix, ces délais durent devenir plus rares. Aussi, saint Grégoire de
Nazianze, saint Chrysostome , etc., se sont-ils élevés avec force contre
les abus qui en résultaient. (Vie de S. Chrys., p. 38.)
310 cours d'histoire ecclésiastique.
blesse le rendit le jouet de perfides intrigants. Il faut remarquer
cependant, dit Receveur, qu'ils ne purent le gagner qu'en dis-
simulant leurs erreurs. Tant qu'il vécut, ils n'osèrent contredire
ouvertement la foi de Nicée. — On lui a reproché aussi la mort
de son fils Crispe , le digne élève de Lactance , qu'il avait eu
d'une première femme, nommée Minervine. Ce jeune prince, qui
donnait les plus hautes espérances à l'empire et à l'Eglise, fut
accusé par l'impératrice Fausta, sa belle-mère, fille de l'in-
fâme Maximien-Hercule, d'avoir attenté à sa pudeur, et d'a-
voir pris des mesures pour faire périr Constantin. L'atrocité du
forfait, jointe à la confiance que semblait mériter l'accusatrice,
fit une telle impression sur l'empereur, qu'il n'hésita pas à con-
damner le coupable à mort. Quelque temps après, ayant surpris
la cruelle marâtre dans le crime avec un homme de la plus basse
condition, il la fit enfermer et étouffer dans un bain chaud,
convaincu que son fils et lui avaient été le jouet de cette femme
perverse. Constantin aurait ainsi immolé son fils innocent aux
fureurs de sa femme, et sa femme coupable au souvenir de son
fils. Mais l'historien Eusèbe ne dit pas un mot de ces deux
graves événements. Evagre les dément formellement, et ceux
qui les admettent ne s'accordent ni sur l'époque ni sur le lieu
où ils se sont passés. — Quoi qu'il en soit, la droiture des inten-
tions de Constantin, les difficultés des circonstances, les qua-
lités et les vertus qui lui ont mérité le litre de Grand, doivent
faire oublier un petit nombre de fautes que le baptême, d'ail-
leurs, aura sans doute effacées. — Rome, dont il avait eu à se
plaindre pendant sa vie, témoigna une grande douleur à la nou-
velle de sa mort. — Les Grecs l'ont mis au nombre des saints ,
et font sa fête, le 21 mars, avec celle de sainte Hélène, sa mère.
— Gibbon, qui est un des plus violents détracteurs de ce prince,
lui reconnaît cependant un grand nombre de rares qualités.
L*empcrair L'Arianisme ne finit pas avec Arius. Etourdi d'abord du coup
constance dont \\ avajt eté frappô dans la personne de son auteur, il s'en-
l'Àrianisme. hardit bientôt, et poussa plus loin que jamais ses prétentions
et ses intrigues. Les circonstances lui furent très-favorables.
L'empereur Constantin, en mourant, avait déposé son testa-
ment entre les mains du prêtre arien , directeur de sa sœur
Constantia , et il lui avait ordonné de ne remettre cet acte qu'à
QUATRIÈME SIÈCLE.
311
Constance, celui de ses enfants qui était le plus près [Je lui,
et le seul qui pût venir à temps p:>ur prendre soin de ses funé-
railles. Ce témoignage de haute confiance augmenta le crédit
de cet intrigant. Il en profita pour répandre plus hardiment ses
erreurs dans la nouvelle cour, et il y réussit. L'impératrice Eu-
sébie, et l'eunuque Eusèbe, préfet de la chambre impériale,
homme sans conscience et qui dominait l'empereur, embras-
sèrent ouvertement l'Arianisme. Constance lui-même ne tarda
pas à se déclarer en sa faveur. Intelligence étroite , caractère
mou, vaniteux à l'excès, n'ayant que des prétentions sans mé-
rite, ce prince fut, toute sa vie, à la merci de la cabale
arienne.
Ainsi puissamment soutenue , l'hérésie travailla à s'empa-
rer des principaux sièges , afin d'affermir et d'assurer son
triomphe pour toujours. L'évèque de Constantinople étant mort,
vers l'an 339, et les catholiques ayant élu un confesseur de la
foi, nommé Paul, recommandé par saint Alexandre lui-même,
les ariens le déposèrent au mépris de toutes les règles cano-
niques, et mirent à sa place leur coryphée, Eusèbe de Nicomé-
die. Depuis ce moment , ils dominèrent à Constantinople pen-
dant quarante ans environ, jusqu'au règne du grand Théodose,
où saint Grégoire de Nazianze fut appelé à ce siège impor-
tant. — Maître de l'église de la capitale , l'ambitieux Eusèbe
aurait bien voulu s'assurer encore de celle d'Alexandrie et y
mettre un évoque de son parti; mais Constantin le Jeune,
aussi dévoué à la vraie foi que son frère Constance l'était à
l'erreur, l'avait prévenu , en 338 , en y renvoyant saint Alha-
nase. Ce prince avait écrit, à cette occasion aux fidèles d'A-
lexandrie, en donnant les plus grands éloges à la vertu de
leur pasteur ; « Je l'ai traité, dit-il, de manière à convaincre
tout l'univers de l'estime que j'ai pour lui, et qu'on ne peut
refuser à la personne vénérée d'un homme aussi éminent. »
— Le saint fut reçu par son troupeau avec des transports de
joie inexprimables. Le clergé et le peuple de la ville et des
campagnes accoururent en foule pour le voir, et toutes les
retentirent do chants d'allégresse et d'actions de grâces.
« Lefl retours d'Athanase , dit M. Villemain , étaient dans
l'Egypte des fêtea telles que l'empire romain n'en connaissait
L'empereur
Constantin
le Jeune
fait rentrer
S. Atlianasa
dans
son église.
An 338.
312
cours d'histoire ecclésiastique.
Graciles
d'Antioche
et
d'Alexandrie
au sujet
de
S. Athanase.
Ans 340-341.
plus de semblables depuis les anciens triomphes. » — Les
évèques de Gaza, d'Ancyre, et les autres qui avaient été chassés
de leurs sièges, furent aussi rétablis par les ordres et la fermeté
de Constantin et de Constant.
A celte vue, les ariens frémirent de dépit, mais ils ne se dé-
concertèrent pas. Décidés à tout entreprendre pour perdre Atha-
nase et ses défenseurs, ils envoyèrent, vers l'an 339, des émis-
saires chargés de lettres calomnieuses, à la cour des trois
empereurs, et même jusqu'à Rome, au pape Jules Ier, qui
avait été élevé sur le Saint-Siège , en 337. — L'empereur Cons-
tance leur fut favorable; mais, craignant ses deux frères, il
déclara qu'il ne voulait pas prononcer lui seul sur une affaire
qui agitait tout le monde chrétien. « Il convenait surtout, ajou-
ta-t-il , que l'évèque de Rome en prit connaissance. » — Cons-
tantin et Constant ne firent aucun cas des calomnies inventées
par la cabale arienne. — Quant au Pape, prenant au mot les
sectaires, qui, en désespoir de cause, l'avaient prié d'assembler
un concile à Rome et d'y mander Athanase et ses accusateurs,
il écrivit au patriarche d'Alexandrie et aux principaux ariens de
se rendre auprès de lui. — « Le Siège Apostolique, dit NeW-
man, est le centre de l'enseignement aussi bien que de l'action
catholique. Les Pères et les hérétiques s'y rendaient comme
devant le tribunal qui doit décider toutes les controverses. »
— « Les ariens, dit Ammien-Marcellin, désiraient ardemment
que la condamnation d'Alhanase fût confirmée par l'autorité qui
réside principalement dans les évoques de Rome (1). »
A la voix du chef de l'Eglise, Athanase accourut à Romo
avec une joie et une obéissance filiales, comme au port assuré et
tranquille de la vraie foi, quasi ad tutissimum communions
suœ portum, dit saint Jérôme (2). Les ariens n'y comparurent
(1) Socrate, liv. 11, c. 2. — S. Athanase, Apol., 2. — Nevvman,
Hist. du développement. — Ammien-Marcellin , 25, 17.
(2) Saint Jérôme, Epist. 96 ad Princip. — Saint Athanase avait
mené avec lui à Rome quelques solitaires de laThébardedont la vie était
plus angélique qu'humaine, entre autres, deux moines, nommés Ammon
et Isidore. Ce spectacle fit une telle impression, qu'on vit une foule de
personnes de qualité embrasser la plus austère pénitence. C'est ce qui
donna naissance , dans Rome, à plusieurs communautés d'hommes et
QUATRIÈME SIÈCLE.
313
point. — Après une longue et inutile attente, le patriarche
d'Alexandrie retourna dans sa ville épiscopale; mais à peine y
ful-il arrivé, qu'il se vit obligé de la quitter de nouveau; car,
pendant que le Pape et le saint docteur attendaient les ariens à
Rome, ces derniers s'étaient réunis, en 341 , dans la ville d'An-
lioche, avaient déposé l'illustre confesseur contre toutes les rè-
gles, et avaient mis à sa place un instrus, nommé Grégoire,
originaire de Cappadoce. — « La tenue de ce concile était irrégu-
lière, dit l'historien Socrate, parce que personne n'était inter-
venu au nom du pape Jules, et vu, ajoute-t-il, qu'il y a un canon
qui défend aux Eglises de rien ordonner sans le consentement
de l'évoque de Rome. »
On attribue au concile d'Anlioche plusieurs canons de dis-
cipline qui furent reçus plus lard par toute l'Eglise. Ils sont au
nombre de vingt-cinq. Quelques-uns ne font que confirmer les
règlements de Nicée. La plupart roulent sur le ministère et le
régime ecclésiastiques, la stabilité et la résidence,, la soumis-
sion des prêtres à leur évoque, et la subordination des chorévè-
ques eux-mêmes, eussent-ils reçu l'ordination épiscopale. —
Ainsi, on défend aux prélats de passer dans un diocèse étranger,
pour y faire des ordinations ou pour y exercer aucune fonction,
à moins qu'ils n'y soient appelés. On veut que les évoques
soient choisis et ordonnés par leurs collègues de la province,
réunis en concile avec le métropolitain; qu'ils ne puissent être
transférés d'un siège à un autre, ni se donner eux-mêmes un
successeur, ni enfin s'établir dans une église vacante, sans l'au-
torité d'un concile, quand même ils auraient été demandes par
le peuple. — On permet aux chorévèques d'ordonner des lec-
teurs, des exorcistes et des sous-diacres; mais on leur défend
l'ordination des diacres et des prêtres. — Il est prescrit de tenir
Canons
disciplinaires
du concile
d'Anlioche.
de femmes dont saint Augustin admira plus tard la ferveur. — Saint
Atbanase avait passé sept ans dans laThebaïde: il avait vu Antoine, Pa-
CÔme , Hilarion, et racontait des choses étonnantes de leur vie surhu-
maine. — Saint Jérôme développa ensuite et dirigea le mouvement sur-
naturel commencé dans les âmes parles saints récits de l'illustre pa-
triarche d'Alexandrie. Une noble veuve chrétienne, Albina, mère de
ta pieuse Marcella, qui fut disciple do saint Jérôme avec la célèbre
Paula, avait eu l'honneur de loger dans Sa maison le grand Athanase.
314 cours d'histoire ecclésiastique.
deux conciles par an. — On établit des règles pour l'adminis-
tration des biens ecclésiastiques. — Il est défendu aux évoques
et à tous les clercs, sous peine d'excommunication ou de déposi-
tion, d'aller à la cour sans le consentement par lettres des
évèques de la province, et en particulier du métropolitain. —
Enfin on statue que l'évoque, le prêtre ou le diacre déposés,
qui auront eu recours à l'empereur au lieu d'appeler à un
concile plus nombreux, ne devront plus être écoutés ni conserver
l'espoir d'être rétablis, etc.
On est étonné de trouver tant de sagesse dans une assemblée
ennemie de saint Athanase , dominée par les ariens , et dont
les règlements condamnaient la conduite des principaux d'entre
eux. Aussi plusieurs auteurs , parmi lesquels on compte Bellar-
min, attribuent-ils une partie de ces canons à un autre concile
tenu précédemment à Antioche par saint Eustathe. — Quelques-
uns, comme Baronius, Sponde, Graveson, soutiennent qu'ils
sont véritablement de l'assemblée de 341, dans laquelle domi-
naient d'abord les prélats orthodoxes. La déposition de saint
Athanase n'aurait eu lieu qu'après le départ de ces derniers.
Elle est en effet attribuée aux ariens seuls dans une lettre que
leur adressa le pape saint Jules. — Selon d'autres, les héré-
tiques ne se seraient pas opposés à ces sages règlements , dans
l'espoir de gagner les évèques catholiques, et d'obtenir ensuite
leur concours pour la condamnation d'Athanase (1).
Avant le concile d'Antioche, il s'en était tenu un autre à
Alexandrie, en faveur de ce saint. Près de cent évèques réunis
de toute l'Egypte y avaient pris avec fermeté la défense de leur
patriarche , et avaient envoyé une lettre synodale , en forme
d'apologie , à toutes les églises , et en particulier au souverain
Pontife. — Ainsi placé au milieu de la lutte , comme le plus
ferme rempart de la foi catholique , le saint docteur était l'objet
des continuels efforts de l'attaque et de la défense, et semblait
porter avec lui toutes les destinées de l'Eglise. — Le coryphée
de l'Arianisme , Eusèbe de Nicomédie, mourut peu de temps
après le concile dAntioche , en 342
(4) Baronius, Annal. — Bérault-Bercastel , tom. II. — Receveur,
om. II. — Rohrb.. tom. VI. — Alzog., tom. I.
QUATRIÈME SIÈCLE.
315
L'empereur Constance, qui avait assisté à cette assemblée,
appuya de toutes ses forces l'intrus qu'elle avait substitué au
patriarche d'Alexandrie. Soutenu du préfet Philagre, et de
Baîace, son lieutenant, Grégoire de Gappadoce prit possession
à main armée du siège de cette ville. Son entrée au milieu du
troupeau qu'il enlevait ainsi à son vrai pasteur, fut celle d'un
loup ravissant. Il gagna sous main les Juifs, les païens, les hé-
rétiques, les jeunes gens sans mœurs, et tout ce qu'il y avait de
plus vil dans la populace. Cette troupe impie, armée d'épées et
de bâtons, envahit les églises. Ils y commirent des excès et des
profanations incroyables. Leur fureur s'acharna surtout contre
les prêtres, les moines et les vierges. Ces dernières s'estimaient
heureuses, quand on se contentait de les dépouiller et de les
fouetter publiquement. On écrasait les prêtres sous les pieds des
chevaux, ou on les enchaînait comme des bêtes de somme. — Il
n'eut rien manqué aux vœux de Grégoire, s'il eût pu se saisir
d'Athanase; mais ce dernier l'ayant prévenu , était reparti pour
l'Italie. L'intrus s'en vengea sur les choses saintes : les divins
mystères furent jetés dans la fange; les idolâtres firent leurs sa-
crifices sur les saints autels; on brûla les Livres sacrés, et on
profana le baptistère par les actes les plus indignes. — Après
ces excès commis dans Alexandrie, Grégoire voulut parcourir
l'Egypte. Ce fut moins une visite pontificale qu'une course de
1s. Il était accompagné de Balace et d'une soldatesque
■. On flagella et on chargea de chaînes les évèques qui
ient à l'intrus. Saint Potamon fut si rudement frappé sur
la tète qu'il en mourut peu de temps après. Les mômes vio-
lences furent exercées dans les monastères de la Thébaïde;
is et solitaires, tous furent traités sans humanité comme
gans pudeur. — A la nouvelle de ces atrocités commises sur ses
enfants, le patriarche du désert, saint Antoine, alors âgé de
quatre-vingt-dix ans, écrivit à Balace en ces termes : « Je vois
la colère de Dieu fondre sur vous. Cessez donc de persécuter les
Chrétiens, de peur qu'elle ne vous surprenne, car elle est prête
à éclater. » L'impie poussa un grand éclat de rire en lisant celte
lettre; il la jeta parterre avec mépris, et, s'adressant à celuà
qui l'avait apportée, il le chargea de transmettre à Antoine celte
réponse : « Puisque tu prends tant d'intérêt aux moines, tu rece-
Setond exil
de
S. Athanase.
Excès
des Ariens
à Alexandrie.
An 341.
7J]p de
S. Antoine
pour
la défense
des
ralholiquea.
316
cours d'histoire ecclésiastique.
Dernières
années
et mort de
S. Antoine.
De 311 à 356.
vras bientôt ma visite. » — Cinq jours n'étaient pas écoulés,
que la prophétie du saint s'était accomplie. Balace voyageait
avec Nestorius, vicaire d'Egypte. Leurs chevaux, d'un naturel
extrêmement doux, se mirent à jouer ensemble, et les deux ca-
valiers s'en amusaient. Tout à coup le cheval de Nestorius se
jeta sur Balace, le mordit à la cuisse, et la lui déchira avec
acharnement. On parvint enfin à l'arracher à l'animal furieux,
mais il mourut de sa blessure au bout de trois jours. — Les
hérétiques eux-mêmes furent frappés de cet événement.
Le saint à qui Dieu l'avait révélé, avait déjà prédit à ses re-
ligieux, plus d'un an d'avance, l'intrusion du cappadocien Gré-
goire et les excès qui devaient l'accompagner. Excités par ces
révélations, les solitaires ne cessaient, dans leurs déserts, de
prier pour le triomphe de saint Athanase et de la religion. —
Dans une autre circonstance, saint Antoine avait écrit à l'empe-
reur Constantin lui-même pour le prémunir contre les ruses de
l'hérésie. Ainsi , dans l'épreuve que subissait l'Eglise d'Alexan-
drie le vénérable patriarche du désert était devenu le consolateur
et comme l'oracle des fidèles de l'Egypte. — C'est vers ce temps-
là que Dieu lui fit connaître l'existence du saint ermite Paul. Il
alla le visiter, et le trouva après trois jours de marche. Les deux
saints s'embrassèrent et se saluèrent par leur nom , quoiqu'ils
n'eussent jamais entendu parler l'un de l'autre. Après un
modeste repas, dont la divine Providence fit les frais, et après
plusieurs entretiens spirituels, Paul dit à Antoine : « Mon frère,
je savais depuis longtemps que vous demeuriez dans ce désert,
et Dieu m'avait promis que je vous verrais. Il vous a envoyé
pour inhumer mon corps, je vous conjure donc d'aller chercher,
pour m'cnsevelir, le manteau que vous a donné l'évoque Atha-
nase. » Antoine, plongé dans la tristesse, partit pour son
monastère, et quand il revenait, il vit l'âme de Paul s'élever au
milieu des anges. Arrivé à la caverne, il embrassa le corps de
son ami et chanta des hymnes et des psaumes selon l'usage de
l'Eglise. Comme il était embarrassé pour lui creuser une fosse,
deux lions accourus du fond du désert, s'approchèrent avec res-;
pect des restes de Paul, creusèrent la terre avec leurs ongles,]
et se retirèrent. Après l'avoir enterré, Antoine se revêtit d'une
tunique que Paul s'était faite avec des feuilles de palmier, et il "
QUATRIÈME SIÈCLE.
317
rentra dans son monastère. — Il y vécut jusqu'à l'âge de cent
cinq ans, et mourut, en 356. Nous avons encore sept lettres
écrites ou dictées par ce saint patriarche de la vie céno-
bitique (1).
Cependant, le pape Jules Ier avait tenu à Rome, vers l'an
342, le concile que les ariens lui avaient demandé, et auquel
ils ne s'étaient pas rendus. Il s'y trouva près de cinquante
évèques. Saint Alhanase y fut déclaré innocent et maintenu sur
son siège; aussi le souverain Pontife écrivit-il aux ennemis du
prélat, qu'après avoir examiné toutes leurs accusations contre
le saint docteur, il les avait trouvées sans fondement, et qu'il
continuerait de le reconnaître, comme il l'avait toujours fait,
pour l'évèque légitime. — Il montre ensuite que l'ordination de
Grégoire était contraire à toutes les règles. « Il aurait fallu,
dit-il, nous écrire, afin que nous eussions décidé ce qui était
juste; car c'étaient des évèques qui souffraient, et l'oppression
ne pesait pas sur des églises vulgaires, mais sur celles que les
Apôtres ont gouvernées. Pourquoi surtout ne nous a-t-on pas
écrit touchant l'Eglise d'Alexandrie? Ignorez-vous que la cou-
tume est de nous écrire d'abord, de venir ensuite à ce Siège
apostolique rendre compte du passé, et que c'est ici que doit
être prononcé le jugement et donnée la direction pour l'avenir? »
— Les Grecs eux-mêmes avouent que Jules Ier était en droit de
se plaindre, qu'on ne lui eût pas déféré la cause de saint Alha-
nase, et ils ne balancent point à déclarer nul tout ce qu'avait
lait le concile d'Antioche; « parce que la règle ecclésiastique
défend de rien décider, de s'assembler en concile et de faire au-
cun canon, sans le consentement du souverain Pontife. » C'est
ainsi que parlent, avec Socrate, Sozomène et saint Epiphane. —
Cela n'a pas empêché M. Quinet, dans une course précipitée à
travers l'histoire de celte époque, de dire avec une incroyable
Jugement
du
pape S. Jules
en faveur
de
S. Alhanas*
et
de plusieurs
évèques
d'Orient
déposés par
les ariens.
An 312.
. Atlianase, Vie de saint Antoine. — S. Jérôme, Vie de saint
l'an!. — S. Antoine n'avait pas appris les sciences et les lettres. Quel-
ques-uns ont avancé qu'il ne savait pas lire; mais on trouve au con-
traire, dan- sa Vie par saint Atlianase, qu'avant et après sa retraite au
désert . i! s'appliquait extrêmement à la lecture. C'était sans doute
la langueet les sciences des Grecs qu'il ignorait. — Tiliemoul, t. VU,
art, t. Note \™, si S. Antoine savait lire.
318
cours d'histoire ecclésiastique.
Action
et autorité
suprême
de la papauté
sur
les Eglises
d'Orient
•t d'Occident.
assurance : « Les systèmes et les choses passent devant la
Papauté sans qu'elle ait l'air seulement d'exister. Ce n'est pas
elle qui dit anathème aux hérétiques. Ce n'est pas elle qui con-
voque et préside les conciles. Que fait-elle donc? Elle attend;
elle ne produit pas la vie, elle la reçoit; loin d'enfanter le monde
religieux , c'est à peine si elle le suit (1). »
Les évêques de Constantinople, de Gaza, d'Ancyre et d'Andri-
nople, chassés de leurs sièges comme saint Athanase , s'étaient
aussi rendus à Rome. Ayant instruit le pape saint Jules de ce*
qui les concernait, celui-ci, « selon la prérogative de l'Eglise
romaine, dit Socrate, les munit de lettres où il s'exprimait avec
une grande autorité, et les renvoya en Orient, après avoir rendu
à chacun d'eux son siège , et blâmé fortement ceux qui avaient
eu la témérité de les déposer. Etant donc partis de Rome,
appuyés sur les rescrits de l'évèque Jules, ils reprirent posses-
sion de leurs églises. » Sozomène, qui confirme pleinement le
récit de Socrate, ajoute que le Pape rétablit ces évêques,
« parce que le soin de l'Eglise universelle lui appartient, en
vertu de la dignité de son siège (2). » — En présence de ces
laits et de ces autorités , on ne conçoit pas comment M. Pierre
Leroux a pu avancer cette assertion : « La papauté n'exerça
aucune influence sur les huit premiers siècles, et les préten-
tions des Papes sur l'Orient n'ont d'autre origine que le démem-
brement de l'ancien patriarcat romain , par l'érection de celui de
Constantinople. » — Et M. Quinet, comment a-t-il pu encore
écrire ces lignes : « Où était la dictature de la papauté dans les
quatre premiers siècles, lorsque la pensée du Christianisme se
développait partout ailleurs que dans Rome Partout on pense,
on discute, on écrit, on combat par l'esprit. De simples diacres
donnent tout à coup une direction au monde ; l'âme rayonne de
chaque lieu; Nicée, Alexandrie, Laodicée, de simples villages,
les sables même du désert parlent; Rome seule garde le silence.
Si quelqu'un eût annoncé à ces assemblées qu'elles avaient un
chef, un roi spirituel dans Rome, cette prétention n'eût même
(1) Leçon 4«. — Gorini, tom. II, p. 369-39J.
(2) Socrate, ïïist. eccl,, liv. 2, c. 15. — Sozomène, Hiat. ceci.,
Siv. 3, c. 8. — TracL, Instit. cv., tom. I.
QUATRIÈME SIÈCLE. M9
pas été comprise. De loin en loin, le nom de l'évoque de Hume
est prononcé avec respect; mais nulle marque d'une puissance
et d'une obéissance particulières. » — Quelle audace dans le
mensonge l Comme il faut compter sur les préjugés ou l'igno-
rance de ses lecteurs pour falsifier l'histoire à ce point! —
Dès la fin du quatrième siècle, il est impossible, dit M. Guizot,
de consulter avec impartialité les monuments du temps, sans
reconnaître que de toutes les parties de l'Europe , on s'adresse à
l'évoque de Rome, pour avoir son opinion, sa décision même
en matière de foi, de discipline, dans les procès des évoques >
en un mot , dans toutes les grandes questions où l'Eglise est
intéressée. — L'erreur, comme on le voit, n'est pas d'accord
avec elle-même (1).
Pendant que l'Arianisme désolait l'Eglise au sein de l'empire Crneiie
romain , Sapor, roi de Perse , la persécutait avec fureur dans ^"sapor"
ses Etats. Plusieurs saints évoques et une foule de solitaires roi de Perse,
avaient pénéiré depuis longtemps dans ce royaume, et y avaient De3i3à3So.
planté la foi catholique par leurs prédications et par leurs mi-
racles. Irrités des progrès qu'elle y faisait chaque jour, les
mages ou chefs de la religion persane travaillèrent à susciter
une violente persécution contre le Christianisme. L'empereur
Constance étant alors en guerre avec leur roi, ils profitèrent
habilement de cette circonstance, pour rendre les chrétiens
odieux, en les représentant comme dévoués aux Romains, dont
ils professaient la religion. Trompé par ces calomnies, Sapor,
qui était fier, cruel et très-jaloux de sa puissance, devint furieux
et accabla d'abord les fidèles d'impôts excessifs. II ordonna en-
suite d'abattre toutes les églises, d'en confisquer les biens, de
brûler les monastères , et de trancher la tète à tous les membres
du clergé. Les mages , qui avaient été les provocateurs de celte
ordonnance barbare, en furent aussi les exécuteurs. Secondés
par le fanatisme des Juifs, dont le nombre était alors très-grand
dans la Perse, ils se livrèrent avec une incroyable ardeur à la
démolition des églises et au massacre des prêtres. — Un des p^^n
premiers et des plus célèbres martyrs de cette persécution fut martyrs.
I, Voyez Essai sur le Panthéisme. — Gorini, lom. II, p. 372-377.
— Hist. de la civil, en Fran>:c lom. I, p. 108.
320 cours d'histoire ecclésiastique.
saint Siméon, évèque des villes royales de Séleucie et de Ctési-
phonte, qui périt par le glaive avec plus de cent autres ecclé-
siastiques. — L'eunuque Uslazade, qui avait été gouverneur du
roi , ayant eu le malheur d'apostasier et de sacrifier au soleil ,
fut si vivement touché du reproche que lui en fit saint Siméon ,
qu'il prit des habits de deuil, s'assit à la porte du palais, el
témoigna hautement sa douleur par ses larmes et ses gémisse-
ments. Sapor lui ayant fait demander la cause de sa désolation,
« Je suis indigne, répondit-il, de vivre et de voir ce soleil que
j'ai feint d'adorer par complaisance pour le roi. » Le prince
employa tour à tour les menaces et les caresses, pour ébranler
un vieillard qu'il affectionnait tendrement; mais, ne pouvant rien
obtenir, il lui fit trancher la tète. Afin de réparer le scandale
de son apostasie , le saint martyr demanda et obtint qu'un
crieur public annonçât dans la ville qu'il était condamné uni-
quement pour n'avoir pas voulu renier Jésus-Christ. — La peine
de mort fut étendue, l'année suivante, à tous les chrétiens du
royaume. Alors une multitude infinie de personnes de tout âge,
de tout sexe et de toute conditon furent immolées pour la foi.
On entrait dans les maisons et on faisait les recherches les plus
rigoureuses pour découvrir ceux qui se cachaient. Plusieurs
officiers, qui remplissaient à la cour des emplois distingués,
furent enveloppés dans le massacre. — Saint Sadoth , succes-
seur de saint Siméon, périt comme lui, à la tète de son clergé
et d'une foule de vierges et de solitaires. Deux sœurs de saint
Siméon furent sciées par le milieu du corps. Enfin , le nombre
des martyrs fut tel, que Sapor, regrettant la perte de tant de
sujets et surtout de plusieurs officiers habiles et dévoués , se
décida à restreindre de nouveau la peine de mort aux ecclésias-
tiques et aux moines. La fureur des mages ainsi comprimée
n'en.fut que plus violente. Us soumirent les prêtres, les évèques
et les religieux de l'un et de l'autre sexe à tous les genres de
tortures. On les fouettait avec des lanières ou des bâtons
noueux; on leur serrait les membres avec des cordes ou entre
des poutres jusqu'à leur disloquer les os; on leur brisait les
dents et les mâchoires à coups de pierre ; enfin on les jetait
J'Mt couverts de blessures dans des cachots affreux , pour les y
fa./e mourir de faim. — • Cette atroce persécution, commencée
de Sardiqse
QUATRIÈME SIÈCLE. 321
vers l'an 327, dura jusqu'à la fin du règne de Sapor, en
380. Son règne de 70 ans, un des plus longs dont parle l'his-
toire , ne fut qu'une suite ininterrompue de barbaries et de
cruautés. Une infinité de martyrs y perdirent la vie. On a con-
servé longtemps les noms de seize mille d'entre eux. Les autres
furent en si grand nombre, qu'on ne put venir à bout de les
connaître, quelque soin qu'eussent pris, à cet effet, les chré-
tiens de la Perse et ceux de la Syrie (1).
Les ariens continuaient aussi leurs violences contre les ConniA
cvêques orthodoxes , malgré le jugement du Saint-Siège. Pour
y mettre un terme, le pape saint Jules, Osius de Gordoue et
saint Maximin de Trêves , prièrent l'empereur Constant d'écrire
à Constance, son frère, pour l'engager à favoriser, de concert
avec lui, la convocation d'un concile de l'Orient et de l'Occident,
où les accusations intentées contre saint Athanase et contre
les autres prélats chassés de leurs sièges, seraient examinées
de nouveau, et jugées enfin sans appel. Ce projet donna de
vives inquiétudes aux ariens. Mais l'empereur Constance, leur
protecteur, étant alors en guerre contre Sapor, avait besoin du
secours de son frère; il n'osa pas refuser ce qu'on lui deman-
dait.
Le concile se tint, en 347, à Sardique en Illyrie, aux confins
des deux empires, afin que les évèques de l'un et de l'autre pus-
sent s'y rendre plus commodément (2). Ils étaient au nombre de
deux cent quatre-vingt-quatre, d'après saint Athanase, et de trois
cent soixante et quinze, selon d'autres. Le pape saint Jules y
envoya, en qualité de légats, les prêtres Archidame et Philoxème
et le diacre Léon, chargés avec Osius de présider le concile. Les
évoques de l'Orient étaient environ quatre-vingts , presque tous
ariens. Au défaut de bonnes raisons , ils amenèrent avec eux
deux officiers de l'empereur, afin de dominer, comme ils avaient
fai* au conciliabule de Tyr. Mais ils trouvèrent à Sardique
une assemblée bien différente et incapable de se laisser inti-
\i) Sozomène, Yist. eccl., liv. 2.
(2) La date jusqu'ici adoptée , de 347, pour le concile de Sardiqw
doit être, selon Darras, remplacée par celle de 343, par suite de nou-
velles découvertes historiques.
i Cours d'histoire. 21
322 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
mider par l'appareil de la puissance séculière. L'empereuf
Constant, d'ailleurs, avait défendu de la manière la plus for-
melle de laisser entrer aucun laïque au concile, et de gêner en
rien la liberté des suffrages. Athanase , contre l'attente de ses
ennemis, y paraissait avec toute la sécurité de l'innocence et
semblait les défier, assuré qu'il était de gagner sa cause, devant
des juges sans passions et qu'on ne pourrait convaincre que par
des preuves solides. — Plusieurs autres évoques maltraités par
les sectaires les y attendaient aussi , tenant en main les chaînes
dont on les avait injustement chargés. — Ce spectacle décon-
certa les ariens, et ils prirent le parti de ne pas paraître à
l'assemblée. On eut beau leur représenter qu'il fallait, ou ne
pas venir au lieu du concile, ou assistera ses séances; qu'il
leur importait d'être confrontés avec ces adversaires , contre qui
ils se vantaient d'avoir de si fortes raisons; qu'après ce juge-
ment contradictoire, ceux-ci n'auraient plus à se plaindre d'être
condamnés sans avoir été entendus; et qu'une sentence si
solennellement confirmée demeurerait à jamais irrévocable ,
etc.; la voix de la conscience leur criait encore plus haut,
qu'ils ne sortiraient point victorieux d'une assemblée canonique.
Ils repartirent donc, la nuit, pour l'Orient, sous prétexte qu'ils
ne pouvaient faire partie d'un concile qui communiquait avec
Athanase, excommunié à Tyr, et qu'un ordre de l'empereur
Constance leur enjoignait de s'en retourner, pour célébrer une
victoire remportée sur les Perses. — A propos de cette fuite
honteuse, M. de Broglie, dans son livre : L'Eglise et l'Empire
au quatrième siècle , dit : « Dieu permit que l'Eglise donnât alors
un douloureux spectacle , bien propre à troubler l'esprit encore
incertain des peuples, à contrister ses enfants et à réjouir ses
ennemis. » Ces paroles renferment au moins une étrange dis-
traction. Ce n'est pas l'Eglise, ce sont les adversaires de l'Eglise
qui * donnent ici un douloureux spectacle. » Comment peut-on
changer ainsi les rôles , et imputer à l'Eglise la honteuse con-
duite des ariens (1)?
La fuite précipitée de ces sectaires était déjà une justification
d' Athanase. Néanmoins ,. pour ôter tout prétexte à ses ennemis,
(1) Univers ,31 mai 1857.
f
QUATRIEME S.1ECLE.
123
les Pères de Sardique voulurent qu'il se justifiât lui-même. Le
saint démontra si clairement son innocence et l'indignité des
procédés employés contre sa personne et contre son clergé, que
les évêques ne purent retenir leurs larmes, et ils lui donnèrent
les marques de l'affection la plus touchante. — Après la cause
du patriarche d'Alexandrie , on examina celle des autres pré-
lats déposés, et ils furent de nouveau tous rétablis dans leurs
églises.
Le concile fit ensuite plusieurs règlements de discipline, qui
ne tardèrent pas à être reçus en Orient comme en Occident. Les
évoques de Sardique déférèrent au Pape tout ce qu'ils avaient
fait; et, dans leur lettre synodale, que saint Hilaire de Poitiers
nous a conservée , ils disent : « C'est une chose excellente et
entièrement conforme à l'ordre, que, de toutes les provinces,
les pontifes du Seigneur réfèrent à leur chef, c'est-à-dire, au
Siège de Pierre. »
Gomme la plupart des évoques qui composaient le concile de
Sardique avaient assisté au concile de Nicée, qu'Osius avait pré-
sidé l'un et l'autre , et que les Pères de Sardique n'avaient
dressé aucun formulaire de foi, mais embrassé sans addition ni
changement le symbole de Nicée, on regarda communément le
concile de Sardique comme la suite et le complément du pre-
mier (1). Ses canons furent écrits à la suite de ceux de Nicée,
dans le même recueil, sous la même rubrique; de là, l'usage
de les désigner quelquefois par le même nom, et de les appeler
tous canons de Nicée. Cette indication était surtout usitée en
Occident. — Pour s'être conformés à cet usage, plusieurs
papes, entre autres, saint Célestin Ier, ont été traités, par quel-
ques auteurs protestants, de fourbes et de faussaires, comme
s'ils eussent inventé et cité, à leur profit, des canons qui n'exis-
taient pas du tout. Mais, ces brutales épithètes se retournent
contre ceux qui les ont employées, et ne font que révéler, une
fois de plus, leur haine aveugle, leur fourberie ou leur ignorance.
Canons
du concile
de Sardique.
(4) C'est pour cela, et parce qu'on n'y vit aucun représentant des
d'Arménie, de' Perse, de Mésopotamie où l'arianismc n'avait,
icore pénétré, qu'ordinairement on ne lui donne pas rang entre
les conciles œcuméniques.— Baronius et plusieurs autres, le distin-
guant de celui de Nicée, ne contestent pas son œcuraénicité.
324 COURS DHISTOIRE feOCLESlASTIQCfi.
Les règlements disciplinaires de Sardique sont contenus dans
vingt canons. — Plusieurs confirment ou expliquent les règles
déjà établies sur l'ordination des évêques, sur leur juridiction
et sur le devoir de la résidence. — Il est défendu, en outre, de
choisir les évèques parmi les fidèles nouvellement baptisés, ou
parmi ceux qui n'auraient pas exercé longtemps les fonctions
de lecteur, de diacre ou de prêtre. — On défend encore d'en
établir dans les petits bourgs, pour ne pas avilir la dignité
épiscopale. C'était aussi, dit Baronius, pour condamner l'usage
des ariens, qui, afin de récompenser ou d'encourager leurs
partisans et de grossir le nombre de leurs protecteurs, nom-
maient des évèques dans des lieux qui pouvaient à peine occu-
per un prêtre. — Les canons les plus importants regardent les
jugements concernant les évêques , et le droit d'appel au Pape.
— Le troisième se termine par une proposition d'Osius conçue
en ces termes : « Si un évèque, condamné pour une cause
quelconque, se tient tellement assuré de son bon droit, qu'il
veuille être jugé de nouveau par un concile, honorons, si vous
le trouvez bon , la mémoire de saint Pierre , en sorte que ceux
qui auront examiné la cause écrivent à l'évèque de Rome. S'il
est d'avis qu'on la révise, il choisira des juges; s'il ne croit pas
qu'il y ait lieu d'y revenir, on s'en tiendra à ce qu'il aura
décidé. » — Le quatrième de ces canons porte que, si un évèque
déposé par le jugement des prélats voisins, déclare qu'il veut
l'aire examiner sa cause à Rome , on ne devra point ordon-
ner d'évêque à sa place , avant que le Pape ait prononcé sur cet
appel. Le condamné, dit le concile, demandera au Pontife
romain d'envoyer un prêtre à latere, pour présider les débats :
Ut de latere suo presbyterum mittat. — Le septième est ainsi
conçu : « Quand un évèque déposé par le concile de la province
aura formé appel et porté sa cause à Rome, si le Pape juge à
propos que l'affaire soit examinée de nouveau , il lui sera libre,
en vertu de son autorité, d'envoyer des commissaires pour juger
avec les évèques, ou de décider que ceux-ci pourront seuls ter-
miner l'affaire. »
TroiST1 Ellies Dupin, Van-Espen, Basnage, Quesnel, Fébrorius, ont
confirmé par prétendu trouver dans ces différents canons , l'origine des ap-
«teSaidique. Pe's &u Saint-Siège. Selon eux, ils étaient complètement in-
QUATRIÈME SIÈCLE. 325
connus avant le concile de Sardique. De plus, cette formule
conditionnelle du troisième, « si vous le trouvez bon, » leur
paraît démontrer qu'il s'agit d'un droit tout facultatif et libre-
ment établi par le concile, et non pas d'une prérogative ina-
liénable , attachée primitivement par 'Jésus-Christ à la pri-
mauté de Pierre et de ses successeurs. — Le P. Stéphanucci,
savant jésuite italien, a réfuté la première de ces assertions,
en recueillant, malgré la rareté des monuments primitifs, jus-
qu'à dix exemples de semblables appels , dans les temps qui
précèdent le concile de Sardique (i). — Quant à la seconde,
Receveur fait observer que ni le fond ni la forme du troisième
canon ne peuvent y donner lieu; car il ne s'agit pas d'un appel
formé devant le Saint-Siège par un évèque condamné, mais
d'une démarche à faire par les juges eux-mêmes, pour rendre
honneur au souverain Pontife, en lui soumettant la cause, avant
qu'elle soit portée devant lui par un appel; c'est-à-dire que, si
un évèque demande la révision de son jugement, au lieu de
porter l'affaire à un autre concile et devant de nouveaux juges
choisis par le métropolitain dans les provinces voisines, les pre-
miers pourront en écrire au chef de l'Eglise, afin qu'il prononce
ou fasse prononcer par d'autres. Gomme on le voit , ceci n'a
rien de commun avec l'appel proprement dit, interjeté devant
le Pape par le condamné lui-même. Dans aucune jurisprudence,
on ne trouvera jamais qu'il y ait obligation pour un juge de
déférer sa propre décision à un autre tribunal, même supérieur.
(4) Ie»- siècle. — Les chrétiens d'Antioche , après la décision de
leurs pasteurs, recourent à Jérusalem , à Pierre. [Act. Ap., c. 45.) —
Les prêtres de Gorinthe, déposés dans une émeute, portent leurs
plaintes au pape saint Clément. [Epist. Clem.) — ne siècle. — Mar-
cion , piètre de Synopo , excommunié par son évèque , a recours à
Rome pour être absous. 'Saint Epiph., Hwr. 42.) — Montanus. Flo-
rianus, Blascus et autres cataphrygiens, condamnés par Apollonius ,
évèque d'Ephèse, et par plusieurs synodes de Phrygie et d'Asie en
appellent à Rome. (Eus., Liv. 5, c. 15-48.) — me siècle. — Appels de
Fortunat, de Félicissimeetde quatre autres prêtres africains. (Saint Cy-
pricn, Ep. 49.) — Dans les siècles suivants, les appels à Rome sont si
fréquents, que Dupin accuse les papes Jules, Zozime, Boniface, Léon I*rf
Vigile, Pelage II et Grégoir.; le Grand de les avoir étendus à l'infini.
[De ant. eccl., diss. 2, c. \. — De appel, ad Rom. pontif., p. 47, 1)7. —
Trad., Instit. év., tom. III. — Hist. de l'inf. des Papes, t. II, p. ii-i.)
326 corn* n'msTOTTttf ecclésiastique.
Primautc Après cela, la formule : « Si vous le trouvez bon, » paraît toute
faussement simple et naturelle. Au reste , elle se trouve souvent employée
attribua dans les conciles, pour les propositions, même les moins su-
aux canons . .. , ...
de sardique. jettes a contestation.
D'autres novateurs, enchérissant sur les premiers, ont pré-
tendu trouver dans les canons de Sardique, non-seulement
l'origine du droit d'appel, mais celle de tous les autres droits
actuellement exercés par le Saint-Siège. D'après eux, avant
ce concile, le Pape n'était qu'un évèque en tout semblable aux
autres. — Mais, aveuglés par leurs préjugés, ils ne font pas
attention que le concile même , dont ils veulent que les canons
aient jeté le fondement de la primauté du Pape, avait été présidé
par deux simples prêtres et même par un diacre , qui domi-
naient ainsi l'assemblée des évèques, par cela seul qu'ils re-
présentaient le pontife romain. Ils oublient que le grand Atha-
nase et plusieurs autres célèbres évèques de l'Orient avaient été
cités, avaient comparu plusieurs fois , et en avaient appelé eux-
mêmes à Rome, avant le concile de Sardique. — Ils ne veulent
pas se rappeler qu'à Nicée , plus de vingt ans auparavant, deux
prêtres , parce qu'ils venaient de la part de l'évèque de Rome,
avaient présidé le premier concile œcuménique, ayant au-des-
sous d'eux les patriarches et tous les primats de l'Orient. — Ils
ignorent qu'au 11e et au ier siècle , on recourait à Rome de la
Grèce et de l'Asie, et que les papes saint Victor et saint Clé-
ment répondaient à ces appels, comme pontifes suprêmes de
l'Eglise universelle. — Ils ne comptent pour rien les belles et
décisives paroles de saint Irénée, les fréquents exemples de saint
Cyprien , etc. — Les Pères de Sardique ne créèrent donc pas
une juridiction et des prérogatives nouvelles pour le siège de
Rome; ils ne firent qu'honorer et maintenir celles que cette
chaire principale avait reçues Se Jésus-Christ dans la personne
de saint Pierre. — Au reste, sur ce point comme sur tant d'au-
tres, l'erreur n'est pas d'accord avec elle-même; car aujourd'hui,
plusieurs de ses plus célèbres organes renvoient au vme ou au
ixe siècle l'origine de la primauté du Pape et le commencement
de son influence sur l'Eglise universelle (1).
■ (4) Voyez Essai sur le Panthéisme.
QUATRIÈME STÈer.E,
82 1
Cependant les ariens, qui s'étaient si honteusement enfuis de
Sardique, se retirèrent à Philippopolis dans la Thrace , et ils
eurent la prétention d'y former, eux seuls, le concile qui devait
pacifier l'Eglise. Ils poussèrent l'audace jusqu'à excommunier
les prélats les plus vénérables : Osius de Gordoue, saint Maxi-
min de Trêves, et même le pape saint Jules. Ils publièrent en-
suite, une longue lettre synodale qu'ils répandirent de tous
côtés; et ils la datèrent faussement de Sardique, afin de lui
donner plus d'autorité. Mais tous leurs efforts furent inutiles,
et leurs mensonges échouèrent, cette fois, contre la fermeté de
l'empereur Constant. Ce prince , justement indigné de la fourbe
hérétique, informa son frère des véritables décisions de Sar-
dique; il lui déclara qu'il fallait incontinent replacer sur leurs
sièges Athanase et les autres évèques catholiques, dont l'inno-
cence y avait été reconnue, ajoutant qu'au besoin il irait lui-
même les rétablir, à la tète de son armée.
Constance intimidé par les menaces de son frère , écrivit suc-
cessivement trois lettres à saint Athanase , l'assurant qu'il pou-
vait rentrer sans crainte dans son église. — Dans une entrevue
qu'ils eurent ensemble à Antioche, l'empereur demanda au saint
évèque, pour les ariens, la liberté de disposer d'une des églises
d'Alexandrie. Athanase sentit le piège, et, laissant au prince la
responsabilité d'un acte qui eût été un scandale, s'il eût procédé
de la volonté libre d'un prélat orthodoxe , il fit observer que
les catholiques d'Antioche n'avaient pas d'église, les ariens les
ayant toutes occupées, et il dit qu'il lui semblait équitable qu'on
leur en cédât au moins une. Constance, pris à l'improviste,
n'ayant pu rendre l'église aux catholiques d'Antioche, se trouva
dans l'impossibilité de rien exiger d'Athanase pour les ariens
d'Alexandrie. — La plupart des historiens ecclésiastiques, en
rapportant ce fait, n'y ont vu qu'un trait d'habile et heureuse
présence d'esprit de saint Athanase. Un historien moderne a
cru, bien à tort, faire plus d'honneur au saint patriarche d'A-
lexandrie, en y trouvant une preuve de son libéralisme chrétien,
de ses instincts généreux et des vues lumineuses de son grand
esprit, par V acceptation de la libre concurrence et de la lutte.
— Cette étrange illusion ferait, il est vrai, de saint Athanase
un homme de notre temps; mais il est évident que les pâturages
Conciliabule
arien
à
Philippopolis
dans
la Thrace.
Au 357.
L'empereur
Constance
demanda
nnc église
d'Alexandrie
pour
les ariens.
Refus habile
de
328
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Fin du
second exil
de
S. Allianase.
An 348.
Constance,
seul maître
de l'empire ,
appuie
l'arianisme
de toul
son pouvoir.
An 353.
de l'erreur, une école de blasphème, un arsenal de sacrilèges,
ne peuvent pas être ouverts, au péril des âmes, par un pasteur
qui doit donner sa vie pour sauvegarder leur foi. Mieux vaut
donc, pour l'honneur de saint Athanase, l'appréciation des
siècles chrétiens, que celle de notre prétendu libéralisme mo-
derne, mettant sur le même pied, l'erreur qui est la mort des
consciences, et la vérité qui en est la vie.
Après l'entrevue d'Antioche, le saint patriarche se hâta de
retourner à son église. L'intrus Grégoire de Cappadoce était
mort depuis peu. Ce fut une réjouissance publique à Alexan-
drie. Les habitants se donnèrent d'innocents festins. On habilla
les pauvres et les veuves en signe de joie; chaque maison devint
comme une église où l'on rendait à Dieu des actions de grâces.
De jeunes hommes embrassèrent la vie solitaire , et plusieurs
jeunes personnes, qui se destinaient au monde , consacrèrent
leur virginité à Jésus-Christ. Plus de quatre cents évêques de
toutes les parties du monde écrivirent des lettres de félicitation
au saint patriarche. L'empressement pour la solennité des
Pâques fut tel dans Alexandrie, que, les anciennes églises ne
suffisant pas, on fut obligé de célébrer cette fête dans une
grande basilique dont on n'avait pas encore fait la dédicace.
L'Eglise triomphait ainsi par les soins de l'empereur Cons-
tant, lorsque ce prince, âgé seulement de trente ans, perdit
l'empire et la vie, par une conjuration inattendue. On lui repro-
chait de négliger le gouvernement et d'abandonner l'autorité à
ses ministres. Le gaulois Magnence , parvenu de grade en grade
jusqu'au premier rang de la milice, s'en prévalut , et prit la
pourpre, pendant que l'empereur, passionné pour la chasse, s'y
livrait tout entier. La trame fut si bien conduite, que les troupes,
de gré ou de force, reconnurent le rebelle à Autun, où se trou-
vait la cour. Constant, pris au dépourvu, se sauva du côté de
l'Espagne. Magnence le lit poursuivre , et ses émissaires l'attei-
gnirent et le massacrèrent sous les Pyrénées , en 350. — L'em-
pereur Constance marcha aussitôt contre le meurtrier de son
frère. Il y eut deux combats terribles. Magnence s'y battit en
héros digne d'une meilleure cause; mais les vieilles légions du
grand Constantin, brûlant de venger son fils, déployèrent une
bravoure que rien ne put arrêter. Elles restèrent , il est vrai,
QUATRIEME SIÈCLE
329
presque toutes, en monceaux sanglants, sur les champs de ba-
taille, mais ce fut après y avoir enterré les troupes de l'assassin
de Constant. Magnence , vaincu et dépouillé, s'abandonna au
désespoir et se poignarda lui-même, en 353. — Ces deux révo-
lutions politiques, jointes à la mort de Constantin le Jeune,
tombé, dix ans auparavant, sous un poignard fratricide, rendi-
rent l'empereur Constance maître à la fois de l'Orient et de
l'Occident.
La prospérité de ce prince fît le triomphe de la cabale
arienne, qui, se voyant ainsi appuyée , s'adressa hardiment au
pape Libère , successeur de saint Jules Ier, pour lui demander
la déposition d'Athanase. Dans une conjoncture aussi critique ,
le souverain Pontife , par cet esprit de conciliation et de paix
qui a toujours caractérisé l'Eglise romaine , crut n'avoir rien de
mieux à faire que d'assembler un concile. Il se tint à Arles, en
353. La présidence en fut confiée à Vincent, évèque de Capoue,
sur qui Libère croyait pouvoir compter. Mais Vincent, s'étant
laissé effrayer par la fureur des hérétiques et par les menaces
de l'empereur, signa la déposition d'Athanase. — Profondément
affligé de la prévarication de son légat , le pape Libère écrivit à
Constance, et lui envoya Lucifer de Cagliari, le prêtre Pancrace
et le diacre Hilaire , célèbres par la fermeté et par la pureté de
leur foi, afin de régler avec lui la convocation d'un concile gé-
néral de l'Orient et de l'Occident. Il écrivit en même temps à
saint Eusèbe de Verceil et à Fortunatien d'Aquilée, pour les
prier de joindre leurs efforts à ceux de ses légats auprès du
chef de l'empire. — L'empereur consentit à la réunion d'un
concile , et choisit , dans ce but, la ville de Milan. Plus de trois
cents évèques, surtout de l'Occident, s'y rendirent , en 355. Ils
s'assemblèrent d'abord dans l'église, sous la présidence de Lu-
cifer de Cagliari, du prêtre Pancrace et du diacre Hilaire. Avant
de traiter l'affaire de saint Athanase , Eusèbe de Verceil proposa
aux Pères de signer le Symbole de Nicée. Aussitôt Denys,
évêque de Milan , s'avança pour donner cette preuve solennelle
de sa foi et de la pureté de ses intentions. Mais Valens de Murse,
évèque arien , lui arracha la plume des mains , et remplit
toute l'église de cris tumultueux. Les prélats catholiques pro-
testèrent contre la violence. Alors les sectaires s'émurent tous
Conciliabules
d'Arles
et de Milan.
330 COURS Ti'mSTOTRE ECCLÉSIASTIQUE.
ensemble , avec la chaleur d'un parti puissamment protégé et
capable de tout entreprendre. Le peuple qui était dans la nef,
indigné de voir sa foi attaquée par les évèques, se mit à crier
qu'il fallait chasser les ariens , s'ils ne voulaient pas souscrire
au Symbole de Nicée. Ceux-ci , craignant le peuple , se retirè-
rent au palais de l'empereur, et un ordre de ce prince y appela
tous les autres évêques. — Dès ce moment, on ne garda plus
aucune forme canonique. Constance s'érigea en maître du con-
cile, et ordonna de signer la condamnation d'Athanase sans
aucune discussion. « C'est moi, dit-il aux prélats, c'est moi
qui suis son accusateur, vous ne pouvez élever de doute sur ma
parole, et ce que je veux doit vous servir de règle. Obéissez,
ou vous serez bannis. » Les évèques orthodoxes protestèrent
avec fermeté contre une semblable tyrannie. Leur courageuse
remontrance ne fît qu'irriter l'empereur; il tira lui-même son
épée contre les prélats , et commanda de les traîner au supplice;
puis, changeant aussitôt d'avis, il les fit renfermer dans un
noir cachot, au nombre de cent quarante-sept. — Du cachot,
le despote les envoya en exil. Saint Eusèbe fut relégué dans la
Palestine; Lucifer de Cagliari dans la Syrie, et saint Denys de
Milan dans la Cappadoce. — A la fin, par faiblesse ou par
surprise, beaucoup de prélats souscrivirent à la condamnation
de saint Athanase.
Jaloux surtout d'avoir l'acquiescement du souverain Pontife,
Constance employa à son égard les caresses et les menaces ; il le
fit même comparaître devant lui à Milan; mais le trouvant iné-
Exiidnpape branlable, il le chassa de Rome et le relégua à Bérée dans la
Litwe. Thrace, en 355. La faction des ariens lui donna aussitôt un
An 355. successeur, et choisit un archidiacre de l'Eglise romaine ,
nommé Félix. Mais le clergé et les fidèles se montrèrent si atta-
chés aux saintes règles et si dévoués au pape Libère, que
Félix ne put obtenir l'entrée d'aucune église. Il fut ordonné par
les ariens dans le palais impérial. — Cependant, quoique choisi
par les hérétiques et en communion avec eux , Félix ne se dé-
partit jamais de la foi de Nicée. D'après de graves autorités , il
aurait même été décapité par ordre de l'empereur Constance.
Au temps de Baronius, en 1582, son tombeau fut providentielle-
ment retrouvé avec le titre de martyr. L'Eglise a laissé son nom
QUATRIÈME SIÈCLE. 331
au catalogue des papes légitimes et dans les diptyques des
saints. Vraisemblablement, Libère, en partant pour l'exil, au-
rait pourvu, dit M. Darras, par une démission donnée en vue
du bien, à la possibilité régulière d'une élection pontificale. Ces
difficultés accumulées accusent de plus en plus l'altération des
monuments par la cabale arienne, sous le règne si funeste de
Constance.
Furieux de n'avoir pour lui aucun personnage recommandable, Demi,.™
l'empereur voulut gagner le célèbre Osius, et il le manda à sa «na» d'Odw.
cour. Ce seul évoque lui paraissait en valoir une infinité
d'autres. Il était, en effet, le plus grand homme de l'Eglise An 357©» sa.
après saint Athanase. Ses cheveux avaient blanchi dans les
combats du Seigneur. Cent ans d'une vie sainte et soixante ans
d'épiscopat lui avaient attiré la vénération universelle. On l'ap-
pelait le père des évêques. Il avait confessé la foi sous le tyran
Maximien, et il fut longtemps le conseil du grand Constantin.
L'Eglise lui avait confié les missions les plus importantes, et
saint Athanase dit « qu'il avait gouverné tous les conciles de son
temps. » — Quand ce respectable vieillard comparut devant
Constance, il l'étonna tellement par la fermeté de ses réponses,
que l'empereur fut saisi de crainte et le laissa en paix. Osius
retourna à Cordoue. Mais le despote, revenant bientôt à ses
premiers sentiments , lui commanda d'obéir en le menaçant de
sa colère s'il résistait encore. Osius répondit en ces termes : « A
l'empereur Constance, salut en Notre Seigneur Jésus-Christ.
Prince, croyez-en à mon expérience et à mes cheveux blancs.
J'ai assisté au concile de Nicée et à celui de Sardique; je sais
ce qui y fut décidé; je connais la vérité, vous êtes dans l'erreur.
Ne faites plus présider les conciles par des préfets et par des
comtes, alors la voix de la vérité se fera entendre à vos oreilles.
Ne vous mêlez pas des affaires ecclésiastiques; ne commandez
point sur ces matières, mais apprenez plutôt de nous ce que
voua devez savoir. Dieu vous a confié l'empire, et à nous ce qui
l'Eglise. Comme celui qui entreprend sur votre gouver-
nement, viole la loi divine, craignez à votre tour, qu'en vous
arrogeant la connaissance des affaires de l'Eglise, vous ne vous
rendiez coupable d'un grand crime. Il est écrit : Rendez à César
ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Il ne nous est pas
332 cours d'histoire ecclésiastique.
permis d'usurper l'empire de la terre, ni à vous, seigneur, de
vous attribuer aucun pouvoir sur les choses saintes. J'ai con-
fessé la foi sous Maximien-Hercule, votre aïeul; si vous voulez
jouer le même personnage que cet ennemi de Dieu , je suis prêt
à tout souffrir plutôt que de trahir la vérité, et je vous déclare
que je renonce à votre communion, si désormais Votre Majesté
m'écrit d'une manière si peu digne d'un prince chrétien. » —
Constance irrité contraignit le prélat de comparaître une
seconde fois devant lui. Arrivé à la cour, où on le retint
une année entière , le vénérable centenaire* y fut accablé d'ou-
trages. On le chargea même de coups, et on l'appliqua à
de rudes tortures. Le poids de l'âge et les mauvais traitements
affaiblissant son esprit et son courage, il souscrivit, selon saint
Hilaire et l'historien Socrate, une formule de foi arienne, la
seconde de Sirmium, sans vouloir toutefois condamner saint
Athanase. — D'après Sozomène, au contraire, Osius aurait
signé la troisième formule de Sirmium. — Saint Athanase rap-
porte qu'Osius, vaincu par les tourments, consentit à commu-
niquer avec les évèques ariens , mais il ne dit pas qu'il eût rien
souscrit de contraire à la foi. — Sulpice-Sévère ne peut s'empê-
cher d'en douter, bien qu'il en parle comme d'un bruit
répandu. On peut donc croire, conclut Receveur, que les
ariens , après avoir forcé Osius à communiquer avec eux , profi-
tèrent de cette faiblesse pour le calomnier, en l'accusant ensuite
d'avoir embrassé leurs erreurs. Il n'est guère probable, en effet,
qu'il ait voulu approuver l'hérésie, tandis qu'il refusait de signer
la condamnation d'Athanase. Darras rejette absolument l'acte de
faiblesse prêté à Osius, c'est une calomnie arienne ajoutée à
mille autres. Saint Epiphane, qui avait vu la souscription prêtée
à Osius, la traite de pièce apocryphe (1). — Quoi qu'il en soit,
revenu dans son église, où il mourut peu de temps après, en
357 ou 358, Osius protesta, d'une manière authentique et par
forme de testament, contre la violence qui lui avait été faite,
et le scandale qu'on lui prêtait. Il anathématisa l'Arianisme,
exhorta tout le monde à le rejeter; puis, « le vieillard abraha-
(1) Voir une dissertation sur l'innocence d'Osius, Le Monde, 10
avril 1862.
QUATRIEME SIÈCLE. 333
mique, le patriarche des évoques, le grand Osius, » comme
parle saint Athanase, « s'endormit daos le Seigneur, en commu-
nion avec toute la catholicité. » Saint Augustin affirme la même
chose, et ajoute que « ce ne fut pas seulement l'Espagne, mais
l'univers entier qui pleura la mort du grand Osius. »
L'orage qui avait ébranlé les Pères de Milan , frappé le pape
Libère et renversé le grand Osius de Gordoue , éclata avec plus
de fureur encore sur le patriarche d'Alexandrie. En 356, les Troisième
exil i\c
ariens avaient élu à sa place le fils d'un foulon, nommé George, s. Aibanase.
cappadocien comme son prédécesseur Grégoire, et encore plus De35(Tà3(j2
méchant que lui. George, dit saint Grégoire de Nazianze, « vil
d'origine, plus vil de cœur, » ne se donnait pas la peine de
paraître vertueux ni même honnête homme. Sans éducation,
sans foi, sans mœurs, sans profession, et plutôt païen qu'héré-
tique, tel fut l'évèque que les ariens substituèrent à saint Atha-
nase. Cinq mille légionnaires, le casque en tète, l'épée nue à la
main, envahirent la principale église d'Alexandrie, où se trouvait
le saint au milieu de son troupeau. Les portes furent brisées.
Les soldats renversèrent tout pèle-mèle sur leur passage :
hommes, femmes et enfants. Le tumulte était effroyable. Les
catholiques firent à leur pasteur un rempart de leurs corps. On
se pressait tellement autour de lui, qu'il en fut presque étouffé.
Contre toute attente, cet accident le sauva; car, à la faveur du
désordre, on le sortit au milieu des autres victimes écrasées
sous les pieds des soldats. — Revenu de son évanouissement,
Athanase se cacha d'abord dans une citerne sèche; il s'enfonça
ensuite dans les déserts de Tabenne, où il resta six ans exposé à
des dangers continuels. Ses ennemis envoyèrent des soldats
pour l'y chercher, et ils ravagèrent toutes les solitudes, en com-
mettant des excès et des crimes inouïs. Leurs efforts furent
inutiles; ils ne trouvèrent point Athanase. — Le saint docteur
profita de son exil pour visiter les parties les plus reculées de
son immense diocèse. Il écrivit aussi à l'empereur, afin de
se disculper des calomnies dont on le chargeait, et de l'é-
clairer sur la vraie foi; mais ce prince persévéra dans son
aveuglement , et continua la persécution partout où il trouvait
de l'attachement pour la foi de Nicée et pour saint Athanase.
L'Eglise des Gaules , également dévouée à l'une et à l'autre,
Sou exil.
ÎJ3i COURS d'histoire ecclésiastique.
ne pouvait pas échapper à cette épreuve. L'histoire nous ap-
prend, en effet, que Saturnin, évèque d'Arles, Paternus de Péri-
gueux et Euphratas de Cologne, séduits par l'hérésie, tirent
tous leurs efforts pour la répandre dans ces contrées; mais elle
fut vigoureusement repoussée par les autres évoques , ayant à
leur tète saint Maximin de Trêves, et surtout saint Hilaire de
Poitiers.
s. «lare Né dans cette ville> d'une famille noble, Hilaire employa sa
de Poitiers, jeunesse à l'étude de l'éloquence. Il s'acquit une si grande ré-
putation, qu'il était regardé, dans un âge peu avancé, comme
un des plus savants hommes de son temps. Nous apprenons de
lui-même qu'il fut élevé dans les superstitions du Paganisme,
et que Dieu le conduisit par degrés à la connaissance de la vé-
rité. Les simples lumières de la raison lui découvrirent d'abord
que l'homme ayant été créé libre , n'était placé dans le monde
que pour y pratiquer la vertu; et que , s'il répondait à cette
destination , il ne pouvait manquer après cette vie , d'être ré-
compensé par un être suprême. Il se mit ensuite à chercher la
nature de cet être suprême, et le résultat de toutes ses recher-
ches fut que le Polythéisme renfermait mille absurdités, et qu'il
ne pouvait y avoir qu'un Dieu essentiellement éternel, immua-
ble, tout-puissant, et cause première de tous les êtres. Plein de
ces réflexions , il lut les saintes Ecritures. — Ecoutons-le ra-
conter lui-même l'impression que lui fit cette lecture : c Mon
esprit, dit-il, se portait avec ardeur vers Dieu; il comprenait
qu'il se devait tout entier à Lui, que le servir était sa vraie
noblesse. Je voyais qu'il devait être le but de toutes mes espé-
rances, et que ce n'était qu'en sa bonté que je pouvais trouver
un abri tranquille et sûr contre les maux qui nous assiègent en
cette vie. Je cherchais Dieu au milieu de toutes les opinions
émises sur sa nature, lorsque je tombai sur ces Livres que
la religion des Hébreux donne comme l'œuvre de Moïse et des
Prophètes , et j'y lus ces paroles où Dieu dit de lui-même : Je
suis celui qui suis... Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui
est m'a envoyé vers vous. Cette définition de l'être divin fut un
ravissement pour son esprit. " Je fus, dit-il, rempli d'admiration
pour cette définition de Dieu, qui exprime d'une manière ac-
cessible à l'intelligence humaine la nature incompréhensible
QUATRIÈME SIÈCLE. 335
de la Divinité. L'être, en effet, est ce qui est le plus parfaite-
ment conçu en Dieu, et ce qui le fait mieux connaître; car
l'idée de l'être exclut toute idée de fin et de commencement.
Ce qui est par soi-même ne peut pas ne pas être , et ce qui est
divin ne peut ni commencer ni finir. Ces seules paroles : t Je
suis Celui qui suis, » me suffirent donc pour connaître l'éter-
nité de Dieu. Mais je voulais connaître encore sa grandeur et sa
puissance. Elles me furent révélées dans ces paroles : « Le ciel
est mon trône, et la terre l'escabeau de mes pieds. » — «Ou irai-je,
Seigneur, pour échapper à votre esprit? Si je monte au ciel, vous
y êtes ; si je descends aux enfers, je vous y trouve ; si je prends les
ailes de la colombe pour aller à Y extrémité des mers, c'est votre
main qui m'y conduit. » Plus j'approfondissais Dieu, et plus je
voyais qu'il ne pouvait être compris par l'intelligence humaine,
et qu'il devrait être cru. Gomme mon esprit était enseveli dans
ces pensées, je voulus ajouter la doctrine de l'Evangile à celle
des Prophètes , et je lus ces paroles : Au commencement était le
Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; et le
Verbe s'est fait chair ; il a habité parmi nous; et à tous ceux
qui l'ont reçu , il leur a donné le pouvoir de devenir eux-mêmes
les fils de Dieu. » A ces paroles , la haute intelligence d'Hilaire
entra dans une nouvelle extase. « Ma raison, s'écrie-t-il , s'élève
au-dessus des connaissances naturelles , et découvre une science
de Dieu qu'elle ne soupçonnait pas; elle pénètre au sein du
Créateur, et y découvre le Verbe éternel qui se fait chair pour
habiter parmi nous et nous élever jusqu'à lui (1). > Quelle ré-
vélation inattendue , quel sort inespéré ! étant sortis de Dieu par
voie de création , il nous est donné de rentrer en lui par voie
d'adoption! n'étant que son ouvrage, nous sommes appelés r.
devenir ses fils!
Hilaire ne se possède plus, il ne s'appartient plus, son
esprit n'est pas moins satisfait que son cœur. Il a trouvé plus
qu'il ne cherchait, plus qu'il n'ambitionnait. La foi, après
l'avoir scrutée à fond , lui paraît si assortie , si appropriée aux
conceps de son esprit, aux aspirations et aux besoins de son
cœur, qu'elle devient pour lui comme une seconde nature. Ces
(1) Saint Hilaire, De la Trih., Uv. <.
335
cours d'histoire ecclésiastique.
Variations
et décadence
de
l'arianisme.
grands mystères, qui révoltent tant d'intelligences débiles, de-
viennent pour lui le repos et le soulagement de sa raison. Tels
furent les moyens par lesquels la grâce de Dieu amena Hilaire
à la connaissance de la foi. — Dès qu'il eut été purifié par les
eaux du baptême, il parut un homme tout nouveau. Etant encore
laïque et marié, il possédait déjà toutes les vertus du sacerdoce.
Aussi, le siège de Poitiers étant devenu vacant , on voulut l'avoir
pour évèque. Hilaire fit tous ses efforts pour empêcher son ordi-
nation; mais son humilité ayant été obligée de céder, il se
sépara de sa femme, et fut sacré, en 353. Son éminente vertu
et sa haute capacité jetèrent un tel éclat , qu'elles fixèrent sur
lui les regards de toute l'Eglise. — Il devint bientôt un des plus
terribles adversaires de l'arianisme. Il fut l'Athanase de l'Occi-
dent. Saturnin d'Arles ayant fait assembler un concile à Béziers,
en 356, dans l'intention d'y faire triompher l'erreur à l'aide de
la puissance impériale, Hilaire, en pleine assemblée et sans nul
respect humain, démasqua et confondit le fauteur de l'hérésie.
Saturnin, se sentant incapable de tenir tète à un pareil anlago-
niste, le signala à l'empereur comme un rebelle et un brouillon,
et Constance le relégua en Phrygie. Du fond de son exil , l'infa-
tigable docteur gouverna lui-même son diocèse; et, en Phrygie
comme en Gaule , il fit à l'hérésie une guerre sans relâche ,
tantôt de vive voix, tantôt par écrit. — Rhodane, évèque de
Toulouse, fut exilé avec saint Hilaire, et mourut dans cette
région lointaine.
L'arianisme ayant ainsi à sa disposition l'exil , les tortures et
la mort, contre les plus courageux défenseurs de la foi, se
croyait à la veille d'une victoire complète. — Mais, soutenue
d'en-haut, l'Eglise est invincible. — Du reste , l'erreur a cela de
particulier, que le jour de son triomphe est le commencement
de sa décadence; car, unis pour attaquer la vérité, les sectaires
se divisent toujours dans l'enseignement de leurs systèmes, et
dans le partage des dépouilles de leurs communs adversaires.
Varier dans la croyance, disent tous les docteurs fondés sur u"e
invariable expérience, est la loi fondamentale et le signe carac-
téristique de l'erreur. — La désunion et la discorde amènent
ensuite sa ruine. « Si Satan est divisé contre lui-même, a dit l'Au-
teur de toute vérité, comment son royaume pourra-t-il subsister?»
;;.->n.
QUATRIÈME SIÈCLE. 337
La guerre intestine se manifesta dans le camp arien, par Tro1»
différentes formules de foi. On en compte trois principales, formules
composées à Sirmium, ville de la Pannonie, où l'empereur ^ foi dressé»
résidait une partie de l'année. Les ariens en avaient déjà fait par
cinq auparavant. En vingt-cinq ans, on leur en vit composer lesa™»s-
près de cinquante. — La première formule de Sirmium fut Ans35i, 357,
rédigée, en 351, par Marc d'Aréthuse, et souscrite par tous les
évoques présents au concile, au nombre d'environ vingt-cinq.
Voici comme saint Athanase parle de ces prélats. « Il faut agir,
dit-il, avec Basile d'Ancyre, président du concile, et ses sem-
blables, non comme avec des adversaires, mais comme avec des
personnes qui ne sont pas éloignées de recevoir le mot consubs-
tantiel : nous ne les combattons pas comme des ariens et des
ennemis des Pères, mais nous discutons avec eux comme avec
des frères d'accord avec nous pour le sens, en débat pour le
nom seul. » — Saint Hilaire s'exprime en ces termes sur les
mômes évêques signataires de la première formule de Sirmium :
< 0 hommes zélés pour la doctrine apostolique et évangélique,
la splendeur de votre foi a dissipé les ténèbres de cette nuit obs-
cure de l'hérésie! Nous espérons voir revenir la vraie foi, depuis
que vous avez repoussé si courageusement les attaques de ses
perfides ennemis. » — La formule adoptée par ces prélats, ainsi
appréciés par saint Athanase et saint Hilaire, se trouve à peu
de chose près, toute composée des paroles de l'Ecriture. On
y condamne expressément ceux qui disent que le Fils est tiré
du néant; qu'il fut un temps où il n'était pas; qu'il n'est pas de
la substance du Père, mais d'une autre substance; qu'il a été
fait par la volonté de Dieu comme les créatures, ou enfin que
sa divinité a subi quelque changement et quelque diminution. •
— On y remarque , néanmoins , l'omission affectée du mot con-
substantiel, et on semble établir l'infériorité du Verbe au Père,
en disant : « Nous n'égalons pas le Fils au Père , et nous le
concevons comme lui étant subordonné. » Toutefois, il est
possible qu'on veuille marquer par là , non pas une différence
de nature, mais une relation d'origine, et exprimer simplement
que le Fils procède du Père, et qu'il n'est pas comme lui , sans
principe ei non engendré. C'est le sentiment de saint Hilaire,
et il est partagé, dit Darras, par tous les écrivains ecc'ié&ias-
338 cours d'histoire ecclésiastique.
tiques. — Il suit de là que, si l'on doit regarder cette première
formule de Sirmium comme insuffisante, parce qu'elle ne ren-
ferme pas les termes consacrés par l'Eglise , on peut dire néan-
moins qu'elle ne contient rien qui ne soit susceptible d'un sens
orthodoxe. C'est le jugement qu'en a porté saint Hilaire, dans
son Traité des Synodes , où il examine et discute à fond cette
première formule. Ce jugement, au reste, n'est que la consé-
quence et la confirmation des éloges donnés aux signataires de
cette formule par ce prélat et par saint Athanase.
La seconde formule de foi , dressée à Sirmium , en 357 ou 358,
est entièrement hérétique. Trois ariens fougueux , Ursace , Va-
lens, et Potamius, évèque de Lisbonne, ce dernier gagné à
l'arianisme par le don d'une terre domaniale que lui avait fait
Constance, en furent les principaux rédacteurs. Non-seulement
le terme de consubstantiel en fut proscrit, mais on y déclara
nettement, « que le Père est plus grand que le Fils en dignité,
en gloire et en majesté, et par conséquent d'une autre nature
que lui. » — Cette profession de foi est celle qu'Osius est accusé
d'avoir souscrite , comme nous l'avons dit d'après saint Hilaire.
Cette seconde formule , qui renversait la première , fut rem-
placée, en 358 ou 359, par une troisième qui la détruisit à son
tour. Ursace et Valens , malgré leurs efforts, ne purent dominer
l'assemblée qui la rédigea. Bien plus, l'empereur l'ayant adop-
tée, ces deux prélats, dont la foi variait avec les circonstances,
n'hésitèrent pas à la souscrire. On y omit encore, il est vrai, le
mot consubstantiel, mais on exprima la vérité catholique par des
termes équivalents. Comme on y condamnait ceux qui préten-
daient « que le Fils est un autre Dieu que le Père, » et comme
on reconnaissait € qu'il lui est semblable en toutes choses, » on
était forcément amené à conclure que le Père et le Fils n'ont
qu'une seule et môme substance. C'est pourquoi saint Hilaire ne
fait pas , non plus , difficulté de donner un sens orthodoxe aux
diverses expressions de cette formule , dans son Traité des Sy-
nodes, qu'il composa vers ce temps et qu'il envoya aux évoques
de la Gaule. — Saint Jérôme, qui la traite d'hérétique, parce
qu'elle avait été rédigée par les ariens et dans une intention
perfide , n'hésite pas à absoudre d'erreur ceux qui l'avaient
adoptée dans son sens naturel*
QUATRIÈME SlfcCLB. 330
On a prétendu jusqu'ici assez communément que le pape Findei'exii
Libère, se trouvant alors à Sirmium, souscrivit la première de du raP<^ll,ere-
ces formules (1), et obtint par ce moyen la fin de son exil. Ainsi An 358.
pensent, entre autres, Baronius, Bellarmin, le P. Petau, Wi-
tasse, Tournély et saint Liguori. Ce fut alors, en effet, que le
pape Libère revint à Rome, au milieu de toutes les démonstra-
tions de la joie la plus vive, selon beaucoup d'auteurs. « Libère,
dit saint Jérôme, rentra dans Rome comme un vainqueur, et le
peuple alla à sa rencontre avec une grande allégresse (2). » —
Félix se retira dans son prœdolium de la voie Aurélia , où il
mourut en 361. D'autres, comme nous l'avons remarqué, disent
qu'il fut décapité par les ariens.
L'adhésion de Libère à une des formules de Sirmium est, ce qu'il faut
cependant, loin d'être certaine. Car, si on invoque l'autorité de n^Zat
Socrate , de Théodoret, de Cassiodore , de Sulpice-Sèvère et du pape Libère.
deProsper d'Aquitaine, le pape Libère n'a rien signé du tout.
— Sozomène, il est vrai, suppose qu'on voulut lui faire signer
la première formule de Sirmium; mais il ajoute que le saint
Pape s'y refusa , et remit , au contraire , à ses obsesseurs une
formule catholique, qui écariait toute équivoque et tout subter-
fuge; en sorte que le récit de Sozomène, au lieu d'être la con-
damnation de Libère, serait plutôt son triomphe. — Au reste,
du témoignage de Sozomène, comme de celui des cinq historiens
graves et impartiaux, qui supposent que Libère n'a rien sous.
crit du tout , il résulte que l'empereur se vit forcé de renvoyer
(1) « L'opinion la mieux fondée est que le pape Libère a souscrit à
la première formule de Sirmium, formule bonne en elle-même et que
saint Hilaire a justifiée. » [Compte-rendu des Conf. de Gren., par-Mer î'é-
vêq., 1860.) — Libère, dit le saint et savant archevêque de Malines,
n'a jamais rien souscrit de contraire à la foi, et, s'il a péché, c'est
toui au plus en souscrivant privément une formule de foi incomplète.
Lettre de Mgr Déchamps, 30 décembre 4869. —Valois et Pagi sou-
tiennent que le pape Libère signa la troisième formule. — Fleury et
les auteurs de Y Art de vérifier les dates prétendent qu'il en signa
deux, la première et la troisième; mais aucun auteur ancien ne le
suppose ni directement ni indirectement. [Hist. de l'infail. des Papes,
tom. I, p. 242.)
(2) Quasi victorem Romam intravisse. . . cum gaudio populum Roma-
num obviam ivisse. (Saint Jérôme, Chrome.)
340 cours d'histoire ecclésiastique.
ce pape à Rome , afin d'apaiser les soulèvements continuels du
peuple qui redemandait sans cesse son pasteur, et de se rendre
aux supplications réitérées des dames romaines. Pour dissi-
muler cette contrainte, on aurait ensuite fait courir le bruit qu'il
avait souscrit à ce que l'empereur lui demandait. Rufin dit :
« Libère, évoque de Rome, était rentré dans cette ville du vivant
de Constance; mais je ne sais pas au juste si l'empereur le lui
accorda, ou parce qu'il avait consenti à souscrire , ou pour faire
plaisir au peuple romain, qui l'en avait prié à son départ (1). »
Ce dernier sentiment s'accorderait mieux avec l'affection du
clergé et du peuple romain pour Libère , et avec l'allégresse re-
marquable que causa son retour (2). Il s'accorderait mieux
aussi avec la vénération que l'antiquité, dit Fleury lui-même,
n'a jamais cessé d'avoir pour la mémoire de Libère; avec le
respect que les Pères les plus saints et les plus illustres de ce
temps-là, saint Epiphane, saint Basile, saint Ambroise, le pape
saint Sirice, Gassiodore, Théodoret, etc., ont toujours professé
pour ce pontife; enfin, avec le titre de saint que lui donnent les
plus anciens Martyrologes grecs ou latins , dont un, en particu-
lier, est attribué à saint Jérôme (3). — La souscription de Li-
bère aux formules de la foi de Sirmium n'est donc pas certaine.
De savants auteurs la nient, dit M. de Maistre, et leur opinion,
au jugement de Bérault-Bercastel , ne manque pas de raisons et
de preuves (4).
(4) Rufin, Hist. eccl., liv. 8, c. 37. — Socrate, liv. 2, c. 27. — Théo-
doret, Hist. eccl., liv. 2, c. 43, etc. — Gassiodore, Hist. trip., liv. 5,
c. 48.
(2) Les auteurs, toutefois, ne sont pas unanimes au sujet de l'allé-
gresse causée par le retour de Libère; quelques-uns, au contraire,
parlent de plaintes et de reproches qui lui auraient été adressés sur sa
(3) Fleury, Hist. eccl., tom. IV, liv. 48, p. 444. — Hist. de l'infail.
des Papes, tom. I, p. 384-382-391. — Acta Sanct,, tom. IV, 23 sept.
(4) On objecte quatre auteurs contemporains, qui parlent de la
chute du pape Libère, savoir : saint Athanase, le pape Libère lui-
môme, saint Hilaire et saint Jérôme; mais les passages objectés sont
loin d'être d'une authenticité certaine. — Saint Athanase, disent
Rohrbacher et l'auteur de l'Histoire de l'infaillibilité des Papes, parle
de la chute de Libère, et dans son Apologie contre les ariens, et dans
QUATRIÈME SIÈCLE. 341
De plus, parmi ceux qui admettent cet acte de faiblesse de
la part de Libère, beaucoup pensent, avec raison , que ce pon-
tife, depuis longtemps maltraité, n'eut pas en ce moment toute
la liberté nécessaire. « Il est certain dans le fait, ditBossuet,
dans un de ses derniers ouvrages, que Libère n'a cédé qu'à la
force ouverte, et que de lui-même, il est revenu à son de-
son Histoire aux moines , mais tout le monde convient que Y Apologie
a été écrite , au plus tard, en 350 ou 353 , c'est-à-dire , plusieurs an-
nées avant que Libère fût en exil. — L'Histoire des ariens adressée
aux moines a été également écrite avant l'époque où l'on suppose la
chute de Libère, ou du moins avant l'époque où saint Athanase eût
pu l'apprendre. — Les endroits où il est parlé de la chute du Pape
seraient donc des additions postérieures, faites par une main étran-
gère ou ennemie. Les ariens ont altéré plusieurs ouvrages de saint
Athanase. — On objecte encore contre Libère quatre lettres de C9
pontife, dont deux surtout, adressées aux évéques d'Orient , contien-
draient formellement la condamnation de saint Athanase ; plusieurs
paragraphes du livre des Fragments historiques de saint Hilaire qui
cite ces lettres, en les accompagnant de critiques, de reproches amers
et d'anathèmes contre Libère ; enfln deux passages de saint Jérôme
attestant la chute de ce pape : Catalog. scriptor. ecclesiast., c. 97, et
Chronico S. Hieron. ad annum 352. — Mais le P. Stilting, d'une
critique généralement si éclairée et si sûre , dans une longue et sa-
vante dissertation qui se trouve inter Acta Sanctorum, 23 sept., a
démontré que les prétendues lettres du pape Libère, soit pour le
fond, soit pour la forme, sont évidemment étrangères à la plume de
ce pontife, et, déplus, inconciliables avec toute l'histoire; que les
Fragments de saint Hilaire, en ce qui regarde surtout le pape Libère,
remplis d'erreurs grossières, sont en outre, d'une maladresse, d'une
imprudence , et d'une exagération injuste , tout à fait indignes de
saint Hilaire; et que les deux passages de saint Jérôme en contradic-
tion l'un avec l'autre, offrent des preuves notoires de supposition.
« De la chute de Libère , dit le docteur Thomas Mamachi , il n'y a
pas de trace dans le manuscrit des Chroniques de saint Jérôme , que
l'on conserve au Vatican , et qu'Holstenius soutient être d'une très-
grande antiquité, admirandae vetustatis. » — Toutes ces pièces, ainsi
que celles prêtées à saint Athanase, ont été supposées ou altérées par
les hérétiques, dont le mensonge, la fourberie et la ruse ont de tout
temps formé le caractère essentiel , comme le fait si bien remarquer
saint Vincent do Lérins dans son Commonitoire. — L'Orient surtout,
foyer d'hérésie, offre une réunion de faussaires insignes, dont les
noms et les actes audacieux et perfides sont signalés , preuves en
mains, dans Y Histoire de l'infaillibilité des Papes, tom. IT, p. 151-160.—
L'Histoire des ariens, spécialement, présente une collection de faux à
342 COURS d'histoire ecclésiastique.
voir (1). » Or, « tout acte extorqué par la violence , comme le
remarque encore Bossuet, est nul de plein droit. » — Voici,
à ce sujet, ce que les cenluriateurs de Magdebourg mettent
dans la bouche de saint Athanase; et ces paroles, si elles ne
sont pas sûrement du saint docteur, prouvent au moins que
les centuriateurs croyaient à l'orthodoxie du Pape : « Libère,
dit saint Athanase, cité par ces ennemis acharnés de l'Eglise
et des Pontifes romains , Libère , vaincu par les souffrances
d'un exil de trois ans et par la menace du supplice , a souscrit
enfin à ce qu'on lui demandait; mais c'est la violence qui a
tout fait, et l'aversion de cet évèque pour l'hérésie n'est pas
douteuse. » — € Il paraît, continuent en leur propre nom les
centuriateurs, que tout ce que l'on a raconté de la souscription
de Libère, ne tombe nullement sur le dogme arien, mais seu-
lement sur la condamnation d' Athanase. Que la langue du pon-
tife ait prononcé dans ce cas, plutôt que sa conscience, cela ne
semble pas douteux; ce qu'il y a de certain, c'est que Libère
ne cessa de professer la foi de Nicée (2). »
Au reste, quand il aurait joui de la liberté nécessaire, il ne
serait pas tombé dans l'hérésie , puisqu'il est certain , par le
témoignage de saint Hilaire et par le contenu des formules,
qu'elles offrent un sens entièrement orthodoxe. — Enfin , quand
on les supposerait hérétiques et librement souscrites par le
tous les degrés. (Id., p. 458-362.) — Dupin soutient aussi formelle-
ment que les Fragments historiques ne sont pas de saint Hilaire , et il
appuie son sentiment sur le nombre et la nature des erreurs qu'on y
découvre , et qu'il est impossible d'attribuer à ce Père. — Du Perron
affirme que les Fragments ont été recueillis ou composés par des luci-
fériens du ive siècle. — En admettant l'authenticité des Fragments,
dit l'auteur de VRist. de l'infaill., nous soutenons que les quatre lettres
attribuées à Libère ne sont pas de ce pape , et que les réflexions qui
les accompagnent ne sont pas de saint Hilaire, et il apporte, à l'appui
de son assertion, des raisons et des témoignages d'une frappante
gravité. — Au reste Rufin, avait déjà dit : « Les livres si instructifs,
composés par saint Hilaire, pour contribuer à la conversion des si-
gnataires de Rimini, ont été dans la suite tellement falsifiés par les
hérétiques , qu'Hilaire lui-même ne les reconnaîtrait pas. (Patrologise
Curs comp., X, 622.)
(4) II» Inst. past. sur les promesses de l'Eglise, n. 405.
(î) De Maistre , Du Pape , tom. I.
QUATRIÈME SIÈCLE. 343
Pape , on n'en pourrait rien conclure contre l'infaillibilité de
l'Eglise universelle, cela est évident. — Bien plus, cet acte de
Libère ne réunissant pas toutes les conditions exigées par
les auteurs , pour que le souverain Pontife ait parlé ex cathedra,
il n'attaquerait pas même son infaillibilité personnelle. Aussi
le grand Bossuet, qui, dans sa Défense de la déclaration de
168?, avait cité ce fait, comme attaquant l'infaillibilité du Pape,
a retranché lui-même tout le chapitre qui s'y rapporte ; et on
lit dans l'histoire de sa vie, qu'un jour, dans l'intimité de la
conversation, il dit à l'abbé Ledieu : « J'ai rayé de mon Traite
de la puissance ecclésiastique , tout ce qui regarde le pape Li-
bère , comme ne prouvant pas bien ce que je voulais établir en
ce lieu. » — Après une dissertation de près de deux cents
pages , aussi savante que consciencieuse , l'auteur de l'Histoire
de l'infaillibilité des Papes conclut ainsi toute l'affaire du pape
Libère. — Il n'est pas suffisamment établi que le retour de
Libère ait eu lieu au prix d'une concession quelconque. — Si
Libère a signé quelque formule de foi , ce ne peut être que la
première de Sirmium. — Le dogme de la consubstantialité du
Verbe est amplement exprimé dans cette formule. — Dans
les actes authentiques de la vie de Libère, on voit constamment
ce Pape se montrer défenseur courageux et habile de la religion
catholique. — Les Questions historiques de 1866, première
livraison , ont démontré que la foi catholique a eu dans Libère
un admirable défenseur, et qu'alléguer encore la chute de ce
pape , c'est une opiniâtreté inconcevable. — Gomment peut-on
avoir le courage , s'écrie l'illustre et savant archevêque de
Malines, de rappeler encore les questions jugées de Libère, de
Vigile et d'Honorius (1)?
Cependant la division allait toujours croissant dans le camp m^iàot
arien. Deux factions bien tranchées, la faction des ariens rigides ,los awi,;<-
et purs , et celle des semi-ariens ou eusébiens, y entretenaient lennfc&SL
une guerre opiniâtre. — Les ariens rigides rejetaient sans
(I) Cardinal de Bausset, Hist. de Bos., tora. II. — Le Corgne , Dis-
$ert. mr le pape Libère. — Acta Sanct., 23 sept. — Hist. de l'infail-
Papes, tom. I, p. 210-393. — Univers, 30 oct. -1869. —Lattre
de .Mb" Déchamps, Monde, M décembre 4869. — Darras, Hist. de l'Eg.
t. IX, p. u62-o99.
344 cours d'histoire ecclésiastique.
détour, non-seulement le terme de consubstantiel , mais encore
celui de semblable en substance; et ils ne balançaient pas à
professer ouvertement que la nature du Fils est essentiellement
ilifférente de celle du Père , ce qui leur fit donner le nom d'ano-
méens , du grec avo'noio;, dissemblable. — Ils niaient aussi
toute distinction, même virtuelle, entre les attributs de Dieu. —
A la tète de cette faction, étaient Acace de Césarée, Aëtius et
Eudoxe. — Acace était un évoque sans foi , un homme sans
pudeur. — Aëtius, qui devint archevêque de Constantinople
sous Julien l'Apostat, était fils d'un malfaiteur condamné au
dernier supplice. D'abord esclave , puis chaudronnier, fort
décrié dans son métier, ensuite charlatan sur les tréteaux, il
linit par s'adonner à la philosophie, et il dogmatisa sur la
religion avec tant d'audace, que le peuple lui donna le surnom
d'athée. Quant à la morale, il ne faisait cas ni des jeûnes, ni
des prières, ni d'aucun genre de bonnes œuvres, pas même de
l'observation des préceptes du Décalogue. Son langage et sa
conduite étaient du cynisme le plus révoltant. — Eudoxe , dis-
ciple d' Aëtius, s'était fait transférer, par cabale, du petit siège
de Germanicie à celui d'Antioche. Quoique d'un caractère timide
et faible , il avait beaucoup de ressemblance avec son maître ,
et n'avait pas plus de modération que lui envers ceux qui le
contredisaient. Sans conviction , sans dignité , bouffon sacri-
lège et bateleur mitre , dit l'historien de saint Chrysostome ,
Eudoxe fut vingt ans durant, la honte de Constantinople et le
fléau des orthodoxes. — Ces deux chefs de parti étaient secon-
dés par un aventurier, nommé Eunomius, de même génie et
de même conduite qu'Aëtius, dont il fut le secrétaire et l'ami;
et qui, ajoutant aux erreurs de ce dernier, enseigna, entre
autres choses , que la seule connaissance du Père et du Fils ,
peut sauver, sans la foi et les œuvres, et malgré les plus grands
crimes et même l'impénitence. Il affectait un insolent mépris
pour les Prophètes et les Apôtres , et rejetait le culte des
reliques comme une impiété. Une intrigue arienne porta ce
discoureur aussi orgueilleux qu'impie sur le siège épiscopal de
Cyzique. — Il est vraiment glorieux pour les dogmes chrétiens
d'avoir eu de pareils ennemis î — Les anoméens furent aussi
appelés détiens et eunomiens, d'Aëtius et d'Eunomius, leurs
QUATRIÈME SIECLE. 345
chefs. — Les eunomiens se subdivisèrent bientôt en eunomio-
eupsychiens, d'Eusyche, autre sectaire, qui admettait avec les
catholiques, que le Sauveur savait le jour et l'heure du juge-
ment dernier : vérité que les eunomiens ne voulaient pas recon-
naître.
La faction des semi-ariens était plus modérée que sa rivale; Fank»
mais elle fut encore moins unie. Elle se divisa en plusieurs frac- 5e„
tions diverses. — Les unes enseignaient que le Verbe est sem-
blable en substance, mais non égal au Père; car ils lui suppo-
saient un commencement, et une puissance surbordonnée et
inférieure. — D'autres se contentaient de dire que le Fils est
semblable au Père, sans ajouter en substance : et ils donnaient
ensuite à ce terme vague toutes les significations qu'ils jugeaient
utiles, selon les circonstances. C'est ce qui a fait dire à saint
Grégoire de Nazianze, que ces termes : « semblable en subs-
tance, était une amorce tendue aux simples; un filet que l'hérésie
jetait d'une main prudente; un cothurne chaussant le pied droit
comme le pied gauche; un crible à tout vent; expressions d'au-
tant plus perfides et plus dangereuses, qu'en frayant une voie à
la licence, elles semblaient rendre hommage à l'autorité (1). »
Logiquement, la doctrine de ces deux sectes semi-ariennes
rentrait dans I'Arianisme rigide et pur. — Enfin, le plus grand
nombre, en rejetant le mot consubstantiel, enseignait expressé-
ment que le Fils de Dieu est, non-seulement semblable au Pèra
en substance, mais qu'il lui est égal en toutes choses. Ceux-là
ne s'éloignaient des catholiques que par leur entêtement à
rejeter le mot consubstantiel. Plusieurs semblaient craindre que
ce terme n'impliquât l'identité de personne, aussi bien que
celle de substance.
Pour réunir ces partis divers, et faire cesser l'humiliante con- o>nnie
fusion qui en résultait pour la secte, l'empereur Constance <JC s.icucie.
travailla à faire assembler un grand concile. Sa première pensée Au 3S9.
fut de le réunir à Nicomédie, puis à Nicée; mais, soit à cause
des ravages causés dans ces deux villes par des tremblements de
terre , soit pour abréger les voyages des évoques et soulager le
fisc, il indiqua aux Orientaux Séleucie, ville de l'Isau-
(1) Saint Grég. Naz., Panégyr. de saint Athan.
346 cours d'histoire ecclésiastique. .
rie, et aux Occidentaux Rimini , sur les bords delà mer
Adriatique. — Le concile de Séleucie fut composé de cent
soixante évoques, dont dix-neuf étaient anoméens ou ariens
purs, cent cinq semi-ariens, et le reste fortement attaché
à la foi catholique. A la tète de ces derniers était le célèbre exilé
des Gaules, l'évèque de Poitiers, envoyé au concile par le gou-
verneur de Phrygie, ou plutôt par la divine Providence, comme
le dit Baronius. Malgré la vigueur d'Hilaire et le zèle des pré
lats catholiques, le semi-arianisme l'emporta à Séleucie.
Vainqueur au concile, il fut sur le point d'être vaincu à
cour; car les ariens purs, s'étant rendus en toute hâte
auprès de l'empereur, y cabalèrent avec tant d'adresse, que
Constance, malgré son inclination pour le semi-arianisme, fut
à la veille d'en punir les partisans. Mais bientôt après, indigné
des blasphèmes trop révoltants des ariens purs , il les chassa de
sa présence, et exila leur chef Aëtius avec Eudoxe, que leurs
adversaires avaient d'ailleurs représentés comme des traîtres et
des ennemis de l'empereur. Ainsi, à Séleucie, le semi-aria-
nisme obtint et garda l'avantage.
Concile A Rimini, au contraire, l'arianisme obtint une apparence de
triomphe , à force de mensonges et de calomnies. Le concile de
cette ville comptait plus de quatre cents évoques (1), dont
quatre-vingts seulement étaient ariens. Les prélats orthodoxes,
qui étaient en grande majorité, proposèrent d'abord de signer,
à l'exclusion de tout autre, le célèbre canon de Nicée, sans y
rien ajouter ni retrancher. Les ariens s'y refusèrent et propo-
sèrent, de leur côté, une formule hérétique. Les Pères, voyant
leur opiniâtreté, dirent anathème à Arius, condamnèrent et
déposèrent ses partisans , et envoyèrent à l'empereur le compte-
rendu de la séance avec leur décision. Mais les ariens écrivirent
aussi à Constance, et leurs émissaires ayant pris le devant par
une marche forcée, prévinrent tellement ce prince, qu'il refusa
de recevoir les députés catholiques, et expédia des ordres et des
officiers pour faire recommencer les séances à Rimini. — Dès
lors ce concile n'eut plus de forme canonique. La liberté néces-
(<) VU plures quadringentis episcopis reperti sunt. (S. Athan., De
Synod., 8.)
de Rimini.
QUATRIÈME SIÈCLE. 34?
gaire aux évèques, pour qu'ils soient les représentants et les
mandataires de l'Eglise, leur fut enlevée. La crainte et la terreur
s'emparèrent des prélats; aussi, tout ce qui fut fait depuis ce
moment a été appelé par saint Athanase : les nouveautés de Ri-
mini. D'un côté, le préfet Taurus, à qui, selon Sulpice-Sévère,
on avait promis le consulat si l'erreur avait le dessus , faisait
entendre le bruit des fers et des menaces d'exil et de mort; de
l'autre, les ariens répétaient astucieusement aux catholiques,
que, comme eux, ils anathématisaient quiconque dirait « que le
Verbe n'est pas Dieu, engendré du Père avant tous les siècles,
qu'il n'est pas éternel avec le Père, qu'il est tiré du néant, ou
qu'il fut un temps où il n'était pas; en un mot, qu'il fût une
créature comme une autre créature. » Les fourbes ajoutaient
que la suppression du mot consubstantiel , devenu l'occasion de
tant de troubles, ne pouvait compromettre la foi, et servirait à
réunir les églises d'Orient avec celles d'Occident. — Alors, tout
à la fois épouvantés par les menaces de Taurus, et séduits par ces
heureuses espérances qu'on leur présentait, les évèques ortho-
doxes , moins par abandon de la vraie doctrine que par amour
pour la paix, souscrivirent aux paroles que leurs ennemis ve-
naient de prononcer. Ensuite, l'assemblée fut dissoute, et les
prélats regagnèrent leurs divers diocèses.
Bientôt les ariens chantèrent victoire , et publièrent de toutes
parts que leur doctrine avait été adoptée à Rimini. Ils préten-
daient le conclure de ce que, parmi les propositions souscrites deRinfoi.
au concile, se trouvait celle-ci : € Anathème à celui qui soutient
que le Fils de Dieu est une créature comme les autres créatures. »
Cette phrase , prise avec son contexte , et dans la pensée des
prélats orthodoxes , signiûait que le Verbe n'était pas du tout
une créature; mais les ariens lui donnaient malicieusement un
sens hérétique, savoir : que le Verbe n'est pas une créature
comme les autres, mais une créature d'un ordre plus parfait. —
A la nouvelle de cette fourberie, les Pères furent au désespoir
d'avoir été ainsi trompés. C'est alors, selon le mot célèbre de
saint Jérôme , que « l'univers gémit et fut étonné de se trouver
arien. » Il ne l'était donc pas, remarque judicieusement Lho-
mond, car on n'est pas étonné de se trouver ce que l'on est en
effet; et s'il gémit, il n'aimait donc pas l'erreur. « Un grand
AppréeiatiM
348 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
nombre d'entre nous, dit à ce sujet saint Grégoire de Nazianze,
hommes d'ailleurs fidèles à leur devoir, sont tombés dans la
piège : purs de cœur, leur main s'est souillée par la souscription,
et en associant leurs noms aux noms des misérables dont les
intentions et les actes étaient également pervers, ils ont pris
part, sinon à la flamme, du moins à la fumée de l'hérésie. » —
Le pape Libère , dans une attitude sûre et sereine, incompatible
avec sa prétendue chute, désapprouva hautement la souscrip-
tion imprudente des évêques. Ceux-ci , obéissant à la voix de
leur chef, se rassemblèrent ou s'écrivirent les uns aux autres
et désavouèrent énergiquement les actes de Rimini. — « Ils
révoquèrent aussitôt tout ce qui avait été fait, dit saint Am-
broise. » — Les évêques qu'on avait trompés, écrit saint Jé-
rôme, et qu'on voulait faire passer pour hérétiques malgré eux,
prenaient à témoin le corps de Jésus-Christ et tout ce qu'il y a de
plus sacré dans l'Eglise, qu'ils n'avaient jamais eu l'idée de
signer rien de contraire à la foi. Ils versaient des torrents de
larmes , et se montraient partout disposés à condamner leur
souscription et tous les blasphèmes des ariens (1). »
Les Pères de Rimini eurent tort, il est vrai, de consentir à
la suppression d'un terme que l'Eglise avait adopté, pour pré-
venir toutes les subtilités et toutes les équivoques. Comme le
dit saint Grégoire de Nazianze, « en supprimant le mot consubs-
tantiel, qui protégeait comme un solide rempart l'antique et
sainte doctrine de la Trinité, les Pères de Rimini la démante-
laient et la livraient à l'ennemi; » mais on ne peut pas, cepen-
dant*, les accuser d'hérésie formelle ni même d'erreur; car,
dire du Verbe, comme ils avaient fait, « qu'il est engendré du
Père avant tous les siècles, qu'il est éternel avec le Père , qu'il
n'est pas tiré du néant, qu'il ne fut aucun temps où il n'était
pas, qu'il est Dieu, et non une créature comme nous, » c'était
dire évidemment que le Verbe a la nature divine. Or, comme il
ne peut y avoir qu'une nature divine et infinie, il s'ensuivait
que le Fils avait la nature du Père ; en d'autres termes , c'était
affirmer sa consubstantialité avec Lui. Pour donner le sens hé-
rétique aux paroles précédentes , les ariens eurent à fouler aux
(4) Saint Ambroise, Epist. 24. — Saint Jérôme, Dial. cont, Lucif.
QUATRIÈME SIECLE. 3i9
pieds toutes les règles du langage et de la logique. — - Au teste,
quand les Pères de Rimini auraient signé une formule héré-
tique, cela ne porterait aucune atteinte à la catholicité et à l'in-
faillibilité de l'Eglise; car, d'un côté, le concile, quoique nom-
breux , ne contenait qu'une faible portion des évoques de la
chrétienté , puisque les auteurs contemporains en élèvent le
chiffre jusqu'à six mille. L'Afrique seule comptait sept cents
évèchés (1). D'un autre cété, le- pape Libère, qui n'avait pris
aucune part ni à la convocation ni à la tenue de cette assemblée,
se déclara toujours formellement contre ce qui s'était fait à Ri-
mini. — Il suit de là que le souverain Pontife concourait avec
la majorité des évèques, pour maintenir et conserver la vraie
foi. Cela suffit pour sauvegarder l'infaillibilité de l'Eglise; car,
pour la détruire , il faudrait nécessairement, si l'on veut des-
cendre jusqu'aux dernières limites des opinions de l'école, que
l'erreur fut embrassée à la fois par le Pape et par la majorité des
évèques. — On voit combien le ministre Basnage a tort quand
il dit que les « ariens eurent un instant la catholicité (2). »
Après le concile de Rimini, la faction des ariens rigides par- E^-raimn
vint à supplanter à la cour celle des semi-ariens. Ceux-ci, en ,,,. I',, , u;
conséquence, sévirent déposés et bannis à leur tour, pendant /]■[':'',,
que les coryphées de l'arianisme pur, Aëtius excepté, étaient ,i .-
rappelés et s'emparaient de leurs sièges. — Au commencement (
de l'année 360 , les vainqueurs tinrent un concile à Constanti- •!•
nople, pour annuler tout ce qui avait été fait à Séleucie. L'em-
pereur expédia ensuite des ordres en Orient , dit Longueval , ou
du moins dans les provinces les plus voisines de la cour, selon
Rohrbacher, pour faire signer aux évèques le formulaire de
Rimini. Beaucoup de prélats cédèrent par faiblesse ou par sur-
prise (3).
[\ ) Dalmatius , archimandrite de Constantinople , in rescript. Ephes.
synod., an. 432. — Labbe, tom. III, col. 754. — Hist. de l'infaiU.
des Papes, tom. I, p. 396-399.— S. Grég. de Nazianze, Panégyrique
de S. Athan. — Darras, t. XIII, p. 3.
(2) Sur tout ce qui concerne le concile de Rimini , voir une disserta-
tion critique. (Hist. de l'infaiU. des Papes, tom. I, p. 394-407.)
(3) Cette défection a été souvent exagérée. — Il ne faut pas croire,
dit un savant prélat, que les évèques ariens aient jamais été en au—
350
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Retour
de S. Hilaire
ilans
les Gaules.
Premier
concile de
Paris.
Saint Hilaire, qui était alors dans la capitale de l'Orient,
écrivit à l'empereur et lui demanda une conférence publique
pour y combattre les hérétiques en sa présence. « Depuis le
saint concile de Nicée, dit-il dans sa supplique, ceux à qui
vous accordez votre confiance , ne font autre chose que composer
des symboles. Leur foi n'est pas la foi des Evangiles, mais celle
des conjonctures. L'année dernière , ils ont changé quatre fois
leur symbole; chez eux, la foi varie comme les volontés, et
la doctrine comme les coutumes. Tous les ans et même tous les
mois, ils produisent de nouveaux symboles; ils détruisent ce
qu'ils avaient fait; ils anathématisent ce qu'ils avaient soutenu
Ils ne parlent que d'Ecriture sainte, que de foi apostolique; mai
c'est pour tromper les fidèles et pour porter atteinte à la
doctrine de l'Eglise. » — On peut voir par ces paroles combien
les hérétiques de tous les temps se ressemblent. — Les ariens
n'osant lutter contre un adversaire aussi redoutable, refusèrent
la discussion et persuadèrent à l'empereur de renvoyer Hilaire
dans les Gaules, comme un homme capable de troubler tout
l'Orient. — Le saint évèque traversa l'Illyrie et l'Italie pour
retourner à son diocèse. Partout il ranimait les chrétiens faibles
et chancelants dans la foi. — Il serait impossible d'exprimer
avec quels sentiments de joie la Gaule reçut son Hilaire, ou
s
:
it
Am 360-361. grand nombre qu'on serait tenté de le penser, en considérant les
troubles excités par l'arianisme. — Il y en eut peu au concile de Nicée,
et presque tous souscrivirent au Symbole. — En Occident, malgré les
persécutions des empereurs, un petit nombre d'évôques acceptèrent
l'arianisme. — En Orient, la plupart de ceux qui favorisaient cette
hérésie n'étaient, pas ariens. On peut en juger par le soulèvement que
causa, dans le parti, la seconde formule de Sirmium; par le concile
d'Ancyre , qui condamna les anoméens, en 358 ; et par la division qui
éclata au concile de Séleucie, etc. — La séduction fut encore moins
grande parmi les simples fidèles. Ils entendaient dire par tous, que
le Christ est Dieu , et ils pensaient qu'il en était ainsi. C'est ce qui a
fait dire à saint Hilaire « que les oreilles des peuples étaient plus
saintes que le coeur des évoques : sanctiores auresplebis quam corda
sacerdotum. » — Longueval, tom. I. — Receveur, tom. II, p. 213. —
Rohrbacher, tom. VI. — Hist. du dogm. cath., tom. II, p. 290-291 . —
Explication sage des paroles de saint Hilaire , de saint Grégoire de
Nazianze, de saint Vincent de Lérins sur la défection exagérée des
évoques d'alors. — Hist. de l'infaill. des Papes, tom. I, p. 405-407,
QUATRIÈME SIÈCLE. 351
pour nous servir de l'expression de saint Jérôme, « avec quelle
tendresse elle embrassa ce héros qui revenait du combat. » Son
retour ranima le courage de tous les évoques. Ils tinrent plu-
sieurs conciles où ils condamnèrent ce qui avait été fait à Rimini,
et ratifièrent partout la foi de Nicée. On y déposa les prélats
ariens. — Un de ces conciles se tint à Paris, en 360, et passe
pour le premier de cette ville. Il adressa une lettre synodale aux
évoques d'Orient. On y voit que les évèques justifient le terme de
omoiousios ou semblable en substance, et que cette expression,
dont les hérétiques abusaient, était susceptible d'un sens ortho-
doxe. Mais, ils embrassent Yomoousios pour exprimer avec
précision la vraie et parfaite ressemblance du Fils avec le Père.
Ces différents conciles, dit Longueval, purgèrent l'Eglise galli-
cane du levain de l'arianisme. Le calme fut rétabli partout; et
il passa pour constant, au rapport de Sulpice-Sévère, « que les
Gaules furent redevables au seul Hilaire d'avoir été délivrées de
l'hérésie (1). »
Cependant le triomphe des ariens ne fut pas de longue durée Moit
à Constantinople; car, en 361, le ciel leur enleva l'empereur to(£2ïJ"
Constance, qui mourut dans l'impénitence, dit saint Athanase,
en marchant contre Julien l'Apostat. — Prince faible avec de
singuliers instincts pour la cruauté, inconstant, borné, supers-
titieux et possédé de la manie de dogmatiser, Constance, dit
Feller, fit plus de mal à la religion que ne lui en avaient fait
les persécuteurs idolâtres, dont il surpassa quelquefois aussi la
barbarie. « Sa vie, dit saint Grégoire de Nazianze, fut un tissu
de cruautés. » Quelques moments avant sa mort, un arien,
nommé Euzoïus, lui donna le baptême. — Avec cet empereur,
l'arianisme perdit toute sa force; il n'eut plus, jusqu'à sa fin,
que des mouvements convulsifs.
Signalons quelques-unes des causes et des conséquences ab- camat
surdes de cette puissante hérésie, qui attaquait le fondement (l's^11'*
même de la religion chrétienne, et qui est renouvelée par tous l'arianisme.
les rationalistes modernes. — D'abord , tout le monde sait que
l'arianisme se répandit dans l'Eglise à l'aide des passions, à
l'ombre du pouvoir temporel, par l'intrigue, la force, etd'ha-
(i) Sulpiçe-Sévère, liv. 2. — Darras, t. X.
An 3(51 .
352 cours d'histoire ecclésiastique.
biles dissimulations : hypocrisie, violence, bassesses, sacrilège?,
atrocités de toute espèce, rien ne coûta à l'arianisme. En
même temps qu'il disputait, subtilisait et rusait, il calomnia,
opprima, versa le sang , et commit des horreurs qui rappelaient
les plus mauvais jours des temps de persécution. — Mais, une
autre principale cause des succès de l'arianisme se trouve, dit
un savant prélat, dans le caractère général du système arien,
combiné avec l'état intellectuel et religieux de quelques classes
de la société , après la conversion de Constantin et le triomphe
de l'Eglise. Alors, comme toujours en pareille circonstance, la
politique, le servilisme, l'indifférence, etc., jouèrent un grand
rôle, surtout dans le monde des cours. César s'était fait chré-
tien, il fallut l'imiter. Beaucoup de païens suivirent donc
l'exemple du maître de l'empire, par complaisance, par intérêt
et ambition, sans une véritable conviction, ou sans une connais-
sance suffisamment approfondie de la doctrine chrétienne.
Quand la famille impériale embrassa le Christianisme, dit Mœ-
lher, un grand nombre de païens suivirent son exemple , sans
éprouver une véritable vocation. Ils n'abjurèrent pas toutes
leurs opinions, tous leurs préjugés antérieurs, et surtout ils ne
firent pas assez profondément passer dans leurs âmes l'esprit
chrétien. — A tous ces politiques intéressés, hypocrites, légers,
indifférents ou impies , l'arianisme parut comme une heureuse
transaction, une espèce de moyen terme entre le Polythéisme
dont ils n'avaient pu se détacher tout à fait, et le Christianisme
qu'ils goûtaient médiocrement et n'osaient abandonner, entre
l'esprit philosophique et la religion populaire. — « La raison
humaine, tout en s'abaissant devant la raison supérieure du
Christ, pouvait , dans ce nouveau système , se trouver satisfaite
Au lieu d'un Dieu unique en nature, et subsistant néanmoins
en trois personnes distinctes, on n'admettait que le Dieu uni-
personnel que la raison humaine reconnaît. Ce n'était pas Dieu
lui-même qui s'était fait homme , et qui avait accompli une
carrière de douleurs et d'opprobres; c'était un être supérieur
qui, tout excellent qu'il pouvait être, était fini et accomplissait
une œuvre finie : par là, tout le Christianisme surnaturel , mys-
térieux, effrayant pour la raison et la conscience, s'amoindris-
sait et se mettait mieux en proportion avec l'humaine nature. •
QUATRIÈME SIÈCLE. 353
— Le Christianisme se proportionnant à la taille de son Auteur,
la foi devenait une chose humaine, et la religion n'était plug
qu'une philosophie , et même une protestation déguisée de
l'idolâtrie vaincue. — L'arianisme , comme nous l'avons dit,
parut donc un heureux accommodement aux hommes qui vou-
laient allier la politique, l'ambition, leurs intérêts et leur
amour-propre avec la religion. Or, le nombre de ces conser-
vateurs intéressés est toujours grand aux époques de transi-
tion. Là se trouve la véritable raison du succès de la secte
arienne (1).
Voici maintenant quelques-unes des absurdités qui découlent Réflexions
de l'arianisme. « Si Jésus-Christ n'est pas Dieu , nous sommes, la ^\nili
dit le P. de Ravignan , dans le plus épouvantable chaos. Le *
Christianisme est faux. L'univers est dans le faux; il a été con-
verti, sanctifié, régénéré et civilisé par le faux. Le faux est
partout : dans la foi, dans l'amour, et dans toutes les inspira-
tions du Christianisme ; le faux dans tous les bienfaits versés
au sein de l'humanité au nom du Dieu Sauveur; le faux dans
l'héroïsme d'innombrables martyrs , dans la vie angélique de
millions de vierges, le faux dans tous les génies chrétiens, et
quels génies! le faux dans toute la chaîne de science, de zèle,
de dévouement, de travaux, de vertus surhumaines réunies
pour répandre l'amour du Dieu fait homme; le faux dans toute
la série des âges de l'Eglise, dans tous ses monuments, dans
tous ses témoignages, le faux dans tout le sacerdoce catholique,
dans l'apostolat de tous les siècles : le faux dans le bonheur de
la foi et d'une conscience pure. Quoi I votre langue légère et
dédaigneuse trouverait un moindre mystère dans toutes ces con-
séquences de vos principes? Moi, elles m'épouvantent! Niez la
divinité du Sauveur! rien ne se comprend plus, ne s'explique
plus sur cette terre, elle fait horreur. De la hauteur de vos dé-
dains, du sein de votre science malavisée, du chaos de vos
pensées irrésolues , de vos illusions frivoles ou passionnées ,
prétendez-vous foudroyer les monuments et l'histoire ? Soit.
Alors détruisez vos villes, rasez vos édifices et vos demeures
séculaires; renversez nos temples, régnez parmi les ruines. Je
(i) Hist. du dogm. cath., tom. II, p. %S5-294.
Cours u'histoirb. 23
354 cours d'histoire ecclésiastique.
le conçois, le vandalisme est au moins logique; mais les pierres
crieront encore, et crieront avec la voix des siècles : Jésus-
Christ est Dieu !
« S'il n'était pas Dieu, que serait-il donc? Comment l'appel-
leriez-vous? — Homme juste et sage? Vous croyez parler une
langue raisonnable, religieuse et littéraire! et vous ne voyez
pas que c'est dévorer la plus folle des inconséquences et la plus
cruelle des ignominies! Car dire que Jésus-Christ fut seulement
un sage , un bienfaiteur de l'humanité, un grand homme, c'est
forcément flétrir sa doctrine , sa personne , sa vie , du sceau
avilissant du mensonge et de la fourberie; c'est le travestir en
imposteur et en scélérat ! Si Jésus-Christ n'est pas Dieu , évi-
demment il ne fut ni juste, ni saint, ni grand, ni sage; il n'est
plus digne ni d'estime, ni de louanges; il ne mérite que le
mépris le plus profond, comme ces insensés dont l'histoire a
conservé et flétri les noms, et qui eurent la ridicule ambition de
se faire décerner les honneurs divins. Il ne fut qu'impie , im-
posteur et sacrilège; car enfin n'étant qu'un homme, il voulut
se faire adorer comme un Dieu. Voyez donc en Jésus-Christ, si
vous l'osez, l'imposteur, l'impie, le fanatique, le scélérat men-
teur; car, s'il n'est pas Dieu, vous devez le voir et le dire; pas
de milieu. — Alors, déchirez toutes les pages du récit évangé-
lique, dites avec le Juif déicide : Anathème à Jésus-Christ ! A la
bonne heure; car, en le crucifiant, le Juif fut conséquent. Il y
aura au moins alors franchise et logique dans la haine et dans
la guerre. Mais ne venez pas, à l'aide de vos éloges, profana-
teurs téméraires de la tradition de soixante siècles , qui tous se
réunissent et se confondent en la divinité de Jésus-Christ,
comme dans un foyer commun de vérité et de lumière, ne venez
pas outrager indignement le Dieu béni des chrétiens, en démen-
tant par vos éloges, ses doctrines les plus expresses, ses œuvres
et ses plus claires paroles. Vos louanges en font un monstre;
vous lui arrachez la probité du cœur et du langage, vous abu-
sez de la louange pour blasphémer et pour maudire; et, quand
on maudit, on maudit , on ne loue pas. Il n'y a qu'une logiqut
possible ici : ou Dieu, ou fourbe, scélérat et monstre! MalgBé
vous-mêmes , cette conséquence vous fait horreur. Jésus-Christ,
son caractère, son honneur, sa vertu, sa sagesse, sa sainteté
QUATRIÈME SIÈCLE, 355
sublime, vous les proclamez; donc il est Dieu, oui Dieu! Sa-
gesse et divinité en Jésus-Christ, c'est une seule et même vérité
qu'unit le plus indissoluble lien. Jésus- Christ est un sage;
donc Dieu! pas de milieu (1). »
Après la mort de Constance, l'empire se trouva entre les ,Julien
mains de Julien , surnommé l'Apostat. Ce prince était fils de empereur.
Jules Constance, frère consanguin du grand Constantin. Les ~
enfants de ce dernier ayant fait périr leur oncle et sa famille,
pour se débarrasser de tout compétiteur au trône, Julien, âgé
seulement de sept ans , avait échappé non sans peine au mas-
sacre. Il fut sauvé par Marc, évèque d'Aréthuse, qui le cacha
dans le sanctuaire de son église , et qui , plus tard, fut horrible-
ment tourmenté par les ordres de l'Apostat pour la cause de la
foi. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de
miel, le saint vieillard, suspendu dans un filet, fut exposé,
sous un soleil ardent, à la piqûre des mouches. — Par sa
mère, Julien était parent de l'arien Eusèbe de Nicomédie, à
qui sa jeunesse fut confiée. A vingt-quatre ans, il alla étu-
dier à Athènes, en même temps que saint Grégoire de Na-
zianze et saint Basile le Grand. — L'empereur Constance,
après la mort de ses deux frères , le nomma César, en 355 , et
lui confia le commandement des Gaules. Julien y remporta de
grands avantages contre les barbares qui envahissaient les fron-
tières; et il se concilia tellement l'affection des soldats, que
l'armée le proclama Auguste , en 360, à Paris, malgré sa résis-
tance feinte ou sincère. Si elle fut sérieuse , comme Julien l'af-
firme , elle ne fut pas longue. Constance en fut indigné ,
et , comme nous l'avons vu , il périt en allant lui faire la
guerre.
Julien avait de rares qualités. Son courage est incontestable.
Son application au travail était continuelle. Il fut d'une tempé-
rance exemplaire. Il fit plusieurs ordonnances très-sages, ea
particulier contre le luxe et la mollesse, et retrancha beaucoup
d'abus. Mais, ces qualités furent ternies par de très-grands
vices qu'il s'efforçait de voiler, dit Feller, sous une hypocrisie
profonde. Il possédait au suprême degré l'art de dissimuler.
(4) Ami de la religio* *, mars 1841*
356 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Son principal tort fut d'avoir voulu rétablir l'idolâtrie dans
l'empire. Pendant sa jeunesse, il s'était montré chrétien. Il était
même entré dans le clergé et y avait rempli l'office de lecteur.
On remarqua néanmoins, dès son enfance, qu'il avait une espèce
de penchant pour le Paganisme. Saint Basile et saint Grégoire
de Nazianze, ses condisciples, le pénétrèrent à Athènes, malgré
les soins qu'il prenait pour se cacher. Grégoire , en le voyant,
ne pouvait s'empêcher de dire à son ami : « Quel dangereux
serpent l'empire nourrit dans son seinl Dieu fasse que je sois
mauvais prophète ! »
Malheureusement, le saint l'avait bien jugé. Devenu seul
maître de l'empire, par la mort de Constance, Julien se livra
en toute liberté à ses goûts païens et aux pratiques de l'idolâ-
trie. Il pensait, d'ailleurs, venger sa famille immolée par Cons-
tance , en se déclarant contre la religion du prince qui en
avait été l'ennemi. Gomme pour effacer en lui le caractère de
son baptême, il se fit arroser, couché dans une fosse, avec le
sang d'un taureau immolé aux faux dieux. — Sous son règne,
l'apostasie tint lieu de tout autre mérite. Elle conduisait à toutes
les charges; elle couvrait tous les crimes passés, et donnait le droit
d'en commettre impunément de nouveaux. Il publia un édit gé-
néral pour faire rouvrir les temples païens. Il rétablit toutes le?
observances idolâtriques. Il se constitua lui-même prêtre et sacri-
ficateur, et en remplissait les fonctions les plus viles. Il fendait
le bois et soufflait le feu pour les sacrifices. Les souterrains de?
palais impériaux, remplis de squelettes ou de restes humains
mutilés, ont révélé les plus horribles secrets. La nuit, dans l'in-
térieur de son palais , à Lutèce, à Vienne , à Sirmium, à Cons-
tantinople , à Antioche , il s'enfermait avec un sacrificateur
égyptien, nommé Oronte, et là, on plongeait le couteau sacré
dans le sein d'un enfant , d'une jeune vierge, ou d'un chrétien,
et on se servait de leurs membres palpitants pour les pratiques
de l'art divinatoire et pour d'horribles mystères. Au rapport de
Libanius, d'Ammien-Marcellin , comme de saint Grégoire, l'a-
postat eut des relations sensibles avec les dieux ou démons.
N'en déplaise à nos rationalistes , Julien fut le contraire de ce
qu'ils appellent un esprit fort : il fut démoniaque et spirile. Ce
côté du caractère de Julien a été trop laissé dans l'ombre. —
QUATRIÈME SIÈCLE.
357
Il fit, pour les sacrifices, des profusions insensées, au point,
que la dépense en devint onéreuse à l'Etat. Ammien-Marcellin
dit que, s'il était revenu vainqueur de son expédition contre les
Perses , l'empire n'aurait pu fournir assez de bœufs pour servir
de victimes. Il ranima l'éclectisme, s'entoura des philosophes
de cette école, leur distribua des gouvernements ou des charges
à sa cour, leur donna sa confiance et suivit toutes leurs inspira-
tions. L'orgueil , l'insolence et les vexations de ces sophistes in-
dignaient tout le monde.
Cependant, Julien affecta d'abord une assez grande tolérance
pour le Christianisme, et sembla vouloir laisser aux fidèles une
entière liberté de suivre leur religion. « Par les dieux, écrivit-il,
je ne veux pas qu'on fasse mourir les galiléens , ni qu'on les
maltraite en aucune manière. » Il tenait à paraître libéral et
modéré, et enviait aux martyrs les honneurs que leur attiraient
les luttes ouvertes. Il était convaincu, d'ailleurs, et Libanius en
convient, que la violence n'avait servi qu'à donner à l'Eglise une
plus grande fécondité (1). Cette persuasion l'engagea à employer
contre elle le ridicule , la ruse et la séduction. Il rappela tous les
exilés, tant catholiques qu'ariens ou semi-ariens, dans le but,
ainsi que l'avoue Ammien-Marcellin , de fomenter les querelles
et les divisions entre ces communions diverses , de les détruire
ainsi les unes par les autres, et d'établir ensuite le Paganisme
sur leurs ruines (2). Malheureusement, l'arianisme favorisé par
l'empereur Constance, ayant tout divisé et subdivisé dans la so-
ciété chrétienne, était propre à inspirer ces espérances.
Cette mesure insidieuse n'eut pas, cependant, l'effet que Julien
en attendait; car une foule de savants docteurs : saint Euscbc
de Verceil, Lucifer de Cagliari, et surtout le grand Athanase,
furent rendus au libre exercice de leur zèle, et se virent en
état de combattre avec avantage l'influence des hérétiques , qui
n'avaient plus, pour soutenir leurs intrigues, l'appui du pou-
voir temporel. — Le retour du saint patriarche d'Alexandrie^au
milieu de son troupeau, fut, comme les précédents, un véritable
triomphe. Le peuple alla au-devant de lui jusqu'à une journée
(J) Libanius, Orat. M.
[i) Ammien, liv. iï, n. 5.
f.onre i'/j
il,;
Fin (ta
Iroisièroc exil
de
S. Atlianase.
An Mi.
358
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
de chemin, et en si grand nombre , que toute l'Egypte y parais-
sait rassemblée. On montait sur les toits et sur les arbres pour
le voir, et on regardait comme une bénédiction d'être exposé à
l'ombre de son corps. On semait des fleurs et on brûlait des
parfums sur son passage. La ville entière fut illuminée. —
Quelque temps auparavant, l'intrus George de Cappadoce avait
été brûlé vif dans une révolte , par la partie de la populace qui
était païenne, et qu'il avait exaspérée par son avarice et ses
exactions. — Saint Athanase profita de ce calme pour assembler
un concile à Alexandrie, auquel assista saint Eusèbe de Verceil.
On s'y occupa des évêques trompés à Rimini , et il fut décidé
qu'ils garderaient leurs sièges, parce qu'ils n'avaient pas aban-
donné la vraie foi , et qu'ils avaient témoigné leurs regrets de
s'être laissé surprendre. — A propos d'une discussion sur la
manière d'exprimer les mystères de la sainte Trinité, le concile
reconnut que l'on pouvait également admettre en Dieu une seule
ou trois hypostases , selon que l'on donnait à ce mot le sens de
nature ou de personne (1).
Après avoir essayé de fomenter la division dans l'Eglise , Ju-
lien tenta de l'avilir. Dans cette vue, il enleva aux ecclésias-
tiques les immunités accordées par les empereurs précédents;
il supprima les pensions destinées à la subsistance des clercs et
des vierges consacrées à Dieu. Toutes les faveurs étaient pro-
diguées aux païens. Il défendit aux chrétiens de plaider, de se
défendre en justice, et d'exercer les charges publiques, « afin,
disait-il , de leur faire pratiquer la pauvreté et l'humilité évan-
géliques. » Il ne voulut pas non plus qu'ils enseignassent les
belles-lettres, et il leur fit enlever tous les modèles de l'antiquité
profane : Homère , Platon , Gicéron , Démosthènes , etc. « Pour-
quoi , disait-il , proposer ces auteurs à la jeunesse , comme des
hommes admirables , s'ils se sont trompés sur le point le plus
important, ainsi que le prétendent les sectateurs du Galiléen?
Qu'ils se bornent à expliquer les élégantes productions de Luc,
de Matthieu ou du bonhomme Jeanl » Ammien-Marcellin n'a
pu s'empêcher de blâmer lui-même une si odieuse tyran-
(*) Hist. dudogm. cath., tom. I, p. 430. — Saint Grég. de Naz.,
Panég . de saint Athan.
QUATRIÈME SIÈCLE. 350
nie (1). — L'impiété moderne cherche à renouveler cette énormité
tyrannique par le système des écoles laïques obligatoires. Des
deux côtés, la donnée et les prétentions sont les mêmes.
Le sophiste couronné fut encore trompé dans ce calcul; car le Travaux
Seigneur, en cette circonstance comme toujours, tira le bien du '^Xux
mal. Les docteurs catholiques se mirent à étudier le fond sacré Apollinaire
de la religion , et en tirèrent, de riches trésors. Pour récréer la s ^c^
jeunesse en l'instruisant, Apollinaire dit l'Ancien, prêtre à
Laodicée et le plus grand littérateur de toute la Syrie , écrivit
en vers héroïques, calqués sur le rythme homérique, l'histoire
des Israélites, et divisa son ouvrage en vingt-quatre chants, à
l'imitation d'Homère (2). Il composa aussi sur différents sujets
tirés des Livres saints, des tragédies, des comédies, des odes,
à la manière de Pindare, de Mônandre, d'Euripide et de So-
phocle. — Apollinaire le Jeune, fils du précédent et plus tard
évèque de la même ville, mit l'Evangile et les récits des
Apôtres en dialogues, selon la méthode de Platon. Saint Basile
a porté un jugement très-favorable sur les ouvrages des deux
Apollinaire. Sozomène les égale à ceux des anciens (3). De
toutes leurs productions, il ne nous reste en entier qu'une tra-
duction des psaumes en vers par Apollinaire le Jeune, qui fit
ensuite, comme nous le verrons, un mauvais usage de ses ta-
lents. — Saint Ephrem , diacre de l'église de Nisibe , composa
un nombre prodigieux d'instructions et d'hymnes sur des sujets
sacrés. Elles devinrent si célèbres, que, selon saint Jérôme, on
les lisait publiquement, après les Livres saints, dans plusieurs
églises. Aujourd'hui encore, on les admire quoiqu'elles aient
(1) Ammicn, liv. 5, c. 18. — Julien fut le premier des législateurs
qui chercha à introduire le droit absolu, exclusif et souverain de l'Etat
en matière d'enseignement. A propos de cette tyrannie , saint Gré-
goire de Nazianze s'écriait : « J'abandonne volontiers à qui les voudra,
la fortune, la puissance, tous les hochets de la vanité humaine. Mais
la ><:icnce, les lettres, jamais! C'est là notre domaine, dont on n'ex-
pulsera jamais les chrétiens. C'est le premier des biens, après le bien
supérieur et divin de la foi et de ses espérances immortelles. »
(2) D'autres attribuent cet ouvrage à Apollinaire le Jeune. (Rohrba-
cher, tom. IV.)
(3) Sozomène, liv. 5, c. 18.
360
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Julien
commence à
employer
la violence
contre
lài cluélicns.
subi des altérations considérables , en passant de l'original
syriaque dans la langue grecque, de génie si différent; et du
grec, dans les autres idiomes où nous les lisons. — Saint Gré-
goire de Nazianze écrivit plus de trente mille vers dans le môme
but, etc.
Cependant, à mesure que la Providence déjouait les efforts
du persécuteur, il semblait devenir plus opiniâtre et plus
acharné. Pour mieux verser le ridicule sur le Christianisme , il dé-
fendit de donner aux fidèles un autre nom que celui de galiléens.
— L'ironie, la dérision , la satire et le sarcasme furent essayés par
l'apostat, comme, plus tard, par Voltaire, qui ne fit que le copier
sans même l'égaler, dit M. Darras. — Il fit ensuite enlever le laba-
rum aux légions, et le remplaça par l'image de Jupiter. Bientôt
il fut ordonné de ne vendre au marché et sur les places, que des
viandes immolées aux dieux. De temps en temps, il faisait
verser de l'eau lustrale à la source des fontaines publiques.
Suidas rapporte qu'il fit enterrer une croix que Constantin avait
élevée dans la nouvelle Rome , comme un trophée de la victoire
du Christianisme. — Les soldats ne purent recevoir leur solde
qu'en jetant de l'encens sur un brasier environné d'idoles. Plu-
sieurs n'aperçurent pas d'abord l'artifice. Sur les reproches
qu'on leur en fit ensuite, ils donnèrent les plus vifs témoignages
de repentir. Ils parcouraient les rues et les places publiques en
criant : « Nous sommes toujours chrétiens, que tout le monde
l'entende! » Il y en eut même qui allèrent rendre leur solde à
l'empereur. « Réservez vos dons, lui dirent-ils, pour ceux qui
les acceptent à des conditions si honteuses; pour nous, ils nous
sont plus odieux que la mort. » Julien irrité ordonna de leur
trancher la tète; cependant, il n'osa pas encore mettre à exécu-
tion cette sentence barbare. « Hélas ! s'écria alors un de ces
généreux guerriers, nommé Romain, je ne suis donc pas digne
du martyre ! » Ils furent exilés à l'extrémité de l'empire. —
Julien força le peuple à assister aux cérémonies païennes;
ceux qui refusaient d'obéir étaient battus ou emprisonnés. Ainsi
la persécution du césar philosophe commençait à devenir san-
glante, comme celle des premiers ennemis de l'Eglise.
Mais, Jésus-Christ eut de généreux soldats jusqu'à la cour et
près de la personne du tyran. Jovien , Valentinien et Valens , trois
QUATRIEME SIÈCLE.
361
des principaux officiers de ses gardes , et plus tard ses succes-
seurs, bravèrent ses menaces. Valentinien , entrant un jour
avec lui dans un temple païen, déchira avec indignation un bout
de son manteau , sur lequel le pontife idolâtre avait jeté de l'eau
lustrale. Julien les épargna parce qu'ils lui étaient nécessaires.
— Les églises étaient pillées , démolies ou profanées. A cette
occasion, les ecclésiastiques eurent beaucoup à souffrir. On les
emprisonnait, on les appliquait à la torture, pour les forcer à
découvrir et à livrer les vases sacrés. On les insultait publique-
ment. — Les évèques furent chassés , et le grand Athanase , sur
la tète duquel tombaient toujours les premiers coups de la per-
sécution, fut obligé de quitter son troupeau pour la quatrième
fois. L'empereur menaça même le préfet d'Egypte d'une forte
amende , s'il n'exécutait pas ses ordres avec promptitude. Aussi-
tôt, les idolâtres coururent vers la basilique où était le saint
évèque. Les fidèles s'y rendirent aussi pour défendre et conser-
ver leur pasteur; mais le saint, craignant l'effusion du sang,
s'arracha aux uns et aux autres , prit un bateau et s'enfuit sur
le Nil du côté des déserts. On se mit à sa poursuite et on allait
l'atteindre, quand Athanase s'en étant aperçu , ordonna de revi-
rer de bord et de ramer hardiment à la rencontre de ses enne-
mis. Leur chef ne pouvant croire que le saint fût sur le bateau
qui venait à lui , demanda aux gens de l'équipage s'ils n'avaient
pas vu Athanase. On répondit qu'il venait de passer et qu'il
n'était pas loin. Les idolâtres continuèrent leur poursuite, et le
patriarche rentra dans Alexandrie , où il se tint caché jusqu'à
la mort du tyran, que le ciel lui avait fait connaître comme très-
prochaine.
A travers la noire malignité et la haine de Julien contre le
Christianisme, on ne laissait pas d'apercevoir l'estime que lui
inspirait, malgré lui , le vif éclat des vertus chrétiennes. « L'hos-
pitalité, disait-il aux prêtres de ses dieux, le soin des morts
ainsi que des vivants et le règlement des mœurs voilà ce qui a
si fortement accru le parti des galiléens. Ces gens-là ont eu
le talent de simuler toutes les vertus. Vous devez aussi prati-
quer tout cela. Un sacrificateur ne doit point aller au théâtre,
ni boire dans une taverne , ni exercer un vil métier. Acceptez
rarement les invitations des gouverneurs... honorez Cybèle, la
Quatrième
exil de
S. Alterna».
L'empertW
Julien forcé
rendre liom-
iCbri*!
nisinc.
362
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Cruautés
de
l'empereur
Julien
contre
les chrétiens.
mère des dieux, dont l'image vénérée est trop négligée... Privez
des fonctions du sacerdoce ceux qui refuseront de se conformer
à cette règle. En chaque ville , établissez des hospices pour les
pauvres indistinctement : car il est honteux que nous laissions
tant d'indigents sans secours , tandis que les impies galiléens,
outre leurs pauvres, nourrissent encore les nôtres. » — Il
voulut même bâtir des espèces de monastères, c'est-à-dire, des
lieux de retraite et de prières pour les hommes et pour les
femmes, et il fixa des jours et des heures réglés pour prier en
commun et à deux chœurs, etc. — Julien voulut même copier
la hiérarchie ecclésiastique, en créant des pontifes provinciaux
supérieurs à ceux des villes et des campagnes, et relevant eux-
mêmes d'un premier hiérophante.
Pendant que ce prince inconséquent et bizarre était ainsi
forcé de rendre hommage aux œuvres et à l'excellence du Chris-
tianisme, il travaillait à sa destruction avec plus de violence
que jamais. Les villes chrétiennes ne pouvaient obtenir de lui
aucune justice; il refusait audience à leurs députés, et rejetait
leurs requêtes. — Césarée de Cappadoce était une des plus
célèbres par la foi de ses habitants. On venait d'y détruire le
dernier temple païen. Julien s'y rendit en personne, enleva à
cette ville ses privilèges, son titre de cité et jusqu'à son nom.
Les églises y furent toutes dépouillées, et le clergé se vit en-
rôlé dans les plus viles milices. — A Pessinonte en Galatie, il
fit souffrir d'horribles tortures à deux jeunes chrétiens, qui
avaient victorieusement réfuté ses sophismes. — A Ancyre,
dans la même province, un prêtre, nommé Basile, accusé
d'avoir détruit un autel des idoles , fut déchiré avec des ongles
de fer et périt dans les tourments. — A Dorostore en Thrace,
un fidèle, nommé Emilien, fut jeté au feu par les soldats, pour
avoir aussi renversé des autels d'idolâtrie. — A Myre en Phry-
gie, Macédonius, Théodule et Tatien furent grillés à petit feu,
pour avoir brisé des statues païennes. — A Héliopolis en Phé-
nicie , un supplice , inconnu même au temps de Néron et de
Dioclétien, épouvanta l'humanité. Des vierges consacrées à Dieu
furent exposées nues aux insultes du peuple. On leur ouvrit
ensuite le ventre et on y offrit de l'orge à des pourceaux, qui
dévoraient en même temps leurs entrailles. — A Gaza en Pales-
QUATRIÈME SIECLE. 363
tine , les mêmes horreurs furent commises sur des vierges et
sur des prêtres. — A Majume, dans la même province, on ar-
rêta trois frères chrétiens , dont l'un était évoque de la ville. La
populace leur attacha des cordes au cou, et les traîna par les
rues, où ils furent déchirés et mis en pièces. Le gouverneur
ayant voulu punir les coupables, Julien l'exila. « Serait-ce un
si grand crime, dit-il, quand un hellène massacrerait dix ga-
liléens (1)? » — En Gaule, beaucoup de soldats souffrirent pour
la foi. — A Rome, il y eut aussi plusieurs martyrs, entre
autres , saint Jean et saint Paul , qui sont nommés au canon de
la messe. — A Antioche , Maximilien et Bonose, deux officiers
chargés de porter l'étendard de leur légion, eurent la tète
tranchée pour avoir refusé de remplacer le labarum par l'image
des faux dieux. Deux autres officiers de la garde impériale,
Maximin et Juventin , ayant exprimé quelques plaintes au sujet
de la persécution exercée contre les chrétiens , furent soumis à
la torture, condamnés à mort et décapités au milieu de la
nuit (2). — Dans la même ville, « Julien se rendit ridicule par des
extravagances que la postérité refusera de croire, » disait vingt
ans après saint Chrysostome. Il paraissait souvent dans les rues
avec un costume burlesque, entouré de devins, d'aruspices et
de bouffons. Sorciers , magiciens , histrions , charlatans , au-
gures, ivrognes, prêtresses de Vénus, tout ce que le vice a de
plus hideux et de plus vil, marchait, dit saint Chrysostome, à
côté de l'empereur avec des éclats de rire et des paroles dignes
d'une telle société. Le cheval impérial et les prétoriens suivaient
par derrière, à une grande distance, cette mascarade infâme,
comme s'exprime M. de Broglie. Contre un prince qui s'avilis-
sait ainsi, on composa des satires mordantes. Il s'abaissa jusqu'à
(1) Saint Grégoire de Nazianze, Orat. 3.
(2) Au milieu de ces actes de barbarie , Julien craignait plus de pa-
raître tyran que de l'être en effet. Aussi , quand il les faisait exercer
par d'autres, il affectait d'y être étranger. S'il les commettait lui-
même, il cherchait toujours à les justifier par quelques prétextes spé-
cieux et à les faire exécuter sans éclat et le plus possible durant la
nuit. Cette hypocrisie, jointe à la cruauté, a fait dire à Lebeau, dan*
son Histoire du Bas-Empire, « que Julien n'épargna la vie des çh;
tiens que dans ses paroles et dans ses édits. »
361
COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Sacrilège
et punition
du
comte Julien
oncle
d» l'empereur.
An 362.
Ecrits
de Julien
contre
les chrétiens.
ant
I
m.
répondre sur le même Ion. C'est dans une de ses épigrammes,
intitulée Misopogon , que l'histrion couronné , comme l'appelle
ici saint Chrysostome , rend un témoignage solennel à la multi-
tude innombrable des chrétiens. Il y déclare formellement « que
la population entière d'Antioche, qui était alors de cinq cent
mille habitants , selon Gibbon , avait abandonné le culte des
faux dieux, et voyait avec la plus grande peine les efforts de
l'empereur pour le rétablir (1). »
Le feu du ciel, selon saint Chrysostome et Théodoret, ayant
consumé un temple d'Apollon , situé au bourg de Daphné prè
d'Antioche, Julien accusa les chrétiens de l'incendie, malgré
témoignage des prêtres païens et des voisins qui avaient
tomber la foudre. En punition, il fit fermer toutes les égli
de la ville, et livra la plus grande au pillage. Le comte Julien
son oncle, et le gouverneur Félix, qui avaient tous les deux
apostasie pour lui plaire , se chargèrent de l'exécution du crime,
et enlevèrent les vases sacrés en vomissant toutes sortes de
blasphèmes. « Voyez , disait Félix au comte, en quelle vaisselle
est servi le Fils du charpentier? » Celui-ci , les jetant par terre ,
s'assit dessus et les profana de la manière la plus infâme. Les
deux impies ne tardèrent pas à être punis de leurs sacrilèges.
Peu après , Félix perdit la vie en rendant des flots de sang par la
bouche. Le comte Julien fut frappé d'une plaie honteuse, tur-
pissimâ et fœdissimâ plagâ; il s'y forma une multitude épou-
vantable de vers, qui le dévoraient tout, vivant. Il mourut au
bout de quarante jours , au milieu des souffrances les plus
atroces. Saint Chrysostome, Sozomène, Théodoret et Ammien-
Marcellin s'accordent tous sur les détails de cet événement.
L'empereur Julien ne se contentait pas de persécuter les
chrétiens , il les attaquait encore par ses écrits. Il composa
contre eux un grand ouvrage , dont il ne nous reste que des
extraits , rapportés par saint Cyrille d'Alexandrie , qui en a fait
la réfutation. Il y renouvelle toutes les objections de Celse,
(1) Saint Grégoire de Naz., Orat. 3, Epist. 6, 7, 8, 17. — Saint
Basile, Epist. 14. — Saint Chrysostome, Orat. 2, in Babyl. —
Socrate, liv. 3, c. 13; liv. 5, c. 5. — Sozomène, liv. 5, c. 9, 10,
17. — Théodoret, liv. 3, c. 16. — Ammien-Marcel., liv. 22, 23, 2o.
— Receveur, tom. II. — Rohrbacher, tom. VI.
QUATRIEME SIÈCLE.
365
déjà mises en poudre par Origène, et celles qu'Eusèbe de Césa-
rée avait si victorieusement combattues dans sa Démonstration
évangélique. Ces extraits suffisent , dit M. Darras , pour démon-
trer la supériorité de l'attaque de Julien sur celle du scepticisme
voltairien, au siècle dernier. « Nos modernes antechrists, dit-il,
« s'élèvent à peine à la cheville de l'apostat. » — On y trouve
néanmoins des aveux précieux contre les hérétiques. Ainsi , il
reproche aux chrétiens d'adorer Jésus-Christ comme le Fils de
Dieu et Dieu lui-même; d'appeler sans cesse Marie Theotocos ou
Mère de Dieu , d'adorer la croix , d'en former le signe sur le
front, de la graver sur leurs portes, d'honorer les martyrs; et il
témoigne que tout cela remontait jusqu'au temps même des
Apôtres. — Il s'efforce de tourner en ridicule les miracles de
Jésus-Christ; mais il en reconnaît expressément la réalité. Voilà
un témoin non suspect de la croyance primitive et invariable de
l'Eglise! — On a encore de Julien plusieurs lettres et plusieurs
discours sur différents sujets. On y trouve exposées toutes les
rêveries de la philosophie néoplatonicienne. — Son ouvrage le
mieux écrit, mais indigne d'un homme d'Etat, est son Discours
sur les Césars. C'est une satire des empereurs précédents et sur-
tout de Constantin. On y rencontre encore une foule de calom-
nies contre les chrétiens , et des bouffonneries bonnes pour amu-
ser les libertins. Ainsi , sa haine contre la religion perçait
partout.
La tentative qu'il fit alors de relever le temple de Jérusalem
en fournit une nouvelle preuve. Il savait que Jésus-Christ avait
prédit qu'il n'en resterait pas pierre sur pierre. Il voulut lui
donner un démenti. Quoiqu'il n'aimât pas les Juifs, il les invita
à concourir à l'entreprise , et leur prodigua l'argent et les pro-
messes. Il envoya sur les lieux Alypius, comte d'Antioche, un
de ses officiers les plus affidés , pour presser les travaux. On
arracha les anciens fondements. La multitude des ouvriers était
innombrable. Leur ardeur semblait devoir triompher de tous
les obstacles. Cependant saint Cyrille, évoque de Jérusalem , se
moquait de leurs efforts, et disait hautement que le temps était
venu où l'oracle du Sauveur allait s'accomplir à la lettre, a Ils
» ne mettront pas seulement une pierre sur une autre , » répé-
tait sans s'émouvoir le saint prélat. En effet, quand les anciens
l.fmpcroar
Julien
essai* Ù3
reliàtir
Ift temple
île Jérusalem
An3U3.
366 cours d'histoire ecclésiastique.
fondements eurent été enlevés , il survint un horrible tremble-
ment de terre qui combla les fouilles , dispersa les matériaux
amassés, renversa les édifices voisins, tua ou blessa une partie
des travailleurs. — Revenus de leur frayeur, les Juifs, remet-
tent la main à l'œuvre. Alors des globes de feu sortant du sein
de la terre entr'ouverte, repoussent les matériaux sur les ou-
vriers qu'ils enveloppent d'un tourbillon de flamme et de fumée,
et consument leurs outils, même le fer. La flamme électrique a
cette puissance. Ce terrible phénomène se renouvela à plusieurs
reprises. Le feu reparut autant de fois que le travail recommen-
ça, et il ne cessa que lorsqu'on l'eut abandonné. — Ce fait est
incontestable; il est attesté par saint Cyrille, témoin oculaire;
par saint Jérôme , saint Ambroise , saint Chrysostome et saint
Grégoire de Nazianze , tous contemporains du prodige ; par les
historiens du temps : Rufln, Socrate, Sozomène, Théodoret,
Zonoras, Epiphane, le diacre Nicéphore, Calliste , Philostorge
arien, David Ganzi juif, le rabbin Gédaliah, et par Ammien-
Marcellin lui-même, païen, ami intime et zélé défenseur de
Julien. Voici ses propres paroles : t Pendant que Alypius, aidé
du gouverneur de la province , avançait l'ouvrage autant qu'il
pouvait, de terribles globes de feu sortirent des fondements
qu'ils avaient ébranlés auparavant par des secousses violentes,
les ouvriers qui recommencèrent souvent l'ouvrage furent brûlés
à diverses reprises; le lieu devint inaccessible et l'entreprise
cessa. » Un incrédule du xvme siècle, Gibbon, a recueilli tous
ces témoignages, et les déclare authentiques. Amis et ennemis
affirment la même chose; il faut l'admettre ou rejeter toute cer-
titude historique.
Quatorze siècles après cet événement, nos philosophes ont
prétendu en donner une explication naturelle. C'est tout simple-
ment selon eux, un phénomène de Vair inflammable. « Heu-
reuse invention, dit M. Poujoulat, commentant les paroles d'Am-
mien-Marcellin, pour expliquer ces globes de feu, ces globes in-
telligents qui poursuivent les ouvriers juifs , qui s'arrêtent
quand les ouvriers s'en vont , qui s'allument de nouveau quand
ceux-ci reparaissent , et qui , messagers d'une volonté éternelle,
ne quittent les lieux qu'après une entière défaite et le désespoir
des travailleurs déicides ! » — A ce sujet, saint Chrysostome
QUATRIÈME SIÈCLE. 367
s'écrie : « Le Christ a bâti son Eglise sur la pierre, rien n'a pu
la renverser; il a renversé le temple, rien n'a pu le relever. Nul
ne peut abattre ce que Dieu élève, et nul ne peut relever ce que
Dieu abat. » — Selon la plupart des auteurs ecclésiastiques, un
feu venant du ciel s'unit aux flammes sorties de la terre, et l'on
vit des croix de lumière dans les airs , et même sur les habits
des travailleurs. — Une merveille si frappante étonna tous les
spectateurs. Beaucoup de juifs, et encore plus d'idolâtres, con-
fessèrent la divinité de Jésus-Christ et demandèrent le bap-
tême.
Ainsi , au lieu d'anéantir la prophétie du Sauveur, Julien
acheva de l'accomplir, en enlevant jusqu'à la dernière pierre
du temple de Jérusalem. Ce prince fut déconcerté, mais il de- Mon
meura aveugle au milieu d'une si grande lumière. Il s'occupait *j?
alors d'une expédition contre les Perses. Au commencement , l'Apostat.
à Charres, l'antique cité d'Abraham, il immola lui-même, avec An~363.
Procope son parent et favori, une femme, pour lire dans ses
entrailles le succès de cette guerre. En marche, il fit murer la
grotte d'un solitaire, et l'y laissa périr de faim, jaloux de la con-
fiance que lui attiraient sa vertu et ses miracles. A son retour,
il devait exterminer le Christianisme. La guerre de Perse prenait
ainsi le caractère d'une lutte armée contre la foi de Jésus-
Christ (1). — Mais la divine Providence abrégea un règne si
dangereux. A l'approche des Romains, les Perses reculèrent en
dévastant leur propre territoire, et en mettant le feu à leurs
villes. L'imprudent empereur s'avança inconsidérément, et fit
brûler sa flotte qui remontait lentement le Tigre , soit pour
hâter la marche de son armée, soit pour ne lui laisser d'espoir
que dans la victoire. Bientôt la famine se fit sentir, et, les
Perses l'assaillant de toutes parts, il fut obligé de reculer. Placé
à l'arrière-garde , pour soutenir et protéger la retraite , Julien
(4) Les païens étaient si convaincus de la ruine prochaine de la re-
ligion de Jésus-Christ, que le philosophe Libanius demanda, un jour,
jrvec OU air de triomphe, à un grammairien chrétien, avec qui il était
lié : lié bien! que fait maintenant le Fils du charpentier? — Il fait
un cercueil pour son plus grand ennemi, répondit le grammairien.
— A quelques jours de là, en effet, un cercueil recevait l'empereur
Julien.
368 cours d'histoire ecclésiastique.
fut atteint d'une flèche qui lui perça le foie. Ammien-Marcellin
etLibanius, ses panégyristes, racontent qu'il mourut tranquil-
lement de sa blessure , en s'entretenant avec ses amis de la
noblesse de l'âme, et les consolant par l'espérance qu'il avait
d'être réuni aux astres. — Saint Grégoire de Nazianze rapporte,
au contraire , que Julien , étant blessé , fut porté sur le bord du
fleuve, et qu'il voulut s'y jeter, afin de se dérober aux yeux des
hommes, et de passer pour un dieu , comme Romulus; mais on
le retint. Théodoret ajoute : On dit que, prenant son sang avec
la main, il le lança contre le ciel, en s'écriant : f Tu as vaincu,
Galiléen. » Sozomène raconte la même circonstance, mais comme
un propos de quelques personnes. D'autres disent qu'il avait
jeté son sang contre le soleil , en lui reprochant de favoriser les
Perses. — Sa mort, qui arriva en 363, fut révélée à plusieurs
saints, entre autres, à saint Sabas, solitaire , et au célèbre Di-
dyme. — Elle passa pour une punition de Dieu , même aux
yeux des païens , et saint Jérôme assure avoir entendu de leur
bouche, à Rome, ces paroles : « Comment les chrétiens peu-
vent-ils vanter la patience et la miséricorde de leur Dieu ? Rien
n'est plus terrible et si prompt que sa colère. » — Julien avait
régné une année et huit mois depuis la mort de Constance ; il
était âgé de trente et un ans.
jovien. L'armée lui donna pour successeur Jovien, capitaine de ses
empereur, gardes, soldat intrépide et chrétien éprouvé. Le nouvel empe-
An 363. reur assembla aussitôt les légions et leur dit avec franchise :
t Soldats, je suis chrétien, et je ne puis commander aux
troupes de Julien, si elles demeurent attachées à ses erreurs.
Une armée abandonnée du Dieu véritable ne pourrait être que la
proie des barbares. » — « Ne craignez rien , seigneur, s'écria-
t-on de tous les rangs, vous commandez à des chrétiens; Julien
a régné trop peu de temps pour affermir l'impiété dans ceux
mêmes qu'il a séduits. » — Jovien traita avec les Perses et
ramena l'armée sur les terres de l'empire. L'état de la religion
fut un des premiers objets de sa sollicitude. Il révoqua les
édits que Julien avait publiés contre les chrétiens; et remit en
vigueur toutes les lois de Constantin en faveur de la religion. Il
rappela les évoques bannis, rétablit sur le labarum le mono-
gramme du Christ, et ordonna aux gouverneurs des provinces
QUATRIÈME SIÈCLE. 369
de faire rouvrir les églises partout où elles avaient été fermées.
— Le grand Athanase reprit, pour la quatrième fois, possession s- Atiiana*
de son siège. Comme il était l'oracle de l'Eglise, l'empereur lui dans son
écrivit pour avoir des instructions précises et exactes, sur l'objet B*^c-
des disputes sans cesse renouvelées par les hérétiques. Le saint An 3133.
patriarche, après avoir réuni et consulté les principaux évèques
d'Egypte, répondit par une lettre synodale et d'actions de
grâces , dans laquelle il exposa les dogmes de la vraie foi , et
démontra l'erreur des ariens sur Jésus-Christ, et celle que les
macédoniens commençaient à répandre sur le Saint-Esprit.
Jovien, frappé de la solidité de cet écrit, en voulut voir l'au-
teur. Athanase se rendit à Antioche où se trouvait alors la
cour. L'empereur fut ravi d'admiration pour le saint, qui re-
tourna peu après à Alexandrie. — Jovien donnait ainsi les
plus belles espérances, quand il fut trouvé mort dans son lit
a l'âge de trente-deux ans. On croit qu'il fut étouffé par la
vapeur du charbon qu'on avait allumé pour chauffer son appar-
tement. La pensée d'un crime vint à quelques personnes; mais
les soupçons ne furent jamais éclaircis. Jovien n'avait pas régné
huit mois.
Dix jours après sa mort, on lui donna pour successeur Valen- vataKWa
tinien Ier. Ce prince, administrateur habile, capitaine heureux, . et
...... . . Vatau.
était religieux, plein de courage, et avait un esprit juste et empereur*,
pénétrant, mais le caractère entier, violent et dur. Soit que les An^i
discussions dogmatiques ne fussent pas de son goût, il savait à
peine le grec; soit qu'il en appréhendât trop les inconvénients,
d'après ce qui était arrivé à Constance , il se fit une règle de ne
point intervenir dans les affaires religieuses. « Me prenez-vous
pour un autre Constance? » répoDdait-il, quand on lui parlait
des controverses. Selon Receveur, il poussa même cette réserve
jusqu'à l'indifférence. — Plusieurs membres de sa famille
étaient ariens, entre autres, sa femme Justine et Valens son
frère. — Il eut le tort d'associer ce dernier à l'empire , malgré
le conseil d'un de ses capitaines, un comte gaulois, qui lui dit :
« Prince, si vous préférez votre famille à l'Etat, vous avez un
frère; si vous aimez l'Etat, jetez les yeux sur un autre. » —
Vaientinien garda l'Occident et fixa sa cour à Milan. Valens »ut
pour lui l'Orient et résida à Constantinople.
u d'histoire. 24
370
COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
L'empereur
Valens
protège
l'arianisme.
De 365 à 378.
Valens, cœur bas, esprit étroit, caractère à la fois timide et
violent, avare, cruel, était surtout arien fanatique. Entièrement
dominé par la secte et par Albia Dominica, sa femme, qui détes-
tait les catholiques, il exerça contre eux une violente persécu-
tion, et renouvela, pendant un règne de quatorze ans, tous les
maux de celui de Constance. Il commença par bannir saint Atha-
nase , qui se tint caché durant quatre mois dans le tombeau de
son père. A la fin cependant, craignant de pousser à bout les
Egyptiens irrités et de déplaire à son frère Valentinien, qui
vénérait le saint patriarche , il lui permit de rentrer à Alexan-
drie. Mais il ne changea pas de disposition à l'égard des catho-
liques. Ils eurent au contraire à souffrir toutes sortes de mauvais
traitements. Les outrages, les confiscations , la prison, les sup-
plices, tout fut employé contre eux. On se crut un instant aux
jours de Dioclétien et de Galère; on regretta Julien. Saint Basile
dit que « la cruauté, les instincts féroces de la bète fauve, &<)
trouvaient unis, en Valens, à l'incapacité la plus notoire. » —
C'était un crime de se plaindre. En voici un exemple : Le»
fidèles de Constantinople , ne pouvant se persuader que l'empe-
reur autorisât les vexations qu'ils enduraient, lui députèrent à
Nicomédie, où il s'était arrêté, quatre-vingts ecclésiastiques ver-
tueux, pour demander justice. Valens ordonna à Modeste,
préfet du prétoire, de les faire périr. On les embarqua dans un
navire auquel on mit le feu en pleine mer, et ils périrent tous
dans les flammes ou dans les eaux. Deux jours après, la vague
jeta sur la grève, au fond du havre de Docidize, quatre-vingts
cadavres, noircis, mutilés, conservant à peine la forme hu-
maine. — Plusieurs solitaires quittèrent leurs retraites pour venir
encourager les fidèles , au milieu des nouveaux dangers de l'E-
glise. Un d'entre eux, nommé Aphraate, persan de naissance et
d'une famille illustre, vénérable par son âge et par sa grande
sainteté, fut aperçu par l'empereur. « Où vas-tu? lui dit le
prince ; que ne restes-tu dans ta cellule , plutôt que de courir
ainsi par les villes et d'exciter le peuple à la révolte? » —
« Prince, lui répondit avee fermeté le saint vieillard, je suis
resté dans ma solitude tant que les brebis du céleste Pasteur ont
été en paix; mais maintenant que je les vois près d'être dévo-
rées , conviendrait-il de demeurer tranquille dans ma retraite ?
QUATRIÈME SIÈCLE. 371
Si une jeune vierge , retirée dans la maison de son père , voyait
quelqu'un y mettre le feu, devrait-elle se tenir en repos? Ne
faudrait-il pas plutôt qu'elle fit tous ses efforts pour éteindre
l'incendie? C'est ce que je fais aujourd'hui : vous avez mis le
feu à la maison du Seigneur; de ma cellule j'ai aperçu l'incen-
die et je lâche de l'éteindre. » Valens n'eut rien à répliquer à
une réponse si sensée et si courageuse; mais il allait en bannir
l'auteur, quand un de ses eunuques , qui avait accablé le saint
d'injures, étant allé voir si le bain de l'empereur était prêt,
tomba dans l'eau bouillante et y périt. L'empereur épouvanté
n'osa exécuter son projet.
Ce fut dans ces circonstances critiques, que l'Eglise perdit Mort
. „., , t» «• 1 ■ • • i» • • j deS. Hilairê.
saint Hilaire de Poitiers. Après avoir poursuivi 1 ananisme dans Ses écritSt
toutes les Gaules, ce saint docteur était allé le combattre en . —
An 367.
Italie. Il eut à Milan, en 365, une conférence publique avec
Auxence , évèque arien , qui avait usurpé le siège de cette ville
après l'exil de saint Denys. Hilaire le força de reconnaître que
Jésus-Christ est vrai Dieu et consubstantiel au Père. Le prélat
hérétique trouva , cependant , le moyen d'éluder la précision de
cet aveu par un artifice de langage, dans un écrit qu'il adressa à
l'empereur Valentinien, et qui parut orthodoxe à ce prince. Mais
Hilaire dévoila l'équivoque et fit sentir l'insuffisance de la pro-
fession de foi d' Auxence. — Fatigué de ses continuelles remon-
trances, et prévenu d'ailleurs par les intrigues de l'évèque
arien, qui dissimulait son hérésie, devant un prince catholique,
Valentinien ordonna au saint docteur de quitter la ville de Milan
Il revint donc à Poitiers, d'où il écrivit encore à l'empereur pour
l'éclairer, et où il mourut deux ans après, épuisé de fatigues et
de travaux. — Nous avons de ce Père douze livres sur la Tri-
nité. Il y prouve de la manière la plus solide la consubstantialitô
du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il enseigne que l'Eglise est
une, et que tous les hérétiques sont hors de son sein. Il fait
voir ensuite que l'arianisme ne peut être la vraie doctrine,
« puisqu'il n'a point été révélé à saint Pierre, choisi pour être
le fondement inébranlable de l'Eglise jusqu'à la consommation
des siècles; à saint Pierre, dont la foi est indéfectible; à saint
Pierre , qui a reçu les clefs du royaume des cieux , et dont Dieu
ratifie les jugements, quoique portés sur la terre. » L'article
372 COURS d'histoire ecclésiastique.
de la divinité de Jésus-Christ est traité avec une supériorité de
lumière qui ne laisse aucune ressource aux ariens. Le saint
docteur la démontre, entre autres, par les miracles opérés aux
tombeaux des Apôtres et des martyrs , ainsi que par la vertu de
leurs reliques, etc. (1). — Le Traité sur les Synodes ou sur la
foi des Orientaux parut quelque temps après, en 358. Le but
de l'auteur était d'expliquer les termes dont les ariens se ser-
vaient , et de signaler toutes leurs variations dans la doctrine.
Saint Jérôme faisait tant de cas de cet ouvrage , qu'il le copia
de sa main. — Les Livres à Constance sont une espèce de re-
quête apologétique, tendant à demander pour les catholiques la
liberté de traiter de la religion avec leurs seuls évoques. —
Dans le Livre contre Constance , le docteur se plaint de la per-
sécution exercée par ce prince contre les orthodoxes. Ces deux
ouvrages contiennent des expressions qui paraissent dures;
mais on doit moins les attribuer, dit Godescard, à un zèle amer
qu'à un ardent amour pour la vérité. Il faut comprendre, dit
Darras, que la douceur et la mansuétude évangéliques n'ex-
cluent ni la force ni la vigueur de la répression. Malheur aux
époques assez perverties, pour demeurer insensibles aux cris
de l'innocence et de la vérité opprimées! — Les autres écrits de
saint Hilaire sont le Livre contre Auxence; une Lettre à sa fille
Apra ou Abra, sur la virginité; un Commentaire sur les Psau-
mes; un autre de l'Evangile de saint Matthieu, où l'on trouve
d'excellentes instructions sur toutes les vertus chrétiennes, prin-
cipalement sur la charité , le jeune et la prière. — On lui
attribue aussi le Gloria in excelsis, qui est en effet, dit un
auteur, bien digne de son génie. D'autres, donnant à cette
hymne une plus haute antiquité, disent que le pape saint
Télesphore (128-138) voulut qu'on la chantât avant le saint
sacrifice (2). Le Gloria in excelsis, dit M. Darras, se trouve
presque tout entier dans le texte des Constitutions aposto-
liques. Jusqu'au commencement du xie siècle , les évèques
seuls récitaient, à la messe, le Gloria in excelsis. — Le style
(4) Saint Hilaire, De la Trinité, liv. 6, 7, M. — (2) Plusieurs disent
que c'est le pape saint Symmaque (498-oU) qui ordonna de chanter, à
la messe, aux dimanches et aux fêtes, le Gloria in excelsis.
QUATRIÈME SfÊCLE. 373
de saint Hilaire est sublime, plein d'Ame et de chaleur, et si
véhément , que saint Jérôme l'appelle le Rhône de l'éloquence
latine : Hilarius latinœ eloquentiœ Rhodanus. — Saint Au-
gustin l'appelle « le Docteur illustre des églises. »
Qualifié depuis longtemps du titre de docteur, et honoré
comme tel, depuis deux siècles environ, par différentes églises
particulières, saint Hilaire n'avait pas cependant, dans le Missel
et le Bréviaire romains , les hommages solennels qui appar-
tiennent aux docteurs de l'Eglise universelle. En 1850, le
concile de Bordeaux et MF Pie, évoque de Poitiers, résolurent
de demander au Saint-Siège qu'il daignât, non-seulement con-
firmer le titre dont jouissait saint Hilaire auprès de quelques
églises particulières, mais encore étendre ce titre à l'Eglise
universelle. Le souverain pontife Pie IX accueillit cette propo-
sition avec joie. Par suite, un décret de la Congrégation des
rites, daté du 29 mars 1851, et un bref apostolique, donné
sous l'anneau du Pêcheur, le 13 mai suivant, étendirent à
l'univers entier le titre de docteur, désormais assuré à saint
Hilaire, et prescrivirent à toutes les églises du rit latin les
diverses modifications liturgiques qui sont la conséquence
nécessaire de ce titre (1).
[\) L'Eglise reconnaissante a décerné des honneurs particuliers à
ces hommes d'élite, lesquels, ou par leur parole ou par leurs écrits,
ont été en quelque sorte , dit Benoît XIV, les docteurs de l'Eglise en-
seignante elle-même, doctores ipsins Ecclesiœ, qui reconnaissait en eux
les échos sûrs et fidèles de la parole divine, et qui sanctionnait en eux,
par son autorité infaillible , l'autorité de leur enseignement puisé aux
sources authentiques de la Révélation. — Le titre de Père de l'Eglise,
est commun à un plus grand nombre. — Le titre de Docteur de l'E-
glise est plus rare et réservé à quelques-uns. — Dans le principe et
de temps immémorial , saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme
et saint Grégoire pape, chez les Latins; et, parmi les Grecs, saint
Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysos-
tomo, furent appelés Docteurs de l'Eglise universelle. — Plus tard,
saint Thomas d'Aquin reçut ce beau titre du pape saint Pie V; saint
Bonaventurede Sixte-Quint; saint Anselme de Clément XI; saint Isi-
dore de Séville d'Innocent XIII ; saint Pierre Chrysologue de Benoît
XIII; saint Léon le Grand de Benoît XIV; saint Pierre d'Amiens de
Léon XII; saint Bernard de Pie VIII ; saint Hilaire, comme nous
venons de le voir, de Pie IX, et saint Liguori du môme Pape , par un
374 COtJRS d'histoirk ecclésiastiqub.
Hwtde Six ans après la mort de saint Hilaire, l'Eglise eut à pleurer
%'&lniT' celle du ^rand Athanase. Cinq fois banni et cinq fois rappelé,
- il eut enfin la consolation de passer tranquillement, au milieu
As 3i3. (je goQ tr0Upeau ies (iernières années de sa vie. « Une heureuse
vieillesse, dit saint Grégoire de Nazianze, clôt sa vie; il alla
rejoindre ses pères, les patriarches et les prophètes, les Apôtres
et les martyrs , et tous ceux qui souffrirent pour la vérité , » le
2 mai de l'an 373, après quarante-sept ans d'épiscopat. L'his-
toire ecclésiastique de son temps, qui n'est, pour ainsi dire, que
l'histoire de sa vie et de ses travaux, fait amplement connaître
le mérite de cet incomparable défenseur de la foi. — On a rare-
ment vu de héros comme Athanase! s'écrie le P. de Ravignan.
— Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. — Le premier est le
Discours contre les païens, composé en 318. Il y fait voir l'ori-
gine, les progrès et l'extravagance du Paganisme. — Le Dis-
cours sur l'Incarnation, écrit à la même époque, n'est qu'une
suite du précédent. Le saint docteur y prouve que le monde a
été créé, et que le Fils de Dieu seul a pu le racheter par son
incarnation. — L'Exposition de la foi est une explication des
mystères de la Trinité et de l'Incarnation. — Le traité des Dé-
crets de Nicée renferme l'histoire de ce qui s'est passé au concile
de cette ville. — Les Quatre Discours contre les ariens con-
tiennent une vigoureuse réfutation de leurs erreurs. L'auteur
insiste principalement sur l'autorité de l'Ecriture. Photius y
admire une force et une solidité de raisonnement qui écrasent
l'arianisme. C'est là, selon lui, que saint Grégoire de Nazianze
et saint Basile ont puisé cette éloquence mâle et rapide, avec
décret du 41 mars 4871. — Le pape Boniface VIII, dans sa célèbre
Constitution Gloriosus, parlant des quatre grands Docteurs latins de
l'Eglise universelle, les place, quant au culte extérieur, sur le môme
rang que les Apôtres et les Evangélistes , ordonnant que leur fête soit
du même degré et du même rit à perpétuité dans toutes les églises de
l'univers. Conformément à l'esprit de ce décret, l'Eglise Romaine,
dans la messe des saints Docteurs reconnus par elle , comme dans
celle des Apôtres et des écrivains inspirés, récite le Symbole de Nicée.
-- Ce qui constitue, dans la liturgie, le signe propre et distinctif d'un
Docteur de l'Eglise, c'est : 4o le rit double ; — 2o le Credo à la messe;
— 3° l'oraison 0 doctor optime, après le Magnificat. — (M«r de Poi-
tiers , t. I, p. 459-474 et 475-484 .)
QUATRIÈME SIÈCLE. 375
laquelle Us ont si glorieusement défendu la foi catholique. —
Le Livre de l'Incarnation a trois parties : dans la première et
dans la troisième, on trouve les preuves de la consubstantialité
du Verbe et la réponse aux objections des ariens. La seconde
est consacrée à établir la divinité du Saint-Esprit. — Le Traité
des Synodes est l'histoire des conciles de Séleucie et de Rimini.
— Nous avons encore du saint docteur le Livre de la Trinité et
du Saint-Esprit, un Commentaire sur les Psaumes, la Vie de
saint Antoine, plusieurs Lettres aux solitaires, quatre Lettres
à Sérapion de Thmuis, écrites vers l'an 360, sur la divinité du
Saint-Esprit; un Livre de la virginité, etc. — Le symbole
Quicumque, connu sous le nom de saint Athanase, ne lui
appartient pas, selon plusieurs savants, qui prétendent que si le
saint docteur en était l'auteur, il n'y eût pas omis le terme de
consubstantiel si important contre les ariens. On a dit que ce
symbole était de Vigile, évoque deTapse, en Afrique, au vie
siècle. Il ne fut connu qu'à cette époque, et Théodulfe d'Orléans
est le premier qui l'attribua à saint Athanase. Cependant,
M. Darras affirme que si saint Athanase ne l'a pas composé,
il l'a du moins adopté et couvert de l'autorité de son nom ,
auquel il doit son crédit.
Photius trouve dans les écrits de saint Athanase une diction
nette, facile, abondante, une force et une finesse inimitables.
Il le juge digne d'èlre placé , pour le mérite de l'éloquence,
après saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysos-
tome. — Erasme était un grand admirateur du style de ce Père,
et il le préférait à celui de tous les autres. — On trouve dans
ses ouvrages plusieurs invocations à la sainte Vierge , entre
autres, celle-ci : « Intercédez pour nous, Mère de Dieu, notre
Reine, notre Souveraine et notre Maîtresse : Intercède, Hera et
Domina et Regina et Mater Dei, pro nobis (1). » Ce grand
homme invoquait donc Marie comme nous l'invoquons aujour-
d'hui. — Il eut pour successeur un saint vieillard, nommé Pierre,
qui avait été le fidèle compagnon de ses voyages et de ses tra-
vaux. Le pape saint Damase envoya au nouveau patriarche ses
lettres de communion , avec un diacre chargé de le consoler de
(*) Saint Athanase, Serm. in Annuntiat.
S. Grégoire
V» :iifi à 370
376 cours d'histoire ecclésiastique.
la perte qu'il venait de faire. Quelque temps après, Pierre étant
obligé de fuir devant les hérétiques, se rendit à Rome, centre
sacré de l'Eglise et refuge des évoques persécutés (1).
Commence- Au moment où saint Hilaire et saint Athanase disparaissaient,
les^Basiie samt Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint
et de Jérôme, saint Augustin et plusieurs autres brillantes lumières
se levaient ou étincelaient déjà dans le ciel de l'Eglise. Jamais
l'efflorescence chrétienne du génie et de la vertu ne fut plus
brillante. — Grégoire et Basile étaient tous les deux de la Cap-
padoce. Le premier naquit, en 316, dans la petite ville de Na-
zianze, dont son père fut évèque (2). Le second était de Gésarée,
métropole de la province, et vint au monde en 317. Leurs fa-
milles, très-distinguées par le rang et la noblesse, l'étaient plus
encore par une piété héréditaire. Outre les deux saints dont nous
parlons, chacune compte quatre de ses membres honorés par
l'Eglise : le père de saint Grégoire; sa mère, sainte Nonne; son
frère et sa sœur, saint Gésaire et sainte Gorgonie; sainte Em-
mélie, mère de saint Basile; saint Grégoire, d'abord avocat dis-
tingué, puis, évèque de Nysse, saint Pierre évoque de Sébaste,
ses frères, et sainte Macrine , sa sœur.
Basile et Grégoire furent liés, dès leur enfance, d'une étroite
amitié, et possédaient l'un et l'autre les plus rares talents. —
Basile eut , avant l'âge , la gravité d'un vieillard. Il était maigre
et d'une taille élevée. Il parlait très-lentement. Son silence
presque habituel donnait à sa physionomie quelque chose de sé-
vère. Mais saint Grégoire , qui le connaissait mieux que per-
sonne, assure qu'on ne pouvait être plus agréable en société,
plus gai dans les entretiens, plus fin et plus délicat dans les
plaisanteries, et plus doux dans les corrections. Il travaillait
(1) Rohrbacher, tom. VII, p. 80.
(2) Baronius place la naissance de saint Grégoire entre les années
342 et 348, non-seulement avant l'épiscopat, mais même avant le
baptême de son père, qui était d'abord païen. — D'autres, comme
Chardon et Tillemont, disent qu'il vint au monde pendant l'épiscopat
de son père. Ils appuient leur opinion sur deux vers de saint Grégoire ;
mais ces vers sont susceptibles de différentes interprétations. — On
ne peut pas douter, disent les Bollandistes et Godescard , que saint
Grégoire ne soit né avant l'ordination de l'évêque de Nazianze.
QUATRIÈME SIÈCLE. 377
avec une grande application, bien qu'il eût une telle vivacité
d'esprit, qu'il semblait pouvoir tout apprendre sans effort.
Aussi se distingua-t-il dans presque toutes les branches de la
science. Il connaissait parfaitement sa langue, l'histoire et les
poètes. Il possédait à fond toutes les parties de la philosophie.
Sa logique était si serrée, qu'il était difficile d'échapper à ses
raisonnements. Il étudia l'astronomie , la géométrie et les autres
sciences exactes , autant qu'il était nécessaire pour n'être pas
embarrassé par ceux qui se piquaient d'y exceller, rejetant le
reste comme superflu. Ses fréquentes maladies l'engagèrent
à apprendre la médecine. Quant à l'éloquence , il était exact
et méthodique, plein de force et de noblesse; il avait une diction
si pure, si précise et si belle, que ses écrits étaient recherchés
de tout le monde, même des païens. Les meilleurs juges l'éga-
lent aux orateurs les plus vantés de l'ancienne Grèce , sans
en excepter Démosthènes. Libanius, qui avait été son maître
d'éloquence , dit dans ses Epîtres « qu'il se sentait comme ravi
hors de lui-même, toutes les fois qu'il entendait Basile parler en
public. Son génie, ajoutait-il , était capable de ressusciter les
merveilles des siècles de Platon et de Démosthènes (1). » — Il
lui adressait ses ouvrages; et quand il apprit que celui dont
il goûtait si fort le talent avait renoncé au monde, il lui écrivit :
c Tu n'étais encore qu'un jeune homme, que déjà je te vénérais
» à cause de la gravité de tes mœurs , digne de la sagesse des
» vieillards, et cela dans une ville où tant de pièges sont tendus
» à la vertu! Et maintenant qu'on m'annonce que tu as pris une
» route meilleure, et que tu cherches plutôt à devenir l'ami de
» Dieu , qu'à gagner de l'argent, je félicite les Cappadociens et
» toi; toi , d'avoir pris un parti si beau; eux, d'avoir pour com-
» patriote un si grand homme. »
On remarquait entre les deux amis, des différences profondes
de caractère, de tendances et d'aptitudes. Basile était par excel-
lence l'homme de l'action sage et ferme; et, sous ce rapport,
Grégoire nous apparaît comme subjugué par l'influence supé-
rieure et dominante de son ami. Mais Grégoire, bien inférieur
(4) Godescard, Vie de saint Jean Chrysostome. Vie de saint Basile.
Hôte.
378 cours d'histoire ecclésiastique.
par la fermeté , la trempe du caractère , l'esprit d'organisation ,
et la connaissance des hommes, ne se distingua pas moins que
lui par sa profonde doctrine , et par son éloquence pleine d'élé-
vation et de chaleur. Philostorge dit même qu'il l'emportait sur
Basile; et Ellies Dupin n'a pas craint de le mettre au-dessus de
tous les orateurs de la Grèce. Il eut à un tel point le don d'intel-
ligence des saintes Ecritures et des plus hauts mystères, qu'on
le regarde, entre les Pères de l'Eglise, comme saint Jean parmi
les Evangélistes. On assure que, de tous les anciens docteurs,
lui seul n'avança aucune proposition qui ait eu quelque confor-
mité apparente avec l'erreur. Ces lumières et cette heureuse
justesse lui ont acquis le surnom de Théologien par excel-
lence.
Après avoir fréquenté la célèbre école d'Alexandrie , où il fut
disciple de l'illustre aveugle, Didyme, Grégoire alla étudiera
Athènes. Basile vint l'y rejoindre, en 352, après avoir suivi
les plus habiles maîtres de Gésarée et de Gonstantinople.
Athènes était toujours le centre des sciences et des beaux-arts.
Ses écoles de philosophie et d'éloquence étaient si célèbres, et
sa réputation d'urbanité et de bon goût si grande , que l'élite de
la jeunesse s'y rendait de toutes les parties de l'empire, et rem-
plissait cette cité d'agitation, de fêtes, de plaisirs et de dan-
gers. Les deux saints trouvèrent, dans leur amitié réciproque,
la force et tous les secours dont ils avaient besoin pour conser-
ver leur innocence , au milieu des écueils qui les environnaient
de toute part. « Nous n'avions, dit saint Grégoire, qu'un seul
logis, qu'une seule table, et comme une seule âme en deux
corps. Nous cherchions le même trésor, la vertu; nous songions
à rendre notre union éternelle, en nous préparant à la bienheu-
reuse immortalité; nous nous servions à nous-mêmes de maîtres
et de surveillants, en nous exhortant mutuellement à la piété;
nous n'avions aucun commerce avec ceux de nos compagnons
qui étaient déréglés dans leurs mœurs, et nous ne fréquentions
que ceux qui , par leur modestie, leur retenue et leur sagesse,
pouvaient nous soutenir dans la pratique du bien, sachant qu'il
en est des mauvais exemples comme des maladies contagieuses,
qui se communiquent aisément. Nous ne connaissions à Athènes
que deux chemins, celui de l'église et celui des écoles; pour
QUATRIÈME SIÈCLE. 379
ceux qui conduisent aux fêtes mondaines, aux spectacles, aux
assemblées, nous les ignorions absolument. »
Malgré cet isolement volontaire , qui condamnait la vie mon-
daine et dissipée de leurs compagnons , l'empire naturel et
irrésistible de la vertu leur avait conquis tous les cœurs. Aussi,
quand ils voulurent quitter Athènes, la foule des étudiants, et
même leurs maîtres , les conjurèrent-ils avec larmes de pro-
longer leur séjour. Leurs instances furent si pressantes et si
vives, que Grégoire consentit à y rester encore quelque temps.
Basile retourna dans sa patrie, y embrassa la carrière du bar-
reau , et plaida plusieurs causes avec le plus grand succès. —
Renonçant ensuite à toutes les espérances du monde , il alla
étudier la vie ascétique auprès des grands solitaires d'Egypte,
de Mésopotamie et de la Palestine. Après , il se retira, en 358,
dans les solitudes du Pont, sur les bords de la petite rivière
d'Iris, où sa sœur Macrine avait fondé un monastère qu'elle
gouvernait avec sa mère, dans une propriété faisant partie du
patrimoine de sa famille. Grégoire, se rendant aux instances
de son ami , vint l'y rejoindre. Ils s'appliquèrent avec une
sainte émulation à la prière, à l'étude des divines Ecritures et
à la lecture des ouvrages des premiers Pères , surtout d'Origène.
Ils s'adonnaient aussi ensemble aux innocents travaux de la
campagne. Julien fit de vains efforts pour les attirer à sa cour,
où se trouvait, alors, en qualité de médecin, Césaire frère de
Grégoire. Césaire, plus tard, se réunit à eux. L'éclat de leurs
vertus leur attira bientôt une foule de disciples; et saint Basile,
au rapport de Rufin et de Sozomène, fonda un grand nombre
de monastères pour les recevoir. — Il écrivit pour leur ins- s. Basile
truction plusieurs ouvrages ascétiques, entre autres, ses Grandes des ^^.re,
et ses Petites règles. Les premières, dit Fleury, contiennent cin- et la»
quante-cinq articles, où les principes généraux de la vie spiri-
tuelle sont expliqués à fond. Les secondes en renferment trois
cent treize destinés à régler le détail des actions. Toutes les
deux portent l'empreinte du grand sens et de la modération qui
caractérisaient leur auteur. — Les deux amis revinrent ensuite
dans leurs villes natales, saint Grégoire, pour voir son père qui
le demandait, et saint Basile, pour assister aux derniers mo-
ments de Dianée, évêque de Césarée. Ils y furent ordonnés
380 cours d'histoire ecclésiastique,
prêtres, vers l'an 362, malgré la résistance de leur humilité. —
L'année suivante , ils regagnèrent leur solitude. — Bientôt
après, Grégoire la quitta de nouveau, pour seconder son vieux
père dans les difficultés qui lui étaient survenues. — Basile de-
meura trois ans dans sa retraite. Apprenant ensuite que l'em-
pereur Valens persécutait violemment les catholiques, et que la
foi était en danger dans la Gappadoce, il retourna à Césarée
pour soutenir et encourager les fidèles. Eusèbe, évêque de cette
métropole, étant mort en 370 , après s'être déchargé sur Basile
des sollicitudes de sa charge, devenue trop pesante pour sa vieil-
lesse, le saint docteur, fut, malgré mille intrigues des créatures
de Valens, choisi pour lui succéder.
p.Basiie, Placé à la tète de cette grande église, au milieu même de
archevêque i«orage j Basile en saisit le gouvernail d'une main ferme et
«sarée. sure. Il écrivit au pape Damase à qui il donne le titre de Père
•37iTà379. vénéré au-dessus de tous les pères, pour réclamer l'appui de
son pouvoir suprême. Il recourut aussi à saint Athanase, que
ses lumières et son expérience avaient rendu l'oracle de l'O-
rient. Dans une de ses lettres à cet illustre docteur, on trouve
un témoignage authentique de la foi des Orientaux, relativement
à l'autorité du souverain Pontife. « Il nous a paru convenable,
dit-il , d'écrire à l'évèque de Borne , pour l'engager à prendre
connaissance de ce qui se passe dans nos provinces, et à donner
sa décision. Gomme des régions éloignées qu'il habite, il lui
serait difficile d'envoyer assez promptement des députés, s'il
avait à prendre auparavant l'avis d'un concile , il doit agir de
sa propre autorité, et commettre des hommes de son choix pour
corriger avec douceur, mais avec fermeté, ceux d'entre nous
qui ne marchent pas dans la voie droite (1). »
Basile, qui jusque-là avait surpassé les autres, dit Godes-
card, sembla se surpasser lui-même, après son élévation à
l'épiscopat. Tour à tour rhéteur, évoque et anachorète, il devint le
premier type de ces moines-évèques , qui furent plus tard , dit
M. de Montalembert , les protecteurs , les bienfaiteurs de toute
l'Europe, et les créateurs de la civilisation chrétienne en Occi-
dent. Il n'oublia rien pour augmenter la piété de son troupeau. Il
(4) Saint Basile, Epitre 52.
QUATRIÈME SIÈCLE. 381
prêchait soir et matin, môme les jours où les fidèles vaquaient à
leurs travaux ordinaires. Son auditoire était si nombreux, qu'il
lui donne le nom de mer. Gomme on passait souvent à l'église
une grande partie de la nuit, il introduisit l'usage de réciter
ou de chanter les psaumes à deux chœurs, afin de soulager les
fidèles (1). Plein d'une charité tendre et active, il consolait
les affligés, visitait les pauvres, s'occupait avec sollicitude de
leurs affaires et de leurs besoins , les protégeait auprès des per-
sonnes puissantes, et avait grand soin que les biens donnés à
l'Eglise pour leur entretien ne fussent jamais détournés de cet
emploi. Il fit bâtir près de Césarée un vaste hôpital, appelé la Ba-
siliade, pour loger ceux qui n'avaient point d'asile et pour rece-
voir les étrangers. Les reins ceints d'un linge, à l'exemple de Jé-
sus-Christ, il s'agenouillait devant eux pour leur laver les pieds.
De ses mains, il servait aux affamés, dans de vastes marmites,
un potage, dont il avait lui-même surveillé la confection (2). Il y
joignit un monastère destiné à servir de retraite aux moines qui
vivaient auprès de lui et sous sa conduite. — Une de ses nièces
gouvernait une communauté de vierges qu'il dirigeait par ses
istructions. — Il prenait toutes les précautions pour n'admettre
(1) L'usage de la psalmodie alternative parait remonter à l'origine
même du Christianisme ; mais toutes les églises ne l'avaient pas d'a-
bord adopté. Quand saint Basile l'introduisit à Césarée, il existait
déjà dans toute l'Egypte et dans une partie de l'Orient. Saint Am-
broise l'établit plus tard à Milan, d'où il se répandit ensuite dans tout
l'Occident. Théodoret prétend que Flavien et Diodore , amis de saint
Mélèce, l'inaugurèrent à Antioche. Socrate la fait remonter à saint
Ignace. — (Bérault-Bercastel , tom. IL — Receveur, tom. IL — Vie
de S. Chrysost., p. 26.)
(2) Au commencement , gênée dans ses mouvements , l'Eglise soi-
gnait ses pauvres à domicile , par le moyen des diacres région-
naires et des veuves consacrées à Dieu. — Les vastes hôpitaux, noso-
comia, qu'elle commençait à élever, n'étaient pas comme ceux de nos
jours, de grandes maisons présentant un caractère d'unité , mais un
assemblage de petites cases indépendantes, domunculas, de telle sorte
que chaque malade avait sa cellule séparée. Nos grandes cités et le
génie moderne ont des nécropoles communes; mais ils n'ont pas et
n'auront peut-être jamais, en un même local , cet ensemble de créa-
tions charitables onf'antées par la foi et l'immense crédit de Basile.
(fiid. des Ant. chret. — Hist. ecclcs., Darras, t. X.)
389 COURS d'histoire ecclésiastique.
dans son clergé que les sujets les plus dignes. Un seigneur,
nommé Nectaire, lui ayant recommandé un ecclésiastique pour
une paroisse, il lui fit sentir que, malgré tout son désir de le
contenter, il ne pouvait rien accorder à ses sollicitations.
s.Basiie Mais rien n'égala sa fermeté, et son courage à repousser
ie préfet toutes les tentatives de l'hérésie. L'empereur Valens, toujours
occupé du soin d'établir l'arianisme dans ses États , parcourait les
provinces pour en chasser les évoques catholiques. Arrivé dans la
Gappadoce, il voulut attaquer l'archevêque de Gésarée. Il envoya
devant lui le préfet Modeste, avec ordre de forcer le prélat à
recevoir les ariens dans sa communion. Modeste était un homme
sans foi et sans principes. Idolâtre sous Julien , arien sous Va-
lens, comme il l'avait été sous Constance, il fut toujours
superbe et cruel. En arrivant à Césarée, après différentes tenta-
tives qui échouèrent, il fit amener Basile devant son tribunal.
« Pourquoi, lui dit-il, n'ètes-vous pas de la religion de l'empe-
reur? — Un plus grand Maître me le défend, répondit l'évèque.
— Nous méprisez-vous donc, reprit Modeste, et seriez-vous
déshonoré d'être en communion avec nous? — J'honore votre
dignité , répliqua Basile; mais le respect dû aux puissances de
la terre ne doit pas l'emporter sur celui qu'on doit à Dieu.
Quant à votre communion , elle n'a pas plus de prix à mes yeux
que celle du dernier de vos serviteurs; car ce ne sont pas les
grandeurs du siècle , c'est la foi qui distingue les chrétiens. —
Hé quoil s'écria le préfet en colère, ne craignez-vous pas de
m'irriter et de ressentir les effets de ma puissance? — Que vou-
lez-vous dire, reprit Basile, et quels sont ces effets? — Il s'agit,
dit Modeste , de la confiscation des biens , de l'exil , des tortures
et même de la mort. — Faites-moi d'autres menaces, si vous
pouvez, répondit le saint, car rien de tout cela n'est capable de
m'effrayer. La confiscation des biens, dites-vous? mais qui ne
possède rien , n'a rien à perdre , à moins que vous ne pensiez
enrichir le fisc de ces misérables vêtements qui me couvrent,
ou d'un petit nombre de livres qui font tout mon trésor. Quant
à l'exil , impossible à vous de m'en faire subir la peine; c'est le
ciel et non la terre que je regarde comme ma patrie. La rigueur
et la durée des tourments? je les crains peu ; mon corps est
dans un tel état de maigreur et de faiblesse , qu'il ne pourra les
QUATRIÈME SIECLE.
3R3
souffrir longtemps. La mort? c'est pour moi le plus grand des
biens; elle me réunira à mon Créateur, pour qui seul je vis. »
Ce discours, si nouveau pour un homme de cour, étonna le
préfet. « Jamais, dit-il, on ne m'a parlé avec tant de har-
diesse. » — « C'est qu'apparemment vous n'avez jamais eu
affaire à un évèque , » lui répondit le saint prélat.
Modeste alla rendre compte à l'empereur du mauvais succès
de sa mission. « Prince, lui dit-il, nous sommes vaincus par un
seul homme : n'espérez ni l'effrayer par des menaces, ni le
gagner par des caresses , il ne vous reste que la violence. »
L'empereur ne jugea pas à propos d'employer ce moyen. Il
craignait le peuple de Césarée , et il se sentait malgré lui péné-
tré de respect pour le saint archevêque. Toutefois, pour ne pas
paraître céder entièrement, et pour obliger le saint à l'admettre
au moins extérieurement à sa communion, il se rendit à l'église
le jour de l'Epiphanie, entouré de ses gardes et de tous les
ariens qui composaient sa cour. Mais, quand il entendit le chant
majestueux des psaumes, quand il vit le bel ordre et la modestie
d'un peuple immense, les ministres sacrés plus semblables à
des anges qu'à des hommes, et l'évèque, au profil d'aigle, à la
taille élevée, debout devant l'autel, le corps immobile et l'esprit
uni à Dieu, ce spectacle religieux fit sur le prince une impres-
sion si vive, qu'il demeura comme ébloui et glacé de crainle.
S'élant un peu remis, il voulut présenter son offrande; mais,
comme aucun des ministres sacrés ne s'avançait pour la rece-
voir, selon l'usage, parce qu'on ne savait pas si l'archevêque
voudrait l'accepter, Valens fut saisi d'un tremblement soudain,
ses genoux chancelaient sous lui , et il serait tombé si un prêtre
ne l'eût soutenu. Alors, Basile voulant honorer la puissance
suprême, même dans un prince hérétique, crut devoir accepter
son offrande et lui permettre d'assister aux prières avec le
peuple catholique; mais il ne l'admit pas à la participation des
saints mystères.
L'empereur s'adoucit et voulut avoir avec le saint, dans la dia'
eonie ou sacristie, une conférence sur la religion. Grégoire de Na"
zianze, qui assista à cet entretien, rapporte que son ami parla
comme eût fait un ange de Dieu. Valens en sortit vivement
et pénétré d'admiration pour Basile; il lui donna memo
L'empereur
Valens
tremble
devant
S. Basile.
384
couks d'histoire ecclésiastique.
Contestation
entre
S. Basile
et Anthime
au sujet
de la juridiction
ecclésiastique.
des terres appartenant à l'Etat pour son hôpital de Césarée. —
Cependant, les ariens qui obsédaient ce prince le firent bientôt
changer de disposition. Il voulut, à deux reprises différentes,
exiler le saint archevêque; mais au moment où l'un de ces
ordres allait s'exécuter, son fils Galatès, âgé de six ans, fut saisi
d'une fièvre violente qui le mit subitement à la dernière extré-
mité. L'empereur effrayé fit venir saint Basile, qui lui promit
la guérison du jeune prince, à condition qu'on l'instruirait dans
la foi catholique. Selon saint Ephrem, Valens y consentit et
l'enfant fut guéri par les prières de l'archevêque; mais il mou-
rut plus tard, son père l'ayant fait baptiser par les ariens, con-
trairement à sa promesse. Selon d'autres, l'empereur aurait
rejeté la condition exigée par saint Basile, et l'enfant serait
mort dans la nuit même. Quoi qu'il en soit, l'ordre d'exil fut
révoqué. — Toutefois, l'impression produite par cet événement
sur l'esprit de Valens, dura peu. Un autre bannissement fut
résolu. L'arrêt était déjà dressé; mais quand l'empereur voulut
le signer, sa main fut saisie d'un mouvement convulsif, dit
Théodoret, et sa plume se rompit trois fois. Saisi de frayeur,
il déchira le papier et laissa le saint en paix. — Quelque temps
après, le préfet Modeste lui-même étant tombé malade, se re-
commanda aux prières de Basile , qui obtint sa guérison. Dès ce
moment, le préfet fut plein de respect pour lui et se fit gloire
d'être du nombre de ses amis.
Les attaques des ariens ne furent pas les seules épreuves qui
vinrent troubler le repos et traverser l'épiscopat de saint Basile.
Il fut plusieurs fois obligé de défendre sa doctrine et sa conduite
contre les accusations de l'ignorance et de l'envie. La calomnie ,
qui le poursuivit jusqu'à Rome même, lui arracha quelques
paroles pleines d'aigreur, dont on n'a pas manqué d'abuser,
Mais, le pape Damase rendit entière justice aux efforts, au cou*;
rage et à la foi de Basile. Et celui-ci ,. plein de reconnaissance
et de respect, répondit au Pape : « Dirigez-nous, instruisez^
» nous , guidez-nous. Votre communion est la nôtre; nous
» admettons ce que vous admettez; nous rejetons ce que vous
» répudiez; nous attendons de vous seul la paix et l'unité de
» l'Eglise. » — Le métropolitain de Césarée eut aussi à main-
tenir les droits de son siège contre les entreprises ambitieuse»
QUAxnjiMiJ siècle* 385
d'un de ses suffragants. En 371, la Cappadoce ayant été par-
tagée en deux provinces, Césarée demeura capitale de la pre-
mière, et Tyane devint chef- lieu de la seconde. Anthime,
évoque de cette dernière ville , soutenu par le gouverneur,
prétendit que les circonscriptions ecclésiastiques devaient subir
un changement analogue. Il prit, en conséquence, le titre de
métropolitain de la seconde Cappadoce, et se mit en devoir d'en
exercer les fonctions. Basile voulut maintenir les règles cano-
niques et défendre ses droits; mais Anthime gagna un certain
nombre d'évèques, qui refusèrent dès lors d'assister aux con-
ciles de Césarée, et il déplaça les prêtres et les autres ecclésias-
tiques qu'il ne put attirer à lui. Afin de réparer ces pertes et
de maintenir son autorité , Basile créa plusieurs nouveaux
évèchés, entre autres, celui de Sasime, situé sur la limite des
deux provinces. Comme Anthime le revendiquait, le saint
archevêque voulut y placer un homme sûr et capable de tenir
tète à son adversaire. Il choisit pour cela son ami Grégoire, qui
était toujours auprès de son père. Le vieil évèque de Nazianze
se prêta volontiers aux vues de Basile. Quant à Grégoire, après
avoir opposé une vive résistance, il consentit à se laisser
ordonner; mais ayant appris qu'Anthime s'était emparé de
l'église de Sasime au moyen de la force armée, il renonça à la
possession de ce siège disputé. Anthime offrit de le lui aban-
donner, s'il voulait consentir à le reconnaître pour métropoli-
tain; il se rendit même à Nazianze afin de le gagner, et le
convoqua plus tard à son synode, mais ce fut en vain. Basile,
de son côté, ne réussit pas davantage à l'engager dans la lutte.
Des lettres assez vives furent échangées , à ce sujet, entre les
deux amis. Pour mettre fin à toutes les discussions, Grégoire
se retira dans la solitude, où il s'appliqua au service et à l'ins-
truction des malades dans un hôpital. — Il en sortit, en 374,
pour prendre soin de l'église de Nazianze , devenue veuve par
la mort de son père; puis, en 379, il fut élevé malgré lui sur le
siège de Constantinople, à la demande des évoques d'Orient.
— Basile s'opposa encore quelque temps aux prétentions d'An-
thime, qui se compromit par ses excès; mais ensuite le métro-
politain crut devoir se relâcher de ses droits pour le bien de la
Cocm D'nrroiM. 25
4e S. Basile.
la tradition.
386 cours d'histoire ecclésiastique.
paix, et il céda à l'évêque de Tyane, revenu à plus de modération,
le titre et l'autorité de métropolitain de la seconde Cappadoce.
Ecrits^ Malgré le poids des affaires dont il était surchargé, malgré
de graves et continuelles infirmités , le grand archevêque de Cé-
sarée vaquait sans cesse à l'étude ; aussi a-t-il enrichi l'Eglise
d'une foule d'écrits précieux. -— Les cinq Livres contre Euno-
mius et le Traité du Saint-Esprit furent composés contre les
ariens et les macédoniens. Le premier établit la divinité de
Jésus-Christ; le second prouve celle du Saint-Esprit. L'illustre
docteur dit, dans ce dernier ouvrage, que, parmi les dogmes
conservés dans l'Eglise, les uns viennent de l'Ecriture, et les
autres de la tradition apostolique, et que ces deux sources ont
la même autorité dans la religion. « Personne, ajoute-t-il, ne
conteste ce principe , pour peu qu'il soit versé dans la science
Autorité sacrée. Si nous entreprenions de rejeter les coutumes non
écrites, nous porterions de mortelles atteintes à l'Evangile
même , ou plutôt nous en réduirions la prédication à des termes
très-souvent inintelligibles. Qui nous a enseigné par écrit de
marquer du signe de la croix les catéchumènes , ou de nous
tourner à l'orient pendant la prière? En quel endroit de l'Ecri-
ture trouvons-nous les prières qui accompagnent la consécra-
tion du pain eucharistique et du calice? Car, nous ne nous con-
tentons pas de ce qu'on lit dans saint Paul ou dans l'Evangile,
mais avant et après ces paroles, nous en ajoutons d'autres que
nous avons reçues par tradition. Nous bénissons l'eau du bap-
tême, l'huile de l'onction; et celui qu'on doit baptiser, nous le
plongeons dans l'eau, nous l'obligeons de renoncer au démon
et à ses anges. Où l'Ecriture nous enseigne-t-elle ces cérémo-
nies et d'autres semblables? Ne sont-ce pas des traditions se-
crètes , que nos pères ont conservées dans un religieux silence
pour les dérober à la curiosité profane? » — Il nous apprend
aussi que, de son temps comme aujourd'hui, en Orient et en
Occident, on chantait la doxologie ; Gloria Patri, et Filio, et
Spiritui Sancto; et il cite, en faveur de cette pratique, les pre-
miers Pères de l'Eglise : saint Grégoire le Thaumaturge , saint
Denys d'Alexandrie, saint Irénée, Athénagore, et le pape saint
Clément. — Baronius dit que l'usage en était devenu universel ,
surtout depuis l'apparition de l'arianisme, et que le Sicut erat
SIÊCLB. 387
in principio fut ajouté par le concile de Nicée (1). — C'est le
pape saint Damase, comme nous le verrons, qui fit chanter le
Gloria, etc., à la fin de chaque psaume.
Saint Basile a encore laissé trois cent trente-six lettres, que Divers degrés
Photius propose pour modèles à ceux qui veulent exceller dans et durée
le genre épistolaire. Trois sont appelées canoniques. Elles con- u pénitence
tiennent quatre-vingt-cinq canons de discipline, en réponse à Fubl"F«'
autant de questions sur la pénitence publique, proposées à
Basile par saint Amphiloque, évêque d'Icône. Le saint docteur
en marque les différents degrés. Le premier était celui des
humiliés ou pleurants, qui demeuraient à la porte de l'église
sans pouvoir y entrer pendant les offices. Le second était celui
des auditeurs, qui étaient admis à l'instruction, mais non aux
prières. Dans le troisième, étaient les prosternés ou pénitents,
qu'on admettait à l'instruction et à quelques prières ; ils se te-
naient à genoux. Enfin, le quatrième degré était celui des con-
sistants, à qui on permettait de prier debout; mais ils ne pou-
vaient ni présenter leur offrande ni recevoir l'eucharistie. — La
durée de la pénitence publique était de vingt ans , pour l'homi-
cide volontaire; de quinze, pour l'adultère; et de quatre, pour
la simple fornication. — Les mariages incestueux étaient sou-
mis à la même peine que l'adultère. — C'est un inceste , aux
yeux de saint Basile , d'épouser deux sœurs l'une après l'autre.
« La coutume, dit-il, qui a force de loi, est de les séparer et
de ne pas les recevoir à l'église. » On voit ici l'ancienneté de la
puissance ecclésiastique, par rapport aux empêchements du
mariage. — Pour les secondes noces , il y avait une espèce de
pénitence qui variait selon les églises; mais c'était plutôt une
humiliation qu'une pénitence proprement dite. — Les ecclé-
siastiques, qui oubliaient la sainteté de leur état, étaient privés
de leurs fonctions et réduits au rang des laïques. — Quant aux
vierges tombées depuis leur profession , l'ancien usage permet-
tait de les recevoir au bout d'un an; mais saint Basile est d'avis
qu'on les traite comme les adultères. Cependant, pour que
celle sévérité soit employée, il veut que les vierges aient fait
[\) Saint Basile, Liv. du Saint-Esprit. — Barooius, Annales. —
Eist. du dogm., tom. I, p. 34o.
Témoignage
de
S. Basile
în faveur de
la présence
réelle
et
permanente
de
Jésus-Christ
dans
l'Eucharistie.
Témoignage
de
S. Basile
eu faveur
de
ta confestiou.
388 cours d'histoire ecclésiastique.
profession de leur plein gré , sans l'impulsion de leurs parents ,
et en âge mùr, c'est-à-dire, après seize ou dix-sept ans accom-
plis; ce qui montre, dit Bérault-Bercastel, l'antiquité des règles
suivies par le saint concile de Trente, touchant la consécration
des vierges (1).
Dans la deux cent septième lettre de saint Basile, on trouve
une belle apologie de la vie monastique. — La quatre-vingt-
treizième, adressée à Césarie, nous fournit un monument pré-
cieux de la tradition et de la discipline de l'Eglise, concernant
la pratique si justement maintenue contre les sacramentaires,
de réserver le corps de Jésus-Christ , après le saint sacrifice ,
pour l'usage des fidèles. « Il est bon, dit le saint docteur, de
participer tous les jours au corps et au sang de Jésus-Christ.
Quant à nous, notre coutume est de communier quatre fois la
semaine, le dimanche, le mercredi, le vendredi, le samedi,
outre le jour où tombe la fête de quelque martyr. Mais que ,
dans le temps de persécution, on doive communier de sa propre
main , faute de prêtre ou de diacre , il n'est pas besoin de le
prouver, puisque c'est une pratique ancienne et constante; on
sait que tous les solitaires, dans le fond de leurs déserts, quand
il n'y a pas de prêtres , gardent la communion chez eux et se
communient eux-mêmes. A Alexandrie et dans le reste de l'E-
gypte, la plupart des laïques gardent aussi l'Eucharistie dans
leur maison. Car, le prêtre ayant une fois célébré le sacrifice et
distribué l'hostie, le fidèle. qui l'a reçue toute à la fois, et qui
s'en communie ensuite de sa propre main à plusieurs reprises ,
doit croire qu'il communie de la main du prêtre qui la lui a
remise; puisque , dans le temple même où le ministre donne
l'hostie, le fidèle qui la reçoit dans sa propre main, la tient en
son pouvoir avant de la porter à la bouche. C'est donc la même
chose de recevoir du prêtre une ou plusieurs hosties à la fois. »
Dans plusieurs autres endroits de ses écrits, il s'exprime
ainsi sur la confession : « Si ceux qui sont tombés dans le péché
(i) L'âge requis pour la profession religieuse a cependant un peu
varié selon les temps et les lieux , comme on le voit dans différents
conciles, notamment dans un concile d'Agde et dans le troisième de
Cartilage.
QUATRIEME SIECLE. d«y
donnent des marques d'une grande ferveur après leur confes-
sion , celui à qui Dieu dans sa bonté a donné le pouvoir de lier
et de délier, ne sera point blâmable s'il se montre plus indulgent
à l'égard de ces pénitents. » — Suivant le même docteur, « on
doit, pour la confession de ses péchés, se conduire de la même
manière qu'en déclarant les maladies du corps. Ainsi, comme
nous ne découvrons pas nos maladies corporelles à tout le
monde, mais uniquement à ceux qui savent les guérir, de même
la confession des péchés ne doit se faire qu'à ceux qui peuvent
y apporter remède. Les desseins de la miséricorde de Dieu sur
celui qui pèche paraissent en ce qu'il est écrit : Je ne veux pas
la mort du pécheur, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il
vive. Mais, comme la mesure de la conversion et de la pénitence
doit être proportionnée à la qualité du péché et à l'état du péni-
tent, et que le pécheur, de son côté, doit donner les preuves de
ce changement , selon ces paroles : Faites de dignes fruits de
pénitence; il faut nécessairement confesser ses péchés à ceux
qui sont chargés de la dispensation des mystères de Dieu (1). »
Nous avons encore du savant archevêque de Gésarée , l'Exa-
meron ou neuf homélies sur l'ouvrage des six jours; une
Liturgie suivie par la plupart des églises grecques, au moins
depuis le sixième siècle; un commentaire sur Isaïe; treize
homélies sur les Psaumes ; vingt-quatre sur divers sujets de mo-
rale; et les Ascétiques. — Dans ses homélies, Basile témoigne
une grande vénération pour les reliques des saints, devant les-
quelles il dit « que les chrétiens prient dans leurs besoins; et
ce n'est point inutilement, ajoute-t-il, qu'ils réclament l'inter-
cession de ces amis de Dieu. » Basile, dit M. Villemain , fut
surtout « le prédicateur de l'aumône. » Il lui reproche même sur
ce point, un peu d'exagération; mais cela tient à ce que le cri-
tique n'a pas une notion exacte de l'enseignement chrétien sur
cet important devoir. — Les homélies de saint Basile, prèchées
non dans une capitale mais dans la province reculée de la Cap-
padoce, supposent, dans ses auditeurs, une moyenne intellec-
tuelle bien supérieure à la nôtre. — Sous le titre d'Ascétiques ,
on comprend trois discours détachés, les traités du Jugement de
[i) Saint Basile Lett. 3e à Amph. — Règles , quest. 229» et 288»,
390
cours d'histoire ecclésiastique.
Mort
de S. Basile.
An 379.
Commence-
ments
de
S. Ambroise.
De 340 à 374.
Dieu et delà foi, les Morales, les Grandes et les Petites Règles
dont nous avons parlé, et les Constitutions monastiques (1). —
Les Ascétiques ont fait placer le saint docteur au nombre des
quatre grands patriarches de la vie monastique. — « Dans ces
différents ouvrages, dit Photius, saint Basile réunit tout ce qu'il
faut pour convaincre et persuader; et quiconque le prendra
pour modèle n'aura besoin ni de Platon ni de Démosthènes pour
devenir un orateur accompli. » Erasme et Rollin pensent comme
Photius. — Malheureusement une partie des écrits de cet
illustre docteur s'est perdue. — Saint Basile termina sa glo-
rieuse carrière, en 379. L'influence de ce grand homme sur
son siècle eut quelque chose de prodigieux. Sa mort fut glo-
rieuse comme sa vie. Il y eut à ses funérailles une telle
affiuence, que plusieurs personnes furent étouffées. Au lieu
de les plaindre, on criait : Heureux ceux qui meurent avec
Basile! Chacun s'efforçait de toucher ses vêtements ou le lit
sur lequel on le portait , et d'en arracher quelques parties pour
les conserver religieusement. Ses contemporains lui ont donné
le surnom de Grand, et la postérité l'a confirmé. Aux yeux des
Grecs actuels, saint Basile jouit encore de la plus grande auto-
rité; il est comme leur oracle, et son sentiment fait loi parmi
eux. De son vivant, l'enthousiasme excité par son génie et ses
vertus fut porté si loin, qu'on voulut tout imiter dans Basile,
jusqu'à ses défauts même : sa démarche posée, la lenteur de
son parler, la forme de son vêtement, celle de son lit, sa ma-
nière de manger, etc.
Pendant que saint Basile et saint Grégoire jetaient un si vif
éclat sur les églises confiées à leurs soins , saint Ambroise com-
mençait à illustrer celle de Milan. Cette église avait été gou-
vernée, pendant près de vingt ans, par l'évoque Auxence, arien
d'autant plus dangereux qu'il affectait de paraître orthodoxe.
A la mort de ce faux pasteur, qui était arrivée en 374, les
ariens avaient voulu lui donner un successeur de leur secte :
mais les catholiques, si longtemps vexés, ne pouvaient plus
supporter l'oppression et demandèrent un évèque de leur com-
(1 ) Beaucoup d'auteurs nient que les Constitutions monastiques soient
de saint Basile.
QUATRIÈME SIÈCLE. 391
munion. Les deux partis réunis à l'église pour l'élection étaient
sur le point d'en venir aux mains , lorsque le gouverneur de la
province accourut pour empêcher le désordre. Ce magistrat se
nommait Ambroise. En l'envoyant à son gouvernement, le
préfet d'Italie, Probus, lui avait dit : « Allez, Ambroise, et
agissez en évoque plutôt qu'en juge. » Arrivé au milieu de la
tumultueuse assemblée , le gouverneur fit un discours rempli
de sagesse et de modération qui calma les esprits. Pendant qu'il
parlait, un enfant se mit à crier trois fois : Ambroise évêque!
Aussitôt tous les assistants, catholiques et ariens, répétant cette
acclamation de l'innocence, qui leur parut venir du ciel, élurent
le gouverneur d'un consentement unanime. — On écrivit ce qui
s'était passé à l'empereur Valentinien, et ce prince, flatté de
voir choisir les pasteurs de l'Eglise parmi les officiers qu'il
établissait sur les peuples, chargea le vicaire d'Italie de sur-
monter toutes les résistances d'Ambroise. Le saint tenta vaine-
ment de se soustraire à l'épiscopat par mille stratagèmes que
lui suggéra son humilité. îl affecta de paraître dur et sévère,
il essaya de tromper le peuple sur sa vertu (1); mais il ne put
en venir à bout. Il voulut s'enfuir à Pavie; mais il s'égara, et
après avoir marché toute la nuit, il se trouva le lendemain aux
portes de Milan. Craignant alors de résister à la volonté divine,
il se résigna. Son éminente vertu et les pressants besoins de
l'église de Milan le firent dispenser des règles ordinaires.
Comme il n'était que simple catéchumène, on le baptisa et on
l'ordonna prêtre et évèque en huit jours. Il exerça durant ce
court intervalle toutes les fonctions des ordres inférieurs. —
Ambroise avait alors trente-quatre ans. Il était né en Gaule
vers l'an 340, d'une famille illustre. Trois villes, Arles,
Lyon et Trêves se disputent l'honneur de lui avoir donné le
jour. Il avait fait ses études à Rome avec les succès les plus
brillants, et il avait paru avec éclat au barreau, dans la magis-
trature et dans l'administration. Les premières personnes de
l'empire ambitionnaient son amitié.
(1) Un concile tenu à Valence, dans les Gaules, en 374, fut obligé
do réprimer ces excès d'humilité. On y blâma les diacres et les prêtres
qui , pour ne pas se laisser ordonner, sfl donnaient comme coupables
de fautes qu'ils n'avaient point commises.
392 cours d'histoire ecclésiastique.
Ambroisc
Aussitôt qu'il fut élevé sur le siège de Milan, le pape saint
de Milan. Damase lui envoya pour le seconder et achever de l'instruire,
ASZIA un prêtre nommé Simplicien, d'une grande vertu et d'une
science remarquable. Le nouvel archevêque écrivit lui-même à
saint Basile pour lui demander le secours de ses lumières, et
le prier de lui envoyer ses ouvrages. Les écrits de cet illustre
docteur avec ceux d'Origène étaient, après les saintes Ecritures,
les livres favoris d'Ambroise. Il les lisait jour et nuit. L'ima-
gination d'Ambroise est moins riche que celle de Basile, il a
moins de grâce littéraire, mais son jugement est plus sévère.
Son application au travail était si grande, que saint Augustin
nous assure avoir plusieurs fois lui-même pénétré jusque dans
sa chambre, sans en être aperçu et sans oser l'interrompre. Son
ardeur pour l'étude ne l'empêchait pas cependant d'être tout
entier à son troupeau. Il semblait se multiplier. La plus grande
partie de la journée, dit encore saint Augustin, son apparte-
ment était rempli de personnes qui venaient le consulter. Il
célébrait chaque jour le saint sacrifice après une très-grande
préparation. Il prêchait tous les dimanches à son peuple. Il se
livrait avec beaucoup de zèle à l'administration du sacrement de
pénitence. Possidius, et Paulin, diacre de Milan, qui a écrit sa
vie, rapportent que « toutes les fois qu'un pécheur lui con-
fessait ses fautes pour en recevoir la pénitence, Ambroise
versait une telle abondance de larmes , qu'il l'obligeait à pleurer
avec lui , et il ne parlait des crimes qu'on lui avait confessés
qu'à Dieu seul, dont il implorait la clémence. » — Il préparait
lui-même les nouveaux convertis au baptême avec le plus grand
soin. Il jeûnait chaque jour, excepté le samedi, le dimanche et
les fêtes des martyrs. Ses aumônes étaient immenses; il dis-
tribua tout son patrimoine à l'église et aux pauvres , ne réser-
vant que ce qui était nécessaire pour la subsistance de sa sœur
Marcelline, qui avait fait vœu de virginité entre les mains du
pape Libère. Dans une circonstance extraordinaire, il vendit les
vases sacrés pour secourir les indigents et racheter les captifs.
On recourait souvent à lui, même des contrées éloignées, pour
terminer des différends. — Il était très-attentif à n'admettre dans
son clergé que des hommes capables de servir l'Eglise et d'édi-
fier les fidèles. Ambroise combattit une foule de superstitions
QUATRIÈME SIÈCLE. 393
et d'abus, entre autres, l'usage de renvoyer le baptême à un
âge avancé. Il détruisit les agapes, comme fit plus lard saint
Augustin en Afrique , à cause des désordres qui s'y étaient
introduits. Tant de zèle et de vertus parvinrent à délivrer
presque entièrement son diocèse de l'arianisme. Il nous ap-
prend lui-même que, en 385, personne n'était plus infeclé
de cette hérésie à Milan , excepté un petit nombre de Goths et
quelques courtisans atlachés à l'impératrice Justine.
Saint Ambroise eut un contemporain célèbre dans la personne Commence-
de saint Jérôme. Selon plusieurs auteurs, la même année les desTjÈrtme
avait vus naître. D'autres mettent la naissance de Jérôme vers
l'an 346 (1). Il eut pour patrie S^ridon, ville autrefois située +~ a385,
sur les confins de la Dalmatie et de la Pannonie , et effacée du
monde aujourd'hui. Son père, nommé Eusèbe, homme opulent,
lui fit donner une éducation distinguée. Les premiers éléments
des sciences lui furent enseignés dans la maison paternelle. On
l'envoya ensuite à Rome, où il fit de rapides progrès dans les
belles-lettres et dans l'éloquence, sous les plus fameux rhé-
teurs de l'époque, en compagnie des jeunes patriciens, dont
plusieurs lui reslèrent des amis fidèles. Il parut au barreau
avec distinction. Mais la corruption de la capitale l'entraîna
dans quelques écarts de jeunesse, auxquels il était difficile à
cette âme de feu de se soustraire, dans une ville telle que Rome.
Il confesse humblement « qu'il ne vécut pas à Rome sans avoir
des heures de vertige, et sans se blesser les pieds aux ronces
du chemin. » Il n'y a rien de désespéré avec des intelligences
qui ont ainsi le sentiment profond des faiblesses du cœur. Aussi
Jérôme se releva-t-il noblement. Jeune encore, il reçut le
baptême sous le pontificat du pape Libère; et, depuis ce mo-
ment, cette âme forte ne se démentit jamais. Afin de se perfec-
tionner dans les sciences, il se procura une riche bibliothèque,
et voulut entendre les plus habiles maîtres des diverses contrées
où fiorissaient les études. Jérôme se rendit d'abord dans les
(1) Baronias et Tillemont placent la naissance de saint Jérôme en
342. Saint Prosper, dans sa Chronique, D. Martianay, D. Ceillier,
les Rollandistes, le récent historien de sainte Paule, la rapportent à
l'année 334.
394 cours d'histoire ecclésiastique.
Gaules, où les lettres brillaient alors d'un grand éclat : à Mar-
eeille, à Toulouse, à Bordeaux, à Autun , à Lyon et à Trêves. Il
visita la plupart de ces écoles fondées par les Romains , « re-
cueillant, dit-il lui-même, comme une abeille infatigable, le
suc de toutes les plantes qui se rencontraient sur sa route. >
Il copia à Trêves le Traité des Synodes et les Commentaires sur
les Psaumes, composés par saint Hilaire. Il se rendit ensuite
et se fixa quelque temps à Aquilée, où il y avait des hommes
d'un rare mérite. Ses rapports avec le clergé de cette ville le
firent avancer à grands pas dans la vertu. Rome avait fait le
jeune rhéteur chrétien; Aquilée le fit moine, ou du moins
l'éprit de l'idéal monastique ; le désert acheva tout. Ce fut à
Aquilée que Jérôme connut, entre autres amis, avec lesquels
il se lia tendrement, Rufin, Héliodore, futur évoque, oncle de
Népotien, et Evagre, prêtre d'Antioche, voyageur en Occident
et traducteur pour les Occidentaux de la Vie de saint Antoine
par saint Athanase. D'Aquilée il retourna à Rome, et de Rome
il passa en Orient. Il parcourut la Thrace , la Bithynie , la Cap-
padoce , et arriva à Antioche vers l'an 373.
Division L'Église de cette ville était alors divisée entre trois partis :
dans rEgiise celui de jiélèce , celui d'Eustathe et de Paulin, et celui de
d'Antioche. ' '
Vital. Ce schisme était une suite de l'arianisme. En voici l'ori-
gine ^En 360, vingt-trois ans après la mort de saint Eustathe ,
que nous avons vu chassé et remplacé par les ariens, saint
Mélèce, né à Mélitine dans la petite Arménie et évèque de Sé-
baste, avait été élevé sur le siège d'Antioche. Les catholiques,
en grand nombre, et les ariens lui avaient également accordé
leurs suffrages. Les premiers étaient convaincus de la pureté
de sa foi, et édifiés de la sainteté et de l'austérité de ses mœurs.
Les seconds, qui le remplacèrent bientôt par Euzolus , l'avaient
d'abord cru favorable à leur secte , parce qu'il avait auparavant
consenti à remplacer sur le siège de Sébaste un évèque déposé
par leurs partisans. Les uns et les autres admiraient ses talents et
étaient charmés de la douceur et de l'aménité de son caractère.
La sainteté , dit saint Jean Ghrysostome , respirait sur son vi-
sage; son seul regard était une prédication. Il était si aimé que
les mères donnaient son nom à leurs enfants. — Plusieurs ca-
tholiques refusèrent cependant de le reconnaître, à cause de la
QUATRIÈME SIÈCLE.
395
participation des ariens à son élection. Ils s'appelaient eusta-
thiens, parce que, depuis la mort de saint Eustathe, ils avaient
toujours tenu leurs assemblées à part. En 361 , Lucifer de Ca-
gliari, revenant de l'exil, passa par Antioche et essaya de réunir
les eustathiens et les méléciens. Mais n'ayant pu engager les
premiers à reconnaître Mélèce , il leur donna pour évoque un
prêtre de leur parti, nommé Paulin, qui s'était illustré dans les
luttes contre l'arianisme , où il avait toujours combattu à côté de
saint Athanase, sans que la fermeté de son caractère et de sa
foi eût jamais fléchi au milieu des orages (1). La division de-
vint ainsi plus irrémédiable qu'auparavant. — Pour ne pas
l'augmenter encore, saint Eusèbe de Verceil, qui était venu d'A-
lexandrie à Antioche, refusa de prononcer en faveur d'aucun
parti. Lucifer mécontent de sa réserve, se sépara de sa commu-
nion et commença lui-même un autre schisme. Un peu plus
tard, Apollinaire le Jeune, qui s'était fixé à Antioche et attaché
à saint Mélèce, abandonna ce prélat et prétendit former un
troisième parti catholique, auquel il donna pour évèque un
prêtre, nommé Vital, de la communion de Mélèce aussi, honoré
pour la pureté de ses mœurs, mais vain , jaloux et rancunier.
Gomme on le voit, le mal empirait toujours. — Aux questions
de personnes se joignirent ensuite des dissidences d'opinions
bien prononcées. Apollinaire enseigna des erreurs formelles
dont nous parlerons bientôt. — Les eustathiens et les mélé-
ciens, ne s'entendant pas sur le sens du mot hypostase (2), s'ac-
cusèrent réciproquement d'erreur contre la Trinité. — Saint
Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire
de Nazianze et les Orientaux en général prirent la défense de
Mélèce ; les Occidentaux , au contraire , étaient favorables à
Paulin. Saint Epiphane partagait leur sentiment.
Les choses en étaient là, quand saint Jérôme arriva à An-
tioche. Aussitôt qu'il fut connu, chacun des trois partis voulut
(*) Saint Jérôme, Nicétas et Baronius disent que Lucifer était alors
légat du Saint-Siège. — Eusèbe et Lucifer, dit l'historien de saint
Jean Chrysostome, avaient la mission de représenter le chef de l'Église
dans les mesures à prendre pour la pacification religieuse de l'Orient.
[i) Par hypostase les uns entendaient nature, essence, et les autres
P. Jérôme
consulte
-
au Bojct
de la fli\i..w;i
île
d' Antioche.
Vers l'a T"
' 396 cours d'histoire ecclésiastique.
avoir pour lui un si grand homme. Alors, du fond de l'Orient,
le docteur tourna ses regards du côté de Rome , comme vers
le phare lumineux qui éclaire toute l'Eglise, et il écrivit plu-
sieurs fois au pape saint Damase, pour le consulter sur ce qu'il
avait à faire en cette circonstance. « Voulant ra'assurer, lui
dit-il, d'avoir Jésus-Christ pour chef, je m'attache à la commu-
nion de Votre Sainteté, c'est-à-dire, à la chaire de Pierre. Je
sais que l'Eglise a été bâtie sur ce fondement; quiconque
mange l'Agneau hors de cette maison, ne fait qu'un sacrifice
profane; quiconque n'est pas dans l'arche périt par le déluge.
Je ne connais point Vital; je rejette la communion de Mélèce; je
ne sais que faire à l'égard de Paulin. Egalement sollicité par
les trois partis qui divisent ici l'Eglise, je m'écrie : Si quel-
qu'un est uni à la chaire de Pierre, je suis pour lui. Mélèce,
Vital et Paulin se vantent d'avoir votre communion, mais il y
en a deux qui se trompent, et peut-être tous les trois. Je conjure
donc Votre Sainteté de me marquer par ses lettres avec qui je
dois communiquer en Syrie (1). » — Il parait que Rome, sans
se prononcer d'une manière absolue , inclina pour Paulin.
Aussi , les Orientaux , qui étaient fortement attachés à Mélèce,
ne rompirent point avec son concurrent, par l'unique raison que
le Pontife romain lui était favorable. Mais les droits de l'un et
de l'autre ne leur paraissant pas suffisamment éclaircis , ils ne
crurent pas non plus devoir abandonner Mélèce, jusqu'à ce
qu'un jugement ultérieur du Saint-Siège eût mis fin à cette con-
testation (2).
personne. — Une vide et creuse dispute de mots, dit saint Grégoire
de Nazianze, semblait recouvrir une différence dans la foi, et le monde
se vit sur le point d'être troublé , avec de malheureuses syllabes [Pa-
négyr. de saint Athan. — Vie de S. Jean Chrys., p. 25.)
(1) Saint Jérôme, Epist. 57, 58.
(2) Rome, pour se prononcer définitivement, attendit l'apaisement
des esprits et de plus amples renseignements. Flavien, qui succéda à
Mélèce, fut reconnu du pape Sirice, en 398, par l'entremise de saint
Jean Ghrysostome et de Théophile , patriarche d'Alexandrie. Le
schisme s'éteignit en partie sous Flavien , par le zèle de saint Chry-
sostome, et finit par tomber complètement pendant l'épiscopat de son
deuxième successeur. (Trad. inst. év., t. III. — Alzog, t. I. — Vie de
S. Chrysost., c. 48, p. 242; c. 84, p. 268-269; c. 46, p. 503.)
QUATRIÈME SIÈCLE.
89'
Saint Jérôme tourmenté du désir de la solitude alla s'enfoncer
dans le désert sauvage de Ghalcis. C'est là qu'il mit le sceau à
toutes les préparations par lesquelles la Providence le formait
pour ses desseins, et qu'il dompta son impétueuse nature par la
pénitence , le travail et les larmes. Il parcourut ensuite la Judée
et l'Orient pour entendre les maîtres de la science sacrée, et
revint à Antioche , où Paulin l'ordonna prêtre , en 377. Il n'y
consentit qu'à la condition de rester moine et de n'être attacha
à aucune église. On a même dit que, par une humilité hors des
règles communes, il n'avait jamais offert le saint sacrifice; mais
le savant pape Benoit XIV a montré que cette conduite n'avait
eu lieu que pendant le séjour du saint à Bethléem. Peu de temps
après son ordination, il alla à Constantinople, vers l'an 380,
pour entendre saint Grégoire de Nazianze.
L'année suivante, il se rendit à Borne, en compagnie de
l'évèque Paulin et de saint Epiphane. Le pape saint Damase ,
qui, depuis longtemps connaissait son mérite, le retint auprès
de lui pour s'en servir dans les grandes affaires de l'Eglise, et
s'aider de son vaste savoir dans les réponses aux questions
dogmatiques et disciplinaires, qui arrivaient de tous les points
du monde chrétien au centre de l'unité. C'est à Borne que saint
Jérôme mit au jour la correction du Psautier, selon les Septante.
Par le conseil du souverain Pontife, il corrigea aussi l'ancienne
version latine de la sainte Ecriture, où la négligence des co-
pistes avait laissé glisser beaucoup de fautes. La sainteté de sa
vie, son éloquence et son savoir lui attirèrent bientôt l'estime et
l'admiration de la ville entière. La noblesse et le clergé s'em-
pressaient de profiter de ses lumières, pour se perfectionner
dans la connaissance de l'Ecriture et dans les maximes de la
piété. — Il dirigeait en même temps, dans les voies de la per-
fection, un grand nombre de dames de la plus haute naissance.
C'est de cette famille spirituelle de saint Jérôme , que sortirent
sainte Marcelle, Albine sa mère, Aselle, Marcelline , sœur de
saint Ambroise , Sophronie, Félicité, Lée, Fabiole, Laeta, l'il-
lustre Paule avec ses filles Blésilla, Pauline et Eustochie , et
une foule d'autres, qui firent tant d'honneur à l'Eglise par leurs
hérolqne? vertus, et tant de bien aux pauvres par leurs im-
menses aumônes. La pente-fille de Fabius, Fabiole, apièa deux
P. Jérôme
au dc'sert
de
Chalcii.
S Jérôme
à lîome par
le pape
S. D.imasc.
398 cours d'histoire ecclésiastique.
mariages, vendit son opulent patrimoine, et du produit de cette
vente, bâtit sur les bords du Tibre, un vaste hôtel appelé la
Villa des convalescents, où elle rassembla une famille nombreuse
d'infirmes et d'incurables, dont elle lavait les plaies et préparait
les aliments de sa propre main (1). De ces saintes femmes, les
unes continuèrent à rester dans leurs maisons comme les
vierges et les veuves des premiers siècles. D'autres formèrent ,
au mont Avenlin , dans le palais de Marcelle , une petite com-
munauté dont Marcelle était la mère et Albine comme l'aïeule
respectée. — La célèbre Mélanie s'était retirée en Palestine, et
habitait un monastère qu'elle avait bâti au mont des Oliviers.
Plus tard , elle y fut imitée et remplacée par sa 011e , Mélanie
la jeune. — L'illustre Paule se fixa à Bethléem, où elle fonda
plusieurs monastères. Elle y vécut vingt ans, avec sa fille Eusto-
chie, dans la pratique des plus héroïques vertus.
Mais si le saint docteur, qui dirigeait ces âmes généreuses, en
reçut de grandes consolations, il ne fut pas sans épreuves. Ses
succès , la vigueur de son zèle et la désespérante supériorité de
ses talents lui attirèrent de nombreux ennemis. Malgré l'austérité
de sa vertu et le soin extrême qu'il avait toujours apporté à écar-
ter le moindre soupçon , on le calomnia de la manière la plus
horrible. « Avant que je connusse la maison de Paule, dit-il
lui-même, tout l'univers retentissait en ma faveur d'un concert
de louanges; il semblait que le souverain pontificat fût pour moi
un trop mince honneur. On m'appelait saint, un prodige d'hu-
milité et de prudence. Mais dès que j'ai commencé à diriger,
pour la maintenir dans la chasteté , l'humble servante du Sei-
gneur, toutes mes vertus m'ont abandonné; il n'y a plus eu
assez de langues pour me déprécier, ni assez de termes pour
nommer tous mes crimes. » — A la mort du pape Damase, saint
s. Jérôme Jérôme crut devoir céder à l'orage. Il quitta Rome, en 385, se
iBBUdéem. rendit en Palestine et se fixa à Bethléem. Là, retiré dans le
fond d'une cellule, il passait les jours et les nuits à lire et à
An 386.
[\) M. A. Thierry a calomnié Fabiole, en lui supposant deux maris
vivants, au moment même où elle s'était donnée à Dieu. Fabiole avait
fait pénitence et était régulièrement libre. 11 ne faut pas arranger
l'histoire pour ridiculiser la vertu. (Hist. de sainte Paule, p. 48.)
QUATRIÈME SIÈCLE.
399
écrire, composant ses nombreux ouvrages, ou répondant aux
consultations que lui adressaient de toutes parts les savants,
les âmes pieuses et les églises attaquées par l'hérésie. Son
ardeur pour l'étude n'était égalée que par l'austérité de sa vie.
H était grossièrement vêtu , ne mangeaitjiUe du pain et quel-
ques herbes, méditait sans cesse les'1[m¥é&'îéternelles, et s'exer-
çait , par de saintes et salutaires terreurs , à entendre un jour
sans crainte le son formidable de la trompette du dernier juge-
ment. Jean, patriarche de Jérusalem, finit par lui donner le titre
officiel de Parochus de Bethléem.
Pendant que , retiré à Bethléem , saint Jérôme s'élevait au
plus sublime degré de la science et de la sainteté , un autre
génie encore plus célèbre recevait le baptême et devenait
l'humble enfant de l'Eglise. C'est saint Augustin , « l'astre le
plus brillant de la philosophie , et le roi des Pères , comme l'ap-
pellent les protestants Forester et Brucker; l'homme qui, pour
les sciences divines et humaines, l'a emporté, selon le docteur
Gouel, sur tous ceux qui l'ont précédé ou qui le suivront, si l'on
en excepte les Auteurs inspirés. » — L'Eglise, au jugement de
Luther, n'a point eu, depuis les Apôtres, de docteur plus esti-
mable que saint Augustin. — Erasme partage à cet égard le
sentiment de Luther. — « Saint Augustin, dit M. Villemain,
est l'homme le plus étonnant de l'Eglise latine, celui qui porte
le plus d'imagination dans la théologie , le plus d'éloquence et
même de sensibilité dans la scholastique. Métaphysique, histoire,
antiquité, science des mœurs, connaissance des arts, Augustin
avait tout embrassé; il écrit sur la musique comme sur le libre
arbitre; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire,
comme il raisonne sur la décadence de l'empire romain. » —
Cet illustre docteur était né, en 354, d'une famille honorable,
mais peu fortunée , dans la petite ville de Tagaste, près d'Hip-
pone, appartenant à l'ancienne Numidie, aujourd'hui le village
de Souk-Arras , situé dans l'Algérie actuelle , sur la route qui
va des ruines de Carthage à celles d'Hippone , à peu de distance
du fameux champ de bataille de Zama. Patrice , son père , était
païen, et ne se convertit que peu de temps avant sa mort. Mais
sa mère, sainte Monique, fut l'honneur de son sexe, et la
modèle le plus accompli des mères et des épouses chrétiennes.
Commence-
ments
de
S. Augustin.
De 354 à 387.
400
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Conversion
et
baptême
de
S. Augustin
à Milan.
Augustin, à peine né , Monique le fit porter à l'église, et ins-
crire au nombre des catéchumènes. Elle lui apprit de très-bonne
heure à prier, et l'instruisit des mystères de la religion chré-
tienne. Le cœur sensible de l'enfant goûta d'abord avec délices
les saintes leçons de sa mère. Aussi , nous apprend-il lui-même
que « bien jeune encore il recourait à Dieu comme à son refuge
favori dans toutes ses peines d'enfant. » Mais, quand il eut
grandi, la dissipation du jeu et des études même, les compa-
gnies , les occasions et l'effervescence de la jeunesse , le précipi-
tèrent dans de grands désordres. — Il ne laissa pas de s'appli-
quer avec ardeur à l'étude. Il y remporta les plus brillants
succès, et enseigna la rhétorique avec éclat, à Tagaste d'abord,
et ensuite dans la capitale de l'Afrique. Garthage ne lui offrant
pas un théâtre assez vaste pour son génie, il se rendit à Rome,
vers l'an 383. Dans ces conjonctures, ménagées sans doute par
la divine Providence , la ville de Milan envoya demander au
préfet de Rome un maître d'éloquence qui fût digne de la cité
où résidait la cour. Augustin obtint ce poste éminent, après
avoir fait preuve de capacité.
Mais partout il traînait avec lui les mômes faiblesses, et
partout il les augmentait au lieu de les guérir. « Ses iniquités,
dit-il lui-même, faisaient comme la boule de neige, qui grossit
à mesure qu'on la fait rouler. » Pour comble de malheur, les
manichéens l'avaient séduit à Carthage, en lui promettant des
démonstrations évidentes sur toute chose , et en se moquant des
catholiques, qu'ils accusaient de tenir la raison humaine dans
des entraves humiliantes , par la soumission à l'autorité de
l'Eglise. Leurs paroles avaient singulièrement flatté la vanité
d'Augustin, qui se piquait alors de n'admettre que ce qu'il
comprenait clairement. Il avait donc donné dans le piège, et il
y demeura engagé environ dix ans.
Plus affligée que si elle l'avait vu mort, sa pieuse mère
séchait de douleur et pleurait continuellement sur lui. Un saint
évèque d'Afrique, à qui elle le recommandait sans cesse, lui
avait dit un jour : t Allez, il est impossible qu'un enfant de tant
de larmes périsse jamais. » Pour hâter l'accomplissement de
ce consolant oracle, Monique s'attacha aux pas de son fils, et
l'accompagna dans toutes les villes où il se transportait. —
QUATRIEME SIÈCLE. 401
Quand il arriva à Milan, saint Ambroise accueillit le noim
orateur avec une bonté qui commença à diminuer ses préven-
tions. Augustin fut assidu à aller entendre le saint prélat; et,
quoiqu'il ne fit pas d'abord grande attention au fond des choses,
il y puisa insensiblement la solution de ses doutes et le premier
remède des maladies de son âme. — Il lut ensuite les Epltres
de saint Paul, et eut de fréquents entretiens avec le prêtre
Simplicien. — La vie de saint Antoine que lui raconta un sei-
gneur de ses amis, nommé Pontinien, militaire d'un grade
élevé, à la cour de l'empereur, lui fit aussi une vive impression.
« Quoi! s'écria-t-il après avoir entendu ce récit, des simples
et des ignorants ravissent le ciel sous nos yeux, et nous, avec
toute notre science, nous croupissons dans la corruption de
vice? Quelle honte pour nous de n'avoir pas le courage de K
imiter! » — Livré à ces réflexions et en proie à une agitation
profonde, il quitta son fidèle Alypius qui était avec lui, et alla
s'asseoir tout seul sous un figuier. Là il versa un torrent de
larmes. « Jusqu'à quand, Seigneur, disait-il, balancerai-je à
me donner à vous? Pourquoi demain? Pourquoi non aujour-
d'hui? Pourquoi non à ce moment? » Alors une voix du ciel,
semblable à celle d'un jeune enfant, lui fit entendre ces paroles :
« Toile et lege : Prenez et lisez. » Sainte Monique priait et fon-
dait en larmes devant Dieu , dans une maison voisine du jardin
où le cœur de son fils se débattait pour la dernière fois contre la
grâce. Augustin rejoint aussitôt son ami, porte la main sur les
Epitres de saint Paul , et lit à l'ouverture du livre : « Ne crou-
pissez pas dans la débauche et l'impureté; mais revêtez-vous de
Notre Seigneur Jésus-Christ. » Au même instant, ses irrésolu-
tions cessèrent, la grâce triompha de son cœur, il courut se
précipiter dans les bras de sa mère , et il se convertit à l'âge de
trente-deux ans, avec son ami Alypius. — Peu de temps après,
il se fit inscrire au nombre des catéchumènes de Milan , et saint
Ambroise eut la consolation de le baptiser, la veille de Pâques ,
24 avril de l'année 387. — On rapporte qu'à ce moment
solennel, les deux saints, dans l'enthousiasme de la joie et de
la reconnaissance, composèrent alternativement les versets du
Te Deum. « Ce groupe d'idées vastes, profondes, sublimes, qui
composent le fond de ce majestueux cantique , a dit un critique
Coi m n'Hi^roiRii. 2G
402
cours d'histoire ecclésiastique.
S. Augustin
perd sa mère.
An 387.
t'.. Augustin
est ordonna
prêtre,
puis évèquo
d'Hippono.
Au 191-391.
éclairé, la manière dont elles sont jetées avec une négligence
de génie infiniment supérieure aux efforts de l'art; ce passage
rapide du ciel à la terre et de la terre au ciel : adoration ,
amour, espérance, affections vives et tendres, langage animé et
en désordre, tout semblerait vérifier la manière subite et
comme inspirée, dont une ancienne tradition nous apprend que
cette hymne inimitable , respectée et maintenue par les protes-
tants mêmes , fut composée par ces deux immortels docteurs. »
— Cependant, selon Tillemont, D. Ceillier, Mabillon, cette
tradition ne paraît pas avoir une autorité suffisante ; et différents
manuscrits renvoient l'origine du Te Deum à une époque moins
reculée. Généralement aujourd'hui, le Te Deum est attribué
à saint Nicet, évèque de Trêves, en 527. — D'autres l'attribuent
exclusivement à saint Ambroise; mais les éditeurs bénédictins
de saint Ambroise lui refusent absolument cet honneur. M. Dar-
ras, cependant, trouve qu'il n'y a pas d'arguments assez sérieux
pour faire abandonner l'ancienne tradition.
Sept mois environ après son baptême, Augustin eut la dou-
leur de perdre sa mère, à Ostie , où il s'était rendu, dans l'in-
tention de s'embarquer pour l'Afrique. De son lit de mort , cette
sainte femme adressa les paroles suivantes à son fils : « Enter-
rez mon corps où vous voudrez, sans vous en mettre en peine;
la seule chose que je vous demande, c'est de vous souvenir de
moi à l'autel du Seigneur, en quelque lieu que vous soyez. »
— Fidèle à cette pieuse recommandation, Augustin fit porter
le corps de sa mère à l'église où l'on offrit pour elle le sacrifice
de notre rédemption, ut offeretur pro ea sacrificium pretii
nostri. Il ne cessa jamais de prier pour elle : c Seigneur,
disait-il souvent, ayez pitié de ma mère; elle était bonne, elle
pardonnait facilement, pardonnez-lui aussi ses fautes si elle
en a. » Non-seulement ce bon fils priait pour sa mère, mais
il conjurait encore le Seigneur d'inspirer à ceux qui liraient ses
Confessions , de se souvenir devant lui de Monique , sa mère ,
et de son père Patrice (1).
Après avoir rendu les derniers devoirs à sa mère, Augustin
s'embarqua pour l'Afrique, en 388, et se retira à la campagne
(1) Saint Augustin, Confess., liv. 9, c. 43.
QUATRIÈME SIÈCLE.
403
près de Tagaste, avec une société de pieux compagnons, dans un
petit domaine patrimonial, dont il fit un monastère. Il y était
depuis trois ans, quand un de ses amis l'attira à Hippone, ville
voisine située sur le bord de la mer, d'accord avec l'évèque de
celte cité. Se trouvant à l'assemblée des fidèles , un jour que
l'évèque Valère leur parlait de la nécessité d'ordonner un prêtre
pour son église, Augustin se vit tout à coup entouré par le
peuple et proposé au prélat par une acclamation unanime. Va-
lère lui imposa les mains, malgré sa résistance et ses larmes,
et lui confia le ministère de la prédication, dont il avait de la
peine à s'acquitter lui-même, parce qu'étant grec de nais-
sance, il ne connaissait qu'imparfaitement la langue latine. —
Le saint docteur commença à prêcher avec le plus brillant
succès. Son triomphe oratoire fut prodigieux. Valère craignant
bientôt qu'un si rare trésor ne fût ravi à son église, et se sen-
tant lui-même accablé par l'âge et par les infirmités, pria l'ar-
chevêque de Carthage, Aurélius, de le lui donner pour coad-
juteur. Le primat ayant acquiescé à sa demande, Augustin fut
sacré évèque du consentement et en présence des prélats de
Numédie , en 395 , à l'âge de quarante et un ans. — Sous son
épiscopat , le siège d'Hippone fut le point le plus lumineux de
l'univers catholique, et les brillantes clartés qui en jaillirent
pendant trente-cinq ans illuminèrent l'Eglise et le monde entier.
Cependant , ces génies supérieurs que nous avons contem-
plés un instant, et qui ont élevé leur siècle au-dessus de tous
les siècles, n'étaient pas seuls à défendre la foi catholique. A
leur exemple ou sous leurs ordres , une foule d'autres person-
nages illustres combattirent pour la même cause, sinon avec
une égale puissance de génie , du moins avec beaucoup de zèle
et de gloire. L'histoire cite, entre autres : saint Martin de Tours,
saint Pacien de Barcelone, Didyme d'Alexandrie, saint Cyrille
de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, saint Pierre de Sébaste,
saint Eusèbe de Verceil, saint Ephrem, saint Optât, saint Am-
philoque d'Icône, saint Epiphane de Salamine, saint Paulin de
Noie, saint Gaudence et saint Philastre de Bresce, Sulpice-
Sévôre, Rufin, Lucifer de Cagliari, Apollinaire le Jeune, le
pape saint Damase, etc.
Saint Martin, disciple de saint Hilaire et la gloire des Gaules,
Multitude
de docteurs
du
second ordre,
au
iv« siècle.
8. Martin
de Tours.
i)':;!0ou31d
a 394.
40i COURS d'htstotrf ecclésiastique.
était né, en 310 ou 316, àiSabarie, ville de la Pannonie ou
basse Hongrie. Les grands docteurs qui vivaient de son temps, ou
brillèrent quelques années après sa mort, ne jetèrent pas sur le
monde plus d'éclat que cet évèque d'une petite cité des Gaules,
située aux limites extrêmes des régions civilisées. De son vi-
vant, la terre fut remplie du bruit des merveilles dont Dieu
comblait l'humilité de son serviteur. L'Orient était insatiable
des récits qu'on en faisait : Heureuse Gaule , répétaient les con-
trées illustrées par saint Ambroise , saint Jérôme et saint Au-
gustin, de posséder un homme comme saint Martin! — Fils
d'un tribun militaire des armées de Galère , et mis par lui sous
le patronage du dieu Mars, Martin embrassa d'abord la car-
rière des armes, entra dans la cavalerie, franchit avec succès
les premières épreuves et fut envoyé comme officier dans les
Gaules. Cette profession , qui est pour tant d'autres une école
de licence, fut pour lui l'apprentissage des vertus les plus hé-
roïques et comme le noviciat de la vie monastique. Ayant
rencontré, un jour, à la porte d'Amiens un mendiant nu et
transi de froid, il tire son sabre, coupe la moitié de son man-
teau , et en revêt le malheureux. Une si belle action ne resta
pas sans récompense. La nuit suivante, il vit en songe Jésus-
Christ , revêtu de cette moitié de manteau , et disant aux anges
qui l'environnaient: « Martin, encore catéchumène, m'a cou-
vert de ce vêtement. » — Cette vision consolante le détermina
à demander le baptême. Dès qu'il l'eut reçu , il songea à quitter
le service , malgré le césar Julien qui voulait le retenir à cause
de son mérite. Attiré auprès de saint Hilaire de Poitiers par la
haute réputation de cet évèque , il fit bâtir, à deux lieues de
cette ville, à Ligugey, le premier monastère des Gaules, où il
se retira avec quelques disciples. Saint Hilaire voulut lui conférer
le diaconat, mais l'humble solitaire refusa cet honneur; il con-
sentit seulement à se laisser ordonner exorciste. Il sortait de temps
en temps de sa retraite pour aller prêcher la foi aux idolâtres,
qui étaient encore en assez grand nombre dans les campagnes.
Dieu autorisa son zèle par des miracles éclatants. — Martin na
tarda pas à être connu de toute la Gaule, et, en 371 ou 374, on
l'arracha à sa solitude pour l'élever sur le siège de Tours. Afin
de vivre moins avec le monde , il fonda, près de sa ville épisco-
QUATRIÈME SIÈCLE. 405
pale , la célèbre abbaye de Marmoutier, Martini monasterium ,
ou majus monasterium, que l'on croit être la plus ancienne de
France. Le saint y habitait une cellule de bois, entouré de
quatre-vingts moines, qui retraçaient dans leur vie celle des
solitaires de la Thébaïde. — La destruction de l'idolâtrie fut
l'objet principal de son zèle et de ses travaux. Il parcourut plu-
sieurs fois la Touraine dans ce but avec un zèle infatigable.
Dans un bourg voisin de Tours et rempli de païens, il voulut
faire abattre un vieux pin qui ombrageait un temple des faux
dieux, et était un objet d'idolâtrie. Les infidèles n'y consentirent
qu'à condition qu'il se tiendrait du côté où l'arbre devait tomber.
Le saint se rendit à leurs désirs. On coupa l'arbre; mais au
moment où il allait l'écraser, Martin fit un signe de croix, et
le pin, se redressant aussitôt, tomba du côté opposé. Les païens,
frappés de ce prodige, demandèrent le baptême. — Après avoir
converti son diocèse, le saint évèque de Tours devint l'apôtre de
toutes les Gaules. Il dissipa partout les ténèbres de l'infidélité, dé-
truisit les temples des idoles, éleva sur leurs ruines des églises
ou des monastères, et confirma ses prédications par des mi-
racles sans nombre. A Trêves, il guérit un paralytique qui était
à l'agonie, en mettant dans sa bouche quelques gouttes d'huile
bénite. A Paris , il rendit la santé à un lépreux en l'embrassant
et en lui donnant sa bénédiction. Dans un village idolâtre du
diocèse de Chartres, il ressuscita un enfant mort, en présence
de tout le peuple, qui se convertit. Au nom sacré de Jésus-Christ
qu'il avait sans cesse à la bouche et dans le cœur, dit Sulpice-
Sévère, tous les éléments lui obéissaient. Il eut aussi le don des
prophéties, et fut favorisé d'un grand nombre de visions et de
révélations. Ces faits extraordinaires, et une foule d'autres,
sont rapportés par Sulpice-Sévère , qui écrivit la Vie de saint
Martin. — Quiconque ne croira pas un historien aussi hono-
rable, qui a écrit du vivant même de son héros, selon Tillemont
etPagi, et en présence d'innombrables témoins qui pouvaient
le contredire, et qui ne l'ont pas fait, doit rejeter tous les témoi-
gnages historiques et s'ensevelir dans un scepticisme absolu.
Le saint évèque de Tours n'interrompait ses missions que
pour d'autres œuvres de charité. Il allait intercéder auprès des
princes en faveur des malheureux. Il fit, dans ce but, deux
406 cours d'histoire ecclésiastique.
voyages à Trêves auprès des empereurs Valentinien Ier et
Maxime. Ennemi de l'erreur, mais ami des hommes, il profita
de son crédit sur ce dernier prince pour l'adoucir, comme nous
le verrons, dans l'affaire des priscillianistes. — Le célèbre thau*
maturge des Gaules vécut ainsi plus de quatre-vingts ans, tout
occupé de la gloire de Dieu et du bonheur des hommes. Il mou-
rut, vers l'an 396 ou 397, selon l'opinion la plus probable.
Ceux qui assistaient à sa mort virent, au rapport de Sulpice-
Sévère, son visage et son corps tout rayonnants de gloire. —
Son tombeau a été illustré par une multitude innombrable de
miracles, et les peuples y accouraient de toute part et dans
toutes leurs calamités (1). Dans chaque diocèse de France, une
foule de paroisses l'ont choisi pour patron et ont élevé des
églises en son honneur. Dans le seul diocèse d'Amiens, on
comptait cent quarante églises sous le vocable de saint Martin.
Des communautés, des villes, la France entière, se mirent sous
son patronage. Aucun autre saint n'eut, dans notre pays, un
plus grand nombre d'autels. Quatre mille églises en France lui
sont dédiées. Une foule de villes et de villages portent son nom.
Sa fête est restée dans l'année une époque mémorable, qui sert
de date même pour les transactions et les affaires temporelles.
Les origines de la nation française sont liées à la basilique
élevée sur son sépulcre. La chape de saint Martin était l'éten-
dard national, et Glovis, qui avait la coutume de faire toucher
son épée aux reliques du thaumaturge, exprimait le sentiment
général des Francs , lorsqu'il demandait « où serait l'espérance
de la victoire si l'on méconnaissait saint Martin? » Ubi spes vic-
toriœ, si beatus Martinus offenditur? — « Le saint évèque de
Tours , dit Bossuet, remplit tout l'univers du bruit de ses ver-
tus et de ses miracles, durant sa vie et après sa mort. » — Sa
basilique, à Tours, fut vénérée de toute la terre, et le monde
entier y vint en pèlerinage. Après Saint-Pierre de Rome , Jéru-
salem et Saint-Jacques de Compostelle, l'Eglise ne comptait pas
d<; sanctuaire plus fréquenté.
Fondation Plusieurs autres missionnaires travaillaient , en même temps
de nouvelles que saint Martin, à l'extirpation de l'idolâtrie dans les Gaules.
Eglises
dans
les Gauiei. ^ Sulpice-Sévère, Vie de saint Martin. — Epist. 3 ad Bas.
QUATRIÈME SIÈCLE. 407
— Saint Marcellin , originaire d'Afrique , prêcha la foi avec le
plus grand succès dans les provinces voisines des Alpes et par-
ticulièrement à Embrun, dont il fut le premier évèque. — Deux
de ses disciples, saint Domnin et saint Vincent, opérèrent de
nombreuses conversions à Digne, où l'on érigea aussi un siège
épiscopal qu'ils occupèrent l'un après l'autre. — Les saints
évoques Exu père, Défenseur, Ereptiole, Sigilbode , Léonce , etc.,
établirent les églises de Bayeux, d'Angers, de Goutances, de
Séez, d'Avranches et de Lisieux. — Celle de Rennes naquit
aussi alors, si l'on s'en tient au catalogue de ses évèques donné
par de Sainte-Marthe. — Toutes ces églises nouvelles furent
fondées , vers l'an 370, c'est-à-dire , à l'époque où saint Martin
était élevé sur le siège de Tours.
Saint Pacien , d'une naissance illustre et l'un des plus grands s. Pacien
hommes que l'Espagne ait donnés à l'Eglise, florissait sous le deBarçe'onC'
règne de l'empereur Valens. Marié d'abord, et recommandable De3i0à390.
par la sainteté de sa vie, il entra ensuite dans le clergé et fut
fait évèque de Barcelone, en 373. S'il fut digne par ses vertus
d'être mis au rang des saints, il mérita aussi, par son éloquence
et par la beauté de son style, d'occuper une place distinguée
parmi les savants. Il mourut fort âgé, vers l'an 390. — Nous
avons de lui trois Lettres à un donatiste des environs de Barce-
lone, nommé Sympronien; une Exhortation à la pénitence et un
Traité du baptême. — Dans ses Lettres, il réfute les erreurs des
novatiens sur la pénitence. Il dit que le nom de catholique
donné à l'Eglise lui vient de Dieu, et que c'est par là qu'elle a
toujours été distinguée des sectes hérétiques : c Chrétien,
ajoute-t-il , est mon nom , et Catholique est mon surnom. » —
Dans l'Exhortation à la pénitence, saint Pacien traite : 1° de la
différence des péchés; 2° des pécheurs qui, retenus par une
mauvaise honte, n'osent appliquer à leurs plaies le remède d'une
confession salutaire; 3° de l'obligation de faire pénitence de
ses péchés après les avoir confessés; 4° des peines réservées à
ceux qui refusent d'accomplir ce devoir. — Dans la seconde
partie de l'Exhortation à la pénitence, on trouve la recomman-
dation suivante, au sujet de l'intégrité de la confession : « Je
vous en conjure, mes frères, par le Seigneur, à qui les choses
les plus cachées sont connues, cessez de cacher et de voiler
408
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Didyme
■l'Alexandrie
votre conscience ulcérée. Les malades qui sont prudents ne
rougissent pas de se montrer au médecin, lors même qu'il doit
porter le fer ou le feu aux parties du corps les plus secrètes; et
le pécheur rougirait d'acheter, par la honte du passé, la vie
éternelle!... Vaut-il mieux pour lui périr? » — Le style de
saint Pacien, dit Godescard, est poli et châtié, et ses raisonne-
ments sont justes et solides.
Didyme était d'Alexandrie. Né vers l'an 311, il mourut en
396. Quoique aveugle dès l'âge de cinq ans, il ne laissa pas
Dj3iià396. d'acquérir de vastes connaissances. A l'aide de lecteurs et de
copistes , il se rendit familiers presque tous les auteurs sacrés
et profanes. Sa science sur les saintes Ecritures surtout fut
prodigieuse. Il sanctifiait l'étude par la prière. On avait une
telle idée de son savoir et de sa piété, qu'on lui confia le soin
de l'école d'Alexandrie. Saint Antoine et saint Athanase avaient
pour lui la plus haute estime. Saint Jérôme, qui était venu avec
sainte Paule à Alexandrie pour le voir et pour l'entendre, en
fait aussi le plus grand éloge, et disait que nul n'était plus
voyant que cet aveugle. Il lui reproche, cependant, son atta-
chement à quelques opinions erronées d'Origène. Didyme fut
même condamné avec les origénistes par le cinquième concile
général. Mais, comme il n'avait mis personnellement aucune
opiniâtreté à soutenir l'erreur, cette condamnation , dit Feller,
regarde seulement ses écrits. Ce docteur a composé plusieurs
ouvrages, parmi lesquels on compte un traité contre les mani-
chéens, et un autre contre les macédoniens, en faveur de la
divinité du Saint-Esprit.
Saint Cyrille, né à Jérusalem, vers l'an 315, fut ordonné
diacre par saint Macaire, en 344, et prêtre l'année suivante,
par saint Maxime , qui le chargea de l'instruction des catéchu-
mènes. Cyrille exerça plusieurs années l'importante fonction
de catéchiste avec beaucoup de zèle et de réputation , et succéda
à Maxime, sur le siège de Jérusalem, vers la fin de l'an 350.
— Le commencement de son épiscopat est célèbre , dans l'his-
toire, par un miracle que Dieu opéra pour honorer l'instrument
de notre salut. Témoin oculaire du prodige, le nouvel évèque
eu écrivit en ces termes à l'empereur Constance : « Le 7 mai ,
vers ies neuf heures du malin, il parut dans le ciel une grande
S. Cvrille
de
Jérusalem.
Ses écrits.
Oe;H5 à 881
QUATRIÈME SIÈCLE. 409
lumière en forme de croix, qui s'étendait depuis la montagne du
Calvaire jusqu'à celle des Oliviers. Elle fut aperçue, non par
une ou deux personnes, mais par toute la ville. Ce n'était pas
un de ces phénomènes passagers qui se dissipent sur-le-champ;
cette lumière brilla à nos yeux durant plusieurs heures et avec
tant d'éclat , que le soleil même ne pouvait l'effacer. Les specta-
teurs, pénétrés en même temps de crainte et de joie, coururent
en foule à l'église; les vieillards et les jeunes gens, les fidèles
et les idolâtres, les citoyens et les étrangers, tous n'eurent
qu'une voix pour louer Notre Seigneur, le Fils unique de Dieu ,
dont la puissance opérait ce prodige, et ils reconnurent tous
ensemble la divinité d'une religion à laquelle les cieux rendaient
témoignage. » Ce fait est aussi rapporté par Socrate, Philos-
torge, et par l'auteur de la Chronique d'Alexandrie (1). — L'at-
tachement inviolable de saint Cyrille au dogme de la divinité de
Jésus-Christ, le fit chasser trois fois de son siège par les ariens,
et lui attira la haine particulière de Julien l'Apostat, qui avait
résolu, dit Orose, de le faire périr à son retour de la guerre
contre les Perses. — Le saint confesseur mourut en 386. —
Nous avons de lui, sous le nom de Catéchèses, vingt-trois ins-
tructions adressées aux catéchumènes (2). Elles contiennent une
explication nette et précise de la plupart de nos dogmes et sur-
tout des sacrements du Baptême, de la Confirmation et de l'Eu-
charistie. Dans les dix-huit premières, saint Cyrille traite de
la nécessité et des effets du baptême , de la pénitence et de la
rémission des péchés, de l'excellence de la virginité, des avan-
tages du jeûne et de l'abstinence, de la divinité de Jésus-Christ
et du Saint-Esprit, des mystères de l'Incarnation et de la Rédemp-
tion, de la résurrection de la chair, du jugement dernier, etc. Il
y fait le dénombrement des Livres canoniques , et dit que c'est
de l'Eglise qu'on doit apprendre quels sont les livres de l'An-
(1) Saint Cyrille, Lett. à Const. — Socrate, liv. 2, c. 28. — Phi-
lostorge, liv. 3, c. 2, 6. — Tillemont, Hisl. eccl, tom. VIII.
(2) Le catéchumënat était comme le noviciat du Christianisme. Pri-
mitivement, sa durée était de deux ans, selon le 42e canon du con-
cile d'Elvire, qui ajoute : Si bonx fuerint conversationis. Dans le cas
contraire, on prolongeait l'épreuve. — Au IVo siècle, on abrégea le
temps du catéchumënat.
■410 cours d'histoire ecclésiastique.
cien et du Nouveau Testament. Il y montre une tendre dévotion
à la croix; il veut qu'on en fasse le signe avant les repas, en
se levant et en se couchant; en un mot, au commencement de
chaque action. On y voit que de son temps on avait déjà distri-
bué par tout l'univers des parties du bois de la vraie croix, etc.
— Dans les cinq dernières Catéchèses, adressées aux nouveaux
baptisés et appelées pour cette raison, Mystagogiques , saint
Cyrille parle de la vertu des exorcismes et de l'huile bénite , de
la confirmation et de l'onction du saint chrême, etc. — Il y
appelle l'Eucharistie t un sacrifice non sanglant , une victime de
propitiation , un culte suprême. » — Il dit t qu'on y prie pour
les morts, l'Eglise étant persuadée que les prières offertes en
présence de la sainte et redoutable Victime, sont d'une grande
utilité aux âmes des défunts. » Il s'exprime en ces termes, sur
la présence réelle : « Puisque Jésus-Christ, en parlant du pain
qu'il tenait, a déclaré que c'était son corps, et puisqu'en parlant
du vin, il a si positivement assuré que c'était son sang, qui
pourra jamais révoquer en doute cette vérité? Autrefois , à Cana
de Galilée, il changea de l'eau en vin par sa seule volonté, et
nous estimerions qu'il n'est pas assez digne pour nous faire
croire sur sa parole, qu'il ait changé du vin en son sang? Si,
ayant été invité à des noces humaines et terrestres , il opéra ce
miracle sans qu'on s'y attendit , ne devons-nous pas reconnaître
encore mieux qu'il a donné aux enfants de l'Epoux céleste son
corps à manger et son sang à boire, afin que nous le recevions
comme étant indubitablement son corps et son sang? Car, sous
l'espèce du pain, il vous donne son corps, et sous l'espèce du vin,
il vous donne son sang, afin qu'étant faits participants de ce
corps et de ce sang, vous deveniez un même corps et un même
sang avec lui... C'est pourquoi je vous conjure, mes frères, de
ne les plus considérer comme un pain commun et comme un
vin commun, puisqu'ils sont le corps et le sang de Jésus-
Clhrist, selon sa parole. Car, encore que les sens nous rap-
portent que cela n'est pas, la foi doit nous persuader que cela
;3t. Ne jugez donc pas de cette vérité par le goût; mais que la
»oi vous fasse croire, avec une entière certitude, que vous avez
Ué rendus dignes de participer au corps et au sang de Jésus-
Ihrist... Que votre âme se réjouisse au Seigneur, étant per-
de Nysse.
Ses écrits.
QUATRIÈME SIÈCLE. il 1
suadée, comme d'une chose très-certaine, que ce qui parait du
pain à nos yeux n'est pas du pain, quoique le goût le juge tel,
mais que c'est le corps de Jésus-Christ, et que ce qui parait du
vin à nos yeux n'est pas du vin, quoique le goût ne le prenne
que pour du vin, mais que c'est le sang de Jésus-Christ. » — Ce
passage ne demande pas de commentaire. Saint Cyrille ne pou-
vait exprimer plus clairement le dogme catholique. Aussi, les
calvinistes ont-ils fait tous leurs efforts pour prouver que les
Catéchèses n'étaient pas de saint Cyrille ; mais saint Jérôme, Théo-
doret, Léon de Bysance et le septième concile œcuménique les
donnent comme étant sûrement de ce Père. — Les protestants
d'Angleterre conviennent qu'il en est incontestablement l'auteur.
— Plusieurs manuscrits anciens attribuent au même docteur un
sermon sur la Purification, dans lequel il est fait mention des
cierges allumés en cette fête (1).
Saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile, et digne de s. Grégoire
lui par ses talents et ses vertus , naquit vers l'an 331. Il s'appli-
qua de bonne heure aux belles-lettres , et acquit une profonde
érudition. Il resta d'abord dans le monde et se maria. Quelque
temps après , il se consacra au service de l'Eglise et fut ordonné
lecteur. Son frère l'appela auprès de lui à Césarée; et, en 372,
Grégoire fut jugé digne de l'épiscopat et chargé de l'église de
Nysse dans la Cappadoce. Il se sépara alors de sa femme Théo-
sébie, à qui saint Grégoire de Nazianze donne le titre de personne
sacrée , probablement parce qu'elle fut mise au rang des diaco-
nesses, à l'époque du sacre de son époux. L'attachement de saint
Grégoire de Nysse à la foi de Nicée lui attira de rudes persécutions
de la part des ariens. Ils le firent exiler par l'empereur Valens.
Mais il ne cessa toute sa vie de combattre leurs erreurs, et il s'ex-
posa aux plus grands dangers pour la défense des dogmes catholi-
ques. Il était si considéré, qu'au concile œcuménique de Constan-
tinople, en 381, les Pères le choisirent pour rédiger l'addition qui
fut faite au Symbole de Nicée. Ce saint docteur mourut, vers l'an
400. — Il a laissé une foule d'ouvrages précieux, entre autres, un
discours sur la divinité de Jésus-Christ et du Saint-Esprit, un
{{) Saint Cyrille, Catéch. — D. Ceillier, tom. VI. — Godescard, Vie
des Saints, 18 mars.
412 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
autre contre ceux qui diffèrent de recevoir le baptême, un grand
nombre d'homélies, plusieurs Vies de Saints, douze livres
contre l'arien Eunomius, un livre de la Virginité, des Lettres,
des Sermons sur les mystères et sur les fêtes de Jésus-Christ et
des martyrs, des Panégyriques, et une grande Catéchèse divi-
sée en quarante chapitres. — Dans le trente-septième, on trouve
le passage suivant, sur l'Eucharistie : t Je crois avec raison que
le pain sanctifié par la parole de Dieu est changé au corps du
Verbe; car ce pain est sanctifié, comme le dit l'Apôtre, par la
parole de Dieu et par la prière , non pas de telle sorte qu'il de-
vienne le corps du Verbe, tandis qu'on le mange, mais il est
changé dans l'instant par la parole au corps de Jésus-Christ ,
ainsi qu'il l'a dit lui-même : Ceci est mon corps. » Le saint doc-
teur termine en disant « que c'est par la vertu de la bénédic-
tion que la nature des choses apparentes est changée (transélé-
mentée) au corps de Jésus-Christ. — Dans une de ses lettres et
dans un de ses sermons, il parle ainsi de la confession : « Que
celui qui a volé secrètement quelque chose déclare ensuite son
péché au prêtre ; et s'il quitte l'inclination au, vice pour em-
brasser la vertu , il guérira de sa maladie. » Exhortant à la con-
fiance que nous devons avoir aux prêtres à qui nous nous con-
fessons, et qu'il appelle nos pères spirituels, il dit : « Ayez
plus de confiance en celui qui vous a engendrés à Dieu , qu'en
ceux qui vous ont donné la vie du corps; découvrez sans crainte
à ce père spirituel tout ce que vous avez de plus caché; faites-
lui connaître le fond de votre cœur, comme vous montreriez à
un médecin les plaies les plus secrètes de votre corps, et il vous
guérira. Vous, dont l'âme est malade, pourquoi ne vous em-
pressez-vous pas d'aller au médecin? Pourquoi ne lui faites-vous
pas connaître votre maladie par la confession? » — Saint Gré-
goire de Nysse est aussi un témoin vénérable de l'antiquité du
culte des reliques et de celui des Saints. Ayant assisté aux der-
niers moments de sa sœur Macrine, il en reçut un reliquaire de
fer contenant une parcelle du bois de la vraie croix, que la sainte
avait toujours porté sur son cœur. Le reste de sa vie, il le porta
lui-même avec un égal respect. Son frère saint Pierre de Sébaste
étant mort, en 387, il nous assure que les fidèles de celle viiie
l'honorèrent d'un culte public, avec plusieurs martyrs. — L'his-
Voir
QUATRIÈME SICÈLE. M 3
toire ne nous a pas conservé les détails de la vie de ce dernier
frère de saint Basile, ordonné prêtre par lui, en 370; mais
toute l'antiquité nous apprend qu'il fut élevé sur le siège de
Sébaste, en 380, comme un adversaire redoutable aux ariens,
et qu'il s'y rendit illustre par sa sainteté , son zèle et sa pru-
dence.
Saint Eusèbe de Verceil, originaire de l'île de Sardaigne, et ?•„?•"*>*
issu d'une famille noble, fut élevé dans la pratique de la vertu
et dans l'étude des sciences ecclésiastiques. Le pape Sylvestre
l'ordonna lecteur. On ne sait pour quelle raison il fut appelé
à Verceil, dans le Piémont. Mais, il se distingua tellement
dans le clergé de cette ville, que, le siège épiscopal étant
devenu vacant, il fut élu d'une voix unanime pour le remplir.
Il unit la vie monastique à la vie cléricale. Ses clercs habi-
taient la même maison que lui, et ils suivaient tous ensemble
les exercices des moines d'Orient. Une vie si sainte lui attira la
confiance du chef de l'Eglise; aussi fut-il légat du Saint-Siège
et chargé des missions les plus importantes. Nous avons vu son
courage inébranlable au conciliabule de Milan, sa constance
dans l'exil, son zèle conciliant dans l'affaire des évêques qui
avaient adopté la formule de Rimini , et sa prudence dans l'épi-
neuse question du schisme d'Antioche. Il fut uni d'amitié avec
saint Athanase et saint Hilaire , et, de concert avec ces deux
grands hommes, il travailla de toutes ses forces à la ruine de
l'arianisme. Il mourut vers l'an 370.
Saint Ephrem était fils d'un laboureur de Nisibe. Après quel- F. i
ques égarements de jeunesse , il se retira dans la solitude aux
environs de sa ville natale. Ayant ensuite perdu saint Jacques,
évèque de Nisibe , qui dirigeait sa conscience , il se lia avec
saint Basile, et résolut de s'éloigner de sa patrie. Il se rendit à
Edesse pour y vénérer des reliques que l'on croit être celles de
saint Thomas. Ayant été ordonné diacre dans cette ville, Ephrem
s'adonna à la prédication évangélique. La nature lui avait donné
un rare talent pour la parole, et il l'avait perfectionné par l'é-
tude et par l'exercice de la contemplation. Il était poète, comme
nous l'avons vu, et versé dans la dialectique. Il avait une grande
connaissance des saintes Ecritures. Il savait supérieurement la
langue syriaque dans laquelle il prêchait, <n ses expressions
Sa m,.it.
Au 378.
414 cours d'histoire ecclésiastique.
coulaient avec la rapidité d'un torrent. Ses sermons produisirent
les fruits les plus heureux. « Quel est l'orgueilleux, dit saint
Grégoire de Nysse, qui ne deviendrait le plus humble des
hommes en lisant ses discours sur l'humilité? Qui ne serait
enflammé d'un feu divin, en lisant son Traité de la charité? Qui
ne désirerait d'être chaste de cœur et d'esprit , en lisant les
éloges qu'il donne à la chasteté? 11 convertit un grand nombre
d'hérétiques, et amena plusieurs idolâtres à la connaissance de
la vérité. — Outre ses Sermons, saint Ephrem a composé une
foule d'autres ouvrages, des Commentaires sur l'Ecriture sainte,
et des Traités de controverse. Saint Jérôme fait un grand éloge
d'un livre qu'il écrivit contre les macédoniens, pour prouver la
divinité du Saint-Esprit. — Il établit victorieusement l'efficacité
de la pénitence contre les novatiens. — Il combattit aussi avec
beaucoup de gloire , au rapport de saint Grégoire de Nysse , les
millénaires, les manichéens, les disciples de Bardesane et les
erreurs d'Apollinaire. — D. Geillier a recueilli, des divers écrits
du saint docteur, une suite de passages qui démontrent invinci-
blement la présence réelle. La réception fréquente de l'Eucha-
ristie soutenait son espérance et enflammait son amour. « 0
mon Sauveur, disait-il quelque temps avant sa mort , je vous ai
pour viatique dans le voyage long et dangereux que je vais faire.
Dans la faim spirituelle qui me dévore, je me nourrirai de vous,
ô divin Rédempteur des hommes I il n'y aura plus de feu qui ose
approcher de moi; il ne pourrait supporter l'odeur vivifiante de
votre corps et de votre sang. » — Il enseigne aussi dans plu-
sieurs endroits : « que les âmes , aussitôt après leur sortie du
corps, subissent un jugement particulier; que les justes sont
admis immédiatement à la possession de Dieu; que ceux qui
sont morts coupables de péchés véniels , ou qui n'ont point suf-
fisamment expié leurs fautes par la pénitence, souffrent dans
les flammes du purgatoire, mais que les fidèles qui sont sur la
terre peuvent les soulager par leurs prières, leurs bonnes
œuvres et par des sacrifices. « Il y a, dit-il, communication de
mérites entre les deux mondes. C'est un phénomène analogue à
celui que vous voyez en automne : quand le raisin mûrit sur
le cep; de son côté, le vin fermente dans les tonneaux (1). >
(4) Saint Ephrem, Nécros., can. 45, 47, 48.
An 384.
QUATRIÈME SIÈCLE. -M 5
Saint Ephrem mourut vers l'an 378, et saint Grégoire de Nysse
fit son panégyrique. Il le termina par cette prière , adressée au
saint ami qu'il venait de perdre : « 0 vous qui êtes présente-
ment au pied de l'autel et devant le Prince de la vie, où vous
adorez, avec les anges, l'auguste Trinité, souvenez-vous de
nous tous, et obtenez-nous le pardon de nos péchés. »
Saint Optât, originaire d'Afrique et évèque de Milève, ville s. Optât,
de Numidie, était né dans le Paganisme. On ignore l'époque de si mon'
sa naissance, de sa conversion, et les détails de sa vie; mais
saint Augustin , saint Jérôme et saint Fulgence lui donnent les
plus grands éloges. Il mourut, vers l'an 384. Ce saint docteur a
beaucoup écrit contre les donatistes, et en particulier contre
leur chef Parménien , successeur de Donat. — Il enseigne dans
ses différents ouvrages, que nous naissons tous dans le péché,
et que le baptême est nécessaire pour en obtenir la rémission.
— Il parle de l'exorcisme comme d'une cérémonie prescrite
dans l'administration de ce sacrement. — Il fait mention du
chrême comme d'une chose sainte , ainsi que de l'onction qui
s'en faisait au baptême. — Il donne à l'Eucharistie le nom de
sacrifice. — Il dit que l'Eglise a des juges; qu'elle punit tous
les crimes , et qu'elle impose la pénitence à ceux qui ont con-
fessé leurs péchés, ou qui en sont convaincus. — Il observe
que, pour se consacrer entièrement à Dieu, beaucoup de per-
sonnes faisaient solennellement vœu de virginité. — En pariant
des tombeaux de saint Pierre et de saint Paul , il témoigne le
respect profond que l'on avait de son temps pour les reliques
des saints. — Il prouve aux donatistes que leur secte ne pouvait
être la vraie Eglise, parce qu'elle n'était ni catholique ni unie
à la chaire de Pierre. « Il n'en est pas de même de, l'Eglise
catholique, dit-il, elle est répandue par toute la terre; elle est
aussi unie de communion avec la chaire de Pierre. Vous ne
pouvez nier que la chaire épiscopale fut premièrement donnée
à Pierre dans la ville de Rome; qu'il y siégea le premier
comme chef des Apôtres; qu'on n'a l'unité qu'en étant uni
avec elle, et qu'on est schismatique lorsque, contre cette
chaire, on a l'audace d'en élever une autre, etc. » — Sur la
présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans
l'Eucharistie, le saint docteur s'exprime en termes si clairs,
4Î6 COURS D*HISTOIKE ECCLÉSIASTIQUE.
qu'on ne peut rien désirer de plus formel, au jugement d'Ellics
Dupin. Gomme les donatistes renversaient les autels catholi-
ques, il les apostrophe en ces termes : Que vous a donc fait
Jésus-Christ, pour que vous détruisiez les autels sur lesquels
il repose? Car, qu'est-ce que l'autel , sinon le siège du corps
et du sang de Jésus-Christ? Et pour aggraver encore cet
exécrable forfait, vous avez brisé les calices qui contiennent le
sang de Jésus-Christ! Calices sanguinis Christi portitores.
0 crime abominable! ô scélératesse inouïe! vous avez imité
les Juifs; il* percèrent le corps du Sauveur sur la croix, et
vous, vous l'avez frappé sur ses autels (1). »
Amphiioqne Saint Amphiloque était un ami intime de saint Basile et de
sa'morT samt Gréo°ire de Nazianze, quoiqu'il fut plus jeune qu'eux.
Il sortait d'une famille noble de la Cappadoce. Dans sa jeunesse,
*" 394' il étudia la rhétorique et le droit. Il plaida avec un grand
succès et se fit singulièrement estimer par sa probité. Saint
Grégoire de Nazianze lui recommanda les affaires de plusieurs
de ses amis. Saint Amphiloque renonça au monde, vers l'an
373, et fut élevé l'année suivante sur le siège d'Icône, en
Lycaonie. — En 376, il tint dans sa ville épiscopale un concile
contre les macédoniens. — Il combattit aussi les ariens avec
beaucoup de zèle. — Il composa plusieurs savants ouvrages,
pour réfuter d'autres hérétiques, appelés messaliens, qui
rejetaient toutes les pratiques de piété, même l'usage des
sacrements, et faisaient consister l'essence de la religion dans
la prière seule. Ils prétendirent que, par cet unique moyen,
l'homme pouvait devenir impeccable et parfait comme Dieu.
Ils se vantaient d'avoir des visions et des lumières extraordi-
naires, et menaient une vie oisive et vagabonde. — Dans une
loi portée par l'empereur Théodose, saint Amphiloque est
représenté comme un des centres de la foi catholique en Orient.
— Saint Grégoire de Nazianze l'appelle un pontife irrépro-
chable, un ange, un héros de la vérité. Nous savons, par le
témoignage du même Père , que le saint évèque d'Icône obtint
la guérison de plusieurs malades, par ses prières, par l'invo-
cation de la sainte Trinité, et par l'oblation du sacrifice de nos
autels. Il mourut vers l'an 394.
(4) Saint Optât, liv. i, î, 3, 6 *>t schisme des donatistes.
De 310 on Sifl
à 403.
QUATRIÈME SIÈCLE. il'r
Né dans la Palestine , à Éleuthéropolis, ville épiscopale et de s. Epiphaie,
fondation romaine, d'une famille Israélite, vers l'an 310, ou . i;vft,ue
de SalaiWM
320, saint Epiphane renonça au Judaïsme , embrassa avec Ses
amour la foi chrétienne, et se retira de bonne heure dans la so-
litude , où il vécut sous la direction du grand saint Hilarion. A
vingt ans, il fonda à Éleuthéropolis même, un monastère qui
devint bientôt célèbre, et eut un grand nombre de moines
dont il garda toujours la direction. Sa réputation se répandit
bientôt dans les contrées les plus éloignées, et on venait le
consulter de toute part. — En 366, il fut élu évêque de Sala-
mine, métropole de l'île de Chypre, où il s'était retiré pour
fuir l'épiscopat, et y rejoindre saint Hilarion son maître. Cetlu
dignité n'apporta aucun changement dans sa manière de vivre;
il continua de porter l'habit monastique et de gouverner ses
religieux , qu'il visitait de temps en temps. Une fois évê-
que, on le vit se mêler avec ardeur à toutes les grandes luttes
de l'Eglise, combattre les hérésies et paraître avec éclat dans
les conciles. Les peuples le révéraient comme un docteur et
comme un saint, et se pressaient à flots sur son passage. —
Après sa mort, qui arriva en 403, ses disciples, remplis de
vénération pour sa vertu, bâtirent, en Chypre, une église
sous son invocation. Ils y placèrent son image avec celles de
plusieurs autres saints. Dieu honora son tombeau par un grand
nombre de miracles. Saint Augustin, saint Ephrem, saint Jean
Dainascène et Photius l'appellent un docteur catholique, un
homme admirable et rempli de l'Esprit de Dieu. On lui re-
proche, cependant, saint Chrysostome , entre autres, d'être
tombé dans quelques méprises, notamment au sujet de la juri-
diction ecclésiastique; mais on doit, selon Socrate et le pape
Urbain II, les attribuer à l'ardeur de son zèle, à la bonne foi et
à la simplicité de son cœur. Il est néanmoins difficile, dit le
récent et grave historien de saint Chrysostome, de ne pas con-
venir que la sainte loyauté d'Epiphane ne fut pas toujours
accompagnée de discernement, et que son zèle, si pur qu'il
fût, troubla quelquefois sa charité. — Il a été aussi accusé
d'avoir méconnu la simplicité de la nature divine, par les disci-
ples d'Origène, dont il était un des principaux adversaires;
mais il s'est défendu lui-môme, au rapport de saint Jérôme,
418 COURS d'histoire ecclésiastique.
par une déclaration expresse, et il enseigne, formellement,
en réfutant Aérius , que Dieu est incorporel , invisible , et un
esprit qui est au-dessus de tous les esprits (1). — Saint Epi-
phane avait étudié profondément l'hébreu, l'égyptien, le sy-
riaque; il parlait suffisamment le latin, et écrivait très-pure-
ment le grec. Il a laissé plusieurs ouvrages. — Le plus im-
portant est son Panarium ou Livre des antidotes contre toutes
les hérésies. Il les réfute par l'Ecriture et par la tradition, t On
doit , dit-il , admettre , nécessairement la tradition ; on ne peut
tout apprendre par l'Ecriture; c'est pourquoi les Apôtres nous
ont transmis quelques vérités par écrit , et d'autres par la voie
de la tradition. » C'est par elle qu'il justifie la pratique et
prouve l'obligation de prier pour les morts. — Il parle aussi du
jeûne du mercredi et du vendredi, comme venant des Apôtres.
— Il dit de Marie « qu'elle a donné la vie au monde , en sorte
qu'elle est tout à la fois la Mère de la vie et la Mère des vivants.
— Secourez-moi donc , s'écrie-t-il , ô Mère de Dieu ! ô Mère des mi-
séricordes ! durant tout le cours de ma vie ; éloignez de moi les
attaques de mes ennemis ; à mon dernier soupir, conservez ma
pauvre âme, et repoussez le sombre aspect des démons; au jour
terrible du jugement , préservez-moi de l'éternelle damnation ;
enfin, mettez-moi au nombre des saints, et faites-moi partager
la gloire de votre divin Fils. » — Selon Godeau , le style du
Panarium est peu poli ; mais la doctrine qu'il contient est pure
et excellente. Il renferme cependant, dit Godescard, quelques
inexactitudes au sujet de l'arianisme.
s. Paniin Saint Paulin naquit à Bordeaux, en 353, d'une famille illus-
tre. Doué des plus heureuses dispositions, il s'adonna sérieuse-
ment à l'étude dès son enfance, sous la direction d'Ausone,
De 303a 400. poète et orateur célèbre, avec qui il s'était lié d'une étroite
amitié. Ausone n'eût fait de Paulin qu'un poète agréable; le
Christianisme agrandit son horizon et éleva son génie. Ausone,
cependant, était chrétien et non indifférent et épicurien,
comme le représente M. Guizot. Sous ce maître renommé,
Paulin acquit des connaissances aussi variées qu'étendues.
H) Panarium, 70e hérésie. — Sur S. Epiphane, voir la Vis de S.
Chnjsostome , c. 31, p. 395, etc.
de Noie.
Ses toits.
QUATRIÈME SIÈCLE. 419
« Chacun , dit saint Jérôme , admirait la pureté et l'élégance de
sa diction, la noblesse et la délicatesse de ses pensées , la dou-
ceur et l'énergie de son style, la richesse et la vivacité de son
imagination. » Ses talents, ses richesses et ses vertus réle-
vèrent en peu de temps aux plus hautes dignités de l'empire.
Il fut consul sous Gratien. Vers l'an 379, il épousa une riche
Espagnole, nommée Thérasie, d'une rare vertu. — Au milieu
des honneurs et de la gloire, Paulin reconnut le néant des
choses terrestres. De concert avec sa femme, il se retira loin
du monde, dans une solitude près de Barcelone. Après y avoir
passé quatre ans dans l'étude et la méditation, ils se dépouil-
lèrent de leurs biens en faveur des pauvres et des églises , et
vécurent dans la continence. Le monde les blâma amèrement
et leurs anciens amis les abandonnèrent. Le peuple et le clergé
de Barcelone, ravis du spectacle des vertus de Paulin , le firent
ordonner prêtre, en 393. Trop connu et trop admiré en Espa-
gne, il passa en Italie et se fixa à Noie où il forma, dans sa
maison, une communauté de religieux (1). — Mais sa vertu
le fit arracher de sa solitude et élever à l'épiscopat, en 409.
L'année suivante, la ville de Noie ayant été prise et ravagée par
les Goths, le saint évèque se dévoua tout entier au soulagement
de son troupeau. Il nourrit les indigents, racheta les captifs,
consola les malheureux, encouragea les faibles," soutint les
forts, et fut la providence de tous. Il vécut jusqu'à l'an 431, et
son épiscopat ne fut qu'une longue suite d'actes de vertus
héroïques. — Il a laissé un grand nombre de lettres et de
pièces de poésie sur des sujets religieux. Ses poèmes sont
pleins de feu et de douceur. Les pensées en sont belles , les
comparaisons justes et nobles. Saint Augustin dit que ses
lettres ont la douceur du lait et du miel, que les fidèles, en
les lisant , sont épris de leurs charmes , et qu'elles leur
communiquent une ferveur de dévotion qu'il est impossible
d'exprimer. — Dans ses divers écrits, Paulin montre une grande
dévotion envers les saints. Il assure qu'on se servait de leurs
(4) On voit , par les poèmes de saint Paulin , qu'il eut, dès sa jeu-
nesse , une tendre dévotion pour saint Félix de Noie. Il attribua à
son intercession plusieurs grâce* au'il avait reçues du ciel.
420 cours d'histoire ecclésiastique.
reliques dans la consécration des autels et des églises, et que
les tidèles les regardaient comme un préservatif et un remède.
Il dit « que leurs châsses étaient ornées de fleurs, et qu'il s'y
faisait un grand concours de peuples, et que ce concours avait
pour principe les miracles qui s'y opéraient. » Il invoque sou-
vent saint Félix et le conjure de « s'intéresser pour lui auprès
de Dieu , et d'être son protecteur devant le trône de la majesté
divine, surtout au jour du jugement. » — Il parle, comme
témoin oculaire, d'un violent incendie « qui, n'ayant pu être
éteint par tous les secours humains , le fut par un petit mor-
ceau de la vraie croix. » Il en envoya une parcelle enchâssée
dans l'or à Sulpice-Sévère, son ami. « Je vous fais, lui dit-il,
un grand présent dans un petit atome; c'est un préservatif
c»ntre les maux de cette vie, et un gage de la vie éternelle. »
Chaque année , il allait à Rome pour visiter les tombeaux et
célébrer la fête des saints Apôtres Pierre et Paul. — Souvent il
parle des saintes images; il les appelle « le livre des igno-
rants, > et il fait la description de celles qui ornaient l'église de
Noie. — Il exhorte ses amis à prier pour l'âme de son frère»
dans la persuasion « que ces prières lui procureront du rafraî-
chissement et de la consolation, s'il en a besoin. » — Il déclare
qu'en recevant l'Eucharistie, « nous mangeons la chair de
Jésus-Christ, cette même chair qui fut attachée à la croix,
etc. (1). »
s. Gainience Saint Gaudence, sacré, en 387, évèque de Bresce en Italie,
évftpe par saint Ambroise , fut un des plus saints prélats de son
temps. Rufin l'appelle a la gloire de son siècle. » Peu de temps
après son sacre , ayant élevé une basilique nouvelle dans sa
ville épiscopale , il en fît la dédicace avec les évèques de la pro-
vince. Dans le discours qu'il prononça à cette occasion , en pré-
sence des prélats assemblés, il déclare « qu'il a déposé dans la
nouvelle église les reliques de quarante martyrs. Il assure qu'il
y a autant de vertu dans une portion que dans la totalité des
reliques d'un saint. » « Ayons donc recours , ajoute-t-il , à la
protection de ces martyrs, invoquons-les avec contiance, afin
d'obtenir l'effet de nos prières, et bénissons Jésus-Christ Notre
(1) Saint Paulin , Epist. 38, 43. — Poèm. 4 3, 44, 24.
àe i
QUATRIÈME SIÈCLE. 421
Seigneur qui a daigné nous procurer une telle faveur. » —
Nous avons encore plusieurs autres discours de saint Gaudence.
Dans celui qui fut composé pour l'instruction des nouveaux
baptisés, il parle de l'Eucharistie en ces termes : « Le Créateur
et le Seigneur de la nature, qui a fait produire le pain à la
terre, fait du pain son propre corps, parce qu'il l'a promis, et
qu'il peut accomplira promesse; et celui qui a changé l'eau en
vin, change le vin en son propre sang (1). » — Le saint évoque
de Bresce mourut vers l'an 420. — Il avait eu pour prédéces-
seur, sur le siège de celte ville , saint Philastre, qui fut aussi
son maître et qu'il appelle son père. Nous avons de Philastre
un Livre des hérésies, dans lequel, selon Bellarmin, l'auteur
prend quelquefois pour une erreur ce qui ne l'est pas.
Sulpice-Sévère reçut le jour dans l'Aquitaine, aux environs Suipiee-Sévè
d'Agen. Il étudia sous le célèbre Ausone, et fut l'ami intime de ^amôn
saint Paulin. Engagé d'abord, comme lui, dans le mariage, il
entra ensuite dans les ordres sacrés après la mort de sa femme.
Feller dit qu'il ne fut jamais prêtre; mais Bérault-Bercastel et
Receveur assurent le contraire. Saint Paulin de Noie et Venance
Fortunat font le plus magnifique éloge de Sulpice-Sévère. Il est
honoré de temps immémorial par l'Eglise de Tours, qui lui a
donné un office dans son nouveau Bréviaire. — Il a composé
plusieurs écrits, entre autres, la Vie de saint Martin. Cet
ouvrage honore son auteur; « c'est, dit un historien, la vie
d'un saint écrite par un saint. » — On lui est aussi redevable
d'un excellent abrégé d'histoire ecclésiastique, intitulé Histoire
sacrée. Ce livre renferme, siècle par siècle et d'une manière
fort concise, ce qui s'est passé depuis la création du monde
jusqu'à l'an 400 de Jésus-Christ. Il a fait donner à Sulpice le
nom de Salluste chrétien. Salluste était en effet son modèle, et
Feller dit qu'il l'égale pour la pureté et l'élégance du style.
Rufin était de Concorde, petite ville d'Italie, voisine d'A- Rats.
quilée, et naquit vers le milieu du ive siècle de parents pauvres. Ses^nls-
Étant venu à Aquilée pour y étudier, il se lia avec saint Jérôme Dea:.o nu
d'une amitié si étroite, que, ne pouvant supporter son éloigne-
ment, il alla le rejoindre en Orient. Il y combattit les ariens,
(4) Saint Gaudence, Disc, i, 17.
42Î cours d'histoire ecclésiastique.
fut emprisonné pour la foi, visita les solitaires des déserts,
et se retira lui-même, avec plusieurs disciples, sur la mon-
tagne des Oliviers, où il fit bâtir un monastère, aidé de sainte
Mélanie l'ancienne. L'évèque de Jérusalem l'éleva au sacerdoce,
en 388. — Ayant appris le grec, il traduisit plusieurs ouvrages
d'Origène, entre autres, le Livre des Principes, dont il fut
accusé de suivre les erreurs, ainsi que Jean, évèque de Jérusa-
lem, son ami. Sur un aussi grave soupçon, saint Jérôme,
attaqué d'ailleurs par Rufin, rompit avec lui, et le pape Anas-
tase cita ce dernier à Rome. Il y eut alors, entre les deux anciens
amis, un fâcheux échange de lettres pleines de vivacité. Ils se
réconcilièrent ensuite publiquement par l'entremise de sainte Mé-
lanie; mais Jérôme eut encore beaucoup à souffrir de Rufin, et
son émotion survécut à la mort même de ce dernier. Son grand
cœur, qui n'aurait jamais trahi un ami , se disait avec amer-
tume : c Une amitié qui peut ainsi périr a-t-elle été sincère? » —
Quant à la citation du souverain Pontife, Rufin y répondit par
une apologie , où il s'expliquait d'une manière orthodoxe sur les
erreurs reprochées à Origène. Raronius, le cardinal Noris, le
cardinal Duperron et Tillemont disent cependant qu'il fut ex-
communié; mais ces auteurs se sont trompés, selon D. Ceil-
lier, Goustant et Fontanini. Il est certain, dit Godescard, que
Rufin fut toujours traité avec estime , et regardé comme catho-
lique par saint Gaudence de Rresce, saint Augustin et saint
Paulin de Noie. Il mourut en 410. — Son plus célèbre ouvrage
est l'Explication du Symbole. Il assure que , selon la tradition
de son temps , cet abrégé de notre foi avait été rédigé par les
Apôtres eux-mêmes. — Nous avons aussi de Rufin une traduc-
tion de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe et sa continuation jus-
qu'à la mort de Théodose le Grand. On y trouve quelques pas-
sages écrits avec peu de soin , et des faits rapportés simplement
sur des bruits populaires. Cet ouvrage ne laisse pas , dit Feller,
; d'être un monument précieux de l'antiquité ecclésiastique.
Génie des Pères Ainsi, partout le souffle de l'Esprit de Dieu faisait éclore des
• du IV" siecleï génies et des saints. C'est un admirable spectacle de voir tous
lotir soumission ° , . , * .
ài'EgiUe. ces docteurs du premier et du second ordre , encourages et diri-
gés par l'Eglise , explorer l'immense océan de la doctrine révé-
lée. Dépassant toutes les limites de la raison naturelle et fran-
QUATRIEME SIÈCLE. 423
chissant les bornes les plus reculées de la philosophie, ils
s'élevèrent jusqu'aux clartés inaccessibles de la nature divine et
pénétrèrent ses secrets les plus profonds. Jamais le monde n'a-
vait vu une école de philosophes et de sages aussi nombreuse et
aussi unie, aussi humble et aussi hardie, aussi sublime et
aussi modeste, aussi savante et aussi sainte. Ne s'écartant
jamais de la saine morale et suivant toujours la ligne droite de
la vérité, ces grands hommes éclairèrent, sanctifièrent les peu-
ples confiés à leurs soins , et , par là , les maintinrent constam-
ment dans les conditions du vrai progrès. — Cette expansion
religieuse, au ive siècle , était aussi ménagée , dans les plans de
la Providence, afin de préparer la conversion des barbares au
cinquième. Les grands génies, les grands saints étaient postés
comme à l'avant-garde du monde romain, pour attendre les
sauvages envahisseurs qui allaient venir, et les convertir à l'É-
vangile. — Ce qui imprima à leur enseignement ce caractère de
force, d'unité, de sagesse et d'élévation, qui opéra ces pro-
diges, caractère que n'eut et n'aura jamais aucun enseignement
humain, c'est qu'ils s'avancèrent toujours appuyés sur l'au-
torité de l'Église et les yeux fixés sur sa boussole infaillible. —
En dehors de cette direction , le naufrage dans la foi est inévi-
table. — Chaque époque en a donné des exemples déplorables ,
et deux docteurs de cette brillante école du ive siècle, Lucifer
de Cagliari et Apollinaire le Jeune, en fournirent eux-mêmes
une nouvelle et triste preuve.
Lucifer, évoque de Cagliari, métropole de la Sardaigne, se Lncjfef
distingua par son détachement du monde et par son zèle contre de Cagliari.
l'arianisme. Légat du Saint-Siège avec Eusèbe de Verceil, s«J*sSn»,
il soutint avec intrépidité , au conciliabule de Milan , comme Sa ■»*•
nous l'avons vu, la cause de la foi et de saint Athanase. Exilé au7îi.
d'abord en Syrie, ensuite dans la Thébaïde, il poursuivit par-
tout les ariens avec une ardeur que rien ne pouvait ralentir.
Il composa contre eux plusieurs ouvrages pleins de véhémence
et même d'aigreur, dont le style rappelle celui de Tertullien :
deux Litres contre Constance, un Livre contre les rois apostats,
et trois autres avec ces titres divers : Il ne faut point épargner
les pécheurs; On ne doit point communiquer avec les hérétiques;
Nous devons mourir pour le Fils de Dieu. — Lucifer ternit l'é-
424 cours d'histoire ecclésiastique.
clat de ses triomphes sur l'arianisme ,; et s'égara lui-même, en
s'écartant de l'esprit pacifique et de la direction infaillible de
l'Eglise. Nous l'avons vu à Antioche, en 361, prendre avec cha-
leur le parti des eustalhiens et se séparer brusquement de son
collègue, Eusèbe de Verceil, qui voulait remédier avec plus de
ménagement aux maux de cette Eglise divisée. Cette rupture ne
fut chez lui que la suite d'une autre encore plus funeste. Il ne
pouvait souffrir l'indulgence dont Eusèbe, saint Athanase, le
concile d'Alexandrie et le pape Libère avaient usé à l'égard des
évèques de Rimini. Il en vint jusqu'à refuser opiniâtrement de
communiquer, non-seulement avec ces derniers, qui, après leur
repentir public, avaient été maintenus sur leurs sièges, mais
encore avec tous ceux qui les recevaient à la communion, c'est-
à-dire, avec le Pape et toute l'Eglise. — Baronius dit que Luci-
fer mourut en 371, hors de la communion de l'Eglise. Les Bol-
landistes, au contraire, pensent que, malgré les taches qui
déparent sa vie, il ne fut point schismatique. Les Pères de
l'Eglise sont aussi partagés sur cette question. Mabillon la re-
garde comme douteuse. Enfin, Benoît XIV, après avoir résumé
le débat, ne se prononce ni pour ni contre. — On n'a jamais im-
puté à Lucifer aucune erreur sur le dogme; mais ses disciples
et ses partisans, appelés lucifériens, furent moins réservés. Ils
soutinrent que les ariens, ainsi que tous les autres hérétiques
et schismatiques, devaient être rebaptisés, lorsqu'ils revenaient
à la foi catholique. Ils refusaient d'admettre à la pénitence et à
la réhabilitation les évèques ou les clercs, compromis à un titre
quelconque, durant les troubles de l'arianisme. Saint Jérôme
les réfuta dans son Dialogue contre les lucifériens. Il y prouve
aussi que les Pères du concile de Rimini n'avaient péché que par
surprise, et que leur cœur n'avait point été complice de leur
faiblesse.
Apollinaire Apollinaire le Jeune commit la môme faute que Lucifer. Plein
le Jeune. Q>e confiance en lui-même , trop dédaigneux de la tradition et de
les erreurs. r •»
Sa mort. l'autorité , voulant défendre le dogme à sa guise, il finit par
An m refuser d'écouter l'Eglise , après l'avoir servie avec beaucoup de
gloire, comme nous l'avons vu , sous le règne de Julien l'Apos-
tat (1), et il s'égara plus profondément que l'évèque de Cagliari.
(<) Apollinaire , outre les ouvrages dont nous avons parlé, avait
QUATRIÈME SIÈCLE. 428
Voici ses principales erreurs. Il enseigna « que Jésus-Christ
n'avait pas pris une âme humaine, mais seulement la chair,
sans âme ou avec une âme purement sensitive, et que la divinité
lui avait tenu lieu de l'âme humaine. » Il prétendait le prouver
par ces paroles : Le Verbe a été fait chair. Il disait encore a que
l'âme humaine étant un principe de péché , on ne pouvait croire
que Jésus-Christ l'eût prise. » En accordant au Sauveur une
âme proprement dite , il croyait qu'on ne pouvait admettre en
lui ni l'impeccahilité, ni l'unité de personne, ni la divinité de
ses actes humains , ni enfin la valeur infinie et rédemptrice de
sa mort. — Mais en rejetant l'âme humaine du Sauveur, il en
résultait que le Fils de Dieu ne s'était point fait véritablement
homme, puisqu'il n'avait pris qu'un corps qui est la partie la
moins noble de la nature humaine. — Apollinaire enseigna de
plus, « que le corps de Jésus-Christ était impassible, qu'il était
venu du ciel et descendu dans le sein de la Vierge Marie; qu'il
n'était point né d'elle; qu'il n'avait souffert et n'était mort qu'en
apparence. » Il fit aussi revivre les rêves des millénaires, et
avança quelques erreurs sur la Trinité. — Apollinaire mourut
vers l'an 380, dans l'impénitence. Saint Athanase, saint Ephrem
et plusieurs autres réfutèrent ses erreurs, et le souverain pon-
tife saint Damase , les condamna dans un concile tenu à Rome,
en 377.
Ce Pape, espagnol ou romain de naissance, selon les diffé- Lepap*
rents critiques , est aussi compté au nombre des docteurs du s- Dp»»"-
ive siècle. Après avoir été successivement lecteur, diacre et De3o7i384.
prêtre de l'église paroissiale de Saint-Laurent à Rome, et après
avoir courageusement secondé le pape Libère avant et après son
exil, il succéda à ce pontife, en 366, à l'âge de soixante-deux
ans. — Un diacre , nommé Urcin ou Ursicin, homme ambitieux
et intrigant, s'opposa à cette élection et voulut se faire nommer
lui-même. Il y eut à cette occasion des troubles assez graves,
l'incendie d'une basilique, et même du sang répandu. Le préfet
écrit contre les ariens, les manichéens et les origénistes. II avait aussi
composé un grand traité en trente livres contre Porphyre. — Abu-
sant de son talent et de sa facilité , dit saint Athanase , il ne s'est pas
souvenu du mot de l'Ecclésiaste : Faciendi libros multos nullus est
finis. Ses interminables traités sont remplis d'erreurs.
-i^() cours d'histoire ecclésiastique.
de Rome intervint avec des troupes. Mais Rufin assure que Da-
mase fut entièrement étranger à tout acte de répression vio-
lente. II blâma môme la sévérité de plusieurs magistrats ro-
mains, et réussit, à leur défaut, à calmer les esprits. Saint
Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin rendent également
témoignage à la conduite modérée de ce Pape, et à la canonicilé
de son élection. — Il était fort instruit et très-versé dans la
connaissance des saintes Ecritures. C'est lui, comme nous l'a-
caiomnies vons dit , qui encouragea saint Jérôme à cette étude. Les an-
"iiuSimtfêr ciens ont beaucoup exalté sa fermeté et sa constance à répri-
mer les abus et à maintenir la pureté de la foi. — Des païens
et des schismatiques n'ont vu que du luxe , dans la splendeur
qui, depuis Constantin, environnait le souverain Pontiûcat. Puis-
sance sociale, universellement reconnue dès le ive siècle, l'Eglise
avait et devait avoir l'éclat qui entoure toutes les grandes ins-
titutions; mais, au milieu de cette splendeur officielle, le pape
Damase, dit saint Jérôme, était personnellement le plus simple,
le plus frugal, le plus mortiûé de tous les hommes. Saint Jé-
rôme lui-même, son secrétaire et son ami, vivait à côté de lui
en moine austère, et sévère envers les clercs qui s'écartaient de
la modestie ecclésiastique. — A la même époque, saint Basile ne
mangeait que quelques légumes et ne buvait que de l'eau, ou,
très-rarement une goutte de vin, tout en tenant, comme métro-
litain de la Cappadoce, une table bien servie pour ses nombreux
et illustres visiteurs. — Un concile d'Aquilée , une enquête im-
périale suivie d'un décret de Gratien , des miracles dont Rome
entière fut témoin , firent resplendir la sainteté et élevèrent la
mémoire du pape Damase au-dessus de toutes les calomnies. —
En 370, l'empereur Valentinien ayant porté une ordonnance pour
déjouer les intrigues de quelques clercs trop intéressés , saint
Damase la fit publier dans toutes les églises de Rome, et prit
les mesures les plus efficaces pour qu'elle fût exécutée. — Il
combattit l'arianisme avec vigueur. Ursace et Valens , les deux
plus ardents coryphées de la secte, en Pannonie, furent solen-
nellement anathématisés par ce pontife, dans un concile as-
semblé à Rome, en 368. — Il condamna aussi l'apollinarisme,
et le millénarisme , selon quelques auteurs. — Il fit réparer
l'église de Saint-Laurent qu'il avait autrefois desservie avec son
QUATRIÈME SIÈCLE. 427
père qui en était prêtre; il l'embellit de peintures qui représen-
taient des traits de l'Ancien Testament, et l'enrichit de divers
dons , comme : patènes , calices , lampes , chandeliers , etc. —
Il introduisit l'usage de chanter le Gloria Patri à la fin de
chaque psaume. — Il décora les tombeaux d'un grand nombre
de martyrs, et les orna d'épitaphes en vers. Il nous reste encore
un recueil de ses poésies. — Nous avons aussi un catalogue
des Livres saints publié par ce Pape. On y voit que les Livres
deutéro-canoniques étaient reçus de l'Eglise romaine , quoique
des églises particulières eussent encore des doutes à l'égard de
quelques-uns. — Sur la fin de son pontificat, saint Damase
reçut une lettre de Hymérius, métropolitain de Tarragone en Es-
pagne, qui le consultait sur divers points de discipline. Sa
mort arrivée en 384 , l'ayant empêché d'y répondre , ce soin fut
laissé à son successeur, nommé Sirice.
La lettre du nouveau Pape au métropolitain espagnol est la Décrétaie
première qui soit bien authentique , parmi celles qu'on nomme s.Vkke.
décr étales , parce qu'elles contiennent des décisions qui ont —
force de loi canonique. Elle est de l'année 385. — Sirice y
défend de rebaptiser les ariens (1). — Il y proclame l'indissolu-
bilité du mariage bénit par le prêtre, sans qu'il ait été selon
l'expression théologique, consummatum. — Il ordonne qu'on
s'en tienne à la coutume de ne donner le baptême aux adultes
que dans le temps pascal (2), sauf le cas de danger de mort ;
mais il recommande de baptiser les enfants en tout temps et
sans aucun délai. — Il fixe l'âge requis et les interstices à
garder pour la réception des ordres. Il veut qu'on ail trente ans
pour devenir acolyte et sous-diacre. On doit ensuite passer
cinq ans dans le diaconat, avant de recevoir la prêtrise, et dix
ans dans la prêtrise avant d'être élevé à l'épiscopat. Quant à
(4) Le baptême donné par un arien est valide si, extérieurement,
l'hérétique n'ajoute et ne retranche rien qui change substantiellement
la forme, et si, intérieurement, il a l'intention générale défaire ce
que fait l'Eglise. Mais, le sacrement serait invalide s'il était conféré
dans une intention hérétique, mente hseretica, dit saint Liguori.
(2) Le baptême se donnait alors par immersion. Il y avait deux
baptistères séparés : l'un pour les hommes et l'autre pour les femmes.
Des diaconesses étaient chargées de celui de ces dernières.
428 cours d'histoire ecclésiastique.
l'intervalle du sous-diaconat au diaconat , il est simplement
statué, sans spécifier de temps fixe, que le sous-diacre pourra
être ordonné diacre, s'il en est jugé digne, après avoir promis
la continence. « Car nous tous , dit le pontife , évèques , prêtres
ou diacres, nous sommes liés par une loi indissoluble; et, du
jour de notre ordination , nous avons consacré nos corps et nos
cœurs à la chasteté. » — Cet article montre, dit Receveur, que
les sous-diacres n'étaient pas encore universellement astreints à
celte obligation. — « Que les chefs du sacerdoce, dans toutes
les provinces, ajoute le Pape, sachent que désormais, s'ils
osent encore donner les ordres sacrés contre nos défenses, une
juste sentence sera prononcée par le Siège apostolique contre
eux et contre ceux qu'ils y auront élevés au mépris de nos
canons. » — Sirice , en finissant , ordonne à Hymérius de com*
muniquer ses réponses , non-seulement aux évèques de sa pro-
vince , mais encore à ceux des provinces de Garthagène , de
Bétique, de Lucitanie, de Galice; car, c quoiqu'il ne soit permis
à aucun prêtre du Seigneur d'ignorer les anciens statuts du
Siège apostolique, ce que nous avons décrété sera fort utile-
ment présenté par la sollicitude de votre unanimité. » — La tra-
dition attribue au pape saint Sirice l'introduction du communi-
cantes au canon de la messe, et l'usage du titre de Pape
exclusivement réservé au souverain Pontife.
Graticni", Illustrée et soutenue par cette multitude de saints et de doc-
mpenor. leurs, ses enfants, qui, pour nous servir d'une comparaison de
De ^75 à 383. l'Esprit-Saint , l'entouraient « comme une vigoureuse planta-
tion d'oliviers, » l'Eglise eut encore la consolation de voir mon-
ter sur le trône impérial deux princes pleins de respect et d'af-
fection pour elle. C'était Gratien Ier et Théodose le Grand. —
Gratien, fils aîné de Valentinien Ier, avait, en 375, succédé à
son père , frappé , dit-on , d'apoplexie , dans un accès de colère
contre des ennemis de l'empire , après être devenu sanguinaire
et presque fou à la suite d'une fièvre violente. Agé de seize ans
seulement, déjà brave capitaine et sage empereur, il battit les
barbares, fit, sous la direction de saint Ambroise, des lois re-
marquables , protégea les belles-lettres r et sauva l'Etat. — Son
' zèle pour le Christianisme égala son courage. Il fit effacer de
ses titres celui de Pontifex maximus, que les empereurs ido-
î.oi*
QUATRIEME SIÈCLE. A £'9
lâtres s'étaient arrogé, et que les empereurs chrétiens avaient
laissé subsister sans y faire attention. Sur les représentations
de saint Ambroise, il fit enlever l'autel de la Victoire de la salle
du sénat. Il priva les vestales des pensions et des honneurs dont
elles jouissaient à Rome. Il dépouilla les temples païens des re-
venus destinés à entretenir les sacrifices et les prêtres des idoles,
a il attribua ces fonds au trésor public. Après la mort de son
oncle Valens, il rappela les exilés et ordonna aux ariens de
rendre les églises aux catholiques. — Il publia une loi pour dé-
fendre les assemblées des donatistes, et pour leur enlever les deivuip.
églises dont ils s'étaient emparés en Afrique. Afin de détruire enGf^'u"(li,
l'abus introduit par les coupables empiétements de ses prédé- la religion.
cesseurs , il régla que les causes ecclésiastiques , en matière re-
ligieuse, seraient jugées par les conciles de chaque province ou
par d'autres plus nombreux , selon l'importance des questions ,
et que les causes criminelles seules seraient portées devant les
tribunaux laïques. Il décida que les églises, dont la propriété
était contestée, seraient conservées ou rendues à ceux qui étaient
en communion avec le souverain Pontife. Sous lui, la supré-
matie du Pape devint une loi de l'empire. Aus?i tolérant que
zélé, il laissa ses sujets libres de suivre la religion qu'ils vou-
draient, excepté cependant les doctrines des manichéens, des
eunomiens et de Photin, qu'il jugeait plus contraires que les
autres à la tranquillité publique.
Mais, le plus grand service que Gratien rendit à l'Eglise et à ivodose
l'Etat , fut d'associer à l'empire le célèbre Théodose , après la
mort de l'empereur Valens , tué par les Goths dans une bataille
livrée près d'Andrinople, en 378. Il donna à Valentinien II, son
frère, l'Italie, l'Afrique, et une partie de l'Illyrie; il retint pour
lui les Gaules, l'Espagne avec la Grande-Bretagne , et confia
tout l'Orient à Théodose. — Ce héros, issu d'une des plus il-
lustres familles de l'Espagne, qui prétendait descendre de Tra-
jan, porta au rang suprême, avec le sang impétueux de sa
race, une intelligence vaste et cultivée, un cœur intrépide et
ferme, l'héroïsme et les talents d'un grand capitaine, les mœurs
et le caractère d'un sage, l'âme d'un grand homme et la foi
pure d'un chrétien. Son père, après avoir sauvé l'Afrique, avait
été sacrifié sur la fin du règne de Valentinien Ier. Gratien fut
le (Irand,
empereur.
Vertus
430 COURS d'histoire ecclésiastique.
heureux de réparer cette injustice, commise envers Fun des
plus grands généraux de l'empire. — Théodose surpassa encore
de le héros son père, t II appuya, dit Bossuet, la religion de tout
tSûs"1" son crédit, fit taire l'hérésie, rendit les peuples heureux, et fut
la joie et l'admiration de tout l'univers. » — Deux traits de la
vie de ce grand homme montrent combien il était profondément
chrétien. En 385, il y eut une grande sédition dans la ville
d'Antioche, à l'occasion d'un impôt que l'on venait d'établir. Le
peuple, dans son emportement, abattit et traîna dans les rues
les statues de l'empereur et de l'impératrice. A la nouvelle de
cet attentat, Théodose, qui était naturellement vif et prorapt à
s'enflammer, entra dans une violente colère. Il voulait, dans le
premier mouvement, détruire la ville et ensevelir les habitants
sous ses ruines. Il nomma ensuite, pour informer contre les
coupables, deux commissaires, avec pouvoir de vie et de mort.
Cependant, le peuple d'Antioche rentré en lui-même sentit la
grandeur de sa faute et tremblait dans l'attente du châtiment.
Tous les habitants consternés n'osaient sortir de leurs maisons ,
et y attendaient la mort dans des alarmes continuelles. Le pa-
triarche Flavien, touché du désespoir de son troupeau, alla de-
mander grâce pour lui, et adressa à l'empereur un discours qui
est un chef-d'œuvre d'éloquence , et qu'on ne peut lire encore
sans en être attendri (1). « Prince, lui dit, entre autres choses,
le vénérable évêque, nous méritons tous les supplices; détruisez
Antioche jusqu'aux fondements, réduisez-la en cendres, nous
ne serons pas encore assez punis. Il reste cependant un remède
à nos maux; vous pouvez imiter la bonté de Dieu. Outragé par
ses créatures , il leur accorde le pardon , il leur a ouvert les
deux. Si vous nous pardonnez , nous vous devrons notre salut.
Votre clémence ajoutera un nouvel éclat à votre gloire. Les infi-
dèles s'écrieront : Qu'il est grand le Dieu des chrétiens ! Il élève
les hommes au-dessus de la nature; il sait en faire des anges.
Ne craignez pas que l'impunité encourage d'autres villes à la
révolte. Hélas! notre sort ne peut que les effrayer : la conster-
nation où nous sommes plongés est le plus cruel des supplices.
(1) Ce discours, dit Godescard, fut principalement composé par
••int Ghrysostome , qui le lut au peuple d'Antioche pour le consoler.
QUATRIÈME SIÈCLE. 431
Ne rougissez pas de céder à un faible vieillard; ce sera céder à
Dieu même. C'est lui qui m'envoie vous dire de sa part : Si vous
ne remettez les offenses commises contre vous, le Père céleste
ne vous remettra pas les vôtres. Représentez-vous ce jour terrible
où les princes et les sujets comparaîtront au tribunal de la jus-
tice suprême, et faites réflexion que toutes vos fautes seront
alors effacées par le pardon que vous aurez accordé. » — Théo-
dosé s'attendrit, versa des larmes et répondit : « Pourrai-je re-
fuser le pardon à des hommes semblables à moi, après que le
Maître du monde , s'étant réduit pour nous à la condition d'es-
clave , a bien voulu demander grâce à son Père pour les auteurs
de son supplice qu'il avait comblés de ses bienfaits? » — Il
renvoya ensuite le saint évèqueàson peuple : « Allez, lui dit-il,
allez , mon père , hâtez-vous de vous montrer à votre troupeau :
rendez le calme à la ville d'Antioche , elle ne sera parfaitement
rassurée, après une si violente tempête, que lorsqu'elle reverra
son pilote. »
Quatre ans après, Thèodose se départit de la modération
Massacre
qu'il avait montrée dans l'affaire d'Antioche, La ville de Thés- d,!
salonique se révolta contre son gouverneur, qui périt dans la SainteSSi'
sédition. L'empereur irrité ordonna sur-le-champ le massacre „ de
,...,. S. AmbrnNp.
des habitants, sans distinction des innocents et des coupables. Admirable
Sept mille hommes y périrent. Théodose était alors à Milan. , r^,(,nlil
J * de rheodose.
Saint Ambroise lui écrivit pour lui représenter la grandeur de
sa faute et pour le faire rentrer en lui-même. Il l'avertit , en
finissant, qu'il ne pouvait assister aux saints mystères, avant
d'avoir expié son crime. Théodose ne laissa pas de se rendre à
l'église; mais le saint évoque alla au-devant de lui : « Arrêtez,
prince, lui dit-il, vous ne sentez point encore l'énormité de
votre péché; faites-y réflexion : de quels yeux verrez-vous le
temple saint? Comment entrerez-vous dans le sanctuaire du
Dieu terrible? Vos mains fument encore du sang innocent;
oserez-vous recevoir le corps du Seigneur? Retirez-vous, prince,
et n'ajoutez pas le sacrilège à tant d'homicides. » — L'empereur
ayant voulu excuser sa faute par l'exemple de David , qui s'était
rendu coupable d'adultère et d'homicide : « Vous l'avez imité
dans son péché, répondit saint Ambroise, imitez-le dans sa
pénitence. » — Théodose reçut cet arrêt comme de la bouche de
432 COURS d'histoire ecclésiastiqux.
Dicn même. Il rentra dans son palais en soupirant, et y de-
meura renfermé pendant huit mois. Aux approches de la fête de
Noël, il sentit redoubler sa douleur : « Quoi I disait-il, le temple
du Seigneur est ouvert aux derniers de mes sujets, et l'entrée
m'en est interdite 1 » Il se rendit, non à l'église , mais dans une
6alle voisine, où il pria le saint évèque de l'absoudre. Am-
broise lui représenta qu'il ne pourrait assister aux saints mys-
tères, qu'après s'être soumis à la pénitence publique. Théodose
accepta la condition. Le saint exigea encore qu'il fit une loi pour
suspendre, pendant trente jours, l'exécution des sentences de
mort. Le prince, à l'instant, fit écrire la loi, la signa et promit
de l'observer. Alors saint Ambroise, touché de sa docilité et de
l'ardeur de sa foi , leva i'excommunication , et lui permit l'entrée
de l'église. L'empereur prosterné, arrosant la terre de ses larmes
et se frappant la poitrine, prononça à haute voix ces paroles de
David : « Mon âme est demeurée attachée contre la terre : rendez-
moi la vie, Seigneur, selon votre promesse. » — Tous les assis-
tants fondaient en larmes. Cette majesté souveraine, dont l'impé-
tueuse colère avait fait trembler tout l'empire, n'inspirait plus
alors que des sentiments de compassion. Saint Ambroise en fut
plus attendri que personne; aussi crut-il pouvoir, dans cette
conjoncture, se relâcher des règles ordinaires qui différaient jus-
qu'à la mort la grâce de la réconciliation pour le crime d'homi-
cide. L'illustre pénitent n'en eut qu'une douleur plus vive, et
il la conserva tout le reste de sa vie. — L'empereur, en cette
mémorable circonstance, fut digne de I'évèque, et leurs deux
actes, aussi beaux l'un que l'autre, traverseront éternellement
les âges , également admirés et environnés d'honneur et de
gloire.
La législation d'un prince aussi profondément religieux ne
4e rê»pen« pouvait être que favorable à la saine doctrine. En montant sur
u faveur de 'e trône impérial, il avait témoigné le désir que tout l'empire
ta rd«iou. eût la même foi , la foi romaine. — En 380 , de concert avec
Gratien et Valentinien, il porta la célèbre loi Cunctos populos :
« Nous voulons, y disait-il, que tous les peuples de notre obéis-
sance s'attachent à la doctrine que l'Apôtre saint Pierre a prè-
chée aux Romains, et qui est encore enseignée par le pape
Damase, en sorte que tous reconnaissent une seule divinité et
Lois
QUATRIÈME SIÈCLE. 433
une même puissance dans la Trinité des personnes divines.
Nous ordonnons que ceux qui professent cette foi portent seuls
le nom de chrétiens catholiques , et que les autres soient dési-
gnés sous le nom infâme d'hérétiques; leur défendant, en outre,
de donner à leurs assemblées le nom d'églises (1). » L'empereur
posait ainsi la règle catholique par excellence de la communion
avec le Pape. Il voulait l'unité religieuse dans l'Eglise. Il ne
tuait pas les héritiques., mais il exigeait qu'ils portassent leur
nom, sans usurper celui des catholiques. — Il interdit toute
procédure criminelle durant le carême. — Il ordonna qu'on
délivrât à Pâques tous les prisonniers, dont le délit était suscep-
tible de grâce. « Plût à Dieu, dit-il en faisant cette ordonnance,
qu'il fût aussi en mon pouvoir de ressusciter les morts 1 » — En
381, il défendit les sacrifices païens, sans interdire toutefois
l'entrée des temples ni les autres cérémonies du culte idolâtri-
que. Il renouvela cette défense au commencement de l'an 385
par une loi qui interdisait, en outre, toutes les superstitions de
la magie. Enfin, une ordonnance, datée de l'an 392, supprima,
non-seulement l'immolation des, victimes , mais encore toute
espèce d'actes d'idolâtrie. — Les chrétiens qui apostasiaient et
retournaient au paganisne, avaient été privés du droit de tester
et déclarés infâmes, en 391. — Les manichéens ne pouvaient ni
s'assembler, ni rien recevoir par testament ou par donation.
L'empereur ordonna au préfet du prétoire d'Orient d'établir des
inquisiteurs pour les rechercher. C'est la première ordonnance
dans laquelle on trouve le nom d'inquisiteurs contre les héréti-
ques. — Une loi, adressée au comte d'Orient, défendit aux
ariens, aux eunomiens et aux aétiens de bâtir des églises, soit
dans les villes , soit dans les campagnes. Il leur fut aussi or-
donné de rendre sans délai toutes celles qu'ils avaient, aux
évèques « qui , faisant profession d'admettre une seule divinité
en trois personnes égales, seraient unis de communion avec
Grégoire de Nysse, Amphiloque d'Icône, et quelques autres
prélats distingués par la pureté de leur foi. » — - Le concours
de l'autorité séculière, joint à la puissante influence du génie et
(4) Les catholiques, dit Newman, furent désignés par le titre addi-
tionnel de Romains, du ive au ve siècle. [Hist. du développement.)
Cours d'histoirs. 28
434
cours d'histoire ecclésiastique.
!*•</-
N^f
des vertus des Pères de l'Eglise , acheva de ruiner la cause do
l'arianisme dans tout l'empire romain. « Les nombreuses divi-
sions nées dans le parti arien, dit Alzog, en préparèrent la
ruine. Elle fut accomplie par la victorieuse milice des docteurs
de l'Eglise et par l'autorité de Théodose. » — L'arianisme, banni
de la domination des Césars, se réfugia parmi les barbares,
Goths , Gépides , Vandales , Lombards , qui environnaient l'em-
pire de tous côtés (1).
Mais de l'arianisme était née une autre erreur, qui n'en était
qu'une conséquence rigoureuse. C'est l'hérésie des macédoniens
contre la divinité du Saint-Esprit. « Quand même Arius, dit
saint Liguori, n'aurait pas nié formellement la divinité du
Saint-Esprit, ses principes seuls la détruisaient. Il est évident
en effet que, si le Fils n'était pas Dieu, le Saint-Esprit, qui
procède du Père et du Fils , ne pouvait pas l'être. — « Le sys-
tème d' Arius sur le Saint-Esprit était, dit un autre auteur
grave, moins étendu et moins arrêté que sa doctrine sur le
Fils , mais il lui était analogue. Le Saint-Esprit, selon Arius,
itait le plus bel ouvrage du Fils. — Eunomius baptisait au nom
^u Père incréé, du Fils qui a été créé, et de l'Esprit sanctifiant
utéé par le Fils créé. — Macédonius, chef des nouveaux sec-
oures, était semi-arien, et avait succédé, en 342, à Eusèbe de
remédie, sur le siège de Constantinople. Son esprit remuant
^"obstiné, qui aurait, disent les historiens, sacrifié l'empire
Ivexir soutenir une première démarche , même dans les plus pe-
5 choses, remplit la capitale de troubles, de divisions et
tes d'horrible cruauté, et finit par indisposer contre lui
i empereur Constance (2). Son usurpation sacrilège avait coûté
e à plus de trois mille catholiques. Il fut déposé, en 360,
a faction des ariens purs, qui mit Eudoxe à sa place , en la
férant arbitrairement du siège d'Antioche qu'il occupait
légalement. Macédonius, irrité de cet affront, conçut une
violente contre ses ennemis, sans rien perdre de celle
vait vouée depuis longtemps aux catholiques. Alors, pour
'treen opposition avec les uns et les autres, il reconnut
;st. univers, de l'Eglise, t. I.
î de saint Chrys., c. 20, p. 260.
QUATRIÈME SIÈCLE. 435
la divinité du Verbe que les ariens rejetaient , et nia la divinité
du Saint-Esprit que les catholiques reconnaissaient. Abusant du
passage de l'Evangile de saint Jean, où il est dit de Jésus-
Christ : « Que tout a été fait par lui, et que sans lui rien n'a
été fait, » Macédonius prétendit que le Saint-Esprit n'était
qu'une simple créature du Fils. — Le macédonianisme, comme
on le voit, sortit d'une boutade.
Il fut condamné au second concile général , assemblé à Cons- Second concile
tantinople, en 381, par les soins de l'empereur Théodose, ^SiT
conformément aux vœux du pape Damase , et dans l'intention -\
de remédier aux différents maux de l'Eglise. Il s'y trouva cent °D° a— "°p e*
cinquante évèques orthodoxes, dont les plus célèbres sont : An381«
saint Mélèce d'Antioche; saint Grégoire de Nazianze, nommé
ou confirmé par le concile même archevêque de Constanti-
nople (1); saint Cyrille de Jérusalem; saint Amphiloque d'Icône;
saint Grégoire de Nysse et saint Pierre de Sébaste. — On y vit
trente-six évoques macédoniens. — Les premières séances
furent présidées par Mélèce d'Antioche. Cet évoque étant mort
au concile, la présidence fut déférée à saint Grégoire de Na-
zianze. Grégoire proposa de ne point donner de successeur à
Mélèce , afin que les deux partis qui divisaient l'Eglise d'An-
tioche se réunissent dans la paix et l'unité, sous la houlette de
Paulin; mais la plupart des évoques furent d'un avis opposé,
et élurent pour patriarche d'Antioche Flavien , qui s'était cons-
tamment distingué par son zèle pour la foi. L'élu aurait dû
refuser, dit le récent historien de saint Chrysostome. Un nuage,
sans doute, obscurcit sa vue et mit en défaut sa bonne foi. Dans
sa proposition , saint Grégoire avait mis une ardeur excessive
et déployé plus d'éloquence que d'habileté. D'autre part, le
parti de Paulig, par quelques succès, avait froissé plusieurs
prélats. Le soutenir de Mélèce était aussi en grande vénération.
Voilà ce qui amena le choix de Flavien... — Affligé de voir la
division de l'Eglise d'Antioche se perpétuer par cette élection ,
(4) Jusque-là , saint Grégoire avait prêché et exercé le saint minis-
tère à Constantinoplo , dans une église retirée qu'il appelait sa chère
Anastasie, ou résurrection , et dans laquelle il déploya, pendant deux
ans, tous les riches trésors de son éloquence. Il n'avait pas consenti
jusque-là à prendre le titre officiel d'évèque de la eapitale.
436 cours d'histoire ecclésiastique.
Grégoire ne put se résoudre à l'approuver. Ce désagrément el
d'autres encore incidemment survenus, à propos de sa propre
élévation sur le siège de Gonstantinople , engagèrent le saint
docteur, qui avait toujours eu une répugnance naturelle eî
invincible pour toute espèce de discussion , à se retirer. Il pria
l'empereur d'approuver sa résolution, et, avant de quitter son
siège, il fit dans l'église épiscopale, en présence des Pères, un
discours d'adieu , où il rendit compte de son administration et
de sa doctrine , de la manière la plus touchante et avec une
admirable éloquence.
Election Après la retraite de saint Grégoire , on s'occupa de lui donner
de Nectaire. , . , .
Recours un successeur, et le choix tomba sur un laïque, nommé
a Rome. Nectaire , vénérable par son âge , et chéri de tout le monde à
cause de sa bienfaisance et de sa douceur; mais, selon plu-
sieurs, sans énergie, sans doctrine et d'une nullité absolue.
Nectaire n'était même que catéchumène. Il fut donc baptisé,
ordonné et élevé sur le siège de Constantinople en quelques
jours. Par sa sainteté, dit Darras, Nectaire se montra digne
d'une si rapide élévation. — L'empereur envoya une ambas-
sade au pape Damase pour demander la confirmation du nouvel
archevêque. Voici" comme le pape Boniface Ier rappelle ce fait,
dans une lettre aux évoques d'Illyrie : « Le prince Théodose,
pensant que l'ordination de Nectaire était sans solidité, parce
que le Pontife romain n'en avait point connaissance, envoya
ici des officiers de sa cour, pour solliciter, conformément aux
règles, une lettre formée qui affermit le sacerdoce de Nectaire,
quœ œjus sacerdolium roboraret. » On ne saurait mieux prouver
que l'institution des grands prélats d'Orient avait lieu, par
un acte direct parti du Siège apostolique, acte qui conférait la
force, la validité, robur, à la juridiction du prélat élu (1). —
(1) Il n'est pas besoin de dire que, dans l'antiquité, le mot sacerdos
signifiait l'évèque, et le mot sacerdotium l'épiscopat. — Les lettres
formées avaient pour but de faire connaître la parfaite orthodoxie de
ceux en faveur de qui elles étaient écrites. Elles étaient revêtues de
certains signes de convention, propres à en garantir l'authenticité. Le
principal signe d'authenticité était la tessère, ou sceau, c'est-à-dire,
l'image du poisson , emblème convenu de Notre Seigneur Jésus-Christ.
— Sur Nectaire, voir la Vie de saint Chrysostome , c. 20, p. 261 . —
I). Guéranger, Monarchie pnnt . , p. 85. — Darras, t. Vif, p. 48.
QUATRIÈME SIÈCLE. 437
Les Pères du concile annoncèrent aussi au souverain Ponlife
la promotion de Flavien au siège d'Antioche (l). II parait que
le Pape, sans l'approuver directement, toléra la mesure. On
aurait voulu, à cause du schisme, que Flavien ne se fût pas
laissé élire sans l'avis de Rome. Saint Ambroise dit à ce sujet,
dans une lettre écrite en 392 : « Tandis que nous recourons tous
à Rome, le seul Flavien, se croyant au-dessus de la loi, n'y est
point venu. » Après quoi, il déclare que, pour lui, il n'approu-
vera « que ce qui aura été ratifié par le Saint-Siège : Quod
Ecclesia Romana haud dubiè comprobaverit. » Saint Ambroise,
mieux informé, fut ensuite moins sévère envers Flavien (2).
Le concile de Constantinople acheva ses séances, et rendit
ses décisions sous la présidence de Nectaire. Le décret sur la
foi condamnait toutes les hérésies, nommément celles des ariens,
des eunomiens, des semi-ariens, des sabelliens, des photiniens
et des apollinaristes. — On confirma expressément le Symbole
deNicée; mais on crut devoir y ajouter quelques explications
et quelques développements, empruntés textuellement à saint
Epiphane, à cause des hérésies qui s'étaient élevées depuis.
Ainsi , au sujet de l'Incarnation du Fils de Dieu , ce Symbole
disait simplement : « Il est descendu des cieux, s'est incarné
et fait homme, a souffert, est ressuscité le troisième jour, est
monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts. »
Dans le Symbole de Constantinople, on dit : « Il est descendu
des cieux, s'est incarné par le Saint-Esprit et de la Vierge
Marie, et s'est fait homme. Il a été crucifié pour nous sous
Ponce-Pilate, il a souffert et a été enseveli. Il est ressuscité lo
troisième jour, suivant les Ecritures. Il est monté aux cieux,
est assis à la droite du Père, et viendra de nouveau dans sa
gloire juger les vivants et les morts, et son royaume n'aura pas
de fin. » — Touchant la troisième personne de la sainte Trinité.
(4) Après Flavien, Porphyre, qui aspirait au siège d'Antioche , re-
courut également à Rome. (Trad. inst. év., tora. I.)
(2) On voit par-là que M. Amédée Thierry a écrit trop légèrement
cette assertion : « Un décret synodique confirma Paulin dans la pos-
session du siège d'Antioche et excommunia Flavien. » (Trad. inst.
év., tom. I. — Vie de saint Chrys., c. 21, p. 269. — Darras, tom. X,
p. 503.)
438 cours d'histoire ecclésiastique.
le Symbole de Nicée portait seulement : « Nous croyons au
Saint-Esprit. » A Constantinople, on ajouta : a Nous croyons
au Saint-Esprit, qui est aussi Seigneur et source de vie, qui
procède du Père, qui est adoré et glorifié conjointement avec le
Père et le Fils , et qui a parlé par les Prophètes. » — On finit
ainsi : « Nous croyons en une seule Eglise, sainte, catholique
et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémis-
sion des péchés. Nous attendons la résurrection des morts et la
vie du siècle à venir. » — Le reste est absolument conforme au
Symbole de Nicée (1).
Canons Après les décrets dogmatiques , le concile fit plusieurs canons
disciplinaires ^e discipline dont il est difficile de marquer la suite, et dont
du concile -
de quelques-uns même sont attribués par certains auteurs à un
Conitantmopie. aulre conciie qUj se tint l'année suivante. — Le troisième de ces
canons, qui est le plus célèbre, portait « que l'évèque de la nou-
velle Rome, relevant, dans le principe, de l'eiarque d'Héracléo'
de Thrace, aurait les honneurs de la primauté après celui de
l'ancienne (2). » Quoiqu'il ne fût pas question, ici, de ju ri diction]
proprement dite, mais de la simple primauté d'honneur, comme
le disent tous les auteurs (3), les évoques de Constantinople
profitèrent, depuis, de cette attribution, pour étendre leur
autorité sur les diocèses du Pont, de l'Asie Mineure et de la
Thrace, qui relevaient d'Antioche, et même sur l'Illyrie orien-
tale qui dépendait du patriarcat d'Occident (4).
Ce décret, dit Rohrbacher, fut le commencement de la préten-
{\) L'usage de réciter ce Symbole à la messe fut établi en Orient au
commencement du vie siècle. — L'Eglise d'Espagne suivit cet exemple
peu de temps après. — La France , l'Allemagne et le reste de l'Occi-
dent l'imitèrent deux siècles plus tard.
(2) Ce rang appartenait au patriarche d'Alexandrie , et , après lui , à
celui d'Antioche. Il est probable , dit Receveur, que ce canon fut fait
avant l'arrivée de l'évoque d'Alexandrie , et après la mort de celui
d'Antioche.
(3) Receveur, tom. II. — Rohrb., tom. VI. — L'Original grec. —
Université cathol., nov. 4842. — Tract, de l'Egl. instit. év., tom. I.
(4) L'Eglise d'Ephèse, métropole de l'Asie Mineure; l'Eglise do
Césarée en Gappadoce , métropole du Pont ; celle d'Héraclée , métro-
pole de la Thrace, firent d'abord partie du patriarcat d'Antioche, qui,
QUATRIÈME SIÈCLE. 439
tion orgueilleuse, avec laquelle les évoques de Constantinople en-
treprirent de faire la guerre à toutes les églises orientales, de les
soumettre à leur juridiction, et d'en venir môme au point, plus
tard, de s'arroger le titre superbe de patriarches œcuméniques.
Aussi, les souverains Pontifes protestèrent-ils longtemps contre
l'innovation de ce canon, qui resta nul et sans valeur, et ne
reçut l'approbation du Saint-Siège qu'au quatrième concile
général de Latran, en 1215. Constantinople étant alors au pou-
voir des Latins, l'Eglise n'avait plus à redouter les prétentions
schismatiques de l'Orient (1). — Saint Léon, saint Gélase et
saint Grégoire le 'Grand assurent que , non-seulement le troi-
sième canon de Constantinople ne fut pas approuvé d'abord par
le Saint-Siège, mais qu'il ne fut pas même envoyé et commu-
niqué au Pape avec les autres; ce qui a fait croire à plusieurs
auteurs , dit M. Jager, que ce décret n'est pas authentique et
qu'il a été ajouté après le concile.
En général , les canons disciplinaires du concile de Constan-
tinople ne furent reçus dans l'Eglise romaine que plusieurs
siècles après; mais, le décret dogmatique fut aussitôt confirmé
par le consentement de l'Occident et du Saint-Siège : ce qui fit
que ce concile, jusque-là particulier, devint œcuménique. Les
Occidentaux, selon la remarque de la plupart des auteurs, n'y
avaient pas été invités, et il n'y parut personne au nom du pape
Damase (2). — Ecclesia romana, dit saint Grégoire le Grand,
eosdem canones vel gesta illius synodi hactenus non habet nec
dans l'origine, comprenait tout l'Orient. Peu à peu ces Eglises ac-
quirent, sans qu'on sache exactement à quelle époque, le privilège de
se gouverner elles-mêmes. Les difficultés au sujet de l'élection des
évèques étaient soumises au jugement du Siège apostolique. {Trad, 1.
— Receveur, tom. II.)
(1) Depuis lors, Constantinople fut le premier patriarcat, après
Rome; mais, avant le xme siècle, ce siège était déjà devenu patriarcal.
— Nectaire, dit M. Jager, en avait comme projeté la construction au
concile de Constantinople. — Anatole, au concile de Chalcédoine, en
posa ia première pierre ; et peu à peu les autres achevèrent. Rome
toléra. {Concile de Capoue, en 389. — Univ. cath., décembre 1842,
tom. XIV. — Hist. de saint Chrys., c. 41, p. 460; c. 46, p. 503.)
(2) Ce concile nombreux, dit Alzog, fut élevé au rang de concile
œcuménique par le consentement du Pape et des évoques d'Occident.
440
cours d'histoire ecclésiastique.
Multitude
de
«meilM
jtnrticuliers
au ive siècle.
accipit. In hoc autem eamdem synodum accepit , quod est per
eam contra Macedonium definitum. — « Les actes de Constan-
tinople furent envoyés au Pape , dit Photius , et le bienheureux
Damase confirma de son autorité le second concile œcuménique. »
Ce fut cette confirmation, dit D. Guéranger, qui le rendit
œcuménique. — Baronius , s'appuyant sur des manuscrits du
Vatican et de Sainte-Marie-Majeure, pense que le concile de
Gonstantinople avait même été convoqué de concert avec le pape
Damase (1).
Outre les conciles généraux de Nicée et de Gonstantinople, on
compte , dans le ive siècle , près de deux cents conciles particu-
liers. — Tous ne furent pas également utiles. Plusieurs même
furent assemblés dans l'intérêt de l'erreur, par les divers héré-
tiques : ils portent, à juste titre, le nom de conciliabules. —
Quelques-uns furent convoqués sans nécessité, ou despotique-
ment dominés par la puissance séculière. Ceux-là augmentaient
le mal au lieu de le guérir. Tout le monde sait que la multipli-
cité des révisions , et trop de condescendance pour les exigences
des sectaires ne font que les rendre plus indociles et plus auda-
cieux. Aussi saint Amphiloque disait-il, en parlant de cet abus,
qu'au lieu de rassembler si souvent les évèques, on aurait dû
faire exécuter leurs décrets plus promptement; et saint Grégoire
de Nazianze en était si affligé , qu'il avait pris la résolution de
ne plus assister à aucune assemblée d'évèques. Saint Martin s'en
abstint les seize dernières années de sa vie. Saint Ambroise par-
tageait, dans une certaine mesure, les idées de saint Martin et
de saint Grégoire. — Mais en dehors de ces abus, les conciles
sont le nerf de la discipline, la sauvegarde de la foi et des
mœurs , le stimulant de la science , la règle et le soutien de la
vertu. Autant la pression du pouvoir temporel sur la tenue des
conciles produit de maux , autant les conciles assemblés libre-
ment, sous le souffle de l'Esprit de Dieu, amènent d'heureux
résultats pour la paix de l'Eglise, l'unité de direction dans le
gouvernement et l'avantage spirituel des diocèses. Il n'est donc
pas étonnant que le siècle des saints docteurs par excellence ait
(<) Baronius, Annal. — Univers, cathol, décemb. 4842, tom. XIV.
•v Recev., tom. II. — Rohrb,, tom. VI. — Alzog., U I, p. 386.
QUATRIÈME SIÈCLE.
4U
été aussi le siècle des conciles. — Leur objet fut de remédier
aux maux des différentes églises désolées par l'arianisme, de
justifier et de rétablir les évèques injustement attaqués et dépo-
sés, de faire restituer les églises enlevées, de réprimer les abus,
d'éteindre des schismes et des divisions locales , de condamner
des hérésies particulières , et de rappeler ou de fixer partout les
lois qui doivent diriger la conduite des ministres de l'Eglise et
régler tout son culte. — Nous avons déjà vu les règlements dis-
ciplinaires de plusieurs de ces saintes assemblées. Voici les
principaux décrets de quelques autres.
Un concile, tenu à Laodicée en 368, fit soixante canons de
discipline célèbres dans l'antiquité. — On défendit d'élever au
sacerdoce les nouveaux baptisés, de laisser au peuple le choix
des évoques , et d'en établir dans les bourgs et les villages. —
On défendit aussi aux sous-diacres et aux clercs inférieurs de
toucher les vases sacrés et de porter l'étole. — Il fut interdit
aux évèques et aux prêtres de célébrer le saint sacrifice dans
leurs maisons. — D'autres dispositions concernent les divers
offices des chantres , des exorcistes , des lecteurs et des portiers.
— Dans les assemblées de l'église, après le sermon de l'évêque,
on devait faire les prières des catéchumènes, puis celles des
pénitents , et, après la sortie de ces derniers , celles des fidèles ,
qui étaient suivies du baiser de paix, du saint sacrifice et de la
communion. — Pendant le carême, on ne devait offrir le saint
sacrifice et célébrer la mémoire des martyrs , que le samedi et
le dimanche. — Il fut défendu à tous les clercs de prêter à usure
(avec intérêt), d'entrer dans les hôtelleries et d'assister aux
danses et aux spectacles. — On interdit aussi la danse à tous
les fidèles. Ils ne devaient pas non plus communiquer avec les
hérétiques dans la prière, ni contracter des mariages avec eux.
— Le dernier canon de Laodicée contient un catalogue des
Livres saints, tel que nous l'avons aujourd'hui, sauf les Livres
de Judith, de Tobie, de la Sagesse, de l'Ecclésiastique, des
Machabées et de l'Apocalypse, dont l'autorité était encore regar-
dée comme douteuse par quelques églises particulières.
Un concile assemblé à Turin, vers l'an 397, fut chargé d'exa-
miner une difficulté survenue entre les évèques de Vienne et
d'Arles , qui se disputaient la primauté. Mais les Pères s'abs- De
Canons
disciplinaires
du eonri!.'1
de Laodicée.
Concile»
de Turin
et de Tolède.
412
cours d'histoire ecclésiastique.
Canon*
disciplinaires
de
trois conciles
de
Carlhage.
Ans 390. 397,
tinrent de juger le fond de la question; ils décidèrent seulement
que celui des deux prélats dont la ville avait le rang de métro-
pole civile, jouirait des droits de métropolitain ecclésiastique.
On leur laissa toutefois la liberté de partager le différend, et
d'exercer d'un consentement mutuel la juridiction métropolitaine
sur les églises les plus voisines de leur siège.
Un concile de Tolède, tenu à la fin du ive siècle, excommunia
le fidèle , qui, avec une femme légitime, aurait une concubine;
mais il ajoute que si la concubine lui tient lieu d'épouse , en
sorte qu'il n'ait pas d'autre femme , il ne sera point exclu de la
communion. Pour bien saisir cette décision, il faut savoir que,
d'après les lois romaines , on ne donnait point le titre d'épouse
à la femme qui ne réunissait pas certaines conditions de fortune
ou de naissance. Elle était désignée sous le nom de concubine ,
mais le défaut de ces conditions n'empêchait pas que l'union ne
fût approuvée, et l'Eglise la bénissait, pourvu qu'elle fût
unique et perpétuelle. — Dans le concile de Tolède, l'évêque de
Rome est nommé simplement et comme par excellence le Pape.
C'est la première fois qu'on le trouve ainsi désigné dans l'his-
toire; car le nom de pape, qui signifie père, était alors commun
à tous les évoques et se donne encore aujourd'hui aux prêtres
dans l'église grecque. — Saint Sirice, nous l'avons vu, com-
mença la tradition universellement adoptée parmi nous, de
réserver ce nom aux seuls pontifes de Rome.
En 390, 397 et 398, il se tint trois conciles dans la ville de
Carthage. — Le dernier, composé de deux cent quatorze évo-
ques, régla certains détails du cérémonial des ordinations. On y
voit que les paroles prescrites pour les ordres mineurs sont
encore celles que l'évêque prononce de nos jours. Un canon
enjoint aux diacres de porter l'aube pendant l'oblation. C'est le
plus ancien règlement où il soit ordonné d'avoir des vêtements
spécialement destinés au service divin. — Le second concile de
Carthage fit défense aux clercs d'entrer dans les hôtelleries pour
boire ou manger; si ce n'est par nécessité en voyageant. On y
dressa aussi un catalogue des Livres saints , semblable en tout
point à celui qui est aujourd'hui reçu dans l'Eglise. — Dans le
premier concile de Carthage , les Pères confirmèrent selon l'or-
donnance des conciles précédents, t et comme étant d'institu-
QUATRIÈME SIÈCLE. 443
tion apostolique, » la loi de la continence imposée aux évoques,
aux prêtres et aux diacres. Ils défendirent aux simples prêtres,
« de réconcilier publiquement les pénitents, » si ce n'est en dan-
ger de mort et en l'absence de l'évèque. Cette dernière prescrip-
tion montre que les évèques seuls étaient ordinairement chargés
de ce qui regardait la confession et la pénitence publiques. Cette
discipline était universelle en Occident (1).
Il n'en était pas de même en Orient : car il y avait dans chaque Suppression
.«..'*•«. ,. du Prêtre
église un, et même , selon Baronius, plusieurs prêtres peniten- pénitencier
ciers (2), dont les fonctions étaient de recevoir les confessions de a
ceux qui, après leur baptême, étaient tombés dans des fautes êun Orient.6
considérables, et de décider quand il était opportun de leur per-
mettre ou de leur prescrire un aveu public (3). — A Constan-
tinople, une femme de qualité, ayant péché avec un diacre, con-
fessa d'abord son crime au pénitencier; mais ensuite, soit par un
ordre imprudent de ce dernier, soit par un excès de ferveur qu'il
n'eut pas la sagesse d'arrêter, elle le déclara en public, au
grand scandale des fidèles. Pour prévenir tout inconvénient de
ce genre , le patriarche Nectaire supprima l'office de péniten-
cier, « laissant à chacun, dit Socrate, la liberté de participer aux
saints mystères , selon le mouvement de sa conscience. » — La
plupart des Églises d'Orient suivirent l'exemple de Constanti-
nople.
La prétendue Réforme , s'emparant de ce fait et des paroles
de l'historien Socrate, en a conclu que Nectaire avait aboli toute
espèce de confession; d'où il suit, selon elle, que cette pratique
n'est pas d'institution divine; car, si elle eût été divinement ins-
tituée , Nectaire n'aurait pu l'abolir, et la mesure prise par ce
patriarche n'aurait pas été adoptée en Orient sans réclamation.
Mais la Réforme se trompe ou en impose , lorsqu'elle affirme
qu'en supprimant le prêtre pénitencier, Nectaire avait aboli
(1) Fleury, tom. VI. — Bérault, tom. II. — Receveur, tom. II.
;2) L'établissement du prêtre pénitencier avait commencé après la
persécution de Dèce, vers l'an 250. — Recev., tom. II. — Bergier,
Confession.
(3) La confession publique avait lieu pour toutes les fautes publiques
spécifiées par les canons, et quelquefois môme pour les fautes secrètes
dont on jugeait la manifestation utile au pénitent et aux fidèles.
AU cours d'histoire eccijèsiastique.
toute espèce de confession : car le but unique du prélat était de
prévenir un scandale semblable à celui qui venait d'arriver :
or, pour l'atteindre , la suppression de la seule confession pu-
blique était nécessaire. — D'un autre côté, l'historien Socrate
lui-même, parlant au prêtre Eudémon, qui avait été dans cette
mesure le conseiller de Nectaire , lui dit à ce sujet : « Si votre
conseil a été utile à l'Eglise ou non , Dieu le sait; mais je vois
que vous avez donné occasion aux fidèles de ne point se reprendre
les uns les autres. » Ces paroles de Socrate n'ont de sens que
dans l'hypothèse de la suppression de la confession publique. —
Sozomène, qui rapporte le même fait, affirme expressément
dans son récit que « la confession est nécessaire pour obtenir le
pardon de ses fautes , et cependant il ne blâme pas Nectaire de
la suppression qu'il a faite; donc, selon lui, Nectaire n'avait pas
supprimé toute espèce de confession. — Il faut remarquer en-
core que cette suppression ne fut jamais reprochée aux Orien-
taux par le Pape ni par les évoques d'Occident. Plus tard , saint
Léon le Grand abolit aussi l'usage qui s'était établi en Cam-
panie, de faire lire en public les péchés qu'on accusait en
secret. — Au reste , l'histoire nous fournit une foule de mo-
numents et de faits qui attestent la vérité de l'interprétation
donnée ici à la mesure de Nectaire. — Ainsi , les rituels des
Grecs, et les liturgies, que Bossuet appelle le principal ins-
trument delà tradition de l'Eglise, ne parient plus dès lors
de confession publique; mais ils entrent dans de grands détails
sur la confession auriculaire et secrète, qui continuait de se
pratiquer. Tel est, entre autres, le livre pénitentiel de Jean le
Jeûneur, un des successeurs de Nectaire sur !e siège de Cons-
tantinople, dans lequel on trouve tout le détail obligatoire de la
confession , de l'absolution et de la pénitence secrètes (1 ). — Saint
Chrysostome, successeur immédiat de Nectaire, parle aussi,
nous le verrons bientôt , de la confession secrète et sacramen-
telle, comme étant toujours en vigueur dans son église. — Les
docteurs du ve siècle affirment également que l'on continua
d'exiger la confession des fidèles. — Les nestoriens et les euthy-
chiens qui se séparèrent de l'Eglise au ve siècle, emportèrent
(4) Rohrb., tom. VU.
QtJAÎRIÈME SIÈCLE.
Uo
avec eux, et pratiquent encore aujourd'hui, comme nous, l'usage
de la confession. — Donc , puisqu'immédiatement après la sup-
pression du pénitencier, on trouve l'usage de la confession uni-
versellement répandu et pratiqué dans l'Eglise , ce n'est pas
toute espèce de confession, mais seulement la confession pu-
blique qui fut supprimée par le patriarche de Constantinople et
par les évèques d'Orient qui l'imitèrent. — « En laissant aux
fidèles, selon la parole de Socrate (1), la liberté de participer
aux saints mystères, d'après le mouvement de leur conscience, »
on ne fit que leur permettre de recevoir l'Eucharistie, sans ja-
mais les obliger à aucune confession publique, ni même à la
confession auriculaire et secrète, toutes les fois qu'ils croyaient
n'en avoir pas besoin, comme on le fait encore aujourd'hui,
surtout pour la communion fréquente. — Dans le cas où la con-
fession était nécessaire, les fidèles durent, comme on le faisait
en Occident, recourir aux évoques ou aux prêtres désignés par
eux (2).
Deux ans après le concile œcuménique de Constantinople,
l'empereur Gratien perdit la vie de la manière la plus triste. Un
espagnol , nommé Maxime , qui commandait ses armées en An-
gleterre, se révolta contre lui et passa dans les Gaules. Gratien
marcha contre le rebelle et le joignit à Paris; mais, abandonné
de ses troupes , toutes composées d'étrangers , il tourna ses pas
vers l'Italie. En arrivant à Lyon , il fut arrêté et tué au milieu
d'un repas, en 383. L'Eglise et l'Empire, dit Bossuet, pleurè-
rent ce bon prince. — L'usurpateur régna cinq ans dans les
Gaules.
Ce fut sous son règne, et même principalement à sa cour,
que se vida la question du priscillianisme. — Apportée d'E-
gypte en Espagne par un certain Marc, originaire de Mem-
phis, cette erreur n'était, à peu de chose près, que le mani-
chéisme oriental réchauffé; car les priscillianistes niaient la
Assassinat
de l'empereur
Gratien.
Maxime ,
usurpateur.
An 383.
Erreurs
des
priscilliauislei.
(1) L'historien Socrate, étant entaché de novatianisme , est loin,
6elon Baronius et Suarez , de mériter une confiance entière sur tous
les points qui touchent à la confession et à la pénitence.
(2) Baronius , Ann. — Suarez, Desacram. pœ?iit. — Fleury, tora.
IV. — Receveur, totn. II. — Rohrb., tom. VII.
416 cours d'histoire ecclésiastique.
Trinité et admettaient deux principes, l'un bon et l'autre mau-
vais. Le mauvais principe était l'auteur du monde et des corps.
Partant de là, ces sectaires condamnaient le mariage, niaient la
réalité du corps de Jésus-Christ dans l'incarnation, et mépri-
saient toutes les fêtes de l'Eglise qui se rapportent à ce mystère.
— Ils enseignaient que les âmes étaient émanées de Dieu et de
même substance que lui. — Quant aux mœurs, les priscillia-
nistes affectaient une grande austérité , s' abstenant du mariage ,
de la viande et du vin. Mais sous ces dehors sévères, ils ca-
chaient les dérèglements les plus infâmes que les adeptes ne
devaient jamais révéler, quelques mensonges et quelques par-
jures qu'il en dût coûter. Voici leur devise à ce sujet, et dont
saint Augustin nous a conservé la formule : Jure, parjure-toi,
mais garde le secret. — « Le priscillianisme , dit un historien,
n'était que l'hérésie des gnostiques, moins toutefois les absurdes
systèmes de Valentin; sous le rapport dogmatique, il se rappro-
chait davantage de la doctrine des manichéens; pour la mora-
lité, les priscillianistes valaient les uns et les autres. » —
Mélange impur de manichéisme , de gnosticisme , des plus
mauvais éléments, des plus mauvaises hérésies, le priscillia-
nisme, dit l'historien de saint Jean Ghrysostome, nia la Trinité,
l'Incarnation, le libre arbitre, autorisa le parjure, condamna le
mariage et poussa aux excès les plus immoraux.
Priscillien, espagnol riche et puissant, disciple de Marc de
Memphis, parlant avec grâce et facilité, appuya la nouvelle secte
de tout son crédit, et lui donna son nom. Mais il rencontra dans
Idace, évêque de Mérida, et dans Ithace, évèque de Sossube,
deux adversaires terribles qui le poursuivirent à toute outrance.
Ils se rendirent, pour l'accuser, à la cour de Maxime, et ils ne
cessèrent leurs poursuites qu'après l'avoir fait condamner à
mort. Priscillien fut convaincu de divers crimes , et avoua d'hor-
ribles obscénités commises dans sa secte. — Saint Ambroise ,
saint Augustin, et le pape saint Léon le Grand ont condamné le
zèle outré des deux prélats espagnols. — Saint Martin, qui se
trouvait à la cour de Maxime, conjura Idace et Ithace de se
désister de leurs poursuites , et supplia le prince de laisser la
vie aux accusés; il ne consentit même à communiquer avec les
accusateurs qu'à cette condition. Ce qu'il soutenait surtout,
QUATRIÈME SIÈCLE.
447
c'était l'incompétence du juge séculier en matière de foi. On lui
promit tout ; mais à peine fut-il parti de Trêves qu'on ne tint
aucun compte de la parole qu'on lui avait donnée. Le saint
thaumaturge des Gaules se reprocha jusqu'à la fin de sa vie
d'avoir communiqué avec Ithace, et il attribuait à cette condes-
cendance le moins de facilité qu'il eut depuis à faire des mi-
racles. — Saint Ambroise, qui arriva à Trêves quelques jours
après le départ de saint Martin , ne voulut avoir aucun rapport
avec les évêques de la faction d'Ithace. — Le concile de Turin,
en 397, condamna aussi la conduite des ithaciens. — Les
erreurs de leurs malheureuses victimes furent anathématisées
dans plusieurs conciles : à Saragosse, en 381; à Bordeaux, en
384; à Tolède, vers l'an 400 , etc. — On voit ici avec combien
de raison saint Augustin disait : « Dans l'Eglise catholique,
nous détestons les crimes, mais nous avons pitié des hom-
mes (1). »
L'Eglise eut encore à poursuivre et à condamner, au ive siècle,
plusieurs autres hérésies particulières , telles que celles de
Photin, des origénistes, des anthropomorphites, des messa-
liens, d'Aérius, de Helvidius, de Jovinien et de Vigilance. —
Photin, diacre et disciple de Marcel d'Ancyre, et plus tard
évèque de Sirmium, renouvela l'hérésie de Sabellius. Il préten-
dait que le Verbe ou Logos n'était point une personne, mais
une vertu divine qui se manifesta dans Jésus. Jésus n'était
qu'un homme; Dieu l'adopta comme son fils à cause de ses
vertus ; et , sa mission une fois accomplie , le Logos se sépara
de lui. — Les semi-ariens condamnèrent Photin à Antioche, en
345, et les orthodoxes à Milan , en 347 ou 349. — Il fut déposé
au premier synode de Sirmium, en 351. — Cette condamnation
fut renouvelée par plusieurs autres conciles , et notamment,
comme nous l'avons vu , par le concile général de Gonstanti-
nople.
On a nommé origénistes les hérétiques qui s'autorisaient des
écrits d'Origène , pour soutenir que Jésus-Christ n'est fils de
Dieu que par adoption, que les âmes humaines ont existé avant
d'être unies à des corps, que les corps ne devaient pas ressusci-
Erreori
de Photin";
Erreur»
des
origOuiste».
(4) Saint Augustin , Epist. 139.
448
cours d'histoire ecclésiastique.
d'Aérius ,
4e Helvidins ,
et de
Jovinien.
ter et se réunir aux âmes , que les tourments des damnés ne
seront point éternels, et que les démons mêmes seront un jour
délivrés de leurs supplices. Il faut encore compter au nombre
des erreurs prêtées à Origène le symbolisme absolu de l'Ancien
Testament, dont la parole devait toujours être interprêtée dans
un sens allégorique et jamais dans le sens littéral. — Quelques
moines de l'Egypte et de la Palestine donnèrent dans ces
erreurs , les soutinrent avec opiniâtreté , et causèrent plus tard ,
comme nous le verrons , de grands troubles dans l'Eglise. — Il
y eut des origénistes qui se contentèrent de justifier Origène,
en soutenant que les erreurs répandues sous le nom de ce
grand homme n'étaient pas de lui. Considéré sous ce dernier
point de vue, l'origénisme eut pour et contre lui de grands
saints et d'illustres docteurs. Il fut combattu par saint Méthode,
évèque de Tyr, par saint Jérôme , saint Epiphane et une foule
d'autres; saint Pamphile, Jean, évèque de Jérusalem, et Rufln,
le défendirent. Saint Jérôme et saint Epiphane regardaient Rufin
et Jean de Jérusalem comme partageant réellement les erreurs
attribuées à Origène. — Ce fut vers la fin du rve siècle surtout,
à la chute de l'arianisme , que la controverse sur l'origénisme
commença à agiter vivement les esprits avec plus ou moins de
confusion.
Les anthropomorphites étaient en grande partie des moines
égyptiens , qui niaient que Dieu fût un pur Esprit. A part ces
hérétiques et les manichéens , tous les chrétiens , dit le savant
auteur de l'Histoire du dogw* catholique , ont toujours ouverte-
ment professé le dogme de la simplicité divine.
La secte impure des messaliens ou massaliens professait
une espèce d'illuminisme grossier qui condamnait le travail,
interdisait toute autre occupation que la prière et la mendicité ,
et prétendait conduire à une vertu assez consommée pour
qu'on pût , en se livrant à tous les désordres , ne commettre
aucun péché. — Nous avons vu ces grossiers excès flétris par
saint Amphiloque.
Aérius, prêtre obscur, arien et d'Arménie, « est noté, dit
Bossuet, dans les écrits des Pères pour avoir égalé la prêtrise à
l'épiscopat, et avoir jugé inutiles le jeûne, les prières et les
oblations que toute l'Eglise fait pour les morts. » Il vivait du
QUATRIÈME SIÈCLE. 449
temps de saint Epiphane, qui le réfuta. Ses sectateurs , n'étant
admis dans aucune église , s'assemblaient dans les bois, dans
les cavernes ou en pleine campagne.
Helvidius , disciple de l'arien Auxence et contemporain de
saint Jérôme , niait la perpétuelle virginité de Marie, et soute-
nait qu'elle avait eu plusieurs enfants de saint Joseph, après la
naissance de Jésus-Christ (1). Selon lui, la virginité n'avait
aucun avantage sur le mariage.
Jovinien , moine de Milan , quitta son monastère et alla dog-
matiser à Rome. Ses sentiments sur la sainte Vierge et sur la
virginité étaient les mômes que ceux de Helvidius. Il disait de
plus que le corps du Sauveur n'était pas réel, mais fantastique.
Il enseignait que le jeûne et les autres œuvres de pénitence
n'ont aucun mérite. Une fois régénérée par le baptême, l'âme
est sauvée pour jamais. Aussi saint Jérôme et saint Augustin ,
qui combattirent ses impiétés, lui reprochent-ils son luxe, sa
mollesse et son goût pour le faste et le plaisir. Jovinien fut con-
damné à Rome par le pape saint Sirice , et à Milan par saint
Ambroise, dans un concile tenu en 390. — Depuis la condam-
nation de ces hérétiques, la perpétuelle virginité de Marie est
de foi.
Vigilance, gaulois de naissance et d'abord cabaretier, aban- Erreurs
donna sa profession, fut élevé au sacerdoce, et devint curé deVi£ilan«
d'une petite paroisse dans le diocèse de Barcelone. « Mais, dit
saint Jérôme , comme par un reste d'habitude de son ancien mé-
tier, où il mêlait l'eau avec le vin, ce cabaretier parvenu essaya
d'altérer la pureté de la foi et d'y insinuer la lie de l'hérésie. »
Il combattit la virginité et la continence des clercs. Il voulait un
sacerdoce marié, un Christianisme sans mortifications, sans pra-
tiques religieuses. Il blâmait l'état monastique , traitait d'idolâ-
trie le culte rendu aux reliques des martyrs , appelait pour cela
les catholiques cendriers ou adorateurs de cendres, condamnait
(\) Des sectateurs d'Apollinaire , nommés antidicomarianites , ensei-
gnèrent la même erreur. — Il y eut, dans le môme temps, des héré-
tiques tout opposés, qui firent de la sainte Vierge une divinité. Ils
s'appelaient colyridiens. Saint Epiphane les a réfutés. (Hxreses., 89. >
.Qu'on honore Marie, dit le saint docteur, à la bonne heure I mais
que le Père, le Fils et le Saint-Esprit « soient seuls adorés 1 »
Çpb'HS d'histoïke.
450 cours d'histoire ecclésiastique.
l'invocation des saints, et n'approuvait pas l'usage d'allumer de»
cierges en plein jour, pour honorer et fêter les martyrs.
L'Eglise entière condamna ces divers sectaires. Ses plus il-
lustres docteurs , saint Epiphane , saint Ambroise , saint Augus-
tin, et surtout saint Jérôme , travaillèrent à les réfuter et à les
confondre. Ce dernier a pour jamais stigmatisé, dans l'Eglise et
dans l'histoire , les trois'noms flétris de Helvidius , de Jovinien et
de Vigilance, et il s'est attiré, par là, toute la haine de la pré-
tendue Réforme. — Rosen Muller appelle saint Jérôme « le plus
superstitieux de tous les moines. » — « Il n'est pas un seul doc-
teur, disait Luther, dont je sois plus l'ennemi que de Jérôme,
parce qu'il ne parle que de jeûne et de virginité. » — Cette
haine a sa raison : c'est que , obligée , sous peine de mort , de
faire voir que sa doctrine contre le célibat, le jeûne, le culte et
l'invocation des saints, n'est pas une nouveauté, « la Réforme,
dit l'auteur de l'Essai sur l'indifférence , s'est mise à fouiller
avec une inquiète ardeur les annales de l'hérésie, et, ramassant
dans cette fange des lambeaux épars d'erreur, elle s'en est cou-
verte comme d'un vêtement de gloire. » De là, son affection
pour les anciens hérétiques, dont elle porte les haillons, et sa
haine contre les saints docteurs qui les combattirent. Mais, la
Réforme ne fait pas attention que les impures dépouilles de quel-
ques sectaires oubliés ne peuvent être la robe sans tache de
l'épouse de Jésus-Christ , et que , en 6'associant avec eux contre
les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, etc., elle attire sur elle
le double anathème de la vertu et du génie.
Mon Vers la fin du rve siècle, l'Eglise et l'Empire firent des pertes
de o bien douloureuses. Saint Grégoire de Nazianze et saint Am-
S. Gféftoifl . , " °
* Naziame. broise furent enlevés à l'Eglise , et l'Etat perdit les empereurs
ses toits. Valentinien II et le grand Théodose. — Saint Grégoire de Na-
Ai390. zianze mourut, en 391 , à l'âge de soixante-deux ans environ.
En quittant le siège de Constantinople , ce grand homme s'était
retiré à Arianze , petite cité près de sa ville natale , dans une
solitude , faisant partie du domaine paternel , où un jardin , une
fontaine et un petit bois lui faisaient goûter les plaisirs inno-
cents de la campagne, les seuls qu'il se permit II y passa les
dernières années de sa vie dans la pénitence , le travail , les
veilles, le jeune et la prière. < Je vis, écrivait-il lui-même, au
QUATRIÈME SIÈCLE. 451
milieu des rochers et des bêtes sauvages. Je ne vois jamais de fen
et je ne me sers point de chaussure. Une simple tunique fait tout
mon vêtement. Je couche sur la paille et je n'ai qu'un sac pour
couverture. Mon plancher est toujours arrosé des larmes que je
répands. » Les dernières paroles tracées par sa main défaillante
furent celles-ci : « Pleure, misérable pécheur, c'est là ton seul
allégement. » — Cet astre lumineux s'était couché et s'éteignit
dans des nuages d'épreuves intérieures et de saintes tristesses.
Les principaux ouvrages de cet illustre docteur sont : cin-
quante Discours, qui roulent tantôt sur la morale et la contro-
verse avec les hérétiques , tantôt sur l'honneur et le culte que
nous devons aux saints; deux cent trente-sept Lettres; des Pièces
de poésie au nombre de cent cinquante-huit, pièces qu'on a in-
titulées : Carmina cycnea, soit à cause de la douceur du style,
soit parce que le saint les composa en grande partie sur la fin de
ses jours. On a appelé saint Grégoire le théologien de l'Orient,
dit M. Villemain, il faudrait l'appeler encore le poète du Chris-
tianisme oriental. — De toutes les pratiques de l'Eglise, le culte
des saints est celle qui brille le plus dans les divers écrits de
saint Grégoire. Il rapporte que sainte Justine demanda et ob-
tint, par l'intercession de la Mère de Dieu, d'être délivrée d'un
danger imminent auquel sa pureté était exposée. — Le Regina
cœli, et la prière qui le termine : Orapro nobis Deum, ne sont
qu'un abrégé extrait du Christus patiens, en vers, de saint Gré-
goire. — Selon lui , les âmes des bienheureux connaissent dans
le sein de la gloire ce qui nous concerne. Il dit , en parlant de
saint Alhanase, qu'il voit nos besoins du haut du ciel, qu'il
tend les bras à ceux qui combattent encore pour la vertu, et
qu'il s'intéresse d'autant plus en leur faveur, qu'il est affranchi
des liens du corps. Il conjure saint Basile d'intercéder dans le
ciel pour ceux qu'il avait gouvernés et aimés sur la terre. Il
prie saint Cyprien de l'assister. Il reproche à Julien son aversion
pour les martyrs dont on célébrait les fêtes, et le refus qu'il
faisait d'honorer leurs corps , qui chassaient les démons et gué-
rissaient les malades. On voit que, de son temps, il s'opérait
plusieurs miracles par la vertu des cendres de saint Cyprien :
« Ceux, dit-il, qui l'ont éprouvé, l'attestent hautement (!). »
(4) Saint Grégoire do Naz., Orat. 18, 21. • iïpwi 201.
452 cours d'histoire ecclésiastique.
— Tous ces passages et mille autres aussi incontestables et
aussi clairs ont fait dire au protestant Daillé, que saint Grégoire
de Nazianze avait beaucoup contribué, par ses paroles et par ses
exemples, à étendre et à accréditer le culte des saints. — Le
Enseignement ministre Claude, à qui Bossuet fit remarquer que Daillé nous
'et des"* accordait, en faveur de ce culte, saint Grégoire et tous les
docteurs Pères du ive siècle, admit le fait historique avoué par son con-
tai ie cuite frère , et se contenta de faire observer à l'évèque de Meaux que
ée» saints. sajnt Basile, saint Grégoire, saint Jérôme, saint Ambroise,
saint Augustin, etc., n'étaient que des hommes. — Kemnilius
dit que « ce sont ces Pères qui ont introduit dans l'Eglise la
paille, la crasse et l'ordure de l'invocation des saints, entraînées
par le courant des fleuves d'or sortis de leur bouche. » — Jurieu
affirme que « ce fut un esprit trompeur qui abusa saint Am-
broise, et qui lui découvrit les reliques de saint Gervais et de
saint Protais pour en faire des idoles; » et saint Augustin, selon
lui , « participe à ce crime , puisqu'il le rapporte , qu'il le loue
et le consacre (1). »
Voilà donc, de l'aveu des coryphées du protestantisme, l'ido-
lâtrie du culte des saints inondant tout le ive siècle : le siècle de
saint Athanase, de saint Basile, de saint Grégoire, de saint
Ambroise, de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Chry-
sostome, etc. ! De là, que de conséquences absurdes à dévorer 1
1° Cette idolâtrie si grossière et si palpable, ou ces hommes
illustres ne la reconnurent pas, et alors ils furent des ignorants
et des aveugles; ou ils la reconnurent et néanmoins la répandi-
rent, et alors ils furent des imposteurs et des fourbes : igno-
rants ou fourbes ! pas de milieu. 2° Ces immortels génies ne
furent pas seulement les dépositaires de la foi des immenses
diocèses qu'ils gouvernèrent presque tous, mais ils étaient en-
core les oracles de l'Eglise entière ; on se glorifiait d'avoir leur
foi, et de toute part on leur écrivait pour les consulter. Dès
lors, leur doctrine était conforme à la foi universelle, et par
conséquent toute l'Eglise aurait participé à leur idolâtrie. Jurieu
l'admet et dit : « Nous ne sommes point étonnés de voir une si
(1) Daillé, De Cuit, relig. — Bossuet, Conf. avec Cl. — Avert. aux
Prof. — Scheffmaeher.
QUATRIÈME SIÈCLE.
453
vieille idolâtrie dans l'Eglise, cela a été prédit, il faut que l'ido-
lâtrie règne dans l'Eglise chrétienne 1260 ans. » Mais le règne
de l'idolâtrie, c'est le règne de l'erreur et de l'enfer, et faire
prévaloir l'enfer contre l'Eglise, c'est faire mentir Jésus-Christ,
c'est renverser sa divinité. 3° Enseignée par les Pères et par l'E-
glise du iv° siècle, l'idolâtrie du culte des saints aurait encore
pour elle l'autorité des miracles; car saint Ambroise, saint Au-
gustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Paulin, etc., en racon-
tent d'incontestables, et Luther lui-même convient des effets
miraculeux de l'intercession des saints (1). — De tout cela il
résulte qu'en traitant le culte des saints d'erreur et d'idolâtrie,
la prétendue Réforme couvre d'infamie les plus beaux et les
plus saints génies de la terre, renverse l'E glise de Jésus-Christ,
détruit la divinité du Sauveur et attaque la sainteté de Dieu
même, qui aurait mis, par le miracle, sa toute-puissance au
service de l'erreur et de l'imposture, etc.
L'empereur Valentinien II perdit la vie, en 392, à l'âge de
vingt ans. Formé par les avis, les instructions et les exemples
du grand Théodose, ce jeune prince s'efforçait de marcher sur
ses traces et donnait les plus belles espérances. Aussi le héros
le protégeait-il comme son fils. En 388, il battit en Pannonie et
fit périr le tyran Maxime, qui l'avait dépouillé de ses Etats. Plein
de reconnaissance, Valentinien redoublait de zèle pour imiter
les vertus et la foi de son bienfaiteur. — Profitant de sa jeunesse
et des troubles de l'empire, les païens de Rome firent tous leurs
efforts pour rétablir les superstitions de l'idolâtrie. En 384, Sym-
maque, préfet de la ville, homme d'une haute considéra: ion n
d'une grande capacité dans les affaires, mais profondément atta-
ché aux institutions païennes, lui adressa une requête pour lui
demander le rétablissement de l'autel de la Victoire, et pour lo
prier de rendre aux vestales et aux prêtres des idoles leurs
anciens revenus. Tout fut inutile. Soutenu et dirigé par saint
Ambroise, qui réfuta les raisons de Symmaque, Valentinien
répondit avec fermeté aux païens qu'il ne pouvait leur accorder
ce qu'ils demandaient; qu'il aimait Rome comme sa mère, mais
qu'il devait obéir à Dieu comme à l'auteur de son salut. — Ce
Mort des
empereurs
Valentinien et
Théodose.
Ans 392-395.
(l)Scheffm., 9« Lettre.
COURS d'histoire ecclésïasti
jeune prince fonda à Rome des écoles publiques, avec des règle-
ments pleins de sagesse , pour préserver les étudiants de la cor-
ruption à laquelle ils se livrent ordinairement. Sous la direction
de saint Ambroise et du grand Théodose, Valenlinien devenait
chaque jour un prince plus accompli , quand il fut assassiné, en
392, à Vienne dans les Gaules, par un de ses généraux nommé
Arbogaste. Saint Ambroise , qui chérissait tendrement ce jeune
empereur et qui se rendait alors dans les Gaules , pour lui con-
férer le baptême, apprit en chemin la triste nouvelle de sa mort.
Il en fut inconsolable. — L'empereur Théodose partagea la
douleur du saint archevêque , et marcha contre le meurtrier de
leur ami commun. Arbogaste avait élevé sur le trône impérial
un ancien professeur de belles-lettres, nommé Eugène, qui ne
savait que discourir. Il voulait régner lui-même à l'ombre de ce
vain fantôme. Théodose les atteignit près d'Aquilée. Un miracle
visible, ditBossuet, lui donna la victoire sur ces tyrans et sur
les faux dieux dont ils avaient rétabli le culte. En effet, le comr
bat avait déjà duré plusieurs heures et la victoire était incer-
taine, lorsqu'il s'éleva tout à coup, du sommet des Alpes, un
vent impétueux qui, soufflant en plein dans le visage des soldats
d'Eugène, les aveuglait pardes tourbillons de poussière, enlevait
dit M. de Broglie, les armes de leurs mains, et repoussait leurs
traits, tandis qu'il augmentait la force de ceux qui étaient
lancés par les troupes de Théodose. Cet incident décida du sort
de la bataille. Le poète Glaudien, tout païen qu'il était, avoue
lui-même que le ciel combattit en faveur de l'empereur chré-
tien. Eugène fut pris et eut la tète tranchée, en 394, et Arbo-
gaste se tua de désespoir.
Théodose s'était préparé à cette guerre par le jeûne , la prière
et la pratique des bonnes œuvres. Il s'était aussi recommandé
aux prières d'un pieux solitaire de l'Egypte, nommé Jean,
célèbre par sa sainteté et par ses miracles. Le héros avait pris
les mêmes précautions dans la guerre contre Maxime. Chaque
fois, le saint solitaire lui promit la victoire. Il lui prédit aussi
qu'il ne survivrait pas longtemps à la dernière. L'empereur fut,
en effet, atteint d'une hydropisie de poitrine l'année suivante,
et il expira à Milan, le 17 janvier 395, âgé de cinquante ans
seulement, en répétant plusieurs fois le nom de saint Ambroise.
QUATRIÈME SIÈCLE.
455
Le saint prononça son oraison funèbre au service du quarantième
jour. — A cette occasion, il nous apprend que c'était la coutume
de célébrer ainsi des offices pour les défunts , le septième et le
quarantième, ou bien le troisième et le trentième jour après leur
mort. — Chrétiens et païens, tous se sont réunis pour faire
l'éloge de l'empereur Théodose (1). Sa mémoire a toujours été
en vénération dans l'Eglise. Les auteurs ecclésiastiques et les
conciles même le proposent comme le modèle des princes chré-
tiens. — C'est le dernier empereur qui ait possédé l'empire
romain en entier. Il laissa deux fils, Arcade et Honorius. Le
premier gouverna l'Orient et le second l'Occident, avec Milan ou
Ravenne pour résidence; mais ils furent loin de combler le vide
fait par la mort de leur illustre père. Jamais, au contraire, on ne
vit autant d'impuissance et d'incapacité, quand il aurait fallu
tant de force et d'habileté. Ce fut le règne du semi-idiotisme,
de l'intrigue, des eunuques inaugurant le bas-empire.
La perte de trois empereurs, Gratien Ier, Valentinien II et
Théodose, avait fait une plaie profonde au cœur de saint Ara-
broise. Encore à la vigueur de l'âge, mais épuisé de veilles, de
mortifications et de travaux, il survécut peu de temps au dernier
de ces princes. Saint Honorât, évoque de Verceil qui était venu
l'assister dans ses derniers moments, lui donna le corps de
Jésus-Christ, la veille de Pâques de l'année 395, et le saint
docteur expira aussitôt après l'avoir reçu , à l'âge de cinquante-
sept ans, « emportant avec lui , dit Paulin son secrétaire, le via-
tique du salut. » — Le jour de Pâques, quand les saints mys-
tères eurent été célébrés, on transporta son corps à la basilique,
appelée depuis Ambrosienne, où il fut enterré. Il y eut à cette
cérémonie un concours immense, et de tous côtés on jetait des
linges pour les faire toucher à ses restes précieux.
Cette vénération universelle pour ses reliques semblait être
la récompense de l'honneur que lui-même avait toujours rendu
(i) Le poète Claudien, Symmaque, Théraistius, Aurélius Victor, etc.,
malgré leur attachement au paganisme, exaltent les vertus et les bril-
lantes qualités de Théodose. Zozime est le seul , dit Receveur, qui ait
osé l'attaquer, mais on voit, dans l'invraisemblance des reproches
qu'il lui adresse, les indices évidents d'une haine aveugle et fanatique
contre le destructeur des idoles.
de
Amhroise.
Au 395.
Dévotion
de
S. Ambroise
pour
les reliques
des saints.
456 cours d'histoire ecclésiastique.
aux restes des autres saints; car, ayant découvert les tom-
beaux de saint Nazaire et de saint Gelse, qui avaient souf-
fert sous Néron, et leurs corps se trouvant dans un état de
conservation si parfaite, que le sang paraissait avoir été versé
le jour môme, saint Ambroise le fit recueillir pour le distribuer
dans tout son diocèse. Il en envoya aussi à saint Paulin , évoque
de Noie, et à saint Gaudence, évèque de Bresce. — Neuf ans
plus tôt, il avait appris par révélation l'endroit où reposaient
les reliques de saint Gervais et de saint Protais. Dans la trans-
lation solennelle qu'il en fit, il s'opéra un grand nombre de
miracles. Le plus célèbre fut la guérison d'un aveugle, nommé
Sévère , connu de toute la ville. Cet infortuné ayant fait toucher
son mouchoir aux reliques, l'appliqua ensuite sur ses yeux et se
trouva subitement guéri. Ce miracle eut lieu en présence d'une
multitude innombrable de personnes. Il est attesté par Paulin,
dans la Vie de saint Ambroise, et par saint Augustin, qui était
alors à Milan. Saint Ambroise le raconte lui-même dans une
lettre à sainte Marcelline , sa sœur, à qui il envoya aussi deux
sermons qu'il avait faits à cette occasion. Il parle dans ces dis-
cours de plusieurs autres miracles opérés par les mêmes reli-
ques. Il assure que des malades furent guéris, et des possédés
délivrés du démon. Les ariens , ayant voulu se moquer de ces
prodiges, le saint évèque leur répondit par l'évidence des faits,
et en appela au témoignage de toute la ville. Aussi l'impératrice
Justine , qui le persécutait alors, fut-elle couverte de confusion
et obligée de le laisser en paix. — Cave , savant docteur protes-
tant, s'exprime ainsi sur ce sujet : « La vérité de ces prodiges
est suffisamment prouvée par les témoignages de saint Am-
broise, de saint Augustin et de Paulin, qui étaient tous sur les
lieux. Ils s'opérèrent à la face de tonte la ville. Je ne doute
point que Dieu ne les ait faits pour confondre l'impiété
arienne (1). »
caractère Peu d'hommes ont su, comme saint Ambroise, allier en-
semble l'affection la plus tendre et la fermeté la plus coura-
geuse, même à l'égard de leurs amis. Il résista avec vigueur à
l'impératrice Justine, mère de Valentinien II. Elle avait fait
(i) Cave, Vie de saint Ambroise.
de
S. Ambroise
QUATRIÈME SIÈCLE. 457
nommer, en 385, un évêque arien à Milan, et voulait que saint
Ambroise lui cédât une église. Le saint la refusa. Justine
envoya des troupes pour le forcer. On tenta plusieurs fois de
l'enlever et même de l'assassiner. Mais tout fut inutile. Le
peuple s'empara de toutes les églises et garda longtemps jour
et nuit son évêque dans la cathédrale, de peur qu'on ne le lui
ravît (1). Enfermé ainsi avec son troupeau, le saint le consolait
par ses discours. Ce fut alors que, pour donner aux fidèles une
sainte occupation, il introduisit dans son église l'usage de la
psalmodie alternative, telle que saint Basile l'avait pratiquée en
Orient. Il se fit poète, et composa des hymnes pour la circons-
tance. Après un an de persécution et de vaines tentatives , l'im-
pératrice fut obligée de céder. — Nous avons vu le saint et
intrépide archevêque de Milan faire plier le grand Théodose, et
le soumettre à la pénitence publique comme un simple fidèle. —
D'un autre côté, il était le confident intime et le directeur des trois
empereurs Gratien Ier, Valentinien II et Théodose. Il les aimait
comme ses enfants et il les pleura comme un père. Aussi ces
trois princes l'appelaient-ils de ce doux nom. Valentinien, avant
de mourir, s'était écrié plusieurs fois, en parlant d'Ambroise :
« Ne verrai-je pas mon père? Aurai-je le malheur, ô mon père,
de ne plus vous revoir? » Ambroise promit d'offrir le saint
sacrifice toute sa vie pour le repos de son âme. — Honoré de
tous les partis à cause de ses belles et rares qualités, l'affec-
tueux et impartial évêque exerça une sorte de tutelle auprès des
trois empereurs, et une espèce de dictature morale sur toute
l'Italie. « Si nous perdons Ambroise, disait Stilicon, c'en est
fait de l'Italie f »
Le saint docteur a composé plusieurs hymnes célèbres, entre
autres, Urbs Jérusalem beata, Jam lucis orte sidère, 0 gloriosa
domina, et même le Veni, Creator Spiritus, selon quelques au-
teurs. Douze de ces hymnes ont pris place dans la liturgie Ro-
maine. — Il a laissé un grand nombre d'autres ouvrages pleins
de force , de vivacité et d'onction. Les uns sont des Gommen-
(1) Autour des églises d'alors, il y avait des bâtiments appelés
sacerdotium, diaconium, où l'on pouvait se procurer les choses né-
cessaires à la vie, et môme des appartements pour la nuit.
458 cours d'histoire ecclésiastique.
taires ou des Traités sur l'Ecriture sainte, comme VHexameron
ou Traité sur les six jours de la création , et les livres sur le
Paradis terrestre, sur Abel, Gaïn, Noé et l'arche, Abraham,
Isaac, Jacob, Joseph, Tobie, David et les Psaumes, sur saint
Luc, etc. Les autres roulent sur le dogme et la morale, comme
les traités de la Foi, du Saint-Esprit , de V Incarnation ; les
livres des Veuves, des Vierges, de la Virginité, des Sacrements ,
de la Pénitence. — Nous avons aussi du même Père quatre-vingt-
onze Lettres. — Dans ses deux livres sur la Pénitence, saint
Ambroise montre qu'on ne doit pas refuser l'absolution aux pé-
nitents pour les péchés les plus énormes; mais il faut que la
pénitence soit sincère. « Si quelqu'un , dit-il ailleurs, est cou-
pable de péchés secrets (1), et qu'il les déteste de tout son
cœur, je veux qu'il en espère le pardon; mais il doit le deman-
der avec larmes et gémissements; il doit prier pour obtenir l'ab-
solution. » — Dans un autre endroit du traité de la Pénitence, il
dit : « Voulez-vous être justifié, confessez votre crime; une
humble confession délivre des liens du péché. » Dans le Com-
mentaire sur le psaume cent dix-huitième, on lit encore : « Celui
qui fait pénitence de ses péchés n'a pas honte de les confesser,
parce qu'il trouve dans la confession l'espérance du salut. » —
Le saint docteur appelait le Pape, le recteur de l'Eglise univer-
selle : totius Ecclesiœ Christi rectorem (2). C'est dans ses écrits
qu'on trouve pour la première fois, chez les Latins, le nom de
Messe donné à la célébration des saints mystères. Appelé primi-
tivement fraction du pain, — cène dominicale, — commu-
nion , — liturgie , — eulogie , — oblation , — mystère , le sa-
crifice eucharistique ne prit le nom de messe qu'à partir de la
fin du me siècle. Il se lit quatre fois déjà dans une Epître du
pape saint Thélesphore au ne siècle, — Missam facere cœpi,
pour : Je commençai la messe, disait saint Ambroise.
Saint Ambroise fit bâtir plusieurs églises à Milan, entrb
autres, celle de la bienheureuse Vierge Marie, aujourd'hui de
(1) Si guis occulta habens crimina; Daillé prétend qu'il faut lire :
Si quis multa habens crimina; mais cette correction est contraire à
tous les manuscrits. (Godescard, Saint Amb., note.)
(I) Grotius, Consult., tom. IV.
QUATRIÈME SléCLE. 459
Saint-Simplicien ; celle de Saint-Pierre , aujourd'hui de Saint-
Nazaire , et celle de tous les Saints , dite depuis de Saint-
Denys. — La liturgie appelée Ambrosienne reçut un nouveau
lustre du saint archevêque ; mais il est prouvé par ses écrits
mêmes qu'elle était plus ancienne que lui. — La douceur et les
grâces de son style lui ont fait donner le surnom de Mellifluus
doctor ; et l'amabilité de son caractère le fit tendrement chérir
de tous ceux qui l'approchaient. Aussi saint Augustin s'atta-
cha-t-il à lui la première fois qu'il le vit : « Pouvais-je faire
autrement, dit-il lui-même, à la vue d'un homme qui avait une
âme si belle et le cœur si bon? »
Deux choses contribuèrent alors puissamment à consoler Etat florissant
l'Eglise des grandes pertes qu'elle venait de faire : les vertus . dela..
D ° r ^ vie monastique.
angéliques de ses enfants du désert, et les glorieux travaux
d'un nouveau et célèbre docteur, saint Jean Ghrysostome. —
Les institutions monastiques brillaient en effet, à cette époque,
du plus vif éclat. Des personnages illustres, comme saint
Arsène , précepteur de l'empereur Arcade , et une foule d'au-
tres, renonçaient chaque jour aux grandeurs et aux joies du
siècle , pour revêtir la haire et le cilice. — L'Egypte était rem-
plie de monastères. Le désert de Nitrie renfermait cinq mille
moines, distribués en cinquante maisons, sous la conduite de
huit prêtres. A quelques lieues de distance, le monastère de
Celles et celui du mont Phermê en contenait cinq cents. Plus
loin était celui de Scété, où vivait saint Arsène. Quelques-uns
étaient près d'Alexandrie , d'autres , près de Ganope ; un à Pé-
luse; enfin, près d'Arsinoé, l'abbé Sérapion gouvernait environ
dix mille moines. — Dans la haute Thébaïde , les communautés
de la congrégation de Tabenne étaient si florissantes, que,
selon le témoignage de saint Jérôme, on comptait quelquefois
cinquante mille moines réunis pour célébrer la Pâque. — Le
monastère fondé par la sœur de saint Pacôme renfermait quatre
tenta religieuses. Il y avait plusieurs autres monastères de
femmes , et on en comptait jusqu'à douze près de la ville d'An-
tinous. — La basse Thébaïde était plus riche encore. Dans les
environs d'Hermopolis , était un monastère de cinq cents reli-
gieux qui communiaient tous les jours. Un saint, nommé Isi-
dore, gouvernait une communauté de mille moines, qui obser-
travaux
et aumônes
460 COURS d'histoire ecclésiastique.
vaient une clôture rigoureuse. Non loin d'Antinopolis, il y en
avait deux mille dont plusieurs vivaient retirés dans des ca-
vernes. Mais la grande merveille de la basse Thébaïde était la
ville d'Oxyrhynque, aujourd'hui Behnésé, où l'on comptait vingt
mille religieuses et dix mille moines , ce qui formait plus de la
moitié de la population. Tous les habitants de cette cité étaient
des catholiques pleins de ferveur. Il y avait , par ordre des ma-
gistrats , des hommes placés aux portes pour découvrir les pau-
vres et les étrangers, et on se disputait à qui les logerait le
premier et les garderait le plus longtemps.
Prières , Voici quelques nouveaux détails sur la manière de vivre de tous
ces solitaires. Ils n'avaient d'autres meubles dans leurs cellules
qu'une natte étendue à terre pour se coucher, et un paquet de
grandes feuilles qui leur servait d'oreiller pendant la nuit et de
siège pendant le jour. Leurs vêtements étaient des feuilles de pal-
mier cousues, ou des peaux de chèvres et de moutons. Ils faisaient
deux légers repas, l'un vers les trois heures et l'autre le soir. Le
tien et le mien , « cette froide parole , » dit saint Chrysostome ,
leur était inconnue. Leur nourriture ordinaire était du pain, des
racines, des plantes sauvages; l'eau des sources ou des fissures du
rocher était leur rafraîchissement. En certaines solennités , ou à
la réception des hôtes, on y ajoutait ce qu'ils appelaient des dou-
ceurs, un peu d'huile et quelques fruits. Gassien, qui fut plu-
sieurs fois l'objet de ces petites fêtes du désert , dit que l'abbé
Sérène, un dimanche, leur donna à chacun trois olives, cinq
pois chiches, deux prunes et une figue. Il observe toutefois
qu'on ne prescrivait pas les mêmes austérités à tout le monde;
mais qu'on avait sagement égard à l'âge et à la force de chacun.
Aux infirmes, aux vieillards, aux hommes trop jeunes, aux tem-
péraments délicats, on concédait l'usage des légumes frais et
d'un peu de vin. — Les solitaires, en général , n'avaient pas de
prière en commun dans le cours de la journée, si ce n'est le
samedi et le dimanche, où ils se réunissaient à neuf heures pour
la célébration des saints mystères et la communion; les autres
jours, ils demeuraient dans leurs cellules, ou dans les cavernes
des rochers , travaillant et priant continuellement. Mais ils s'as-
semblaient le soir et pendant la nuit, et chaque fois ils réci-
taient douze psaumes, auxquels ils ajoutaient deux leçons de ia
QUATRIÈME SIÈCLE. 461
sainte Ecriture , une de l'Ancien , et l'autre du Nouveau Testa-
ment. Après l'office, ils étudiaient les saintes Ecritures que beau-
coup savaient par cœur, et plusieurs copiaient des livres (1). La
plus grande partie du temps était employée au travail des mains,
qui consistait principalement à faire des nattes et des paniers ,
à labourer et à cultiver la terre. — On mesurait à l'amour du
travail le progrès dans la vertu. Le mot de saint Hilarion à son
corps était proverbial au désert : « Si tu ne veux pas travailler,
» tu ne mangeras pas, et si tu manges présentement, ce n'est
» que pour mieux travailler. » — Par ce moyen, non-seulement
ces moines subvenaient à tous leurs besoins, mais ils se met-
taient en état d'exercer l'hospitalité et de faire d'abondantes au-
mônes. On ne travaillait pas seulement pour subjuguer le corps,
mais pour exercer la charité. Les solitaires d'Arsinoé envoyaient
des bateaux remplis de blé pour les pauvres d'Alexandrie. Saint
Augustin assure que, de son temps, partout où il y avait des
indigents , les moines faisaient parvenir des vaisseaux chargés
des choses nécessaires pour les secourir. On eût dit qu'ils se
regardaient comme les formiers des pauvres; admirables fer-
miers, qui se refusaient tout à eux-mêmes, et, avec une persé-
vérance héroïque , défrichaient les déserts , fécondaient les ro-
chers pour créer des revenus à des hommes qui n'avaient rien.
Le pauvre était accueilli chez eux comme un ami, presque
comme un maître, on l'entourait de soins affectueux; on se dis-
putait l'honneur de le servir, de préparer sa couche, de veiller
près de lui s'il était malade. Les monastères étaient aussi des
asiles pour l'orphelin, c Nous approuvons, dit saint Basile,
(4) Nous lisons dans Pallade que les moines d'Egypte ne se conten-
taient pas de travailler à des objets simples et grossiers , ils s'adon-
naient à toute espèce de travaux. « Ces milliers d'hommes, qui, sortis
de toutes les classes et venus de tous les pays , embrassèrent la vie
solitaire, durent, dit Balmès, apporter au désert un trésor considé-
rable de connaissances. Aussi y a-t-il quelque fondement à conjectu-
rer qu'une grande partie des notions rares qui formaient le riche pa-
trimoine des Arabes, au moment de leur apparition en Europe, n'é-
ïaiciil pas autre chose que des débris d'antique science recueillis par
eux , dans des pays autrefois inondés d'hommes venus de toutes les
régions et de toutes les classes de la so^-- » [Protest, comp., tom.
II. — Vie de saint Chrys., c. 5.)
462 cours d'histoire ecclésiastique.
» qu'on y reçoive les enfants qui ont perdu leurs parents... Il
» faut les élever avec toute sorte de charité , comme les enfants
» de la famille religieuse. »
solitaires Outre ces nombreuses et saintes phalanges, dont la vie, tout
extraordinaires. °
angéhque quelle était, se conformait néanmoins aux règles
ordinaires de l'Eglise , apparaissaient de temps en temps des
personnages exceptionnels, vrai phénomène de la vie érémi-
tique, âmes d'élite que Dieu conduisait par des voies extraordi-
naires. Ainsi , nous avons vu Paul l'Ermite qui , seul avec Dieu
seul, vécut près de cent ans sans aucun rapport avec les
hommes. — Au commencement du ve siècle parut sainte Marie
d'Egypte, à qui le Seigneur fit expier, au fond des déserts,
dix-huit ans de désordres publics par dix-huit ans de pénitence
et de macérations inconnues à tout autre qu'à lui. Au bout de
ce temps, Dieu lui envoya, deux années de suite, un saint
vieillard, nommé Zozime, qui lui administra l'Eucharistie à
Pâques. L'histoire remarque que, durant sa longue épreuve,
cette célèbre pénitente fut soutenue surtout par sa dévotion à la
sainte Vierge. — Vers le milieu du même siècle, on admira
saint Siméon Stylite, qui passa trente-neuf ans en plein air,;
debout sur une haute colonne, dans le voisinage d'Antioche,
et saint Daniel le Stylite qui demeurait près de Constanti-
nople, etc. — Fruit d'une inspiration particulière, la vie de
ces rares et illustres pénitents était un miracle continuel. C'était
aussi une grande leçon donnée au monde, qui apprenait par
là à connaître la puissance de la grâce, avec le secours de
laquelle il n'y a pas de vertu que l'homme ne puisse pratiquer, ;
et pas de victoire qu'il ne parvienne à remporter sur lui-mème.j
Effets salutaires — « Rome païenne, dit M. Aimé Martin lui-même, avait fait
dmonasrtiquT le monde matérialiste, il fallait le dématérialiser, détruire l'em-
sur la société , pire du corps par la mort des sens, spiritualiser les âmes par
w iv siècle. je mépr js ^ ja matière , arriver à la connaissance de Dieu par
le détachement complet de soi-même, et à la nécessité d'une vie
immortelle par les dégoûts d'une vie terrestre. Sous ce rapport,
la vie d'austérité et de pénitence fut favorable au genre hu-
main Dès lors, il y eut comme une révélation de nos véri-
tables destinées. L'invisible fut plus puissant que le visible, et
le monde passa du néant à l'immortalité. »
QUATRIÈME SIÈCLE.
463
L'Eglise, d'ailleurs, au quatrième siècle, échappée aux per-
sécutions, qui, au moins, trempaient les caractères et tenaient
lésâmes en éveil, traversait un grand péril, celui de voir s'in-
troduire dans son sein, à la faveur de la paix, du repos et des ri-
chesses, le plus redoutable peut-être de ses ennemis, la mollesse
des mœurs, fléau de l'esprit chrétien. Pour mesurer la grandeur
de ce péril , il faut regarder la décomposition effrayante de la
société au milieu de laquelle vivaient les chrétiens. Cette décom-
position atteignait, au quatrième siècle, en Orient et en Occi-
dent, les dernières limites. Le paganisme, vaincu sur le ter-
rain politique, mais profondément enraciné dans la société
par les institutions, les lois, les mœurs, semblait vouloir
prendre sa revanche contre le Christianisme , en lui infusant
6a corruption. L'empire s'affaissait lentement dans la honte et
le mépris, et les Romains dégénérés ne savaient se consoler de
leur avilissement et de leur servitude, que par les tristes jouis-
sances d'un luxe effréné : luxe de décadence, fatal aux arts non
moins qu'aux mœurs. Mêlés aux païens par tous les détails
de la vie publique et privée, les chrétiens désormais en paix
se laissaient peu à peu envahir par les influences délétères
qui les enveloppaient. Il fallait un remède égal au péril. Dieu
ne manqua pas à son Eglise; et les grandes créations monas-
tiques vinrent opposer à la corruption où s'abîmait le vieux
monde, les prodiges d'austérité et de force morale de la vie
et de la perfection chrétiennes.
Pendant que les solitaires poursuivaient ainsi l'œuvre des
Antoine et des Hilarion , celle des Athanase , des Basile et des
Grégoire était continuée par saint Jean , surnommé Chrysostome
ou bouche d'or. Au rapport de Baronius et de plusieurs autres,
Jean fut ainsi baptisé dans une acclamation populaire. Ce grand
homme , que l'on regarde communément comme la plus belle
personnification ou le roi de l'éloquence sacrée, et que le pape
saint Léon, le pape saint Célestin, saint Nil, saint Isidore de
Péluse , saint Augustin appellent à l'envi « un docteur éminent ,
l'honneur du sacerdoce, la colonne de l'Eglise, le sage inter-
prète des secrets de Dieu, le flambeau de la vérité, la lumière
du monde, » etc., était né à Antioche, vers l'an 344. C'est la
date adoptée et préférée par le P. Stilting. — Second, son père,
Commente.
menls
deS. Jean
Chrysostome.-
464 cours d'histoire ecclésiastique.
était chrétien et général des troupes, en Syrie. Sa mère, An-
thuse, demeurée veuve à vingt ans, était si remarquable par
sa vertu, que les païens eux-mêmes ne pouvaient se hisser de
l'admirer; et l'on entendit un jour un célèbre philosophe
s'écrier en parlant d'elle : « Quelles merveilleuses femmes il
y a parmi les chrétiens (1)! » Jamais femme, dit un auteur,
ne fut plus digne de porter le nom de mère. Chez elle, la piété
douce de la chrétienne attendrissait , sans l'affaiblir, la virilité
d'une âme romaine. — Jean étudia l'éloquence, qui frayait
alors la route aux premières dignités de l'Etat, sous Libanius,
le plus illustre orateur de son siècle. Ses progrès furent si
rapides et si surprenants, qu'il se trouva bientôt en état
d'égaler et même de surpasser son maître. Aussi Libanius ,
voulant donner une idée de la merveilleuse capacité de son
disciple, lut, un jour, dans une assemblée d'hommes distin-
gués, un discours que Jean avait composé à la louange des em-
pereurs. Cette lecture fut écoutée avec les plus grands applau-
dissements. Quand elle fut finie, Libanius s'écria : « Heureux
le panégyriste d'avoir eu de tels empereurs à louer? mais aussi,
heureux les empereurs d'avoir régné dans un temps où le monde
possédait un si rare trésor! » Avant de mourir, comme ses
amis lui demandaient lequel de ses disciples il voudrait avoir
pour successeur : « Je nommerais Jean, répondit Libanius,
si les chrétiens ne nous l'eussent enlevé. » Ce sophiste, épris
d'admiration pour son élève, dit M. Villemain, avait toujours
vu avec inquiétude s'élever près de lui ce dangereux adversaire
de son culte favori. Mais il ne cessa jamais de louer et d'ad-
mirer son génie. » — Jean étudia la philosophie sous Andra-
gathius, personnage alors célèbre, et il fournit cette carrière
avec autant de gloire qu'il avait fourni celle de l'éloquence. A
vingt ans , il parut au barreau et y plaida avec le plus extraor-
(4) George d'Alexandrie a écrit que le père et la mère de saint Jean
Chrysostome étaient idolâtres, et furent convertis au Christianisme
par leur fils, à l'époque de son baptême. C'est une erreur. Chrysos-
tome était au berceau quand son père mourut. Lui-même nous apprend
que sa mère était chrétienne. Une sœur de son père , Sabinienne , fut
diaconesse de l'Eglise d'Antioche, et quant à son père, Stilting établit
suffisamment qu'il était chrétien. [Vie de S. Jean Chrys., c. 2, p. 48.)
QUATRIÈME SIÈCLE. 165
dinaire succès. En un mot, si Jean Chrysostome avait eu de
l'ambition, il aurait pu prétendre aux plus hautes places de
l'empire. — Il eut bien un moment de tentation et d'écart :
avec les traditions de l'antique éloquence, il avait puisé dans
l'école païenne de Libanius quelque chose des mœurs mon-
daines. Son imagination jeune et ardente se tourna vers la
frivolité; il prit goût à la parure, à la dissipation et aux vanités
du siècle. Il jouit de ses succès, se passionna pour le forum,
fréquenta le théâtre. Mais, il avait l'esprit trop solide et le cœur
trop élevé pour que la séduction pût durer longtemps; aussi
revint-il bientôt, et il ne chercha plus qu'à se nourrir et à se
pénétrer des maximes de l'Evangile. La doctrine forte et sublime
de saint Paul eut un attrait particulier pour lui. On assure
même qu'en écrivant, il avait toujours son portrait sous les
yeux , comme pour inspirer son génie de celui du grand Apôtre.
Le peuple se plaisait à dire que saint Paul lui-même visitait
quelquefois son disciple et lui révélait le sens de ses écrits.
Proclus, son secrétaire et plus tard son successeur, prétendait
avoir vu le grand Apôtre en personne, dans le cabinet du pon-
tife. Le fait est que le nom seul de Paul excitait l'enthousiasme
de Chrysostome. — Une chose que l'on admirait surtout en lui,
était son amour pour la vie retirée et le silence. Son extérieur,
sa conversation avaient quelque chose de grave et d'austère.
Il poussa la défiance de lui-même et la modestie jusqu'à l'excès.
On sentira, dit Godescard , combien cette vertu dut lui coûter
d'efforts, si on fait attention qu'il alliait un grand sens, une
rare amabilité, un caractère ouvert et un jugement exquis à un
riche fonds de connaissances, et qu'il possédait au suprême
degré l'art de bien parler. — Il travaillait sans cesse, jeûnait
tous les jours, oubliait souvent et rougissait de manger, et
prenait, sur le plancher de sa chambre, le peu de sommeil
qu'il accordait à son corps après de longues veilles. D'autres
étaient obligés de se souvenir pour lui qu'il avait un corps.
Enfin , il embrassa tous les exercices propres à détruire l'empire
des passions.
Saint Mélèce, évèque d'Antioche, n'eut pas plus tôt connu I
ïnérilc de Chrysostome, qu'il résolut de l'attacher à son église
Il l'allira donc auprès de lui, le garda trois ans dans sa maison
COORfl bHlSTOlRB. 30
466 cours d'histoire ecclésiastique.
avec deux prêtres distingués, ses amis, Plavien et Théodore
de Tarse, l'instruisit lui-même, et l'ordonna lecteur, puis
diacre, à l'âge de trente ans. — Flavien, successeur de Mélèce,
l'éleva ensuite au sacerdoce , en 386 , lui donna toute sa con-
fiance, et le charga du soin d'instruire son troupeau. Jean fut,
durant l'espace de douze ans, la main, l'œil et la bouche de
son évêque. Il prêchait plusieurs fois la semaine, et souvent
plusieurs fois le même jour. Le peuple d'Antioche, subjugué
par son éloquence, ne se rassasiait jamais de l'entendre. Le
fruit de ses prédications fut si grand, qu'il vint à bout de
déraciner les abus les plus invétérés, et de changer toute la
face d'Antioche. — Il fut l'ange consolateur de cette grande
cité, au milieu de la désolation et de la terreur qui suivirent
la révolte de ses habitants contre l'empereur Théodose. Le
peuple consterné n'éprouvait de soulagement qu'à écouter son
illustre et saint prédicateur. La maison de Dieu ne désem-
plissait pas , tandis que le reste de la ville était désert. C'est
alors que Jean composa ces beaux sermons que nous avons
encore au nombre de vingt , et qui sont comme le chef-d'œuvre
de ce Père,
s.jean Jean était l'ornement et les délices d'Antioche et de tout
r.hrysostomft, l'Oient, car sa réputation avait pénétré jusqu'aux extrémités
archevêque **'-'••«• , i • j i ,
de de lempire. Mais Dieu , pour la gloire de son nom , le plaça
constantinopie gur un nouveau théâtre, où il préparait à sa vertu d'autres
An 398. couronnes avec de grandes épreuves. Le siège de Constanti-
nopie étant devenu vacant par la mort de Nectaire, en 397,
l'empereur Arcade résolut d'y élever l'illustre prédicateur d'An-
tioche, à l'instigation de son chambellan et favori Eutrope,
dont la politique et l'ambition étaient fières d'un pareil choix.
Mais, craignant tout à la fois l'opposition de cette ville et les
résistances de l'humilité du saint, il manda au comte d'Orient
de l'enlever par stratagème. Le comte envoya prier saint Cliry-
sostome de se rendre à son palais , et lui exprima le désir de
visiier avec lui les tombeaux des martyrs, qui étaient hors de
l'encèintè d'Antioche. On avait préparé et aposté des chariots.
Jean , qui ne se doutait de rien , consentit à la pieuse visite. On
-'empara de sa personne et on le conduisit sans désemparer à
fàfitinople. La capitale fut ravie de posséder un si rare
QUATRIÈME SIÈCLE. 467
trésor, et Jean en fut sacré évèque, en 398, par le patriarche
d'Alexandrie, Théophile, qui n'osa déplaire au tout-puissant
Eutrope , quoique le choix de Chrysostome contrariât ses vues
ambitieuses. A part le seul Théophile, le peuple et le clergé de
Constantinople furent unanimes dans leur vote comme dans leur
allégresse. — Aussitôt après son ordination, il envoya une
députation à Rome pour y porter ses lettres de communion , et
recevoir celles du souverain Pontife.
Inauguré avec l'incomparable Athanase, le ive siècle, le
grand siècle des Pères, vit ainsi ses dernières années couron-
nées de tout l'éclat du génie de saint Jean Chrysostome. — Nulle
époque n'a commencé, duré et fini au milieu d'autant de splen-
deur et de gloire chrétiennes. Jamais le diadème de l'Eglise ne
resplendit de plus de lumière et de sainteté.
CINQUIÈME SIÈCLE,
Zèle Élevé sur le siège de la capitale de l'Orient , saint Jean Cnry-
ttmwiom sostome trouva devant lui un vaste champ ouvert à son zèle.
pour Cette grande Eglise , comme nous l'avons vu, avait eu pendant
Ls^b™! quarante ans des pasteurs ariens. Saint Grégoire de Nazianze ,
ne l'ayant gouvernée que trois ans, n'avait pas eu le temps d.-
remédier au mal; et Nectaire, son successeur, prélat faible et
âgé, n'eut ni le temps, non plus, ni la vigueur nécessaire pour
lutter contre les abus. Jean les attaqua de ^suite avec force. Il
commença par réformer le clergé; il exigea la science, et plus
encore la vertu et le dévouement. Il donna lui-même l'exemple,
en menant une vie laborieuse, pauvre et mortifiée. — De la ré-
forme du clergé, il passa à celle du peuple. La guerre qu'il fit
aux abus et aux vices fut une guerre sans relâche. Il prêchait
régulièrement trois fois par semaine , et de temps en temps les
sept jours de suite. Il exhortait les hommes, occupés pendant le
jour, à assister aux offices de la nuit; et les femmes, pendant ce
temps-là, devaient prier dans leurs maisons et faire prier leurs
enfants. La vivacité du zèle, dans saint Jean Chrysostome, s'al-
liait à toute la tendresse de la charité, t Ce n'est point par la
contrainte et la violence, disait-il, que l'on doit détruire le mal
et l'erreur, c'est par la persuasion, l'instruction et la charité,
que l'on peut sauver tous les hommes. » — Il n'épargnait ni
soin» ni travaux pour soulager toutes les misères de son peuple.
CINQUIÈME SIÈCLE. 469
Ses revenus étaient employés aux besoins des pauvres. Dans une
grande disette, il vendit une partie des vases sacrés. Il fit bâtir plu-
sieurs hôpitaux, dont l'un était auprès de son église. Enfin, ses
aumônes furent, si abondantes, qu'elles lui méritèrent le surnom
de Jean l'Aumônier. Son nom est ainsi synonyme de la charité
aussi bien que de l'éloquence. Ces deux sublimes dons lui va-
lurent les plus beaux triomphes. Tout infatigable qu'il se mon-
trait à instruire , ses auditeurs se lassaient encore moins de l'en-
tendre. Dans la ville la plus passionnée pour les spectacles , on
abandonnait le théâtre et le cirque pour accourir à l'église. La
foule, soit des fidèles, soit des hérétiques et des païens, était si
nombreuse, que le saint fut obligé de quitter le fond du sanc-
tuaire et de se placer au centre de l'église pour être entendu de
tous. Les acclamations et l'enthousiasme des auditeurs écla-
taient souvent malgré lui. Il se fit une multitude innombrable
de conversions; les jurements furent bannis de Gonstantinople ,
et cette grande cité reprit une face nouvelle.
Le zèle de saint Jean Ghrysostome ne se borna point à son
diocèse. De concert avec Théophile, patriarche d'Alexandrie, il
travailla à éteindre le schisme d'Antioche, et ils y réussirent ,
en obtenant du Pape des lettres de communion pour Flavien. —
Ayant appris que des Scythes nomades, alors établis sur les
bords du Danube, désiraient s'instruire de la religion, il leur
envoya des hommes apostoliques, dont la mission eut le plus
grand succès. — En 400, il fut appelé comme médiateur par les
évoques de l'Asie Mineure, pour remédier aux maux de leurs
églises et terminer de graves difficultés survenues entre eux.
Il se transporta sur les lieux, tint plusieurs synodes, déposa
quelques évèques simoniaques, et mit à leur place des hommes
d'une renommée sans tache, pieux, savants, dévoués et dignes
d'être ses disciples et ses amis. Mais rien ne fut fait qu'avec le
concile de la province, composé de plus de soixante-dix évèques,
et selon les prescriptions canoniques (1).
(1) Ici, la critique moderne a prêté à saint Jean Chrysostome un
véritable délire d'omnipotence et de despotisme épiscopal. Selon M.
A. Thierry, Jean aurait traversé les diocèses comme une tempête,
jugeant, cassant, remplaçant les évèques, sans mandat, sans pou-
voir, par pur caprice, à tort et à travers... mais l'histoire véri-
470
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Persécution
contre
S. Jean
Chrysostoroe.
An 400.
Cependant, comme on n'attaque jamais impunément les vices
et les passions, saint Jean Chrysostome eut de nombreux enne-
mis, à la cour surtout et même dans le clergé. A la cour, il eut
contre lui l'eunuque Eutrope, favori de l'empereur, * dominant
ce prince, dit Zozime, comme on domine une bête, » et Gainas,
commandant des Goths attachés au service de l'empire. — Le
premier, esclave parvenu , monstre de bassesse , d'une ambition
démesurée et d'une avarice insatiable, couvert de crimes, ne
pouvait supporter les remontrances de Chrysostome; mais son
orgueil l'ayant perdu , il fut obligé , pour échapper à ses enne-
mis, de se réfugier dans la cathédrale du saint archevêque, qui
le consola et le protégea dans son malheur, sans le rendre re-
connaissant. — Le second, barbare insolent et hérétique, voulut
enlever une église aux catholiques pour la donner aux ariens.
Le saint fut inébranlable, et Gainas échoua. Les ariens, qui ne
pouvaient tenir leurs assemblées dans l'intérieur de la ville, en
furent vivement irrités. — L'impératrice Eudoxie, dont l'ava-
rice, les injustices et les rapines ne connaissaient point de
bornes, au rapport de l'historien Zozime, se déclara aussi contre
saint Chrysostome, et fut, dit Godescard, le mobile secret de
tous les complots qui se tramèrent contre lui. — Elle était tille
d'un barbare parvenu , et vendue à l'eunuque Eutrope à qui
elle devait son élévation et sa fortune. On reconnaissait le maître
dans l'élève. Elle mêlait la ruse à la violence; chacun de ses
sourires cachait une trahison. Légère, hautaine, voluptueuse,
table et consciencieuse renverse tout cet échafaudage de mensonges ,
entassés comme à plaisir, et dans l'espoir, sans doute , qu'il en reste
toujours quelque chose. Au lieu d'un tyran promenant les injustices,
les violences et la terreur dans les églises , elle nous montre un saint
plein de sagesse et de mansuétude, appelé partout par le peuple, les
magistrats et les églises en souffrance, se conformant scrupuleusement
aux règles canoniques , ne faisant rien qu'avec le concile de toute la
province, et remplissant tout du parfum de la plus haute sainteté.
Parlant de cette mission du saint archevêque, Théodoret, témoin
oculaire, dit : « L'antique Ephèse vit ce nouveau Jean, et elle crut
que le disciple bien-aimé du Sauveur était ressuscité pour entrer une
seconde fois dans ses murs. » {Hist. de saint Jean Chrys&st., c. 30, p.
354-358; c. 35, p. 411. — Hist. de VEgl., par Darras, t. II, p. 400-
4*4.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 471
sans probité, sans cœur et sans portée d'esprit, elle n'aimait
dans le pouvoir, que l'instrument de ses convoitises, l'argent, le
plaisir et la vengeance. « C'était, dit l'historien de saint Chry-
» sostome, la concussion en diadème; elle eût, pour de l'argent,
» vendu l'empereur, et elle vendit plusieurs fois son nom. »
Une femme de cette espèce devait haïr Chrysostome , l'incorrup-
tible ennemi des vices qu'elle adorait.
Dans le clergé , les principaux ennemis de Jean fureHt An- condiiabnie
tiochus de Ptolémaïs, Sévérien évèque de Gabales en Syrie, condamnation
Acace de Bérée, etc., pontifes sans foi, sans conscience, vils eti-œdi
courtisans, complètement vendus à l'impératrice Eudoxie, et s. Jean
surtout Théophile, patriarche d'Alexandrie. Ce dernier, que les Chrysostome.
anciens auteurs nous peignent comme un homme vain, jaloux , An403.
dissimulé, impérieux, avide de domination et d'argent, coupable
d'attentats aussi cruels que scandaleux, vrai scélérat durant
une partie de sa vie, aurait voulu, sur le siège de Constanti-
nople, un évèque dévoué à ses intérêts, ou du moins incapable
de contre-balancer son influence. L'élection et le mérite de saint
Chrysostome avaient vivement excité sa jalousie. — Ce qui
acheva de l'irriter, c'est que le saint refusa de condamner
quatre religieux de Nitrie, Dioscore, Ammonius, Eusèbe, et
Eutyme, vieillards vénérables, frères selon la nature et la
grâce, tous quatre d'une taille majestueuse, et connus pour cela,
dans l'histoire sous le nom de grands frères, que Théophile
avait indignement maltraités , en les frappant au cou et au
visage jusqu'au sang, et qu'il accusait d'origénisme (1). Selon
Pallade, ils n'en étaient que légèrement soupçonnés; selon saint
Jérôme, au contraire, ils en étaient véritablement coupables. —
Quoi qu'il en soit, saint Chrysostome ne communiqua avec ces
religieux qu'après une information juridique et une condamna-
ur 1rs ennemis de saint Chrysostome, voir sa Vie, par M. Mar-
tin d'Agde, c. 33. — La critique moderne , encore en la personne de
M. A. Thierry, a voulu tracer un odieux portrait du caractère de saint
Jean Chrysostome ; mais elle n'a réussi qu'à entasser des erreurs, que
68 dates les plus authentiques et les faits les mieux constatés ren-
versent toutes de la manière la plus humiliante pour le faussaire
historique. Il y a, de sa part, une ignorance honteuse ou une insigne
mauvaise foi, pas de milieu, à vouloir ûétrir la plus grande mé-
47Î COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.'
tion signée par eux des erreurs qu'on leur imputait. Théophile,
vivement piqué, se plaignit de tous côtés de l'archevêque de
Constantinople. Il prévint fortement contre lui saint Epiphane,
et finit par lier partie avec l'impératrice Eudoxie, qui avait
résolu de le faire déposer. Entre eux deux, ils firent échouer
la tenue d'un concile que le pape Innocent avait réclamé pour
juger canoniquement la conduite criminelle de Théophile, qui
lui avait été déférée par des évêques d'Egypte. — Après ce
nouvel attentat, Théophile, qui n'était pas fourbe à demi, vint
à Constantinople , accompagné de trente prélats égyptiens qui
lui étaient dévoués. Il refusa de voir saint Ghrysostome, con-
voqua au faubourg de Ghalcédoine, dans le quartier dit du Chêne,
les évêques, les prêtres et les diacres mécontents, somma le
saint de comparaître, et, sur son refus, lança contre lui une
excommunication nulle de plein droit, dérision impie de la
justice et des canons; car, sur trente-six prélats qui compo-
saient le conciliabule du Chêne , vingt-neuf ou trente étaient
d'Egypte. Chrysostome en avait plus de quarante de sa pro-
vince autour de lui. — Parlant de ce conciliabule du Chêne, qui
réunit en tout quarante-cinq suffrages , tant d' évoques que de
prêtres, saint Nil dit : « On ne verra jamais une pareille réu-
» nion de pasteurs dépravés, d'artisans de mensonges, d'hommes
» de pestilence, mus par une jalousie infernale, dominés par
» l'esprit de Satan, foulant aux pieds la crainte de Dieu, le
» respect des saints canons et le droit sacré de l'innocence. » —
Trompé par l'infernale diplomatie de Théophile, le faible em-
pereur Arcade crut à la calomnie et exila le saint archevêque;
mais, la nuit suivante, un violent tremblement de terre, dont les
secousses ébranlèrent le palais Impérial, jeta la terreur dans
l'âme de ses ennemis. Eudoxie, pleine d'effroi , demanda elle-
moire de l'antiquité ecclésiastique, où le génie et la vertu brillent de
leur plus magnifique éclat. Ce ne sont pas quelques locutions em-
pruntées au vocabulaire moderne comme : prêtre de province, moine
exalté, à peine sorti des bancs de l'école, etc., qui peuvent jeter des
ombres sur cette radieuse et immortelle figure , dont la devise était :
Souffrir et ne faire souffrir personne. — Après de pareils écarts, on a
droit, conclut M. Darras, de mépriser la critique moderne. (Hist., de
VEgl., t. II, p. 293-356.)
Jren
CINQUIÈME SIÈCLE. 473
même le rappel du saint, et lui écrivit une lettre de repenlir.
i Nous n'avons plus d'empire, s'écria-t-elle, si Jean n'est rap-
pelé. » Le retour du pasteur fut un véritable triomphe pour le
troupeau. On alla au-devant de lui avec des flambeaux, et le
peuple le porta sur son siège, au chant des cantiques et au milieu
des transports de la plus vive allégresse. — Plus de soixante pré-
lats, accourus du Pont, de laThrace, de l'Arabie, déclarèrent l'as-
semblée du Chêne, ©omposée de prélats étrangers à la province,
illégale, sans autorité , cassèrent et annulèrent tout Ce qu'elle
avait fait.
Le calme cependant ne fut pas de longue durée. Ce ne fut
qu'une halte entre deux tempêtes. Deux mois après la rentrée
du saint archevêque, on érigea, devant l'église de Sainte-Sophie, etaïMsiome.
une statue d'argent en l'honneur de l'impératrice. Il y eut à Ans m -wi.
cette occasion des réjouissances publiques, des danses païennes,
des cérémonies aussi impies qu'extravagantes, qui troublèrent
le service divin. Jean , craignant qu'on ne prit son silence pour
une approbation, se plaignit d'abord respectueusement et adressa
de sages remontrances ; mais n'ayant pas été écouté , il s'éleva
avec force contre de tels abus (1). L'impératrice se crut ou-
tragée , et ne pensa plus qu'aux moyens de satisfaire sa ven-
geance. Elle fit assembler contre le saint un nouveau concilia-
bule, continuation de celui du Chêne. Chrysostome fut condamné,
chassé brutalement de son église, et envoyé en exil , en 404, à
Cucuse, dans une gorge du Mont Taurus. — L'exil n'inter-
rompit point ses travaux apostoliques. Il instruisit les peuples
des pays où il était; il s'occupait de la conversion des barbares,
assistait les pauvres et rachetait les captifs. — Pendant ce
(\) On lit dans Socrate et dans Sozomène que saint Chrysostome
prêcha en cette circonstance, contre l'impératrice, un sermon qui com-
mençait par ces mots : Hérodiade est encore furieuse et demande une
seconde fois la tète de Jean... Le P. de Montfaucon soutient que c'est
une calomnie publiée par les ennemis du saint, et il prouve que le dis-
cours en question est manifestement supposé. Nous n'avon3 aucune
homélie de saint Jean Chrysostome contenant cette allusion. La ma-
lignité des ennemis de Jean, dit Darras, était bien capable de cette
calomnie après tant d'autres. L'infernale tactique de Théophile était
de faire du saint archevêque , comme les Juifs de Notre-Soigneur, un
séditieux, un rebelle...
m
cours d'histoire ecclésiastique.
Jugement
du pape
Innocent l"
en faveur
de S. Jean
Curysostome.
temps-là, ceux qui défendaient son innocence furent l'objet
d'une cruelle persécution, où on alla jusqu'à verser le sang
comme sous les empereurs païens. Mais la colère du ciel sembla
une seconde fois frapper les persécuteurs du saint; car plu-
sieurs d'entre eux périrent de la manière la plus triste, ou
éprouvèrent des malheurs que l'on regarda comme des punitions
divines. — Des grêles et des tremblements de terre se répétè-
rent avec les circonstances les plus sinistres. La nuit du 1er avril
406 , la moitié de la ville impériale s'écroula, les vaisseaux fu-
rent brisés dans le port, et le lendemain le rivage se trouva cou-
vert de cadavres, etc.
Cependant, avant de quitter Gonstantinople, le saint arche-
vêque avait écrit au pape Innocent Ier pour réclamer sa protec-
tion. La protestation qu'il lui adressa, contre sa condamnation
par Théophile , commençait ainsi : A mon Seigneur le vénérable
et très-saint évêque Innocent Ier : « venez-nous en aide. A vous
il appartient de déployer l'énergie et l'autorité nécessaires pour
mettre un frein à l'impiété triomphante, et déclarer solennelle-
ment que tout ce qui a été fait est de nul effet, » etc. — Théo-
phile, de son côté, avait envoyé à Rome les actes du concilia-
bule du Chêne. A la seule inspection de ces pièces , Innocent
découvrit qu'elles étaient l'ouvrage de la cabale. Il écrivit à
saint Ghrysostome, au clergé et au peuple de Constantinople
pour les consoler et les encourager. Il blâma sévèrement Théo-
phile , et lui ordonna de venir rendre compte de sa conduite
dans un concile qu'il allait convoquer; mais Arcade, Eudoxie et
Théophile trouvèrent le moyen d'en éluder la tenue. Pendant ce
temps-là, saint Ghrysostome, traîné d'exil en exil et accablé
de mauvais traitements, mourut à Gomane, aujourd'hui Tokat,
dans le Pont, en 407. — Profondément affligé de cette nouvelle,
le pape Innocent, selon Baronius et plusieurs autres, excommu-
nia l'empereur Arcade et tous les persécuteurs du saint. Le
prince s'excusa avec humilité , et assura qu'il avait fait de vifs
reproches à sa femme Eudoxie, qui venait de mourir en couches.
Il sollicita son pardon, qui fut accordé. D'autres croient, au con-
traire, que le malheureux empereur persévéra dans son aveugle-
ment jusqu'à sa mort. Les prélats persécuteurs du saint eurent
presque tous une fin tragique. — En 414, le môme Pape félicita
CINQUIÈME SIÈCLE. 475
saint Alexandre qui venait de monter sur le siège d'Antioche,
d'avoir rétabli le nom de Chrysostome dans les diptyques de son
église. — Acace de Bérée et Atticus de Constantinople, ne
l'ayant pas fait, Innocent leur écrivit en ces termes : « Vous n'ob-
tiendrez de moi vos lettres de communion, qu'après que vous
aurez réhabilité la mémoire de Chrysostome par l'insertion de
son nom dans les sacrés diptyques. » Malgré leur répugnance et
leurs préventions, ces prélats obéirent (1). Un peu plus tard,
Atticus se convertit et mourut en saint. — On voit ici avec quel
éclat brille le dogme de la suprématie du Pape. Chrysostome
exilé et persécuté recourt à Rome du fond de l'Orient. — Son
ennemi acharné , son bourreau , le patriarche d'Alexandrie , en
fait tout autant de son côté. — L'empereur Arcade est excom-
munié, et, au lieu de décliner la juridiction romaine, il
s'excuse, il s'humilie, et demande l'absolution. — Ainsi, le
pouvoir du Pape est reconnu par les évoques, par les pa-
triarches, par les accusés, par les accusateurs, et par l'empe-
reur d'Orient, lors même que ce pouvoir le frappe : nouvelle
preuve que Rome jugeait en souveraine toutes les grandes ques-
tions religieuses. On ne la voit pas, il est vrai, intervenir conti-
nuellement; cela n'est pas nécessaire. Tant que la barque vogue
en paix, le pilote la laisse aller; m:;is aux passages difficiles,
au milieu des écueils, dans la teffij Ole, lorsqu'il y a péril ou
obstacle, il se montre à son poste et saisit le gouvernail. C'est la
pensée même de saint Chrysostome : » Vous imitez, écrivait-il
au pape Innocent, vous imitez les excellents pilotes qui s'é-
veillent surtout quand ils voient les flots soulevés. » — Telle a
été dans tous les temps la conduite des Pontifes romains. — Le
27 janvier 438, le corps de saint Chrysostome fut rapporté en
biomphe dans sa ville épiscopale.
Saint Jean Chrysostome avait le visage maigre, décharné et Ecrits
la taille petite; mais le noble port de sa tôte semblait le grandir. r.','^;.^no
Il avait l'œil grand, le regard profond, le nez bien fait, le sou-
rire triste, mais plein de charme. Ses austérités, ses longues
veilles , son travail assidu et ses prédications continuelles avaient
(1 Receveur, tom. II. — Université cath., tom. XIII. — llist. de
S. Chrysost., c. 46, p. 503, 504, 505.
Clirysotlouie.
476 cours d'histoire ecclésiastique.
profondément altéré sa santé et comme raréfié sa chair, dit l'au-
teur de sa vie. — Quelques-uns ont prétendu qu'il avait un
caractère fier et emporté. Rien n'est moins vrai. La modération
et la charité dominent toute la vie de Jean. S'il naquit avec un
caractère hautain et violent, il le dompta si bien par une vic-
toire complète sur lui-même, que la douceur, la sérénité sem-
blaient plutôt, dit encore l'auteur de sa vie, le facile épanouis-
sement et la physionomie native de son être, qu'une vertu
acquise par de laborieux efforts. La paix céleste qui remplissait
son cœur se reflétait sur son visage. Il fut aussi délicieux ami
qu'austère chrétien. — Malgré ses infirmités et les travaux im-
menses du saint ministère , saint Chrysostome a composé un
grand nombre d'ouvrages très-remarquables. Les principaux
sont : 1° un Traité du Sacerdoce : l'excellence du sacerdoce
chrétien, la sublimité de ses fonctions, la sainteté requise dans
ceux qui l'exercent, la dignité de l'épjscopat, la grandeur et la
multiplicité des devoirs qu'il impose , le zèle , la prudence , la
capacité, enfin toutes les qualités qu'il exige de ceux qui y sont
élevés , tels sont les objets qui occupent le saint docteur dans
cet ouvrage , chef-d'œuvre remarquable entre tant d'autres
chefs-d'œuvre du même Père; 2° un Traité de la Providence,
où il montre que Dieu gouverne tout , que les afflictions entrent
dans l'économie de sa miséricorde , et que les plus rudes
épreuves sont des moyens de salut, pourvu que l'on en fasse un
bon usage; 3° un Traité de la divinité de Jésus-Christ ; 4° des
Commentaires accompagnés d'instructions morales, sur la Ge-
nèse , les Psaumes et les Prophètes, sur saint Matthieu et saint
Jean , sur les Actes des Apôtres et les Epltres de saint Paul ;
5° un grand nombre de Sermons sur divers endroits détachés tant
le l'Ancien que du Nouveau Testament; plusieurs sur les prin-
cipales fêtes de l'année , sur la Naissance , la Passion , la Résur-
rection, l'Ascension de Jésus-Christ, la Pentecôte, etc.; 6° une
infinité d'Homélies; les Panégyriques de beaucoup de martyrs et
d'autres saints; 7° une foule de Lettres écrites pendant son
exil, entre autres, dix-sept adressées à sainte Olympias, dame
illustre de la ville de Gonstantinople , dirigée par le saint arche-
vêque et associée à toutes ses bonnes œuvres; 8° un Traité de
la Virginité, etc. — Les œuvres de saint Jean Chrysostome ,
CINQUIÈME SIÈCLE. 477
ses Sermons en particulier, contiennent une infinité de pas-
sages en faveur de la plupart des dogmes de l'Eglise, surtout
de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. « Qui
racontera les merveilles du Seigneur! dit-il, dans Y Homélie
quatre-vingt-deuxième sur saint Matthieu. Qui fera digne-
ment entendre ses louanges? Quel pasteur a jamais nourri ses
brebis de son propre corps? Et que parlé-je de pasteur? Les
mères elles-mêmes livrent quelquefois leurs enfants à des nour-
rices étrangères; mais le Sauveur ne souffre point que les siens
soient traités ainsi : il les nourrit lui-même de son propre sang,
et se les attache entièrement Jésus-Christ, qui autrefois
opéra ces merveilles dans la dernière Cène avec ses Apôtres, est
le même qui les opère aujourd'hui. Nous sommes ici ses mi-
nistres; mais c'est Lui qui sanctifie les choses offertes, et les
change en son corps et en son sang. » Chrysostome, dit l'au-
teur de la Perpétuité de la foi, a établi la grandeur et la vérité
du mystère de l'Eucharistie sur des fondements inébranlables et
par des raisonnements si solides et si convaincants, qu'il peut
être nommé le docteur de l'Eucharistie, comme saint Augustin
a été appelé le docteur de la Grâce (1).
Chrysostome parle aussi en plusieurs endroits de la confes-
sion. € Des hommes qui habitent la terre, dit-il, ont reçu le
pouvoir d'administrer les choses du ciel, pouvoir que Dieu n'a
point accordé aux anges ni aux archanges; car jamais il ne
leur a dit : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans
le ciel; et tout ce que vous aurez délié sur la terre le sera dans
le ciel. * « Les princes de la terre ont, à la vérité, la puissance
de lier, mais les corps seulement; tandis que les liens que les
prêtres ont en leur pouvoir tiennent l'âme captive, et ce pouvoir
même s'étend jusque dans le ciel. Que faut-il dire après cela ,
sinon qu'une pleine autorité, même sur les choses célestes , a
été confiée aux prêtres "! « Les péchés seront remis à ceux à qui
(1) Voir plusieurs passages remarquables cités dans la Diseuse,
amicale, tom. II. — Avec les j tassa ges de.- œuvres de saint Cbrysos-
tome, qui ont trait à l'Eucharistie, on a composa un [)?:it liwe sous
ce titre : Marteau des Calvinistes. C'est une excellente réponse à cent
qui accusent l'Eglise Romaine d'avoir innové sur un point qui est lu
centre même du Catholicisme.
478 cours d'histoire ecclésiastique.
■cous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les
retiendrez. » « Le Père éternel a donné à son Fils toute puis-
sance de juger, et le Fils a cédé aux prêtres la même puissance
dans toute son étendue (1). » — C'est bien en vainque saint
Jean Chrysostome eût reconnu dans les prêtres le pouvoir de
lier et de délier, de retenir et de remettre les péchés par voie de
jugement, s'il n'eût reconnu en même temps, pour tous les
pécheurs, la nécessité de recourir à eux pour leur faire con-
naître l'état de leur âme par la confession et en recevoir l'abso-
lution. Aussi, dans son Homélie sur la Samaritaine, il se sert
de l'exemple de cette femme pour exhorter les fidèles à ne point
rougir de confesser leurs péchés. « Cependant , dit-il , je vois le
contraire; nous ne respectons pas celui qui doit être un jour
notre juge, et nous tremblons devant ceux qui ne peuvent nous
faire du mal , craignant de recevoir quelque confusion de leur
part. Mais nous serons punis pour cela même qui fait le sujet
de notre Crainte , parce que celui qui a honte de révéler ses
péchés à un homme, et qui ne rougit pas de les commettre à
la vue de Dieu, celui qui ne veut point se confesser et faire
pénitence, sera couvert d'ignominie au jour du jugement, non-,
seulement en présence d'une ou de deux personnes, mais à la
face de l'univers (2). » Et ailleurs : « Si le pécheur veut se hâ-
ter de faire la confession de ses crimes, s'il veut découvrir
l'ulcère à un médecin qui le traite avec bonté , s'il veut en
accepter les remèdes , ne parler qu'à lui seul, à l'insu de tout
autre, mais lui avouer exactement tous ses péchés, il en obtien-
dra facilement la guérison; car la confession des péchés qu'on a
commis en est l'abolition (3). » — Quand donc saint Chrysos-
tome parle quelquefois de la confession qui se fait à Dieu , il
n'exclut point la confession qui se fait par le ministère du
prêtre, qui est le représentant de Dieu. C'est vraiment à Dieu,
au reste, que le pénitent se confesse, lorsqu'il se prosterne aux
pieds du prêtre, en disant : Conjiteor Deo omnipotenti, et c'est
(<) Du Sacerd., liv. 3, c. 5.— Vie de saint Jean Chrysostome, c. 47,
p. 224, 225....
(2) Homélie sur la Samaritaine.
(3) Homélie 20e sur le chap. 4 de la Genès«.
CINQUIÈME SIÈCLE.
479
Dieu lui-même qui l'absout par son ministre : Per sacer dotes
suos facit (1).
L'éloquence de saint Chrysostome est au-dessus de tout éloge,
et il n'y eut peut-être jamais , dit un critique , d'orateur aussi
accompli. On peut le regarder comme le Gicéron de l'Eglise
grecque : son éloquence ressemble beaucoup à celle de ce
prince des orateurs latins. « C'est la même facilité , la même
clarté, la même abondance, la même richesse d'expressions, la
même hardiesse dans les figures, la même force dans les rai-
sonnements, la même élévation dans les pensées. Tout porte
l'empreinte , chez l'un et chez l'autre, de ce génie heureux, hé
pour convaincre l'esprit et toucher le cœur. » — Bossuet , qui
l'appelle le Démosthènes chrétien, le déclare « l'un des plus
illustres prédicateurs, et sans contredit le plus éloquent qui ait
enseigné l'Eglise. »
L'empereur Arcade ne survécut pas longtemps à saint Jean
Chrysostome. Il mourut en 408 , après un règne de treize ans ,
durant lequel il fut constamment gouverné par sa femme et par
ses eunuques , qui abusèrent de son nom et lui firent commettre
les plus grandes fautes. Ce prince religieux et bon au fond,
mais d'un caractère inconstant, faible et d'un esprit borné,
laissa le trône à son fils, Théodose le Jeune, âgé de huit ans.
Le récent historien de saint Chrysostome termine ainsi le por-
trait de l'empereur Arcade : « Il n'eut ni une étincelle du sang
de son père , ni un reflet de ses vertus. En lui la bêtise égala la
laideur; et il a laissé la mémoire d'un tyran niais , persécuteur,
à son insu, d'une religion qu'il professait et aimait. » — Théo-
dose , son fils et son successeur, comme homme privé , eût été
estimable, mais il fut un monarque méprisé. Heureusement, sa
sœur Pulchérie, qui, à une rare beauté, unissait une intelli-
gence supérieure , un jugement sur, une volonté ferme, la no-
blesse de caractère , la grandeur d'âme et les vertus d'une
sainte, se trouva capable des grandes affaires, dit Bossuet, et
sa prudence et sa piété soutinrent la gloire de l'empire d'Orient.
Celui d'Occident, au contraire, semblait pencher vers sa
ruine. Les barbares l'assaillaient de toutes paris, et lui arra-
Mort
d'Arcado.
Théodoso
le Jeune,
empereur
d'Orient.
An 408.
Prise de Rome
par Alaiïe.
Affaiblissement
de l'empire
d'Occident.
(4) Saint Pacien , Lett. à Sympronien
'^410.
480 cours d'histoire ecclésiastique.
chaient une à une ses pius belles provinces. « L'univers romain
» s'écroule 1 » s'écriait saint Jérôme. — En 406, Radagaise,
goth (1) et païen, avait ravagé l'Italie, à la tète de deux cent
mille soldats. — Les Vandales, venus des bords de la mer Bal-
tique, avaient occupé une partie de la Gaule, et s'étaient répan-
dus dans l'Espagne. — Alaric, roi des Visigoths, disait à un
saint solitaire : « J'entends sans cesse à mes oreilles une voix
qui me dit : Marche, marche! Va saccager Rome! » En 410, le
24 août, après s'être joué pour ainsi dire de la reine du
monde, et lui avoir fait payer sa rançon au poids de l'or, le bar-
bare l'avait prise d'assaut, et livrée pendant trois jours à l'in-
cendie et au pillage. Les coups du vainqueur frappèrent surtout
les grands de Rome, et l'on vit alors, par un renversement
étrange, ces fiers enfants de l'ancienne maîtresse du monde,
chassés de leurs palais , porter de province en province le spec-
tacle de leur misère. Saint Jérôme, retiré à Bethléem, recueillit
plusieurs de ces fugitifs, et suspendit même l'interprétation des
grands Prophètes à laquelle il travaillait, pour consoler et soula-
ger leur infortune. Les admirables accents, que proférèrent alors
le génie et le cœur de l'illustre solitaire, sont tout remplis,
[i) L'origine des Goths, la suite de leurs migrations, l'étendue de
leur puissance, ont soulevé de savantes discussions; et, parmi les opi-
nions contradictoires des écrivains, il serait difficile d'en choisir une
qui pût éclaircir toutes les obscurités. Suivant toute vraisemblance ,
les Goths en arrivant d'Orient en Occident, vers l'an 2*5, se seraient
divisés en deux tribus. L'une, se dirigeant vers le Nord, aurait occupé
une partie de la Scandinavie et les bords de la mer Baltique jusqu'à la
Vistule; l'autre se serait établie près de la mer Noire, dans le pays
désigné sous le nom de Gétie et de petite Scythie. Plus tard, les tribus
du Nord descendirent vers le Midi et se rapprochèrent de leurs frères.
C'est peut-être dès cette époque que les Goths , qui s'étaient fixés sur
\es deux rives du Dnieper, se divisèrent en Visigoths ou Goths occi-
dentaux , et Ostrogoths ou Goths orientaux , selon qu'ils se trouvaient
â l'est ou à l'ouest du fleuve. — Des prisonniers qu'ils avaient ramenés
de leurs excursions dévastatrices en Grèce et en Asie Mineure , im-
plantèrent chez eux l'Evangile , vers le milieu du troisième siècle ; et
au concile de Nicée , on vit un évèque des Goths , nommé Théophile,
qui eut pour successeur Ulphilas son disciple. — Sur la fin du qua-
trième siècle, ces peuples fv«nt, comme nous le verrons, infectés de
l'arianisme.
CINQUIÈME SIÈCLE.
4^
selon l'expression d'un célèbre écrivain, de la tristesse et des
larmes de son temps. On eût dit Jérémie faisant de nouveau
entendre ses lamentations sur ces ruines immenses : « La voilà
donc éteinte la lumière du monde, la voilà coupée la tète de
l'empire romain; dans la chute d'une seule ville, l'univers tout
entier s'écroule! » etc. — Au milieu de cet envahissement
universel qui faisait dire à saint Augustin que * c'était le
temps de la barbarie, » les Francs, dit Bossuet, ne s'oublièrent
pas. Venant des marais du Bas-Rhin et du Weser, et résolus de
s'ouvrir les Gaules, ces barbares élevèrent à la royauté Phara-
mond, fils de Marcomir. Avec ce prince, l'ancienne et noble
monarchie de France commença à Trêves, vers l'an 420 (1). —
Les Bourguignons, qui occupaient d'abord la Germanie septen-
trionale, entre l'Oder et la Vistule, s'approchèrent du Rhin,
d'où ils gagnèrent peu à peu le pays qui porte encore leur nom.
— Conduits par la divine Providence, tous ces barbares ve-
naient jeter les fondements des royaumes modernes sur les
ruines de l'empire romain. Alaric, Attila, etc., s'attribuaient tous
une mission divine contre Rome.
Mais à la vue de ce vaste colosse qui s'en allait pièce à pièce,
le paganisme, qui en avait reçu si longtemps le sacrilège hom-
mage , sembla se réveiller de dépit , et tenta une dernière ca-
lomnie contre la religion chrétienne. « Rome a péri dans les
temps chrétiens! » entendait-on dire de toutes parts, et ce cri
était mêlé de malédictions et de blasphèmes. Tous les malheurs
du vieil empire furent donc attribués au Christianisme par ceux
qui étaient restés païens. Ils prétendirent expliquer l'affaiblisse-
ment graduel de la puissance romaine par l'abandon du culte
des faux dieux. Ces derniers, selon eux, avaient retiré leurs
secours à mesure qu'on avait négligé de les servir, et ils avaient
enfin livré Rome aux barbares , lorsque les temples avaient été
fermés et les sacrifices défendus par les lois, o Les chrétiens ,
ajoutaient-ils, sont enveloppés comme nous dans ces calamités,
Plaintes
et calomnies
ic-ntre
le Cliristia-
au sujet de
la d^jcailenre
de l'empire
rojiam.
(4) Pharamond, disent Feller et Darras contre Duruy, régna à Trêves
et sur une partie de la France. C'est le premier roi , dont le nom ait
été régulièrement inscrit à la tête de nos chroniques nationales.
Traltë
delà
488 COURS D'mSTOERE ECCLÉSIASTIQUE,
parce que le prétendu Dieu qu'ils adorent, à l'exclusion de tous
les autres , n'a pu les en préserver. »
Ce fut pour réfuter ces absurdes blasphèmes , que saint Au-
até le heu, gustin composa le traité de la Cité de Dieu , qui est son chef-
s An" an d'œuvre e* Ie monument le plus complet de sa vaste érudition et
— de son génie. Il est divisé en vingt-deux livres. Dans les dix pre-
1**131486. miers, il détruit les sophismes et les préjugés des païens, et
leur réapprend leur histoire nationale. Le savant docteur com-
bine, présente et manie en maître les événements et les révolu-
tions de tous les âges. En parcourant l'histoire, depuis les temps
obscurs de la guerre de Troie jusqu'aux derniers empereurs
païens, il fait voir que les dieux n'avaient ni préservé ni délivré
leurs adorateurs des calamités inséparables de la condition et
des passions humaines. C'est le bilan d'ignominie sanglante du
règne païen. Le génie d'Augustin y roule sur le sépulcre du pa-
ganisme une pierre qui ne sera jamais soulevée. D'un autre
côté, le peuple juif, qui méprisait les divinités païennes, avait
eu ses époques de prospérité et de gloire. Son bonheur même
avait été en proportion de sa fidélité au seul vrai Dieu. — En-
trant ensuite dans les plans de la divine Providence, qu'il repré-
sente tenant les rênes du monde, il nous révèle quelques-uns
des secrets de son magnifique gouvernement, et il trace d'une
main triomphante le tableau des deux cités rivales, le bien et le
mal, qui poursuivent leur marche parallèle à travers les âges,
dans l'humanité déchue. Comme on rencontre des vertus mo-
rales au milieu des peuples les plus pervers, et qu'il se commet
des crimes chez les nations les plus sages , il y a donc , pour les
uns comme pour les autres , lieu à récompense et à châtiment.
De là, quelquefois, la prospérité accordée aux méchants, et les
maux sous lesquels les bons gémissent. Economie sage, dit saint
Augustin; car, si le Seigneur ne punissait ici-bas aucun péché
d'une manière sensible, on pourrait imaginer qu'il n'y a point
de Providence; et si tout péché y était puni, on se persuaderait
que rien n'est réservé au dernier jugement. Il en est de même
des biens apparents de cette vie : si Dieu n'en faisait part à au-
cun de ses serviteurs , il semblerait que ces biens ne dépendent
pas de lui; et s'il les donnait & tous ses adorateurs fidèles, ou
croirait ne devoir le servir que pour ces terrestres récom-
CINQUIEME SIÈCLE.
488
penses.... Il y a donc justice et sagesse à les partager quelque-
fois. — Il y a de plus, une grande leçon pour l'homme; car
l'indignité de ceux à qui le Seigneur accorde de temps en
temps les prospérités temporelles, nous instruit du mépris qu'il
en a et du peu de cas que nous devons en faire. — Le perfec-
tionnement de la vertu par l'épreuve entre aussi, selon le saint
docteur, dans le plan de la divine Providence, et il assure expres-
sément que telle fut la raison des malheurs et des souffrances
du saint homme Job. — Dans les douze derniers livres de
la Cité de Dieu, saint Augustin développe les principales
preuves de la divinité du Christianisme , telles que la sublimité
de ses dogmes , la beauté de sa morale , le prodige de son éta-
blissement, les prophéties, la résurrection de Jésus-Christ, les
autres miracles du Sauveur, ceux des saints; et il en cite jus-
qu'à vingt-deux qu'il assure avoir vus lui-même. — Dans le
huitième livre de la Cité de Dieu, le saint docteur rend un beau
témoignage, tant au culte des saints qu'au sacrifice adorable de
nos autels. « Jamais aucun fidèle, dit-il, n'a entendu le prêtre,
même à un autel érigé en l'honneur de Dieu sur le corps d'un
martyr, dire dans les prières : Pierre, Paul ou Cyprien, je vous
offre ce sacrifice ; au lieu d'offrir à Dieu seul , ce grand , ce vé-
ritable, cet unique sacrifice des chrétiens, auquel tous les au-
tres ont cédé. » — Ailleurs, il atteste l'antiquité de plusieurs
observances de notre liturgie, telles que les préfaces avant la
célébration des saints mystères.
Le paganisme n'était pas le seul ennemi que saint Augustin
eût à combattre. Il travaillait aussi de toutes ses forces à rame-
ner les donatistes-circoncellions, qui désolaient alors toute l'A-
frique. Sa vaste capacité suffisait à tout : lettres , traités de tout
genre, conférences publiques, conférences particulières, il ne
négligeait rien. Au milieu de toutes ces luttes, sa charité et sa
douceur brillaient encore plus que son zèle, à moins toutefois
que le bien public ne demandât évidemment une répression
énergique de ces farouches sectaires. On le vit souvent deman-
der grAce pour des donatistes, dont les crimes étaient poursuivis
par la justice humaine. « Les œuvres de saint Augustin, dit
M. Aimé Martin lui-même, témoignent de l'horreur du sang;
]., n'£n>«"<*e y est de droit ecclésiastique. - Dans une célèbre
Célèbre
conférence
i Carthage
contre les
donatistes.
Générosité de
S. Augustin
et des évêquei
d'Afrique.
An 411.
484 COURS d'histoire ecclésiastique.
conférence tenue à Carthage, en 411, trois cents évoques d'A-
frique firent, à la persuasion du saint docteur, la déclaration
suivante en faveur des donatistes : « Si nos adversaires ont
l'avantage dans la conférence , nous consentons à leur céder nos
sièges et à nous mettre sous leur conduite; si, au contraire . ils
se réunissent à l'Eglise après avoir été convaincus , nous parta-
gerons avec eux l'honneur de l'épiscopat. » — Leur générosité
alla encore plus loin : « Si les fidèles, ajoutèrent-ils, ne veulent
pas avoir deux évèques ensemble dans la même église , contre
l'usage ordinaire , nous nous retirerons et nous abandonnerons
nos sièges. Pourquoi hésiterions-nous, s'écrièrent ces admirables
prélats, à offrir à notre Rédempteur ce sacrifice d'humilité? Il
est descendu du ciel dans notre chair, afin que nous fussions
tous ses membres; et nous, qui pouvons empêcher qu'une
cruelle division ne déchire son corps mystique, c'est-à-dire, son
Eglise, nous redouterions de descendre de nos sièges? Il nous
suffit, pour notre salut, d'être chrétiens; c'est pour les peuples
que nous avons été ordonnés évèques. » — Tout se passa ensuite
avec beaucoup d'ordre et de charité dans la conférence, qui dura
trois jours. — Chargé par ses collègues de soutenir la cause
catholique, saint Augustin prouva avec évidence aux donatistes
qu'il ne peut y avoir aucune cause légitime de se séparer de
l'Eglise, et que c'est un grand crime de rompre son unité; qu'il
faut être dans le sein de l'Eglise pour être sauvé , parce que ,
hors de cette Eglise unique , il ne peut y avoir ni véritable sain-
teté ni véritable justice; que la vraie Eglise, qui est la seule
épouse de Jésus-Christ, est* selon les promesses, répandue par
toute la terre, et non pas renfermée dans un coin de l'Afrique;
qu'elle est ici- bas mêlée de bons et de méchants; qu'à la vérité,
il ne faut pas communiquer avec les méchants dans leur ini-
quité, mais qu'on ne doit pas se séparer d'eux extérieurement
— Dieu bénit le zèle du saint docteur. Les schismatiques qui
conservaient quelque amour pour la vérité, et les peuples qui
furent informés de ce qui s'était passé à la conférence, ouvrirent
enfin les yeux et vinrent en foule se réunir à l'Eglise. Ceux qui
demeurèrent opiniâtrement endurcis furent réprimés et ne pu-
rent renouveler les anciens désordres.
Le schisme des donatistes s'éteignait insensiblement, lorsque
CINQUIÈME SIÈCLE. 485
l'Eglise se vn attaquée par de nouveaux ennemis. Après avoir Héré«ie
vainement tenté, par l'arianisme, de ruiner la vérité de l'In- péiag'Ls.
carnation et de la Rédemption, l'enfer essaya, au moyen du pé- —
lagianisme, de détruire la nécessité et les effets de ces conso-
lants mystères , en niant la nécessité de la grâce qui en est le
fruit. Le pélagianisme fut donc comme une conséquence des
principes de l'arianisme. Partant de points de vue différents,
les deux erreurs arrivaient au même terme. La première sépa-
rait Dieu de l'homme dans les mystères de l'Incarnation et de
la Rédemption; la seconde tendait à séparer les hommes de
Dieu dans l'œuvre de la sanctification. — Pelage , en langue
celtique, Morgan, ou homme de mer, auteur de cette nouvelle
hérésie, était né dans la Grande-Bretagne, en Ecosse ou en
Irlande, d'une famille obscure qui ne put le faire instruire dans
les lettres. Mais ses talents naturels, et surtout sa dissimulation
et sa souplesse, qui lui ont fait donner, par saint Prosper, le
surnom de serpent breton, suppléèrent à ce défaut. Paul Orose
assure que, sous un extérieur grotesque, il cachait un véritable
génie de subtilité. Il embrassa d'abord la profession monastique,
sans recevoir aucun ordre, ensuite il vint à Rome, vers l'an 380,
accompagné d'un moine écossais, ou italien, selon d'autres,
nommé Gélestius, d'une naissance illustre et autrefois avocat.
La composition de quelques ouvrages utiles, et une grande
réputation de vertu valurent à Pelage d'honorables relations; il
obtint même l'estime de saint Paulin de Noie et de saint Jé-
rôme. C'est à tort, toutefois, que M. A. Thierry en fait leur
ami intime (1). Mais il eut le malheur de se lier avec un
nommé Rufin , disciple de Théodore , évêque de Mopsueste
en Gilicie, et imbu d'erreurs que ce prélat son maître avait
tirées, dit-on, des principes d'Origène (2). Pelage emprunta les
(1) Orose et plusieurs Pères de l'Eglise, ont soutenu que la vertu
do Pelage n'était qu'hypocrisie. Selon eux, il aimait la bonne chère,
et vivait dans la mollesse , « les délices et l'oisiveté d'un sybarite. »
(2) Théodore de Mopsueste , élève de Libanius, condisciple et ami
de saint Chrysostome, qui l'avait ramené à l'Eglise après de graves
écarts de jeunesse, s'était rendu célèbre en Orient par de nombreux
écrits publiés contre les hérétiques, ou pour l'interprétation des saintes
Ecritures. Il avait surtout combattu avec beaucoup de zèle les ariens
*o6 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
fausses doctrines de son ami, qui n'osait pas les enseigner; et
il commença à les répandre lui-même sourdement , vers l'an
405. M. A. Thierry, enthousiaste de Pelage, en fait un philo-
sophe hardi et profond, inventeur de son système. La vérité est
que Pelage ne songeait pas au pélagianisme , et qu'il reçut sa
doctrine toute faite par l'intermédiaire du prêtre de Syrie, Rufin.
— Voici en quoi elle consistait : le péché originel, ce mystère,
« sans lequel, dit Pascal, toute l'humanité est elle-même un
inextricable mystère (1), » et dont la croyance devient par là
même si raisonnable; ce mystère, que les sages de l'antiquité
païenne ont entrevu et qu'ils ont plus ou moins clairement
énoncé, Pelage le méconnut et le rejeta avec toutes ses consé-
quences. Il enseigna donc que Adam n'avait pas été créé dans
un état différent de notre condition présente; qu'il était destiné
à mourir, quand même il n'aurait pas péché; que la faute du
premier homme ne se transmet pas à ses descendants ; qu'ainsi
les enfants naissent exempts de souillures; et que, s'ils ont be-
soin d'être baptisés pour entrer dans le royaume des deux (2),
ceux qui meurent sans l'avoir été, ne laissent pas d'obtenir la
vie éternelle , différente , selon lui , du royaume céleste. Le bap-
et les apollinarisles ; mais il tomba lui-même dans d'autres erreurs, en
particulier, sur la grâce et sur le mystère de l'Incarnation. — Il est,
dit l'auteur de la Vie de saint Chrysostome , le véritable auteur, le
père du pélagianisme et du nestorianisme. Doué d'une imagination
aventureuse et inquiète, de plus de facilité que de jugement, hardi,
trop confiant en lui-même, il s'abandonna à ses propres idées et tomba
dans le rationalisme. Mais faible de caractère, il masquait ses er-
reurs, et les rétractait au besoin. Grâce à sa dissimulation, il mourut
dans la paix de l'Eglise et en possession de son siège. A la fin de sa
vie, il avait offert son hospitalité à Pelage et écrit une violente diatribe
contre saint Jérôme.
(4) a Chose étonnante, continue Pascal, que le mystère le plus éloigne
de notre connaissance , qui est celui de la transmission du péché ori-
ginel , soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune con-
naissance de nous-mêmes! Le nœud de notre condition prend ses re-
tours et ses plis dans Cet abime , de sorte que l'homme est plus in-
concevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à
l'homme. »
(2) Pelage admit toujours la nécessité du baptême pour les enfants.
Receveur, toni. II.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 487
tènie, ordoané par Jésus-Christ, n'était qu'un symbole de notre
agrégation dans la famille choisie du Sauveur. — Enfin , il en-
seigna que la volonté humaine n'était pas affaiblie; que l'homme
pouvait, par les seules forces de la nature et sans le secours de
la grâce, surmonter les tentations, accomplir les commande-
ments et éviter absolument tout péché. C'était, sous une pre-
mière forme et dans une première apparition , ce naturalisme
si difficile aujourd'hui à déraciner des esprits, et qui est le point
de départ de ce qu'on appelle la civilisation moderne. — Toute-
fois, pour ne pas heurter trop visiblement la doctrine catho-
lique, Pelage admettait une sorte de péché originel, qu'il faisait
consister dans le mauvais exemple donné par Adam. Ces paroles
de saint Paul, « tous ont péché en Adam, » signifiaient, d'a-
près le nouvel hérésiarque , que tous ont imité Adam dans son
péché. — Il prétendait aussi ne point rejeter la grâce; mais il
donna successivement ce nom au libre arbitre, aux lumières de
l'Evangile, et aux exemples de Jésus-Christ. Il la fit plus tard
consister dans la rémission des péchés obtenue par la mort du
Sauveur. Enfin, pressé par les argumeuts des catholiques, il
admit, selon plusieurs auteurs, une grâce intérieure d'entende-
ment et môme de volonté (1). Mais il persista à en nier la gra-
tuité et l'absolue nécessité, ce qui laissa toujours une distance
infinie entre sa doctrine et la foi catholique.
M. Darras remarque qu'il en fut de l'hérésie pélagienne situation
comme de toutes celles qui se sont produites aux différenls ^maE*
siècles de l'Eglise. Elle entrait dans les instincts et les mœurs
de l'époque; car, selon un grave docteur allemand, un besoin
d'énergique réaction se faisait sentir dans les âmes, en présence
des lâchetés et des apostasies d'une époque de décadence, où
le monde romain ouvert aux barbares tendait les bras à ses
futurs vainqueurs. Ce besoin rencontra une alliance toute natu-
relle dans les efforts du cénobitisme et du monachisme contem-
porains, lesquels élevaient l'âme au-dessus d'elle-même par
une discipline héroïque, et faisaient, si l'on peut parler ainsi,
descendre l'ordre surnaturel dans l'ordre de la nature. Le stoï-
(<) Selon saint Liguori, c'est Julien d'Eclane qui admit la grâce
intérieure pour la volonté. [Théol. dogmat., tom. I.)
r
pélag
488
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Conciles
rie Carihagc ,
de Diospolis
et de Milève
contre
les erreurs
de Pelage.
Ans 412, 415,
41(j.
Sentence
du pape
Innocent I"
contre
les pélagiens.
An 417.
cisme devint alors le refuge des païens , en môme temps que le
pélagianisme était l'écueil de certains chrétiens.
Pelage fut, dès le commencement de sa propagande hérétique,
vivement secondé par Gélestius son compagnon, plus hardi que
lui, et avec qui il partagea les honneurs de chef de la secte. — -
Plus tard, Julien, évèque d'Eclane en Campanie, ancien dis-
ciple de saint Augustin, homme de talent, écrivain instruit et
élégant, se joignit à eux et travailla aussi beaucoup en faveur
du parti. — Pelage et Célestius sortirent de Rome peu de temps
avant le sac de cette ville par Alaric. Après avoir dogmatisé
quelque temps en Sicile, ils se rendirent en Afrique, et arri-
vèrent, vers l'an 410, à Hippone, où ils n'osèrent enseigner
leurs erreurs. De là ils passèrent à Carlhage. Célestius demeura
dans cette capitale pour y répandre le venin de sa doctrine ,
tandis que Pelage alla le porter en Orient. Mais ils n'obtinrent
pas de grands succès. — En 412, Célestius fut condamné à
Carlhage dans un concile assemblé par Aurélius, évèque de
cette ville. — En 415, Pelage comparut dans un concile tenu-
contre lui à Diospolis, l'ancienne Lydda, en Palestine. Le
fourbe y dissimula une partie de sa doctrine , nia l'autre formel-
lement, et dit anathème à quiconque la soutiendrait. — Les
Pères, trompés par ses déclarations, le maintinrent dans la com-
munion de l'Eglise. — L'hérésiarque enseigna l'erreur comme
auparavant, fit tous ses efforts pour empêcher ou retarder la
publication des actes du concile, et eut l'audace de publier que
sa doctrine y avait été approuvée. Il envoya même son apologie
à saint Augustin; mais le docteur fut instruit de tout par un
prêtre espagnol , nommé Paul Orose, son disciple et son ami,
qui était alors en Palestine. — Augustin écrivit au pape Inno-
cent Ier pour l'informer des artifices de Pelage, et le prier de
mander cet hérésiarque à Rome, afin de le faire expliquer
nettement. — Deux conciles assemblés, en 416, l'un à Car-
thage, l'autre à Milève, s'étaient aussi adressés au souverain
Pontife , pour le prier de confirmer l'anathème qu'ils avaient
porté contre les auteurs de l'hérésie, s'ils ne rétractaient leurs
erreurs d'une manière expresse. — Le pape Innocent répondit
aux Pères de Carlhage, à ceux de Milève et à saint Augustin.
Il loue le zèle de tous ces évèques à maintenir la pureté de la
CINQUIÈME SIÈCLE. 489
foi : « Vous avez, leur dit-il, observé, comme il convient à
l'épiscopat, les institutions de nos pères. Ils tiennent, en effet,
par une tradition divine, que rien ne peut être réglé, dans les
contrées les plus lointaines, sans avoir été porté à la connais-
sance du Siège apostolique. C'est de laque découlent, comme
de leur source primitive, dans toutes les régions de l'univers,
les eaux vives et pures de la vérité. C'est surtout lorsque la
question de la foi est agitée que tous nos frères et co-évèques
n'ont qu'à en référer à Pierre qui est l'auteur de leur nom et
de leur dignité, en sorte qu'il en puisse résulter une utilité
commune pour les églises du monde entier. *> — Saint Inno-
cent établit ensuite solidement la doctrine ancienne sur le péché
originel, et sur la nécessité de la grâce pour toutes les actions
de la vie chrétienne; il condamne solennellement Pelage, Céles-
tius et leurs sectateurs, et il les déclare séparés de la commu-
nion de l'Eglise, à moins qu'ils ne renoncent à leurs erreurs (1). Puissance
— Après la sentence apostolique , personne ne pensa à s'en- ^ÎJïS8!».
quérir auprès des patriarches , pour savoir si eux et les arche-
vêques et évoques de leur ressort étaient disposés à donner au
jugement du Pape l'à-point de leur consentement. Rien de cela :
aux yeux de tous, la doctrine était fixée, et les pélagiens étaient
purement et simplement hérétiques. Ce fut après la décision
du pape Innocent Ier, que saint Augustin, sans plus rien
attendre, prononça, dans un de ses sermons, le 131e, ces
paroles remarquables : « Deux conciles ont envoyé leurs décrets
au Siège apostolique; ils y ont été confirmés; la cause est finie;
plaise à Dieu que l'erreur le soit aussi l » — « II est venu des
rescrits de Rome, la cause est finie, » en répétant ces belles
paroles à ses diocésains, dans un mandement, Fénelon ajoute :
« Rien n'est plus clair, mes très-chers frères; loin de vous
» toutes les vaines subtilités. Avant les rescrits qui vinrent de
» Rome , les deux conciles d'Afrique ne finissaient pas la cause;
» mais elle fut finie dès le moment que les rescrits de Rome
» furent venus. Dès ce moment le jugement devient infaillible,
(\) Quelques auteurs ont accusé le pape Innocent le' d'avoir dissi-
mulé avec les pélagiens; on voit ici combien l'accusation est peu
fondée.
490
COURJS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Lettres du pape
Innocent I«
à Décentius ,
évêque
d'Ombrie ,
au clergé
d'Espagne ,
«i l'évèque
de Rouen ,
» final, suprême, irrévocable. Voilà une date précise : la cause
» est finie ni plus tôt ni plus tard. » — C'est donc bien la
sentence du Pape et du Pape seul , et non l'accord de tous
les évêques de l'univers adhérant à cette sentence, que l'il-
lustre évoque d'Hippone alléguait comme un jugement irré-
fragable dans la question. Les conciles de Milève et de Car-
thage n'étaient que des conciles provinciaux ; en les réunissant
on ne saurait faire une assemblée œcuménique. Si donc la
décision du Pape n'est pas infaillible, saint Augustin n'au-
rait pas pu assurer que la cause était finie. Car, si à deux
autorités qui peuvent faillir on ajoute une troisième qui peut
également se tromper, on augmente, il est vrai, les proba-
bilités, mais on n'arrive point à la certitude absolue, requise
pour imposer une croyance et pour rejeter les récalcitrants hors
de la communion des fidèles, hors de la voie du salut.
Quelques mois auparavant, le pape Innocent avait aussi
adressé à Décentius, évêque d'Eugube dans l'Ombrie, une dé-
crétale célèbre, dans laquelle on trouve les paroles suivantes sur
les sacrements de Confirmation, d'Extrème-Onction et de Péni-
tence : « Il n'y a que l'évèque, dit le pontife, qui puisse donner
aux enfants le sceau sacré de la Confirmation. Nous l'apprenons,
non-seulement par la coutume uniforme des églises, mais par
ce qui est dit de saint Pierre et de saint Jean aux Actes des
Apôtres. — Quant à l'onction des malades; elle peut être faite
par les prêtres , suivant l'Epître de saint Jacques ; mais l'huile
de cette onction doit être consacrée par l'évèque. — Parlant de
la confession , il dit : t Le prêtre doit faire attention à la gravité
des péchés et aux dispositions du pénitent qui se confesse,
considérant ses larmes et ses gémissements, et le renvoyer
absout" lorsqu'il voit une satisfaction convenable. » — Le pape
Innocent s'exprime ainsi sur les églises d'Occident en général : "
t II est manifeste que dans toute l'Italie, dans les Gaules,
l'Espagne , l'Afrique , la Sicile et les îles adjacentes , personne
n'a établi d'églises , excepté ceux que le vénérable Pierre et ses
successeurs ont constitués prêtres. » — En 403, des membres
du clergé d'Espagne étant venus se plaindre à Rome d'un
schisme et de la violation des canons trop fréquente dans leur
pays , le même pontife ordonna de déposer les prélats consacrés
CINQUIÈME SIÈCLE. 491
contre les canons de Nicée , et désigna les personnes à exclure
du sacerdoce et de la cléricature. c C'est à nous, dit-il, de tra-
vailler à la guérison, de peur que le mal déguisé ne s'étende et
n'empire d'une manière plus funeste et que la coutume ne
passe en règle. » Relativement aux violations moins criantes , il
dit : « Si nous ordonnions de discuter chaque chose en particu-
lier, nous exciterions trop de troubles dans les provinces espa-
gnoles que nous voulons pacifier, c'est pourquoi nous pensons
qu'il vaut mieux accorder un pardon général. » — En 404,
Innocent Ier, consulté par Viclrice de Rouen, lui répondit :
Qu'il ne soit permis à personne de décliner le jugement des
prêtres, qui, par la volonté de Dieu, gouvernent l'Eglise dans
la même province, pour se faire juger dans d'autres provinces,
sans préjudice toutefois de l'Eglise de Rome S'il se présente
des causes majeures, on les portera au Siège apostolique, mais
►après le jugement des évêques. » — Après ces faits et mille
autres, comment faut-il qualifier l'assertion suivante de M. Gui-
zot : « L'Italie, l'Espagne et les Gaules sont devenues chré-
tiennes sans le secours de la Papauté; leurs églises ne tenaient
à celle de Rome par aucune puissante filiation ; elles étaient ses
sœurs, non ses filles. » — Dans une lettre à Exupère, évèque
de Toulouse, Innocent Ier, parlant du célibat ecclésiastique,
dit : t L'obligation du célibat est telle, d'après la discipline
bien connue des lois divines, divinarum legum manifesta disci-
plina , et les rescrits de Siricius d'heureuse mémoire , que les
■arcs incontinents doivent être exclus de tout honneur ecclé-
siastique, et ne sauraient être admis à un ministère qui n'est
Hervé qu'à la vertu de continence. »
Après la mort du pape Innocent Ier arrivée en 417, Pelage Mensonges
écrivit d'une manière fort respectueuse à son successeur Zo- de.
zime (1), pour se justifier. Il protestait de sa soumission à l'E- et dePéîage
glise, et se plaignait amèrement d'être calomnié par ses enne- ".
_ . , pape Zozime.
mis. — Celeslius alla lui-même à Rome et présenta au souve- -
An 417.
(i) On croit quo c'est ce Pape qui ordonna aux diacres de porter sur
le bras gauche , à l'auto! , des serviettes de lin, devenues plus tard le
manipule. — Il permit aussi de bénir le cierge pascal dans toutes les
iglises ; ce qui ne s'était fait jusque-là que dans les principales.
-492 cours d'histoire ecclésiastique.
rain Pontife une profession de foi, où, bien loin de nier la
nécessité de la grâce , il la reconnaissait à chaque page. « Ce-
pendant, ajoutait-il, je suis homme, j'ai pu me tromper; je
soumets tout à votre jugement apostolique : s'il m'est échappé
quelque erreur par ignorance, que votre sentence me cor-
rige (1). » — « Le pontife compatissant du Siège apostolique,
dit saint Augustin, comme un médecin habile et charitable,
accueillit Gélestius avec bonté, se réservant toutefois de ne
l'absoudre qu'après une épreuve de quelques mois, et après
avoir pris, sur sa personne et ses erreurs, des informations
précises auprès des évèques d'Afrique. » La lettre que ce pon-
tife écrivit aux prélats d'Afrique, à ce sujet, était pleine d'un
bienveillant intérêt pour Gélestius. — Zozime avait même
poussé cette bienveillance jusqu'à déposer deux évèques des
Gaules, Eros d'Arles et Lazare d'Aix, qui étaient en Palestine
et déployaient un grand zèle contre Pelage. Gélestius lui avait
représenté ces deux prélats comme deux brouillons, qui en sé-
duisant leurs collègues et en imputant à son ami une doctrine
qu'il n'avait pas, avaient suscité la fâcheuse querelle dont l'E-
glise était troublée (2).
sentence En apprenant ces nouvelles , et après avoir reçu la lettre du
•Lu . Pape, les évèques d'Afrique se réunirent en concile à Garlhage,
contre au nombre de deux cent quatorze , et adressèrent à Zozime une
les péiagiens. lettre Syno(|ale, où ils développaient les fortes et nombreuses
An 418. raisons qu'ils avaient de croire Pelage et Gélestius, hérétiques
opiniâtres, fourbes et habiles à contrefaire l'orthodoxie tout en res-
tant attachés à leurs erreurs. — Le Pape dut alors faire subir un
(<) C'est ce qui a fait dire à saint Augustin : Et propterea libellus
ejus catholicus dictus est, quia et hoc catholicx mentis est, si qua
forte aliter sapit quam veritas exigit, non ea certissimé definire, sed
délecta ac detnonstrata respuere. — Et encore : Voluntas emenda-
tionis, non falsitas dogmatis approbata est. (L. 44, adBonif., n. 5.)
(2) Ce qui contribua à donner un air de vraisemblance aux men-
songes de Gélestius, c'est que Lazare avait déjà été condamné dans
un concile de Turin, pour avoir calomnié saint Brice, évéque de
Tours. Eros et Lazare s'étaient aussi trouvés mêlés à des révolutions
politiques diversement appréciées : elles étaient légitimes aux yeux des
Gaulois, et sacrilèges aux yeux des Italiens. (Darras, t. XII, p. 403.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 493
interrogatoire plus sévère à Célestius; et, après s'être convaincu
lui-môme, par la découverte et la lecture d'un livre de Pelage,
que cet hérésiarque avait été bien jugé par les évèques d'A-
frique, il rendit, en 418, une sentence qui confirmait tout ce
qui avait été fait contre les pélagiens. — Elle fut reçue avec res-
pect de l'univers catholique. — On vit alors combien sont peu
sincères toutes les protestations de docilité faites par les héré-
tiques avant leur condamnation. Les pélagiens appelèrent de la
sentence du Pape à un concile général. Mais saint Augustin
leur répondit : 1° que l'Eglise leur avait donné un jugement
canonique, et tel qu'elle l'avait dû : Quamvis dederit vobis
Ecclesia catholica judicium , quale debuit, ubi causa vestra
finita est. 2° Que, leur erreur étant clairement condamnée par
le consentement universel des évoques et par la foi des peuples ,
il n'y avait pas lieu d'assembler un concile général : Haud verd
congregatione synodi opus erat , ut aperta pernicies damnare-
tur? 3° Gomme ils en appelaient sans cesse aux Orientaux, saint
Augustin ajoutait que les Orientaux étaient chrétiens, et que
n'y ayant qu'une foi par toute la terre , ils avaient sans doute
la même foi que l'Occident; d'ailleurs, la foi de cette partie du
monde devait d'autant plus suffire pour les convaincre , que
c'est là que Dieu avait voulu couronner par le martyre le pre-
mier de ses Apôtres, et qu'était établie, pour parler comme il le
faisait ailleurs, cette Eglise in quâ semper apostolicœ cathedrœ
viguit principatus (1). Ces raisonnements de saint Augustin
contre les pélagiens appelants atteignent et confondent les appe-
lants de tous les âges. — L'empereur Honorius, de son côté,
appuya le jugement du Pape contre les pélagiens, et il pro-
nonça la peine de l'exil contre ceux qui s'obstineraient à
troubler l'Eglise et l'empire, en soutenant les erreurs con-
damnées.
Après le récit véridique des procédés du pape saint Zozime LepapeZoztnu
envers l'hérésiarque Célestius, on comprend que l'esprit de ''"'^j1'!'"'
parti, de secte et de mensonge a pu , seul, avancer que ce Pape
liélagiauUme.
(1) C. Jul, 1. 3, c. 2 , n. 5. — Ad Bonif., 1. 4, n. 34. — C. Ju-
îian., 1. 1 , n. 13-14. — Ep. 43, n. 7. — Conférences du dioc,
Gren., rapport, 18 avril 1861.
494 cours d'histoire ecclésiastique.
se mettant en contradiction avec son prédécesseur, Innocent V*,
embrassa les erreurs de Pelage, et déclara catholique un libelle
renfermant des hérésies palpables, ce qui prouve que, bien loin
d'être infaillible, un Pape peut devenir hérétique.... — « Ja-
mais, dit saint Augustin, d'accord avec toute l'histoire, jamais
et nulle part saint Zozime, de vénérable mémoire, n'a dit ni
écrit nusquàm conscripsit quelque chose de favorable au péla-
gianisme. » — Bien loin de contredire son prédécesseur, Inno-
cent Ier, Zozime n'a fait qu'exécuter une sage et paternelle
recommandation de ce pontife , dont le rescrit condamnant les
pélagiens se terminait par ces mots : « Nous ordonnons que, si ,
revenant à de meilleurs sentiments , ils renoncent à leurs er-
reurs,ils soient reçus à la communion de l'Eglise. » — Au lieu
de blâmer, ne devrait-on pas louer et bénir le pape Zozime,
d'avoir voulu s'assurer si le moment était venu d'exécuter ces
ordres de miséricorde? S'il eût agi autrement, on n'aurait cer-
tainement pas manqué de l'accuser d'orgueil , de dureté , d'into-
lérance et de despotisme, etc. Voilà l'équité des ennemis de
l'Eglise (1).
Erreurs Cependant le pélagianisme n'eut pas de grandes suites. Dès
•emi-péia-iens ^'an ^» ^ ^zo£> on n'entendait déjà presque plus parler de
Pelage, qui mourut obscurément en 421. Quant à Célestius,
l'année même de sa mort est restée inconnue. Julien d'Eclane,
à la tête de dix-sept évêques indociles, fît, il est vrai, tous ses
efforts, jusque vers le milieu du ve siècle, pour soutenir et pro-
pager la secte; mais il ne put en venir à bout. — Il fut con-
damné avec Nestorius au concile général d'Ephèse, et mourut
vers l'an 453, proscrit, malheureux, d'évèque devenu simple
maître d'école dans un obscur village. — Ainsi foudroyée par^
''Eglise, l'hérésie pélagienne s'éteignait peu à peu, quand il
sortit de ses cendres une autre erreur, qui , adoucissant ce que1
Ja première avait de plus révoltant, prit le milieu entre la doc-
trine de Pelage et la foi orthodoxe. Les nouveaux sectaires
furent en conséquence appelés semi-pélagiens. — Ils admet-
taient avec les catholiques le péché originel, et la nécessité;
rf'une grâce intérieure pour le salut. Mais ils croyaient que le
T Hht- de VinfiiiU. des Papes, t. II, p. M 7.
CINQUIÈME SIÈCLB. 49»
désir de la conversion , les premiers mouvements de la volonté
humaine vers le bien, ce qu'ils appelaient le commencement de
la foi, devaient être attribués uniquement aux forces de la
nature et du libre arbitre. Selon eux, Dieu, en conséquence de
ces premiers efforts , et pour récompenser leur mérite de con-
gruo , donne l'accroissement de la foi et la grâce des bonnes
œuvres. La nécessité de la grâce était ainsi admise pour le cou-
ronnement de l'édifice spirituel et rejetée à sa base. — De plus,
ex parle sud, Dieu veut indifféremment et également le salut de
tous les hommes, à tous il offre également la grâce et la gloire.
La différence vient des dispositions naturelles de l'homme. —
Ainsi, l'homme commence par lui-même l'œuvre de son salut,
et mérite la première grâce par un mouvement de vertu, par un
commencement de foi, dont Dieu n'est pas l'auteur. Durant le
reste de sa vie, les autres grâces, du moins les grâces spéciales,
ne lui sont données qu'en vue du bon usage qu'il doit en faire;
les semi-pélagiens allèrent môme jusqu'à dire que, si, parmi
les enfants, les uns parviennent au baptême et les autres
meurent avant de l'avoir reçu , c'est à cause des œuvres bonnes
ou mauvaises qu'ils auraient faites s'ils avaient vécu. — Toutes
ces assertions sont opposées aux dogmes catholiques; car,
l'homme ne peut agir que conformément à sa nature , et , pour
qu'il produise un acte surnaturel quelconque, il a besoin d'un
principe d'action surnaturel, c'est-à-dire, de la grâce. D'un
autre côté , Dieu ne l'accorde pas ou ne la refuse pas , en consé-
quence de l'obéissance ou de la désobéissance qu'il prévoit de la
part de l'homme. Varié dans ses degrés, le don de la grâce ou
la prédestination à la grâce est l'effet d'un décret divin, libre,
gratuit , antécédent , et indépendant du mérite ou du démérite
de la créature. — Quant à la prédestination à la gloire, il en est
autrement; saint François de Sales, écrivant au jésuite Lessius,
lui dit : « J'ai lu votre Traité de la Prédestination , où vous
enseignez que Dieu ne prédestine les hommes à la gloire que
conséquemment à la prévision de leurs mérites; doctrine sur
laquelle j'ai été bien aise de vous trouver de mon avis, et qui
m'a toujours semblé la plus conforme à la miséricorde et à la
grâce de Dieu, la plus vraisemblable et la plus propre à allumer
dans nos cœurs )r, feu de l'amour divin, ainsi que je l'ai ensei-
■496 cours d'histoire ecclésiastique.
gné dans mon petit livre de YAmour de Dieu (1). » — La
conciliation de la prédestination avec le libre arbitre est, dit
M. Darras, un problème très-complexe , dont la solution ne sera
peut-être jamais donnée sur cette terre,
condamnation Comme tous les hérétiques, les semi-pélagiens se divisèrent
.i.isemi- bientôt. Les uns nièrent la nécessité absolue de la grâce, soit
pélagiauisme. '
pour le commencement de la foi, soit pour le commencement
des bonnes œuvres; les autres, se rapprochant de la doctrine
catholique, admirent la nécessité de la grâce, pour le commen-
cement des bonnes œuvres. Quelques-uns allèrent même jusqu'à
reconnaître cette nécessité de la grâce pour les deux choses;
mais par grâce ils entendaient, dit saint Augustin, quelque occa-
sion favorable, comme une prédication touchante, un miracle
éclatant ou une affliction sensible; et ils persistèrent à nier la
nécessité d'une grâce intérieure.
Le semi-pélagianisme s'établit surtout à Marseille; et c'est
pour cela qu'il a été appelé : l'erreur des Marseillais. Il dut ce
succès à Fauste , évèque de Riez , à Gennade , prêtre de Mar-
seille (2), et surtout au célèbre abbé Gassien , qui gouvernait à
Marseille deux vastes monastères, l'un d'hommes, l'autre de
femmes. Il avait composé, pour l'instruction de ses disciples,
des Conférences spirituelles au nombre de vingt-quatre. On trouve
dans la treizième plusieurs propositions qui contiennent le semi-
pélagianisme, entre autres celles-ci : « les premières lueurs
de la foi peuvent être le produit spontané du libre arbitre, des
forces de la nature... c'est en vertu de ces aspirations primor-
diales , que Dieu accorde le secours de sa grâce , afin d'achever,
par un principe surnaturel , le bien commencé naturellement en
(1) Voyez Bergier, art. Prédest., et Semi-Pélag. — Recev., tom. II.
— Montagne, Traité de la Grâce. — Bouvier, id. — Vie de saint
François de Sales, tom. II, p. 492. — Théol. Tuul., 8** édit., Introd.,
p. 40.
(2) Tous les auteurs ne s'accordent pas à attribuer cette erreur à
Gennade. Fauste est aussi justifié par quelques-uns. Il eut cependant
la faiblesse d'accueillir Julien d'Eclane auprès de lui. Nous verrons
plus bas que saint Hilaire d'Arles et saint Vincent de Lérins ne
doivent pas être comptés parmi les semi-pélagiens , comme l'ont fait
quelques auteurs. (D. Ceillier, t. XIII, p. 537-583.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 497
nous. » Mais le saint abbé les avait émises de bonne foi, et
avant que l'Eglise eût prononcé sur ces questions épineuses et
obscures. Toutefois, quand ces propositions furent attaquées,
les moines de Marseille , qui aimaient beaucoup les ouvrages de
leur abbé , prirent chaudement &>n parti.
Le semi-pélagianisme fut vigoureusement combattu , surtout
par saint Augustin et par saint Prosper, son disciple. — En
431, le pape saint Célestin Ier, condamna cette erreur, et définit
que Dieu opère tellement dans le cœur de l'homme, que « la
sainte pensée, le pieux dessein, enfin tout mouvement de la
bonne volonté dans l'ordre du salut, vient de Dieu. » — La
vérité fut aussi proclamée par deux conciles assemblés, l'un à
Orange , en 529, sous la présidence de saint Césaire d'Arles , et
l'autre à Valence dans les Oaules, l'année suivante. Voici le
canon du concile d'Orange qui exprime la foi de l'Eglise univer-
selle : € Si quelqu'un dit que, soit l'accroissement, soit le com-
mencement môme de la foi , et le premier mouvement du cœur,
par lequel nous croyons en celui qui justifie le pécheur, n'est
point l'effet du don de la grâce , mais que cette disposition se
forme naturellement en nous, il contredit les dogmes aposto-
liques, puisque saint Paul dit : Nous avons cette confiance, que
celui qui a commencé en vous la bonne œuvre , la perfectionnera
jusqu'au jour de Notre Seigneur. * — Le pape saint Boniface II
confirma en ces termes le décret du concile d'Orange, qui lui
avait été adressé par saint Césaire : « Vous souhaitez que nous
confirmions par l'autorité du Siège apostolique la profession de
foi que vous avez opposée aux semi-pélagiens nous approu-
vons donc la décision de votre concile, conforme en tout à la
tradition apostolique. » — L'approbation du Saint-Siège a donné
tant d'autorité aux actes du deuxième concile d'Orange, que ses
décisions sont devenues des règles de foi, contre lesquelles il
n'est pas permis de s'élever sans devenir hérétique.
Dans la lutte contre les pélagiens et les semi-pélagiens , après Ecrits
les conciles et les pontifes romains, dont la voix puissante do- des. Jérôme.
mina tous les débats, saint Jérôme et saint Augustin furent les '_
deux plus fermes soutiens de la foi catholique. — Saint Jérôme, An 420.
t ce vieux lion de la polémique chrétienne , » comme l'a appelé
M. deMontalembert, mourut en 420, le 30 septembre, à l'âge de
Cours d'histoire. 83
498 cours d'histoire ecclésiastique.
quatre-vingts ans. Il avait écrit , en 414, contre le pélagianisme ,
une lettre adressée à un nommé Ctésiphon , qui l'avait consulté
sur cette matière. Il y fait voir l'analogie de cette erreur avec
la doctrine des stoïciens. Deux ans après, il la combattit de nou-
veau dans un Dialogue divisé en trois livres. Il écrivit aussi
à une jeune Romaine de la plus haute distinction, nommée Dé-
métriade, qui voulait embrasser la vie religieuse et à qui Pelage
cherchait à communiquer ses erreurs. Dans sa lettre, saint
Jérôme lui recommande surtout de suivre invariablement la foi
du pape Innocent. — Les autres écrits polémiques de ce Père
furent principalement dirigés contre Jovinien, Vigilance, Rufln,
les montanistes, les lucifériens et les origénistes. — Il a aussi
composé beaucoup d'ouvrages ascétiques, entre autres, un
grand nombre de Lettres dont plusieurs sont de véritables
traités. On cite, par-dessus tout, sa magnifique lettre sur les de-
voirs de la vie cléricale , adressée à Népotien, prêtre italien, son
intime ami. L'antiquité chrétienne l'a surnommée le « Gode des
clercs : » Clericorum codex.
Mais, les plus remarquables travaux du saint docteur ont
pour objet l'Ecriture sainte; et c'est sur eux spécialement
que l'Eglise a fondé le titre de Doctorem maximum qu'elle
lui a donné. Connaissant parfaitement l'hébreu et le grec,
il fut de tous les Pères latins le plus versé dans cette
divine science. Aussi, sa plume savante et infatigable en-
fanta-t-elle successivement : le livre des Noms hébreux avec
leurs étymologies; le dictionnaire des Lieux hébreux ou Géo-
graphie sacrée pour l'intelligence de l'Ecriture; le livre des
Questions hébraïques sur la Genèse; seize Lettres sur quelques
endroits difficiles de l'Ancien Testament; des Commentaires sur
l'Ecclésiaste et les Prophètes, sur l'Evangile de saint Matthieu
et les Epîtres de saint Paul. — Dans le Commentaire sur le
dixième chapitre de l'Ecclésiaste, on trouve le passage suivant,
qui se rapporte évidemment à la confession secrète : « Si le
serpent infernal avait fait à quelqu'un une morsure cachée ; si ,
à l'écart et sans témoin, il lui avait insinué le venin du péché,
et que le malheureux qui est infecté s'obstine à n'en point
parler, à ne point faire pénitence, à ne pas découvrir sa bles-
sure à celui qui est son frère et son maître; le maître, qui
CINQUIÈME SIBCLB. 499
peut guérir par la parole, ne pourra pas facilement lui être
utile. Quand le malade rougit de confesser ses plaies au méde-
cin, la médecine n'y peut rien; elle ne guérit pas ce qu'elle
ignore. »
L'ouvrage le plus utile de saint Jérôme sur l'Ecriture sainte,
est la version connue sous le nom de Vulgate. La traduction de
la Bible (1) dont on se servait de son temps dans l'Eglise latine,
et que l'on désignait indifféremment sous le nom de Vulgate ,
parce qu'elle était en usage dans tout l'Occident, et sous le
nom d'Italique, parce que probablement elle avait vu le jour
en Italie , avait été faite non sur l'hébreu , mais sur le grec des
Septante (2). Quoiqu'elle fût la moins imparfaite de toutes, au
rapport de saint Augustin , c'était la version d'une version, un
texte de troisième main; à cause de cela et de la multiplicilé
des exemplaires, il s'y était glissé plusieurs fautes. Saint Jé-
rôme, par l'ordre formel du pape Damase, entreprit d'abord
de refaire ou de corriger cette version , non d'après l'édition
commune des Septante, mais d'après celle qui se trouvait dans
les Hexaples d'Origène. Il corrigea aussi , d'après le texte grec
original, la version latine du Nouveau Testament. Cette double
version fut aussitôt admise dans l'Eglise romaine, et devint
bientôt la seule en usage dans tout l'Occident. — Nous l'avons LaVuiSate.
encore tout entière pour le Nouveau Testament. — Encouragé -Son ^"•«n'i*
par ces premiers succès et convaincu d'ailleurs que, quelque
respectable que fût une version, l'original mérite toujours la
préférence, saint Jérôme traduisit, d'après l'hébreu, l'Ancien
Testament, excepté la Sagesse, l'Ecclésiaste, les deux livres des
Machabées , Baruch , la lettre de Jérémie , les additions au livre
d'Esther, le treizième et le quatorzième chapitre de Daniel, le
cantique des trois enfants dans la fournaise , qui sont de l'an-
cienne Vulgate. Le saint docteur n'avait pas le texte hébreu ou
(4) Dès le temps des Apôtres, la Bible avait été traduite en latin
d'après le grec. (Godescard.)
(2) D'après Godescard , Y Italique et l'ancienne Vulgate paraîtraient
deux versions différentes. — Quoiqu'il en soit, on fait remonter l'Ita-
lique au temps des Apôtres. Il parait môme qu'elle avait été approuvée
par l'un d'eux, saint Pierre, selon Ruûn. (Godescard.)
500 cours d'histoire ecclésiastique.
chaldaïque de ces parties de la Bible (1). — Cette version sou-
leva d'abord de nombreuses critiques; mais elle fut adoptée
presque aussitôt dans plusieurs églises de l'Espagne, des Gaules
et de l'Afrique. Elle s'introduisit ensuite peu à peu dans les
autres églises de l'Occident. Enfin, modifiée par quelques pas-
sages de l'ancienne Vulgate, elle finit par remplacer complète-
ment cette dernière, comme étant plus exacte et plus claire.
Elle a été seule usitée, sous le nom de Vulgate, depuis le vme
ou le ixe siècle. On a néanmoins retenu le psautier de l'ancienne
Italique, à cause de l'habitude où l'on était de s'en servir dans
toutes les prières soit publiques soit particulières; mais il a été
corrigé deux fois par saint Jérôme. — Le concile de Trente a
déclaré la Vulgate authentique, pro authentica habeatur; et il
a dit anathème à celui qui ne recevrait pas comme sacrés et
canoniques, tous les livres avec toutes leurs parties, qui sont
contenus dans cette version : Libros ipsos integros, cum omni-
bus suis partibus (2) prout in veteri Vulgatâ latinâ édition»
habentur.
Grotius, Wels et d'autres critiques protestants ont eu sou-
vent recours à cette version , pour déterminer le sens de l'ori-
ginal. — Cependant, selon Pallavicin et Bellarmin , le décret de
Trente ne doit pas s'entendre en ce sens , qu'on ait donné à la
Vulgate la préférence sur les textes primitifs. Les originaux
sont toujours la source , et souvent ils ajoutent beaucoup de
force et de clarté au sens des meilleures traductions. — Il n'est
(1) Une traduction latine de la Bible faite directement sur l'hébreu,
rien, dit M. Ozanam, n'était plus hardi, mais rien aussi n'importait
plus à l'Eglise d'Occident. L'Orient était plus heureux; car, outre la
version des Septante, restituée par Origène, il possédait trois autres
versions grecques de la Bible, faites directement sur l'hébreu, les
versions d'Aquila, de Symmaque et de Théodotion; et, de plus, les
deux paraphrases syriaque et chaldaïque.
(2) Cum omnibus suis partibus : de là quelques-uns concluent que
récuser « un verset, une phrase, un membre, un terme, une parole,
une syllabe, ou même un iota, » c'est contredire le concile. On cite
môme à l'appui de ce sentiment, une déclaration formelle de la Con-
grégation du concile de Trente du 17 janvier 1576 ; mais l'authenticité
de cette déclaration est révoquée en doute par des autorités impo-
santes. — D'autres disent que cum suis partibus doit s'entendre seu-
lement des fragments de livres de l'Ancien Testament qui n'étaient
CINQUIÈME SIÈCLE. 501
donc pas vrai, comme l'ont avancé les auteurs protestants, que
le concile ait déclaré « que la Vulgate était préférable aux autres
textes inspirés, hébreux ou grecs. » Les textes primitifs conser-
vent toute leur autorité , et ils ne sont pas même mentionnés
dans le décret du concile, dont le but était uniquement d'indi-
quer quelle version, parmi les latines, devait être regardée
comme authentique , ferait autorité en matière de foi , et serait
citée de préférence à toute autre dans les sermons , dans les
conférences, dans les discussions publiques (1).
On remarque dans les écrits de saint Jérôme beaucoup de
noblesse et d'énergie. Son style est vif, plein d'éclat et de feu ,
mais on y trouve quelquefois des figures un peu forcées. Dans
ses ouvrages polémiques, on rencontre de temps en temps des
expressions trop dures contre ses adversaires. — Nous avons
parlé de son démêlé avec Rufin. — Il eut aussi un différend
avec saint Augustin, au sujet de quelques lettres renfermant
des observations que ce dernier lui avait adressées, et dont le
contenu transpira par hasard , et arriva tout dénaturé à saint
Jérôme, longtemps avant les lettres elles-mêmes. Mais , ces
taches sont généralement regardées comme un effet de son zèle
ardent, ou sont, tout au plus, du nombre de ces imperfections
naturelles que Dieu ne détruit pas toujours dans ses élus, afin
de les tenir dans l'humilité. Aussi, dès que la vérité fut parve-
nue à se faire jour, au sujet des observations de saint Augustin,
toute discussion cessa , et on fut édifié de la modestie et de la
pas dans l'ancien canon des Hébreux, et que les protestants rejettent ;
et aussi de quelques passages du Nouveau Testament , qui manquent
dans une foule de manuscrits grecs, comme les versets 9-20 du cha-
pitre 46 de saint Marc, et, dans saint Jean, depuis le verset 53 du
chapitre 7, jusqu'au verset 2 du chapitre 8. — La qualification d'au-
thentique est empruntée au droit et s'applique à l'original d'un acte,
ou aune copie de cet acte suffisamment fidèle pour faire foi. — La
Vulgate, disent les docteurs, contient la parole révélée pure, complète
et intacte quant au fond. — Elle n'est entachée d'aucune erreur de
laquelle on puisse déduire quelque dogme pernicieux dans la loi et
dans les mœurs. — Elle est reconnue comme l'expression exacte de la
volonté du divin Législateur, etc. — (Vence, 1. 1. — HistHe l'infaill.
des Papes, t. II, p. 292-297.)
(1) Godescard , Vie de saint Jérôme , notes.
502
cours d'histoire ecclésiastique.
Ecrits
de
S. Augustin.
Sa mort.
An 430.
Traités
de
S. Augustiu
en faveur
de la grâce
et du
libre arbitre.
charité réciproque des deux saints. Jérôme prenait le plus vif
intérêt à la gloire et aux triomphes d'Augustin. « Je prends
Dieu à témoin , lui écrivait-il quelque temps avant de mourir,
des transports de joie que me cause votre victoire sur l'hérésie de
Célestius. Ahl qui me donnera des ailes comme à la colombe
pour aller vous embrasser ! »
Saint Augustin survécut dix ans à son illustre ami , et mou-
rut, en 430, âgé de soixante-seize ans. Sa ville épiscopale étant
assiégée par les Vandales, pour encourager et soutenir son trou-
peau, il avait, dit M. A. Thierry, fixé son poste à l'église
comme un général sur les remparts. Il ne fit point de testament,
dit Possidius : « pauvre de Dieu, il n'avait rien à léguer. » Durant
sa dernière maladie, il rendit la santé à un malade en lui impo-
sant les mains. Il avait fait écrire les sept psaumes de la péni-
tence survies murailles de sa chambre, en sorte qu'il pouvait
les lire de son lit; et il ne le faisait jamais sans verser
des torrents de larmes. — L'armée catholique, dit saint
Prosper, avait combattu plus de vingt-sept ans contre les enne-
mis de la grâce de Dieu, sous les ordres de ce héros de la foi;
aussi lui a-t-on donné le glorieux surnom de docteur de la grâce.
Cette lutte ne convenait à personne mieux qu'à Augustin, pour
qui la grâce de Dieu avait tant fait. — Le saint docteur a com-
posé plus de trente livres contre les pélagiens et les semi-pôla-
giens. L'existence et les suites du péché originel , la gratuité et
l'absolue nécessité de la grâce, même pour le commencement de
la foi et des bonnes œuvres surnaturelles, y sont démon-
trées avec tant de force et de succès, que la liberté de
l'homme parait anéantie. Aussi, du vivant même du saint, les
semi-pélagiens et quelques moines du monastère d'Adrumète,
aujourd'hui Hamamet, dans le royaume de Tunis; peu de temps
après sa mort, quelques prêtres des Gaules; plus tard, les
protestants, les jansénistes et les philosophes fatalistes, ont-ils
prétendu que la doctrine du saint docteur faisait périr le libre
arbitre, sous l'empire de la grâce et de la prescience éternelle
de Dieu. Les uns ont été poussés à cette calomnie par la haine,
les autres par. l'ignorance, et les derniers par le désir d'étayer
du beau nom d'Augustin leur fatalisme absurde. Mais, tous ces
calomniateurs divers se trouvent réfutés et confondus par saint
CINQUIÈME SIÈCLE.
503
Prosper, qui mit le plus grand zèle à venger son maître; par le
pape saint Gélestin , dans une lettre adressée, en 431, aux
évèques des Gaules; enfin, par saint Augustin lui-même, dans
trois remarquables traités intitulés : De l'esprit et de la lettre, Du
libre arbitre et de la grâce, De la correction et de la grâce. Le
saint docteur y établit, en effet, le libre arbitre avec des preuves
si frappantes, qu'il craint d'exciter cbez les fidèles une confiance
semblable à celle des pélagiens. Le libre arbitre y paraît évidem-
ment un pouvoir véritable, exempt, non-seulement de contrainte
mais encore de toute nécessité , et capable de se déterminer par
son propre choix. Loin de le détruire, la grâce le fortifie en lui
communiquant la vertu d'agir d'une manière surnaturelle; et ils
opèrent ensemble selon cette parole de saint Paul : « Ce n'est
pas moi qui agis, mais la grâce de Dieu avec moi : Non ego autem,
sed gratia Dei mecum. Le libre arbitre , don de Dieu , grâce
naturelle, départie avec la vie à toute créature humaine,
forme comme le substratum de la grâce surnaturelle , ou grâce
proprement dite. Quant à la conciliation de la grâce avec la liberté,
et à la règle qui préside à la répartition de cette grâce, saint Au-
gustin reconnaît que c'est un mystère, et il répond souvent aux
difficultés faites à ce sujet, par ces autres paroles de saint
Paul : « 0 profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! »
— Il est à remarquer que, dans ces divers traités, quand il s'a-
git du péché, le saint docteur ne veut pas qu'on mette en doute
si la sainte Vierge en a été exempte. Il assure, en son sermon 22e
in Ps. 118, qu'elle a triomphé de la tyrannie du péché, sans
nulle exception : » Incorrupta virgo per gratiam ab omni inté-
gra labe peccati.
Le savant évèque d'Hippone composa vingt-cinq traités contre
les donatistes et trente et un contre les manichéens. Contre les
premiers, il défend la notion même de l'Eglise , ses principes
constitutifs et l'obligation de vivre en communion avec elle. Ace
sujet, il avait l'habitude dédire : « Nous sommes en communion
avec l'Eglise romaine, et, par elle, avec tout l'univers catho-
lique. » — Contre les seconds, il défend l'autorité de l'enseigne-
ment catholique. Il réfuta les écrits et ruina tout le crédit de
Fauste de Milève, qui était l'oracle de la secte. Dans des confé-
rences publiques, en présence de tout son peuple, il triompha
Traités
de
S. Augustin
contre
les donatistes
et les
manichéens.
504 cours d'histoire ecclésiastique.
de deux autres manichéens célèbres , Fortunat et Félix. Le pre-
mier fut couvert de confusion et se sauva d'Hippone , le second
anathémalisa Manès et embrassa la doctrine catholique. Augus-
tin expose., dans un de ses traités contre les erreurs de ces sec-
taires, les principales raisons de sa soumission entière à l'au-
torité de l'Eglise. Ce sont : le consentement des peuples,
l'autorité des miracles, la succession non interrompue du
Siège apostolique, et cette éclatante notoriété qui fait que,
lorsqu'on demande l'Eglise catholique, nul hérétique n'ose indi-
quer la secte à laquelle il appartient.
Lettres Nous avons de saint Augustin deux cent soixante et dix lettres,
et semons dont ja piUpart SOnt aussi de véritables traités sur le dogme et
8. Augustin, la morale; et plus de quatre cents sermons, dont soixante-neuf sur
les fêtes et le culte des saints. — Dans ses deux lettres adres-
sées à Janvier, on voit qu'en certains endroits on offrait le saint
sacrifice, le jeudi-saint, matin et soir. C'était le seul cas où il
fût dès lors permis de communier sans être à jeun. Dans
quelques églises on communiait tous les jours; dans d'autres à
certains jours seulement. Il y avait des lieux où l'on offrait aussi
tous les jours le saint sacrifice, tandis qu'ailleurs on ne l'offrait
que le samedi et le dimanche. — Parmi les pratiques universel-
lement suivies, le saint docteur cite la célébration annuelle de
la Passion de Jésus-Christ , de la Résurrection, de l'Ascension et
de la Pentecôte, qu'il fait remonter aux temps apostoliques; le
jeûne du Carême, suivi de cinquante jours de réjouissance jus-
qu'à la Pentecôte, et le chant de Y Alléluia durant le temps
pascal. Dans sa trente-sixième lettre, il mentionne encore un
jeûne observé en plusieurs lieux, le mercredi, le vendredi, et le
samedi. — Sur tous ces points de discipline, le saint évèque éta-
blit pour règle qu'un chrétien sage doit se conformer à l'usage
de l'Eglise où il se trouve.
Dans un de ses sermons prêché à Ca#thage, saint Augustin
avait avancé que les enfants morts sans baptême sont véritable-
ment condamnés aux peines de l'enfer et aux feux éternels;
mais il se rétracta ensuite dans un de ses livres contre Julien
d'Eclane, ouvrages des plus réfléchis et des mieux travaillés
entre tous ceux du saint docteur. Voici ses propres expressions :
« Non, je ne dis pas que les enfants morts sans baptême doivent
CINQUIÈME SIÈCLE. 505
subir une si grande peine, qu'il leur eût été plus avantageux de
n'être pas nés : je n'oserais dire qu'il leur fût plus expédient de
n'être point du tout, que d'être là où ils sont. » Il ne les con-
damnait donc plus, dit Bérault-Bercastel , aux flammes éter-
nelles, comme les adultes réprouvés, pour qui, selon la parole
du Sauveur, il serait plus avantageux de n'avoir jamais existé.
— Dans un autre sermon, le cent soixante-douzième, il recom-
mande l'aumône, les prières, la célébration du sacrifice des
autels pour le soulagement des défunts, affirmant que c'est l'en-
seignement des Pères et la pratique de l'Eglise universelle , et
qu'il est indubitable que les peines des morts sont adoucies par
ces bonnes œuvres. — Il parle de la confession en ces termes ,
dans plusieurs passages de ses sermons : « Soyez tristes avant
la confession , mais réjouissez-vous après, car vous serez gué-
ris. Le venin s'était amassé dans votre conscience, l'apostume
s'était gonflé, vous tourmentait et ne vous laissait aucun repos.
Le médecin y appose le baume des paroles saintes, ou quelque-
fois y porte un fer salutaire; il ouvre, il ampute; reconnaissez
sa main bienfaisante. Confessez-vous, et que votre confession
fasse sortir de votre conscience tout ce qui s'y était accumulé de
pourriture. Alors vous serez joyeux et contents. — Pourquoi
rougiriez-vous de confesser ce que vous n'avez pas eu honte de
faire ? Ne craignez pas d'avouer à un homme seul , ce que vous
avez commis peut-être devant plusieurs. Au reste, pensez que
votre confesseur sera du nombre de ceux qui assisteront un jour
à votre jugement. Faites pénitence, conformément à ce qui se
pratique dans l'Eglise, et l'Eglise priera pour vous. Que per-
sonne ne dise : Je fais pénitence en secret aux yeux de Dieu;
c'est assez que le Seigneur, qui doit m'accorder le pardon , con-
naisse la pénitence que je fais au fond de mon cœur. S'il en
était ainsi, ce serait en vain que Jésus-Christ aurait dit : Ce
que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ; ce
serait en vain qu'il aurait confié les clefs à son Eglise. » —
Ce n'est donc pas assez de se confesser à Dieu, il faut en-
core se confesser à ceux qui ont reçu de lui pouvoir de lier et
de délier (1).
/4) S. Aug., sur le Ps. 66. — Serm. 391.
COURS D HIS.
[Caractère, Les autres ouvrages de saint Augustin sont presque innom-
pmssance arables. Aucun Père de l'Eglise, excepté Origène, n'a autant
l'éloquence écrit que lui , et sur des matières aussi diverses. Une grande
g. Augustin, netteté d'expressions et d'idées, une dialectique pressante et
vigoureuse, une inépuisable fécondité de pensées, des vues
sublimes et étendues, une onction touchante, une vaste érudi-
tion, et surtout une parfaite connaissance de la religion et de
l'Ecriture sainte : tels sont les principaux caractères de ses
écrits. Son style, en général, clair, noble, vif et brillant, offre,
par ses antithèses trop fréquentes, quelques traces du mauvais
goût de son siècle; mais la richesse du fonds ne permet guère
d'apercevoir ces légères taches de la forme. — Son éloquence
tirait de l'exquise sensibilité de son âme un caractère si saisis-
sant, que sa parole puissante, dit Godescard, excita beaucoup
plus les cris d'admiration et les applaudissements dans l'église
d'Hippone, que les discours de Démosthènes et de Cicéronn'en
Livre provoquèrent jamais au barreau d'Athènes et au Forum. — Au
Rétractations milieu de ces brillants succès, saint Augustin était plein de
confessions V^vnïïilk la plus profonde. Tous ses écrits portent l'empreinte
de cette vertu, mais elle ne brille nulle part avec plus d'éclat
que dans le livre de ses Rétractations; car, dès l'an 42G, il
voulut revoir ses nombreux écrits et en corriger les fautes, ce
qu'il fit avec une sévérité et une candeur admirables. De tous
les ouvrages de saint Augustin, aucun, dit Godescard , ne lui a
fait plus d'honneur que le livre des Rétractations. — Ce fut
aussi sa profonde humilité qui l'avait engagé , en 397, à publier
le livre de ses Confessions , où il fait le récit de ses faiblesses
avec une modestie touchante, et avec la plus vive reconnaissance
envers la miséricorde de Dieu.
Cet incomparable docteur était simple et modeste en tout.
Ses vêtements , sa chaussure , son mobilier, dit Possidius ,
n'étaient ni trop éclatants ni trop négligés. Sa table était fru-
gale. Il se servait de cuillers et de fourchettes d'argent , mais
toute la vaisselle était de terre ou de bois. Il ne mangeait que
des légumes. La viande était réservée pour les malades et les
étrangers. On lisait pendant les repas. Aucune femme n'y fut
jamais invitée. Il avait fait graver au-dessus de la table une
maxime qui bannissait rigoureusement la médisance de chez
CINQUIÈME SIÈCLE. 507
lui (i). Il vivait en commun avec ses clercs. La vie religieuse
avait toujours eu, depuis sa conversion, un attrait particulier
pour lui. Ainsi nous l'avons vu, après son baptême, se retirer
dans une solitude aux environs de Tagaste, avec une société de
pieux amis. Il y passa près de trois ans dans un entier détache-
ment des choses de la terre, dans la pratique de l'oraison, du
jeûne et des autres exercices de la pénitence. Tout était commun
parmi ces nouveaux religieux; ils ne possédaient rien en pro-
pre, et ils avaient aliéné jusqu'à la maison dans laquelle ils
demeuraient. — L'Ordre des Ermites dits de Saint-Augustin Régie de
S. Augustin.
date de là son origine. — Lorsque le saint eut été ordonné
prêtre, plusieurs de ses religieux le suivirent à Hippone. Il
fonda dans cette ville, avec le secours de Val ère, une nouvelle
communauté, qui fournit à l'Eglise d'Afrique une foule d'évèques
remarquables par leur sainteté et par leur savoir : tels furent,
entre autres, Alypius de Tagaste; Evode d'Uzale; Possidius de
Calame, qui a écrit la Vie de saint Augustin; Sévère de Milève;
Fortunat de Cirthe, etc. Toutes les églises d'Afrique désiraient
posséder quelques-uns de ses disciples. Il fonda aussi un mo-
nastère de religieuses dont sa sœur fut la première supérieure,
et auxquelles il écrivit une lettre qui contient un corps de règles
monastiques. Cette lettre est ce qu'on appelle communément la
Règle de saint Augustin, divisée en vingt-quatre articles, laquelle
devint le code fondamental d'une branche immense de l'ordre
monastique. Elle fut adoptée par une foule de religieux qui re-
gardent le célèbre évèque d'Hippone comme le fondateur de leur
ordre, et principalement par les Ermites et les Chanoines régu-
liers de son nom. Les uns et les autres y ont cependant ajouté
quelques Constitutions particulières. — La loi du renoncement
était, aux yeux d'Augustin , le premier fondement de la vie reli-
gieuse. Le second était l'obligation du travail soit intellectuel
soit manuel. Il redoutait également, pour les cénobites, la
richesse et l'oisiveté. Pour l'a grande majorité des religieux, il
(1) C'était un distique latin dont le sens est exactement rendu par
ces deux vers français :
Quiconque des absents déchire la conduite ,
Doit regarder pour lui cette table interdite.
508
cours d'histoire ecclésiastique.
Vénération
de tous
les siècles
pour
les reliques
de
S. Augustin.
préférait le travail manuel à celui de l'étude et des sciences. Le
milieu dans lequel il vivait explique et justifie cette prédilection.
L'institut monastique peut donc revendiquer la gloire de celui
qui a été déclaré le plus grand des théologiens, et qui, par le
génie et la vertu, se place au premier rang de ces rares esprits
qui planent sur les siècles.
Une des dévotions favorites d'Augustin était le culte des
saints. Aussi se procura-t-il avec empressement des reliques
de saint Etienne , premier diacre, dont le corps avait été mira-
culeusement trouvé, vers l'an 415, avec ceux de Nicodème et de
Gamaliel, non loin de Jérusalem. Il raconte avec complaisance,
dans ses écrits , de nombreux miracles opérés par l'intercession
de ce martyr, et dont il fut lui-même plusieurs fois le témoin.
Ainsi, en 424, à Hippone, sous ses yeux et à la vue de tout son
peuple, un jeune homme, nommé Paul, et sa sœur, nommée
Paladie, de Gésarée en Gappadoce, tous les deux maudits par
leur mère irritée de leurs mauvais traitements, et tous les deux
atteints depuis lors d'un tremblement convulsif et continuel
dans tous leurs membres , furent subitement guéris sur le tom-
beau de saint Etienne. Transporté de reconnaissance et de joie,
saint Augustin, après quelques réflexions sur ce miracle, dit à
son peuple : t Je vous abandonne aux impressions que doit
produire en vous cette éloquence muette du Tout-Puissant,
plus persuasive que tous les discours. » — Le respect d'Au-
gustin pour les saints a été récompensé par celui que lui ont
rendu tous les siècles. Son corps fut vénéré même par les Van-
dales ariens qui s'emparèrent d'Hippone onze mois après sa
mort. En 484, les évèques d'Afrique, exilés en Sardaigne par
le roi Hunéric, l'emportèrent avec eux, comme leur plus riche
trésor; d'autres rapportent ce fait à la persécution de Thra-
samon , en 496. — Quoi qu'il en soit, Luitprand , roi des
Lombards, le racheta ensuite, au moyen d'une somme con-
sidérable, des Sarrasins qui s'en étaient emparés. En 722, on
le déposa dans l'église de Saint-Pierre à Pavie, qui a pris
son nom. Mais , en 1842, la France, maîtresse de l'Algérie, a
demandé le retour du noble exilé , pour protéger sa conquête.
Un os du bras droit de saint Augustin, le cubitus, a été donné
par le pape Grégoire XVI à l'évèque français d'Alger, pour être
CINQUIÈME SIÈCLE.
509
déposé dans une église élevée à Hippone sur les ruines de l'an-
cienne.
Sous saint Augustin , le soleil de la foi avait atteint son midi
dans la belle Eglise d'Afrique. Après sa mort, il commença à
décliner. — Les églises d'Orient, désolées par les hérésies sans
cesse renaissantes, avaient aussi vu finir leurs plus beaux jours
avec les Basile, les Grégoire et les Ghrysostome. — Dans l'Occi-
dent, au contraire, la foi conservait toute sa pureté et produisait
toujours les fruits les plus abondants. L'Eglise des Gaules en
particulier étincelait d'un vif éclat. Au ive et ve siècle, en effet,
presque chacun de nos diocèses avait un saint et un thauma-
turge pour évoque. Leur sainteté fut un rempart contre la bar-
barie qui, en dépit d'elle-même, éprouvait un sentiment inexpri-
mable de vénération et de respect pour les disciples de Jésus-
Christ. « La religion, dit M. Am. Thierry lui-même, était ainsi
aux avant-postes de la barbarie. » On comptait saint Domnin de
Grenoble, saint Brice de Tours, saint Honorât et saint Hilaire
d'Arles, saint Eucher de Lyon, saint Rusticus de Narbonne,
saint Euphronius d'Autun, saint Auctor de Metz, saint Nicaise
de Reims, saint Didier de Langres, saint Victrice de Rouen,
saint Exupère de Toulouse , saint Delphin et saint Amand de
Bordeaux, saint Florent et saint Alethius de Cahors , saint
Aper de Toul, saint Simplicien et saint Mamert de Vienne, saint
Diogénien d'Alby, saint Dynamius d'Angoulème , saint Véné-
rand de Clermont, saint Marcel de Paris, saint Euverte et saint
Aignan d'Orléans (1), saint Germain d'Auxerre et saint Loup
de Troyes, etc.
Ces deux derniers furent choisis, en 429, par le pape saint
Célestin et par les évêques des Gaules, pour aller combattre le
pélagianisme dans la Grande-Bretagne. Leurs instructions affer-
mirent les catholiques dans la foi, et convertirent un grand
nombre d'hérétiques. Les chefs du parti, après avoir évité
quelque temps de se montrer, consentirent enfin à assister à un
concile où ils essayèrent de défendre leurs erreurs. Mais, les
saints missionnaires établirent la doctrine catholique avec tant de
Multitude
dp. saints
Evoques dans
les Gaules.
Missio»
de
S. Germain
et de S. Loup
en
Angleterre.
{\) Saint Aignan ét<«ft d'une noble famille de Vienne et frère de
saint Léonien.
510
codrs d'histoire ecclésiastique.
S1* Geneviève
de Paris.
Multitude
de
monastères
dans
les Gaules.
force et de netteté, qu'ils les mirent dans l'impossibilité de
répondre. A la On de la conférence , saint Germain guérit subi-
tement un aveugle, en appliquant sur ses yeux un reliquaire
qu'il portait toujours avec lui, et en invoquant la Saint-Trinité.
Quelque temps après, s'étant mis à la tète des Bretons, avec un
corps de cavalerie légère, il dispersa, au chant de V Alléluia,
une armée de barbares qui étaient venus les attaquer. Les pré-
dications et les miracles des deux saints évèques des Gaules
ramenèrent les pélagiens les plus obstinés.
En 447, saint Germain fut appelé une seconde fois dans la
Grande-Bretagne , pour remédier à de nouveaux ravages causés
par l'hérésie. Cette seconde mission n'eut pas moins de succès
que la première. — Dans ses deux voyages, l'évèque d'Auxerre
vit sainte Geneviève de Paris. La première fois, au village de
Nunterre, frappé de son extérieur angélique, il la discerna au
milieu d'une foule immense qui l'environnait; il la fit approcher,
lui donna la bénédiction solennelle des vierges, quoiqu'elle n'eût
que dix ou douze ans, et prédit à ses parents qu'elle parvien-
drait à la plus haute sainteté. C'était alors la plus pauvre ber-
gère de son hameau. — La seconde fois, à Paris, le saint prélat
la trouva en butte à la calomnie, et il la défendit contre ses
ennemis. — Geneviève, selon la prédiction de son saint protec-
teur, devint si célèbre par ses vertus et par ses miracles , que
saint Siméon Stylite, du fond de l'Orient, se faisait recomman-
der à ses prières par tous les Gaulois qui venaient le visiter.
Elle prédit que Paris serait respecté par Attila, et l'événement
justifia la prédiction. Aussi les Parisiens attribuèrent-ils leur
6alut aux prières de la sainte ; et ils l'ont choisie depuis pour
leur patronne. Elle mourut à 89 ans.
Le culte du grand évèque d'Auxerre, comme celui de sa fille
spirituelle, a survécu à toutes nos révolutions, et la France ne
compte pas moins de cent soixante-douze localités qui portent
le nom de saint Germain.
Avec la pratique des vertus chrétiennes et le désir de la per-
fection, inspirés par un si grand nombre de saints évoques, le
goût de la vie monastique se répandait de toutes parts dans les
Gaules. Aussi vit-on s'y élever une foule de monastères. Les
plus célèbres étaient celui de Tours , fondé par saint Martin ; les
CINQUIÈME S1ËCLK 511
monastères de Lérins (1) et de Saint-Victor de Marseille, fon-
dés en 410, le premier par saint Honorât, né à Toul et évoque
d'Arles; le second, par Cassien, savant pèlerin de la Thébaïde ;
le monastère de l'Ile-Barbe, près de Lyon, et plusieurs com-
munautés de solitaires établies dans le Jura par saint Romain
et par saint Lupicin son frère , etc. — On admirait en même
temps une foule de saints abbés, tels que saint Domitien, enfant
de Lérins, qui fut le premier abbé du monastère de Bebron,
nommé depuis Saint-Rambert ; saint Sévère fondateur d'un
monastère à Agde; Sévère de Vienne, ami de saint Germain
d'Auxerre , et venu d'Orient dans les Gaules comme Sévère
d'Agde ; saint Léonien , célèbre dans la province viennoise , où
il vécut entièrement reclus pendant plus de quarante ans. —
Une foule de solitaires se bâtirent des cellules auprès de la
sienne; ce fut le berceau du monastère de Saint-Pierre de
Vienne. Léonien leur donnait des conseils sans sortir de sa cel-
lule , et il dirigeait de la même manière un monastère de reli-
gieuses, fondé aussi à Vienne. Il y avait encore dans cette ville
plusieurs autres monastères, entre autres, celui où se sanctifia
saint Clair (2).
Cependant, après son triomphe sur les ennemis de la grâce, H&tte
l'Eglise fut attaquée par une nouvelle hérésie, qui avait une deNe^riag«
liaison intime et fondamentale avec le pélagianisme, quoiqu'elle De428à43i.
(1) Lérins, dit M. de Montalembert, fut le Climy du v<> siècle, ou
plutôt Cluny devait être le Lérins du xie. En foule , de cette île bien-
heureuse sortirent les évoques, les saints, les docteurs : saint Hono-
rât, fondateur et père de la communauté des religieux , ainsi que d'un
monastère de femmes dirigé par sa sœur sainte Marguerite ; saint
Vincent de Lérins, son plus célèbre écrivain ; Salvien, rival de saint
Augustin dans le traité De gubernatione Dei ; saint Agricol, ;le pasteur
populaire d'Avignon ; le grand Eucher, comme l'appelle Bossuet , qui
fut métropolitain de Lyon; saint Césaire, archevêque d'Arles, qui
présida quatre conciles et mérita le titre de prince des évêques des
Gaules; saint Loup, évoque de Troyes, qui fit, comme le pape saint
Léon, reculer Attila; et tant d'autres prélats qui illustrèrent les
de Riez, Fréjus, Valence, Metz, Nice, Vence, Apt, Carpen-
tras , Saintes , etc. : tels sont les noms qui forment comme une céleste
auréole autour du roc oublié de Lérins.
(2) Hist. de l'Eglise gallicane.
512 COURS d'histoire ecclésiastique.
parût toute différente au premier aspect. Pelage, en niant le
péché originel , la dégradation de notre nature et la nécessité de
la grâce, tendait, comme nous l'avons dit, à établir l'inutilité
de la Rédemption. La nouvelle erreur, divisant le Rédempteur
en deux personnes, réduisait le prix des satisfactions de la per-
sonne humaine à sa valeur naturelle, et par conséquent les ren-
dait insuffisantes pour expier le péché. Ainsi , des deux côtés , le
mystère de la Rédemption se trouvait anéanti (1). Les deux hé-
résies étaient donc sœurs : ou plutôt, selon l'expression de saint
Prosper, « l'hérésie de Nestorius était réellement la mère de celle
de Pelage, » et, pour cette fois, la fille était née avant la mère.
— Nestorius, archevêque de Gonstantinople, fut l'auteur de
cette hérésie , parallèle , dit Darras , à celle des pélagiens et sor-
tie de la même source (2). Né à Germanicie , dans la Syrie ,
d'abord moine dans un monastère près d'Antioche, puis, agrégé
(<) Aussi Nestorius, qui déploya un zèle excessif contre tous les
autres hérétiques, favorisa-t-il toujours les pélagiens. Il affectait môme
de les avoir près de lui à l'église.
(2) Saint Cyrille atteste en plusieurs endroits que Nestorius avait
puisé son erreur dans les écrits de Diodore, évêque de Tarse, maître
de saint Jean Ghrysostome , et surtout dans ceux de Théodore, évêque
de Mopsueste, qu'il voulut même visiter, en allant prendre possession
de son siège. C'était la source où avait aussi puisé Pelage, comme nous
l'avons vu, par l'entremise de Rufin son ami et disciple de Théodore
de Mopsueste. — Quand on étudie les ouvrages de Théodore de Mop-
sueste, dit un critique, on y trouve le principe qu'ont eu depuis les
sociniens : qu'il faut déférer tout au tribunal de la raison, et n'ad-
mettre que ce qu'elle approuve : principe qui détruit par la ba?e l'édi-
fice de la foi et a produit toutes les sectes qui ont désolé l'Eglise. —
Théodore exagéra , dit l'auteur de la Vie de saint Chrysostome, la mé-
thode de t)iodore jusqu'au rationalisme le plus hardi, et, repoussant le
flambeau de la tradition pour le libre examen, il se jeta dans les plus
grands écarts. Les sociniens et les rationalistes modernes peuvent sa-
luer en lui leur plus ancien précurseur. — Diodore, ami de saint Mé-
lèce , et en général ce que l'on appelle Yécole d'Antioche, s'attachait
trop exclusivement au sens littéral, par opposition aux interprétations
trop allégoriques que l'on reprochait à l'école d'Alexandrie. — La fort©
trempe d'esprit et la foi vive de saint Jean Chrysostome le préservè-
rent des dangers de cette méthode trop himiaine. — Sur le systèrne et
la méthode trop réaliste de l'école d'Antioche , voir Vie de saint Chry-
tostome, c. 3 et 9; c. 49, p. 245.
CINQUIÈME SIÈCLE. 513
àu clergé de cette cité, ensuite élevé au sacerdoce et chargé de
l'instruction des catéchumènes de l'église patriarcale, Nestorius
s'y acquit une grande réputation. Sa vénération affectée pour la
mémoire de saint Chrysostome, des mœurs graves ou plutôt
sombres et sauvages , sa vie retirée , la simplicité affectée aussi
ou plutôt la malpropreté de ses vêtements, son visage pâle et
décharné, un goût passionné pour l'étude, une teinture super-
ficielle des sciences et des arts, une grande et belle voix, qui
prenait facilement le ton de la componction, une parole imagée,
sympathique et éloquente, un zèle outré contre les hérétiques,
tout avait contribué à répandre, parmi le peuple, les préventions
les plus avantageuses en sa faveur. On en parlait comme d'un
génie et d'un saint. — Il fut élevé sur le siège de Constantinople,
en 428, et accueilli avec faveur par l'empereur, le Pape et le
patriarche d'Alexandrie. Dans le premier sermon qu'il prêcha,
le nouvel archevêque fit entendre ces paroles si opposées à l'es-
prit de l'Eglise : « Donnez-moi , Seigneur, dit-il en s'adressant
à l'empereur, donnez-moi la terre purgée d'hérétiques, et je
vous donnerai le ciel en récompense; exterminez avec moi les
hérétiques et je combattrai avec vous les Perses. » — La foule
aveugle et passionnée ne vit dans ce langage que le zèle brûlant
d'un autre Chrysostome; mais les hommes sensés en jugèrent
autrement et conçurent de vives appréhensions. Elles n'étaient
que trop fondées, car Nestorius déclara la guerre aux hérétiques,
mais une guerre à outrance , dans laquelle on eut plusieurs fois
recours, contre eux, au meurtre et à l'incendie, au point qu'on
lui donna le surnom d'incendiaire.
Etait-ce égarement de zèle de la part de Nestorius? était-ce,
comme le pense saint Vincent de Lérins , une tactique pour ins-
pirer de la confiance en son orthodoxie , et pour préparer les
voies à l'erreur qu'il allait prêcher? On l'ignore. Quoi qu'il en
soit, il fut bientôt lui-même du nombre des hérétiques. — Son
erreur attaqua le dogme de l'Incarnation. — Concernant ce mys-
tère, l'Eglise avait toujours cru et enseigné que la divinité et
l'humanité en Jésus-Chrst se trouvaient unies hypostatique-
ment, c'est-à-dire, de manière à ne former qu'une seule et même
personne. Ainsi dans l'homme , l'Ame et le corps , deux subs-
tances bien distinctes, ne forment, par leur étroite union,
Çouas d'histoire. 33
514 cours d'histoire ECCLÉSIASTIQUE.
qu'une seule personne et un seul moi humain. De ce principe
découlent les conséquences suivantes admises par l'Eglise catho-
lique : 1° Le Verbe incarné ou Jésus- Christ, réunissant en lui
deux natures distinctes, les propriétés et les opérations de l'une
et de l'autre doivent lui être également attribuées; en sorte qu'il
est vrai de dire que Jésus-Christ est éternel et Dieu , qu'il est
homme et né dans le temps ; et par conséquent qu'un Dieu a
souffert, qu'il est mort, qu'il est ressuscité, etc. Ces change-
ments divers , il est vrai , ne se sont point opérés dans la nature
divine, qui est impassible et immortelle; mais, parce qu'ils ont
affecté la nature humaine unie à Dieu hypostatiquement, on dit
que Dieu lui-même a souffert, etc. — Il en est de même dans
l'homme ou le moi humain : on attribue toujours au seul et
même moi les qualités et les opérations diverses des deux subs-
tances distinctes qui le composent. C'est pourquoi on dit :
L'homme ou le moi humain est spirituel et corporel, il est visible
et invisible, mortel et immortel, etc. 2° Si, en vertu de l'union
hypostatique, on doit dire que Jésus-Christ est Dieu, et par
conséquent qu'un Dieu a souffert, est mort, etc., il faut dire
aussi qu'un Dieu est né de Marie, non sans doute que Marie ait
donné naissance à la divinité , mais parce qu'elle a enfanté l'hu-
manité sainte unie à Dieu hypostatiquement. « Ainsi, dans
l'ofdre naturel, dit saint Cyrille d'Alexandrie, bien que les
mères n'aient aucune part à la création de l'âme humaine, on
ne laisse pas de dire d'une manière absolue qu'elles sont mères
de l'homme, à cause de l'union hypostatique qui existe entre
l'âme et le corps; et ce serait une impertinente subtilité de les
nommer seulement mères du corps, Camipares. Aussi, con-
tinue le même Père ^que Marie soit bien appelée Mère de Dieu,
c'est la foi que les Apôtres nous ont enseignée, quoiqu'ils
n'aient pas employé ce mot dans leurs écrits. C'est la doctrine
de nos Pères, entre autres, de saint Alhanase, de glorieuse
mémoire. » — Le saint docteur cite, à ce sujet, deux passages
de son illustre prédécesseur. — On trouve aussi dans Origène,
saint Méthode de Patare, saint Denys d'Alexandrie, Eusèbe,
saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, etc., le nom de Mère
de Dieu, en grec Théotokos. Origène développe longuement, dans
son Traité sur l'Epître aux Romains, les raisons qui ont fait
donner ce glorieux titre à la sainte Vierge.
CINQUIÈME SIÈCLE. 515
Contrairement à la foi catholique, Nestorius rejeta l'union
hypostatique de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ.
Selon lui , le Verbe s'était uni au Fils de Marie, comme il s'unit
aux saints, mais seulement à un degré plus parfait. Aussi l'hé-
résiarque appela-t-il cette union, tantôt une union d'habitation,
le Verbe habitant dans l'humanité du Christ comme dans son
temple; tantôt une union d'affection, semblable à celle qui
existe entre deux amis; tantôt une union d'opération, le Verbe
se servant de l'humanité comme d'un instrument pour opérer
ses miracles; tantôt une union de grâce, parce qu'elle s'était
opérée au moyen de la grâce sanctifiante. Ces expressions,
comme on le voit, désignent une union morale et nullement
l'union hypostatique. — Nestorius confondait les natures avec
les personnes : de la dualité des premières , il concluait à celle
des secondes. — Cependant, l'hérésiarque n'osa pas d'abord
attaquer de front le principe révélé; il prit un détour et com-
mença par saper une de ses conséquences : la maternité divine
de Marie. D'après lui, c'était une absurdité et un blasphème do
dire que le Fils de Dieu est fils de Marie. C'était ressusciter les
rêves du paganisme , qui donnait des mères à la divinité. — Un
prêtre qu'il avait amené d'Anlioche, son secrétaire et son ami,
nommé Anastase , fut chargé d'émettre ces propositions. Quand
il les articula dans la chaire, en présence de Nestorius, la
surprise des auditeurs fut extrême. Habitués , comme nous le
sommes aujourd'hui, à l'ancien langage de l'Eglise, ils se re-
gardèrent avec stupéfaction , et ils s'attendaient à voir l'évèque
interrompre le téméraire prédicateur. Nestorius, au contraire,
forcé de prendre la parole, le jour de Noël, 428, s'exprima
comme Anastase, et il revint plusieurs fois sur la même idée.
L'auditoire ne se contenait plus. Alors un avocat, nommé Eu-
sèbe, depuis êvèque de Dorylée, prit la parole en pleine assem-
blée et rétablit la doctrine do l'Eglise. Le peuple applaudit
vivement à son courage et à son exposition du dogme catho-
lique, qu'il afficha, le soir même de Noël, à la porte de la
basilique.
Nestorius irrité employa dès lors toutes les ressources de son
éloquence et de son crédit pour défendre et protéger ses erreurs,
en même temps qu'il ne reculait devant aucune violence pour
816
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
p. Cyrille,
patriarche
d'Alexandrie ,
ilénonce
le Nestoria-
nisme
au pape
8. Célcstin.
Jogcment
du pape
S. COIoslin
contre
Ncslorius.
écraser ses adversaires. Ses serinons, recueillis avec soin, mais
sans nom d'auteur, furent envoyés dans tout l'Orient, et en Oc-
cident jusqu'à Rome. On les répandit même chez les solitaires
de la Thébaïde. — Le patriarche d'Alexandrie, saint Cyrille,
neveu et successeur de Théophile, en fut alarmé, et travailla à
prémunir les moines contre l'erreur, par une instruction pasto-
rale, qui servit de base à toute la discussion catholique, con-
cernant le dogme attaqué par Nestorius. Il écrivit plusieurs fois
avec bonté et ménagement à Nestorius lui-même. Mais ses lettres
ne produisirent aucun effet. — La conversion d'un chef de parti
est bien rare. — Nestorius, au contraire, s'irrita davantage et en
vint aux injures. — « C'est bien, disait-il, le neveu de cet inique
et violent Théophile, l'héritier des vices du persécuteur ou
plutôt du bourreau de notre père Chrysostome! race perverse et
gangrenée dans toutes ses parties, plus elle avance, plus elle se
déclare ennemie de toute vraie piété. » — A demi caché derrière
de vils scélérats , il répandit partout un libelle diffamatoire contre
son saint adversaire.
Saint Cyrille , voyant qu'il n'y avait rien à espérer de Nesto-
rius, s'adressa au pape saint Célestin. « Je vous écris, lui dit-il,
forcé par la nécessité; mais l'ancienne coutume de l'Eglise
demande que cette affaire soit déférée à votre tribunal; daignez
me donner vos instructions, et déclarer si l'on peut encore com-
muniquer avec Nestorius, ou s'il faut lui signifier nettement
qu'on se sépare de lui. Nous n'avons pas voulu abandonner
publiquement sa communion, avant d'avoir fait connaître ces
choses à Votre Sainteté. Daignez donc nous déclarer vos senti-
ments, afin que nous sachions avec certitude si nous devons
dénoncer que personne ne communique avec l'auteur de cette
doctrine erronée (1). » — Nestorius écrivit aussi de son côté au
souverain Pontife, pluslej?s iellres pleines de vanité, d'illusion
et de ressentiment contre le patriarche d'Alexandrie.
Le Pape tint à Rome une assemblée d'évèques, où les écrits
de l'hérésiarque furent examinés. Sa doctrine fut trouvée con-
traire à celle des Pères et unanimement condamnée. La décision
fut envoyée aux principaux sièges do l'Orient, et le souverain
v1) S. Cyrille. Epist. adCœlest. papam.
analliùmes
de S. Cyrille.
CINQUIÈME SIÈCLE. 517
Pontife chargea saint Cyrille de la faire exécuter. « Parce qu'il
nous a paru, dit le Pape écrivant au clergé et au peuple de
Constantinople, que, dans une affaire aussi importante, il est
nécessaire que nous soyons en quelque sorte présent, nous
avons délégué, pour nous remplacer, notre frère Cyrille, à cause
des longs espaces de terre et de mer qui nous séparent, et de
peur que le mal ne fit des progrès à la faveur de ce grand éloi-
gnement. » — « Vous exécuterez, dit le même pontife, dans une
lettre à saint Cyrille, vous exécuterez cette sentence, par notre
autorité, agissant en notre place et en vertu de notre pouvoir,
en sorte que, si, dans dix jours à compter de l'admonition qui
lui sera faite, Nestorius n'a pas anathématisé sa doctrine impie,
vous le déclarerez séparé de notre communion , et vous vous
occuperez immédiatement de pourvoir aux besoins de l'Eglise de
Constantinople (1). »
Le patriarche d'Alexandrie procéda avec une extrême pru- Doute
dence à l'exécution de la sentence pontificale. Il attendit le temps
de la réunion du concile de sa province; et, de l'avis des
évèques, il écrivit à Nestorius une lettre synodale, dans laquelle
il lui signifiait la condamnation conditionnellement portée contre
lui. — Il y joignit douze propositions, célèbres dans l'histoire
sous le nom des Douze anathèmes de saint Cyrille. Ces proposi-
tions avaient été rédigées dans l'intention de prévenir toutes les
tergiversations et les subtilités de l'hérésiarque. Elles condam-
naient d'avance douze équivoques différentes , sous lesquelles il
aurait pu déguiser son erreur. Toute la substance du dogme
catholique sur le mystère de l'Incarnation se trouvait merveilleu-
sement condensée dans ces anathèmes, qui furent solennelle-
ment approuvés par les conciles d'Ephèse et de Chalcédoine. —
Mais, contre toute attente, ils fournirent à Nestorius l'occasion
de déplacer la question. Il examina les douze anathèmes de son
rival, et, détournant malicieusement le sens de quelques expres-
sions fortes sur l'union hypostatique, il accusa saint Cyrille
d'enseigner que les deux natures s'étaient mélangées et confon-
dues, et que le Verbe divin n'avait pris qu'un corps sans âme,
(1) S. Cœlestinus, Epist. ad cler. et pop. Cons. — Epist. ad Cyril-
htm.
518 cours d'histoire ecclésiastique.
ce qui aurait ramené l'erreur d'ApolliDaire. Il composa ensuite,
de son côté, douze anathèmes qu'il opposa à ceux de son adver-
saire. Le piège fut si habilement tendu, que Jean, évèque d'An-
tioche, Théodoret, évoque de Gyr, liés tous les deux d'une
incienne et étroite amitié avec Nestorius, et plusieurs autres
pélats, crurent Cyrille coupable d'erreur et l'attaquèrent de
?ive voix et par écrit. — Ces prélats, toutefois, en commettant
une erreur de fait sur l'innocence de Nestorius, étaient bien
éloignés de ses coupables errements quant à la doctrine. Avant
le concile d'Ephèse, Jean d'Antioche avait écrit au novateur une
lettre d'une exacte orthodoxie sur la question présente. — Théo-
doret , de son côté , ne faisait nulle difficulté de proclamer très-
haut sa croyance orthodoxe.
Troisième Quoi qu'il en soit, la controverse devint alors si difficile et
œcuménîmie s* tumultueuse à la cour et dans'le clergé, que de tous les côtés
à Ephèse. on réclama un concile universel. Il s'assembla à Ephèse au mois
A3Ï31. de juin de l'an 431, du consentement du Pape, et par les soins
de l'empereur Théodcse le Jeune et de sa sœur Pulchérie. Il
s'y trouva plus de deux cents évoques. Saint Cyrille, délégué
du Saint-Siège dans toute cette affaire, les présida. Après la
première session, s'adjoignirent ensuite à lui trois autres légats,
envoyés directement de Rome et de l'Occident, et empêchés par
une tempête d'arriver au début du concile. C'étaient les évoques
Arcadius et Projectus, et le prêtre Philippe.
Pour faire parade de confiance et de sécurité, Nestorius s'é-
tait rendu lui-même de fort bonne heure à Ephèse, où il arriva
le premier avec dix évoques de son parti. Il était escorté des
comtes Candidien et Irénée : Candidien envoyé par l'empereur
pour maintenir le bon ordre, Irénée conduit par son seul atta-
chement pour le novateur. Mais, arrivé au lieu du concile,
l'hérésiarque refusa d'y comparaître, s'enferma dans sa maison
et la fit garder par des soldats. — Jean d'Antioche, son ami,
accompagné des évoques de sa province , ne vint que fort tard
et à dessein , dit Legrand. Puis, au lieu de se rendre au concile
qui, depuis cinq jours, avait jugé et condamné Nestorius dans
sa première session, le patriarche d'Antioche irrité fit mal-
traiter par ses gens ceux qui étaient venus l'inviter de la part
des Pères. — Bien plus, il Unt lui-même, à son hôtel, un
CINQUIÈME SIÈCLE.
519
conciliabule où , de concert avec quarante autres évèques , il
excommunia et déposa le patriarche d'Alexandrie ainsi que
Memnon, évèque d'Ephèse. Il se hâta ensuite d'envoyer les
actes à Constantinople, comme étant ceux de l'assemblée cano-
nique d'Ephèse, avec des lettres pleines de choses inexactes
adressées à l'empereur et à Pulchérie. Théodoret fit parlie
de ce conciliabule, tant il est vrai que la passion égare les plus
nobles intelligences 1
Le véritable concile, de son côté, s'était assemblé dans la
cathédrale d'Ephèse, dédiée à la Mère de Dieu, et y avait déjà
tenu sa première session solennelle, comme nous l'avons dit.
On avait commencé par l'examen des douze anatlièmes de saint
Cyrille , qui furent trouvés conformes à la foi catholique. — Les
écrits anciens et nouveaux de Nestorius furent aussi examinés
avec soin. — Après ce double examen, les Pères avaient porté
d'une voix unanime la sentence suivante : « Forcés par les
sacrés canons, et par la lettre de notre saint père Gélestin,
évèque de l'Eglise de Rome, nous sommes dans la triste néces-
sité d'excommunier, de déposer Nestorius et de lui dire ana-
thème : analhème donc à Nestorius! » — « On voit, dit Bos-
suet commentant celte sentence, de quelle importance sont ces
paroles pour montrer l'autorité de la lettre du Pape, que le
concile fait aller de même rang avec les canons. Car, l'expres-
sion du concile reconnaît dans la lettre du Pape la force d'une
sentence juridique qu'on ne pouvait pas ne pas confirmer, parce
qu'elle était juste dans son fond et valable dans sa forme,
comme étant émanée d'une puissance légitime. Pour ceux qui
ont peine à croire, ajoute ce savant prélat, que l'autorité du
Saint-Siège ait dès lors été si grande et si révérée , même dans
les conciles généraux, ils doivent apprendre par cet exemple
à se défier de certaines gens trop hardis et trop prévenus,
puisque enfin voilà les actes dans leur pureté (1). »
Le peuple d'Ephèse attendait avec impatience la décision du
concile. Il demeura sur pied, sans prendre de repos, durant
toutes les heures d'une des plus longues journées de juin,
Enfin, sur le soir, les portes de l'église où le concile était en
Décret
du concile
d'Ephèse
contre
Nestorius.
(1) Bossuot . Remarques sur l'Histoire des conciles.
520 cours d'histoire ecclésiastique.
séance, s'ouvrirent, et l'on sut que la doctrine et la personne
de l'ennemi de la dignité de Marie venaient d'être condamnées.
A cette nouvelle, la multitude éclata en transports de joie. On
combla les Pères de bénédictions, on les reconduisit jusqu'à
leurs demeures, aux flambeaux, en les couvrant de fleurs, et
en brûlant des parfums sous leurs pas. Toute la ville fut illu-
minée, au rapport de saint Cyrille, et retentit des louanges et
des cantiques en l'honneur de la Mère de Dieu (1). — Les évo-
lues envoyèrent leur sentence à l'empereur, avec le détail de
tout ce qui s'était passé depuis leur arrivée à Ephèse.
Led.vret j,es choses en étaient là, quand les légats du Pape arrivèrent.
iTEphèM Ils lurent au concile les lettres et les instructions du chef de
tttet^L. l'Eglise. Le lendemain, les Pères leur communiquèrent tout ce
qu'ils avaient fait, en les priant de le confirmer. Alors le prêtre
Philippe, un des légats, éleva la voix au milieu des évèques et
dit : « Il est reconnu depuis des siècles, a sœculis notum est,
que saint Pierre, le prince et le chef des Apôtres, la colonne de
la foi, le fondement de l'Eglise, vit dans ses successeurs et
exerce le droit de juger, Petrus semper in suis successoraux
vivit, et judicia exercet. » — Ce qui revient à dire : Pierre juge
et parle par Célestin; comme les conciles suivants diront : Pierre
a parlé par Léon , Pierre a parlé par Agathon. — « Notre saint
pape, l'évèque Célestin, continua le légat Philippe, nous ayant
envoyés pour le suppléer, nous confirmons par son autorité la
sentence de déposition et d'excommunication portée contre
Nestorius. » — « Si l'on en vient à la discussion , avait dit saint
* Célestin à ses légats , vous jugerez des sentiments des autres,
» mais vous ne subirez pas vous-mêmes le combat (2). » — Le
concile continua ensuite ses sessions , qui sont au nombre de
sept. — On y régla différentes affaires particulières. Les évèques
écrivirent de nouveau à l'empereur, et au souverain Pontife qui
(4) On croit que ce fut à cette époque, que, pour faire amende
honorable à la sainte Vierge, l'Eglise ajouta à la Salutation angolique
la prière qui commence par ces mots : Sainte Marie, Mère de Dieu,
priez pour nous, etc. — La tradition attribue cette addition au pape
saint Célestin lui-même.
(2) Concil. Ephes., part. 4* , c. 22. Hard., t. I, col. 1347, 4348. —
Etud. relig., etc.. décembre 18(19, p. 834.
CINQUIÈME SIÈCLE. 521
ratifia lout. — Les Pères d'Ephèse condamnèrent aussi l'hérésie
des messaliens , et les pélagiens qui appelaient de la sentence
pontificale dont ils avaient été frappés.
Cependant rien ne parvenait à Constantinople , si ce n'est les Ti;istc fl"
mensonges des hérétiques. Le comte Candidien, gagné par les
nestoriens, faisait intercepter toute la correspondance des Pères;
et, pendant ce temps-là, il les tenait comme en prison et les
accablait de mauvais traitements. Etonnés de ne recevoir aucune
réponse, les évèques soupçonnèrent d'abord, et finirent par
connaître clairement la fourberie de leurs adversaires. Usant
alors d'industrie, ils choisirent un messager d'une discrétion
reconnue, un moine qu'ils travestirent en mendiant, et mirent
leurs lettres dans le creux de son bâton. L'expédient réussit.
L'indignation fut universelle et à son comble quand on sut les
fourberies et les violences du parti de Nestorius. Théodose irrité
exila le comte Gandidien. Nestorius, demeurant opiniâtre, fut
aussi banni par l'empereur, en 434 ou 435. — Ses plus chauds
partisans , Jean d'Antioche et Théodoret , revenus de leur éga-
rement, après un trop long entêtement, l'avaient enfin aban-
donné. Théodoret finit par reconnaître que la vertu n'était pour
lui qu'un moyen d'ostentation : « il eût, dit-il, sacrifié la gloire
de Jésus-Christ lui-même à la sienne propre. » — Le patriarche
d'Antioche, son plus intime ami, après avoir vainement essayé,
dans des entretiens particuliers, de ramener le coupable, crai-
gnit que son opiniâtreté ne fût un danger pour les fidèles, et se
montra un des plus ardents promoteurs de son exil. — L'héré-
siarque obstiné devint un objet de malédiction que tout le
monde redoutait. Marqué pour ainsi dire, dès ici-bas, du sceau
de la réprobation, il vit, dit-on, son corps pourrir tout vivant,
et sa langue, qui avait osé blasphémer contre Marie, fut rongée
par les vers et tomba en lambeaux. Contraint de fuir en cet
horrible état, devant une invasion de barbares, il se tua en
tombant de cheval, vers l'an 439. — Mais sa secte ne mourut
pas avec lui; elle vit encore aujourd'hui dans plusieurs parages
de l'Orient, en Syrie, dans la Chaldée turque, pour le malheur
des chrétientés d'Orient. Elle a même fait des missions en Chine
et sur la côte de Malabar, où les Portugais, en 1500, trouvèrent
ses prosélytes sous le nom de chrétiens de saint Thomas. Ail-
522 cours d'histoire ecclésiastique.
leurs ils s'appellent nestoriens, chaldéens, etc. — Avec le
temps, cependant, et sous l'influence de différentes causes, ils
paraissent, en grande partie, avoir abandonné les erreurs de
Nestorius, ainsi que le prouvent diverses professions de foi
émises par eux, en 1247, 1445, 1550, 1610, etc. (1).
s. Cyrille. Saint Cyrille mourut treize ans après le concile d'Ephèse. Il
d'Alexandrie. avail gouverné trente-deux ans l'Eglise d'Alexandrie, et, pen-
^samort. ^ani ce jong épiscopat , il avait déployé le plus grand zèle pour
_ ' maintenir la pureté de la foi. Le pape saint Célestin lui donne
De 412 à m. ]es tjtres fe généreux défenseur de l'Eglise, de docteur ca-
tholique et d'homme vraiment apostolique. Il était si attaché à
la doctrine des anciens Pères, qu'il n'enseignait rien que d'a-
près eux, comme il nous l'apprend lui-même. — Il a composé
plusieurs ouvrages, entre autres , cinq Livres contre Nestorius,
dix sur Julien l'Apostat, les traités de la Trinité, de la. Foi et
de l'Adoration en esprit et en vérité, des Commentaires sur
Isaïe, sur les douze petits Prophètes et l'Evangile de saint Jean,
ainsi que diverses Lettres. — On voit, par ces différents écrits,
que saint Cyrille avait une grande dévotion envers le mystère de
l'Incarnation. Son zèle à le défendre lui a mérité, dit Thomas-
sin, le titre de docteur de l'Incarnation. — Il n'en avait pas
moins pour la divine Eucharistie. Aussi insiste-t-il souvent sur
les effets de cet auguste sacrement. « Il guérit, dit-il, les ma-
ladies spirituelles de nos âmes; il nous fortifie contre les ten-
tations; il amortit les ardeurs de la concupiscence, et il nous
incorpore à Jésus-Christ. » — t Nous sommes sanctifiés, dit-il
encore, en participant à la chair sacrée et au précieux sang de
Jésus-Christ, et nous ne la recevons pas comme une chair com-
mune, à Dieu ne plaise! ni comme la chair d'un homme en
qui la divinité aurait seulement fait sa demeure; mais comme
la chair propre et vivifiante du Verbe, qui seul peut être par sa
nature un principe de vie. » — Dans un autre endroit, il traite
d'extravagance l'opinion de quelques-uns qui disaient que l'Eu-
charistie ne servait plus à la sanctification, quand elle était
gardée jusqu'au lendemain. » Le corps de Jésus-Christ , dit
(1) Bergier, art. Nest. — Receveur, tom. III. — Legrand, De Tn-
carn., t. II, p. 53-55.
CINQUIÈME SIÈCLE.
123
saint Cyrille, ne change point et ne perd rien de sa vertu vivi-
fiante. » — Le docteur de l'Incarnation honorait aussi la sainte
Vierge d'une manière toute particulière. Rien de plus énergique
que ce qu'il dit de ses glorieuses prérogatives, dans un dis-
cours qu'il prononça au concile d'Ephèse. « Je vous salue, Mère
de Dieu, trésor vénérable de tout l'univers. Je vous salue, vous
qui, dans votre sein virginal, avez renfermé l'Immense, l'In-
compréhensible; vous par qui le ciel triomphe, les anges se
réjouissent, les démons sont mis en fuite, le tentateur est
vaincu, la créature coupable élevée jusqu'au ciel, la connais-
sance de cette vérité établie sur les ruines de l'idolâtrie; vous
par qui toutes les églises du monde ont été fondées et les na-
tions amenées à la pénitence; vous, enfin par qui le Fils unique
de Dieu, qui est la lumière du monde, a éclairé ceux qui
étaient assis dans les ombres de la mort. Est-il un homme qui
puisse bénir et louer dignement l'incomparable Marie? » —
Saint Cyrille s'était laissé prévenir par son oncle Théophile
contre saint Jean Chrysostome; mais il reconnut la vérité, et,
en 419, il mit dans les diptyques le nom de l'illustre arche-
vêque. — On a aussi fait peser sur lui une part de l'odieux
assassinat de la célèbre Hipatia d'Alexandrie; mais le rescrit
de l'empereur Honorius au sujet de ce crime l'en décharge com-
plètement. — Saint Cyrille eut le malheur d'avoir pour prédéces-
seur Théophile, son oncle, et pour successeur Dioscore, son ami,
et d'être indignement trompé par ces deux infâmes prélats.
L'Eglise possédait encore plusieurs autres docteurs remar-
quables, tels que saint Hilaire d'Arles, saint Prosper, saint
Vincent de Lérins, saint Sidoine Apollinaire, Cassien, Paul
Orose, Prudence, saint Pierre Chrysologue, saint Isidore de De*01**4&
Péluse, saint Eucher, Théodoret, Claudien Mamert, Salvien, etc.
Saint Hilaire d'Arles naquit dans les Gaules, vers l'an 401.
Su famille était fort distinguée, selon le monde. Il fut élevé
d'une manière conforme à son illustre naissance. On lui donna
des maîtres habiles pour l'instruire dans la connaissance des
beaux-arts , et il fit de grands progrès dans les différentes bran-
ches de la littérature, surtout dans la philosophie et l'éloquence.
Hilaire aima d'abord le monde et en chercha les honneurs; mais
ramené à Dieu par saint Honorât , son parent, fondateur du mo-
S. Hilaire
d'Arles.
Ses écrits.
524 cours d'histoire ecclésiastique.
nastère de Lérins , il alla s'enfermer avec lui dans cette sainte
maison. Il y montra tant de zèle et de ferveur, qu'il devint en
peu de temps le modèle de ceux parmi lesquels il était venu
étudier les maximes de la perfection monastique. Il se distin-
guait surtout par son amour pour la prière et pour la mortifica-
tion. Saint Honorât ayant été élu évèque d'Arles, en 426, le
disciple suivit son maître dans cette ville, et lui succéda, en
429. La dignité de l'épiscopat ne fit que donner un nouveau
lustre aux vertus de saint Hilaire. Il se consacra tout entier à la
sanctification de son troupeau. Il le nourrissait assidûment du
pain de la parole divine. Son talent pour la prédication était
singulièrement remarquable. Il parlait aux savants avec cette
grâce , cette élégance et ce ton de noblesse qui caractérisent les
grands orateurs. Devant les gens sans lettres, il savait allier un
style simple et naïf avec la majesté de l'Evangile. Son amour
pour les pauvres ne connaissait point de bornes. Il travaillait
des mains et se privait de tout, afin de leur procurer des secours
plus abondants. Il vendit, pour racheter les captifs, jusqu'aux
vases sacrés de l'église, et se servit, dans la célébration des
divins mystères, de calices et de patènes de verre. Il fonda des
monastères , et présida plusieurs conciles : tels furent celui de
Riez, en 439; le premier d'Orange, en 441 ; celui de Vaison,
en 442; et probablement le second d'Arles, en 443. C'est
principalement à son zèle et à sa prudence que l'on doit les
canons de discipline qui furent faits dans toutes ces assemblées.
— Cependant la fermeté d'Hilaire et son zèle quelquefois outré,
dit Godescard , lui firent des ennemis. On parvint même à
donner de lui une idée peu avantageuse au pape saint Léon. Ce
pontife rétablit sur leurs sièges deux évèques que le métropoli-
tain d'Arles avait irrégulièrement et injustement déposés. Il lui
défendit en outre d'ordonner aucun évoque à l'avenir dans la
province Viennoise, où il prétendait avoir juridiction. Hilaire,
qui était alors à Rome , commit la faute d'en partir brusque-
ment, comme un mécontent; mais sa vertu triompha de la na-
ture, et il supporta cette humiliation avec une patience admi-
rable. Saint Léon lui-même , à la fin , conçut une grande estime
pour l'humble prélat, et dans une lettre qu'il écrivit peu de
temps après la mort d'Hilaire, arrivée en 449, il l'appelait Hi-
Cinquième siècle. i>25
laire de sainte mémoire. — A ce sujet, le grand Pape écrivit aux
évoques des Gaules une décrétale fameuse, à la sagesse et à la
puissance de laquelle le jansénisme et l'école gallicane ont vai-
nement essayé de résister. — L'archevêque d'Arles avait com-
posé une Explication du Symbole extrêmement louée par les
anciens, et des Homélies sur toutes les fêtes de l'année, qui
étaient aussi fort estimées; mais ces ouvrages se sont perdus.
On a de lui la Vie de saint Honorât, des Homélies sous le nom
d'Eusèbe d'Emèse, et plusieurs Opuscules. — D. Geillier et Go-
descard disent qu'on a faussement accusé saint Hilaire d'avoir
partagé les sentiments des semi-pélagiens.
Saint Prosper était né dans l'Aquitaine, en 403 (1). Il passa s. Prosper
sa jeunesse dans les plaisirs du monde; mais, ayant ouvert ^"m'iT'
les yeux à la grâce, il se nourrit des livres de saint Augustin,
auquel il s'unit pour la défense de la saine doctrine contre Dc403a4i*
les semi-pélagiens. Après la mort du maître, le disciple con-
tinua à poursuivre tous les ennemis de la grâce. Il écrivit contre
eux en vers et en prose, avec beaucoup de force et une rare
élégance. Ce fut, dit Photius, à son zèle, à son savoir et à ses
travaux infatigables , que l'on dut l'extirpation entière du péla-
gianisme. — Les principaux ouvrages qui nous restent de saint
Prosper sont : une Lettre à saint Augustin; deuxEpigramm.es
contre un censeur de cet illustre évèque; un Livre sur la grâce
et le libre arbitre; un Commentaire sur les psaumes, et un
recueil de Sentences tirées des ouvrages de saint Augustin. —
On lui a attribué aussi les Livres de la vocation des ge7itils;
mais ils appartiennent plus propablement au pape saint Léon.
— Le chef-d'œuvre de saint Prosper est son Poème contre les
ingrats, composé vers l'an 431, pour réfuter les pélagiens et les
semi-pélagiens. La nécessité et la gratuité de la grâce y sont
solidement démontrées. Le saint docteur y dit en passant : « Que
le siège de saint Pierre, fixé à Rome, préside sur tout l'univers,
et qu'ainsi Rome possède par la religion ce qu'elle n'a point
soumis par la force des armes. »
(I) On ignore s'il fut évèque, prêtre ou laïque; selon l'opinion I
lus commune, dit Feller. il n'était point engagé dan.- le miniitoi
526 COURS d'histoire ecclésiastique.
8. Vincent Saint Vincent de Lérins, originaire de Toul, selon l'opinion
sesterîts. *a P'us commune, et, d'après quelques auteurs, frère de saint
Samon. Loup de Troyes, embrassa d'abord la profession des armes, et
An 450. vécut dans le monde avec éclat. Il dit de lui-même que, « après
avoir été battu par les flots de la mer orageuse du siècle, il
réfléchit sérieusement sur les dangers dont il était environné,
ainsi que sur le vide des choses créées, et, pour se mettre à
l'abri des écueils, il se jeta dans le port de la religion, où se
trouve le refuge le plus assuré. » La petite lie de Lérins, peu
éloignée des côtes de la basse Provence, fut le lieu qu'il choisit
pour sa retraite (1). 11 s'y consacra tout entier à l'étude, à la
prière et aux pratiques de la pénitence. Saint Eucher l'appelle
« la perle incomparable de Lérins. » — Trois ans après le con-
cile d'Ephèse, il écrivit, avec autant de clarté et de précision
que de force et d'élégance, un livre qu'il intitula : Commonitoire
ou avertissement contre les hérésies. Le saint docteur avait prin-
cipalement en vue les nestoriens et les apollinaristes; mais , il
les réfute par des principes généraux et lumineux qui sont
propres à confondre les novateurs de tous les siècles. Ainsi il
établit cette règle fondamentale, adoptée par tous les anciens
Pères, qu'on doit regarder comme dogme catholique, ce qui a
été cru dans tous les lieux , dans tous les temps et par tous ;
Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est; hoc
est etenim vere proprieque catholicum. — Nous avons, dit saint
Vincent de Lérins, un moyen facile de nous prémunir contre
les explications arbitraires des Livres saints que donnent les
hérétiques; c'est « d'interpréter toujours l'Ecriture par la tra-
dition de l'Eglise, qui, comme un fil , nous conduit à la connais-
sance de la vérité. » Il s'étend avec beaucoup de solidité et une
élégance continue, dit Gorini, sur la divine mission que l'Eglise
a reçue de conserver pur et sans tache le sacré dépôt de la foi.
— Quant à la manière de se servir du témoignage des Pères, il
dit « que nous ne devons recevoir, comme entièrement certain
(1) Gennade assure qu'il se retira au monastère de Lérins, qui se
trouvait dans la plus petite des deux îles situées près d'Antibes et
connues anciennement sous le nom de Lérins, de Léro, ancien et
fameux corsaire, au rapport de Strabon.
CINQUIÈME SIÈCLE. 527
et indubitable, que ce qui a èU cru par tous ou par presque
tous, et alors l'unanimité de leur consentement équivaut à l'au-
torité d'un concile général. Si quelqu'un d'entre eux a tenu une
doctrine contraire à celle du plus grand nombre, quelque saint,
quelque babile qu'il ait été, on doit regarder son sentiment
comme celui d'un particulier, et non point comme la croyance
universelle de l'Eglise. » — Parlant des hérétiques , qui , alors
comme aujourd'hui, se vantaient d'avoir la Bible pour eux, « ils
affectent, dit-il, de citer partout l'Ecriture; il n'y a presque
point de page dans leurs écrits où l'on n'en trouve des textes.
Mais en cela ils ressemblent aux empoisonneurs , qui désignent
sous des noms imposants leurs breuvages meurtriers, et ils
imitent le père du mensonge, qui, en tentant le Fils de Dieu,
cita l'Ecriture. » — Il n'y a pas de livre, dit Godescard, qui
renferme tant de choses en si peu de mots que le Commonitoire
de saint Vincent de Lérins. — Ce saint docteur était prêtre, et
mourut vers l'an 450. Quelques critiques lui ont attribué des
objections contre la doctrine de saint Augustin sur la grâce,
auxquelles saint Prosper a répondu; mais Baronius a prouvé
qu'elles sont d'un autre Vincent qui vivait au même temps dans
les Gaules. D. Geillier, le cardinal Orsi , le P. Papebroch ,
pensent, sur ce point, comme Baronius.
Saint Sidoine Apollinaire, qui illustra les dernières années s. Sidoine
du ve siècle, était né à Lyon, vers l'an 431, et son père avait Apollinaire,
occupé les premières charges de l'empire dans les Gaules. Il ses écri ».
étudia les belles-lettres sous des maîtres très-habiles , et devint s*mn.
un des poètes et des orateurs les plus célèbres de son temps. De43U48s
Marié à Papianille, fille de l'empereur Avilus, Sidoine, fut suc-
cessivement commandant des armées, préfet de la ville de Rome,
patrice et employé dans diverses ambassades. Mais on voit, par
ses lettres, qu'il n'aima jamais le monde au milieu duquel il
était obligé de vivre, ou qu'il sut courageusement se détacber
des ambitions, des illusions et des sollicitudes terrestres. Au
sein des grandeurs, il fut toujours humble, pieux, affable,
obligeant, libéral et compatissant pour les malheureux. Aussi,
le siège de la ville d'Auvergne, aujourd'hui Clermont , étant
devenu vacant, en 471, le peuple de ce diocèse et le clergé de la
province, qui connaissaient le mérite et les vertus de Sidomo
ou 401.
cours d'histoire ecclésiastique.
Apollinaire, le demandèrent-ils pour évèque d'une voix una-
nime. Il n'y eut aucune ambition de sa part, quoi qu'en dise
M. Guizot. Loin de là : son humilité en fut effrayée , mais il ne
put résister aux instances qui lui furent faites. Saint Sidoine,
dit Gorini, preuves en main, ne convoita pas l'épiscopat. Il en
fut revêtu par cette sorte de violence que le peuple employait
quelquefois pour certains personnages d'élite qu'il souhaitait
comme chefs spirituels. Telle fut, en particulier, l'élection d'Am-
broise. — Sidoine se sépara alors de sa femme, renonça à la
poésie, qui jusque-là avait fait ses délices, et s'appliqua tout
entier aux études convenables à son nouvel état. Il y fit de
grands progrès, et devint en peu de temps l'oracle et le modèle
des autres évèques. En parcourant sa correspondance, on voit
qu'il fut en rapport avec les plus illustres prélats de son temps. —
Sidoine avait l'âme romaine, et il voyait avec une profonde dou-
leur les barbares accroître leur domination au sein de l'empire.
Avec son beau-frère Ecdicius, il les repoussa de toutes ses forces
de sa chère Auvergne. — Mais il était encore plus évèque que
romain, et il regardait comme son premier devoir d'instruire les
ignorants et de soulager les pauvres, de quelque Dation qu'ils
fussent. Durant une grande famine, il nourrit, avec le secours
de son beau-frère Ecdicius, plus de quatre mille Bourguignons,
que la misère avait contraints d'abandonner leur patrie. Après
la cessation du fléau , il les fit reconduire chez eux à ses dépens.
— Il faisait souvent la visite de son diocèse, et remplissait
avec autant de zèle que de prudence toutes les fonctions du mi-
nistère pastoral. Malgré la délicatesse de sa complexion , sa vie
fut une pénitence sévère et continuelle. — La ville de Clermont
ayant été assiégée par Evaric, en 475, Sidoine, qui redoutait
pour son peuple le joug arien des Visigoths , l'encouragea à
faire une vigoureuse résistance. Evaric vainqueur l'en punit par
Vexil et le fit enfermer dans un château. Mais il lui rendit la
liberté quelque temps après. Rétabli sur son siège, le saint
évèque fut l'appui et le consolateur des catholiques de tout
le pays. — Il mourut, en 484, selon les uns, en 489 ou 491 ,
selon d'autres. Il nous reste de lui neuf livres de lettres , et un
recueil de poésies sur différents sujets. Ses pensées sont ingé-
nieuses et délicates. Son style est serré, vif et agréable, mais on
Sa mort
CINQUIÈME SIÈCLE.
y remarque quelquefois de l'affectation. Ses principaux poèmes
ount des Panégyriques des empereurs de son temps. On lui
reproche d'être trop flatteur; mais il faut remarquer que toutes
ses poésies ont été composées avant qu'il fût évoque. La simple
vérité des dates, rétablie consciencieusement par Gorini, réfute
une critique frivole ou malicieuse, qui voudrait jeter une tache
de légèreté sur le caractère épiscopal de Sidoine Apollinaire.
Jean Gassien était né, selon plusieurs auteurs, dans la petite Jean cassien.
Scythie, qui faisait alors partie de la Thrace. Il s'accoutuma dès
sa jeunesse aux exercices de la vie ascétique, dans le monastère
de Bethléem, sous la discipline de saint Jérôme. La haute répu-
tation de sainteté qu'avaient les solitaires de l'Egypte l'engagea
à les visiter, vers l'an 390. Il passa quelques années dans la
solitude de Scété et dans la Thébaïde. En 403, il se rendit à
Constantinople, où saint Chrysostome l'ordonna diacre. Après
l'exil du saint archevêque, Cassien alla à Rome, portant, au rap-
port de Pallade, des lettres dans lesquelles le clergé de Constan-
tinople prenait la défense de son pasteur persécuté. Il se retira
ensuite à Marseille, et fonda, près de cette ville, au milieu des
grandes forêts qui descendaient alors jusqu'à la mer, deux mo-
nastères, l'un pour les hommes, en l'honneur de saint Pierre et
de saint Victor; l'autre pour les femmes, en l'honneur de la
sainte Vierge, c C'était, dit M. de Montalembert, comme une
vaste métropole monastique. » — Cassien fut ordonné prêtre en
Occident, et mourut en odeur de sainteté, vers l'an 433. — Les
ouvrages que nous avons de lui sont : un Livre de l'Incarnation,
composé à la prière de saint Léon, alors archidiacre de Rome;
les Institutions de la vis monastique en douze livres; et des
Conférences spirituelle», Collationes , où il raconte à ses dis-
ciples la vie, les exemples et toutes les saintes maximes des
solitaires de l'Orient. — Une de leurs pratiques, sur laquelle il
insiste le plus, est l'usage des aspirations fréquentes, et il
recommande surtout celle dont l'Eglise se sert habituellement,
et qui commence par ces mots : Deus in adjutorium meum
intende, etc. — La treizième conférence de Cassien favorise,
comme nous l'avons dit, les principes condamnés dans les semi-
pélagiens. — Les conférences de Cassien eurent un grand succès.
On les lisait aux religieux durant le repas du soir, Qui prit ainsi
Coi'Rs D'wsTome. ^
530 cours d'histoire ecclésiastique.
le nom , encore aujourd'hui conservé dans notre langue, de Col-
lation.
pani Orose. Paul Orose , savant prêtre espagnol , était de Tarragone. En
s<* écrits. ^^ jj ^ env0Yé Yers saint Augustin par deux évèques d'Es-
pagne. Il demeura un an auprès du saint docteur, et fit de
grands progrès dans la science des Ecritures. Il alla ensuite de
sa part, en 415, à Jérusalem, pour consulter saint Jérôme sur
des questions touchant la nature et l'origine de l'àme humaine.
A son retour, il composa, par le conseil de l'illustre évêque
d'Hippone, une Histoire en sept livres, qui comprend depuis le
commencement du monde jusqu'à l'an 316 de Jésus-Christ. Ce
livre fournit un nouvel appui à la Cité de Dieu de saint Augus-
tin. L'historien espagnol s'étend beaucoup plus sur l'histoire
romaine que sur les autres, et il s'applique surtout à prouver,
contre les païens, que les malheurs qui affligeaient alors le
monde ne venaient point de ce que l'on méprisait les anciennes
superstitions de l'idolâtrie. On a encore de Paul Orose une Apo-
logie du libre arbitra contre Pelage , et une Lettre à saint Au-
gustin sur les erreurs des priscillianistes et des origénistes.
Prudence. L'Espagne produisit à peu près dans le même temps un autre
sesécnu. ecrjvain célèbre. C'est Prudence, né dans la vieille Castille, en
348. Successivement avocat, magistrat, homme de guerre et
gouverneur de Saragosse, il se distingua dans toutes ces pro-
fessions. Il renonça au monde, dans la vigueur de l'âge, et con-
sacra tous ses talents à la défense de la religion, qu'il honora
encore plus par sa piété que par la beauté de ses écrits. Il com-
posa deux livres' pleins de force, de noblesse et d'élégance
contre le sénateur Symmaque, qui demandait, comme nous
l'avons vu, le rétablissement de l'autel de la Victoire. — La
plupart des ouvrages de Prudence sont écrits en vers, et lui ont
mérité un rang distingué parmi les poètes chrétiens. C'est, dit
un critique, « le vrai poète chrétien du quatrième siècle. •
Érasme le met au nombre des plus grands docteurs de l'Eglise.
Ses principaux poèmes sont : le Combat de l'esprit contre le
vice; deux recueils d'Hymnes sur les fêtes et sur les martyrs,
dans lesquelles on admire celle qui est en l'honneur des saints
Innocents : Salcete , flores martyrutn ; un abrégé de l'Histoire
sainte; YApotheosis; des poèmes contre diverses hérésies, et
CINQUIÈME SIÈCLE.
531
surtout celui de l'Origine des péchés , etc. « Il parait clairement,
par plusieurs endroits de ses poésies , dit le célèbre critique pro-
testant Leclerc, que l'on invoquait alors les martyrs, et qu'on
croyait qu'ils avaient été établis de Dieu patrons de certains
lieux. » — « Saint Bernard, dans ses strophes si suaves sur le
» nom de Jésus, n'a fait que paraphraser celte invocation de
» Prudence qu'on trouve dans YApotheosis : 0 nom, le plus doux
» des noms, ma lumière, ma gloire, mon espoir, mon appui!
» ô repos assuré de toutes mes peines I Faveur délicieuse ,
» parfum qui embaume, source qui désaltère, chaste amour,
» beauté ravissante, volupté parfaite! » — On ignore la plupart
des détails de la vie de Prudence, ainsi que l'époque de sa mort.
Saint Pierre Ghrysologue, né à Imola, fut miraculeusement
élu archevêque de Ravenne, vers l'an 433. Il s'était préparé aux
vertus épiscopales par la vie cénobitique. Son zèle pour l'ins-
truction de son peuple est consigné dans ses discours que nous
avons encore, au nombre de cent soixante-seize. La solidité et
l'élégance s'y trouvent jointes à la brièveté, car, comme saint
Augustin, il avait pour maxime de ne pas rester longtemps en
chaire. Ils ont fait donner à leur auteur le nom de Chrysologue
ou homme aux paroles d'or. Le saint y recommande fortement
la communion fréquente, et désire que l'Eucharistie, dans la-
quelle « nous mangeons, dit-il, Jésus-Christ lui-même, puisse
devenir la nourriture journalière de nos âmes. » — Parlant du
jeune du carême , il dit « qu'il ne vient point des hommes , mais
qu'il est d'institution divine. » Prêchant contre les divertisse-
ments profanes ou dangereux, il avertit « qu'on ne s'amuse ja-
mais impunément avec le diable. » — L'hérésiarque Eutychès lui
ayant écrit au sujet de son erreur, Pierre Ghrysologue, comme
nous le dirons bientôt, le renvoya au Saint-Siège, juge de
toutes les controverses religieuses. — Le saint archevôque de
Ravenne mourut vers l'an 450 ou 452, à Imola sa patrie, qu'il
avait voulu revoir. — Le pape Benoit XIII l'a honoré du titre de
docteur de L'Eglise universelle.
Saint Isidore de Péluse, ainsi nommé parce qu'il se retira
dans une solitude auprès de cette ville, voisine d'Alexandrie,
ilorissait du temps du concile d'Ephèse. Saint Ghrysostome avait
été son maître, et Isidore fut un de ses plus illustres disciples.
S. Pierre
Chrysologue,
archevêque
de
Ravenne.
De 433 à 450.
S. Isidore
de
Péluse.
Sa mort.
Ven l'as 450.
532 cours d'histoire ecclésiastique. ,
On le regardait comme une règle vivante de la perfection mo-
nastique. Saint Cyrille et les autres évoques qui vivaient à la
même époque, l'honoraient comme leur père. Isidore contribua
beaucoup à éclairer saint Cyrille sur saint Chrysostome , calom-
nié et persécuté par son oncle Théophile. Il mourut vers l'an
450. Nous avons de lui plus de deux mille lettres et quelques au-
tres ouvrages. On y trouve beaucoup de solidité et de précision,
s. Encher, Saint Eucher est un des plus célèbres évèques de Lyon. La
^Lyon!6 beauté et la pénétration de son génie, l'étendue et la variété de
ses écrits, ses connaissances, la force et la majesté de son éloquence lui
De 434~à 454. attirèrent l'admiration de tous les orateurs de son temps, et
l'estime de tout ce qu'il y avait de grands hommes dans l'em-
pire. Né d'une famille fort illustre , il se maria d'abord et eut
deux fils , Salonnius et Véran , qu'il fit élever au monastère de
Lérins, et qui furent promus à l'épiscopat, du vivant de leur
père, le premier à Genève, le second à Vence. Dégoûté du
monde et effrayé des dangers qu'il y courait pour son salut,
Eucber se retira lui-même à Lérins , en 422, du consentement
de sa femme Galla, qui se consacra aussi dans la retraite au
service de Dieu. — Saint Eucher, dit Cassien , brillait dans le
monde comme un astre par la perfection de sa vertu, et il fut
depuis un modèle de la vie monastique. — En 434, il fut arra-
ché de sa c chère Lérins, » comme il disait, et placé sur le
siège de Lyon. On vit en lui un pasteur fidèle, soupirant sans
cesse après la céleste patrie, humble d'esprit, riche en bonnes
œuvres, puissant en paroles, accompli en tout genre de sciences,
et supérieur ou du moins égal aux plus grands évèques de son
temps. Saint Paulin de Noie, saint Honorât, saint Hilaire
d'Arles, Claudien Mamert, s'accordent tous à faire le plus ma-
gnifique éloge de ses vertus. Saint Eucher se montra zélé dé-
fenseur de la doctrine de saint Augustin contre les semi-péla-
giens. Il mourut, selon l'opinion la plus probable, vers l'an
454. — Les principaux ouvrages du saint archevêque de Lyon
sont : un Eloge du désert ou de la vie solitaire , l'Histoire de
saint Maurice et des martyrs de la légion Thébaine , un Traité
du mépris du monde, et un autre qui a pour titre : Formules
spirituelles. Ce sont des explications de quelques endroits de
l'Ecriture, que le saint écrivit pour l'usage de son fils Véran.
CINQUIÈME SIÈCLE. 533
Théodoret naquit à Antioche, vers l'an 393. Ses parents, qui tmoHn*,
l'avaient consacré à Dieu avant sa naissance, le firent élever «é<iue -ie r.yr.
Ses feriU.
avec soin dans la connaissance des langues grecque, hébraïque -
et syriaque. Il se retira encore fort jeune dans un monastère L>e i23à t0*'
voisin d'Apamée , après avoir distribué aux pauvres ses biens
qui étaient considérables. On l'en tirade force, en 423, pour
l'élever sur le siège épiscopal de Gyr, dans la Palestine. Son
diocèse, qui comprenait huit cents églises ou paroisses, comme
il nous l'apprend lui-même, était rempli d'hérétiques (1). Le
nouvel évèque travailla avec tant de zèle et de succès , qu'il eut
le bonheur de les ramener tous à la vérité. Son éloquence et
son savoir le firent souvent appeler à Antioche et dans les villes
voisines, où ses prédications convertirent des milliers d'héré-
tiques et de pécheurs. — La gloire de Théodoret fut obscurcie,
pendant quelque temps, par ses liaisons aveugles avec Nesto-
rius, et par la conduite que nous lui avons vu tenir au concile
d'Ephèse. Tillemont, le P. Alexandre, Graveson, etc., ont
démontré, il est vrai, que ses sentiments furent toujours ortho-
doxes; mais son opiniâtreté à défendre la personne de l'héré-
siarque, son ami et son condisciple, et à attaquer saint Cyrille,
lui fit commettre plusieurs fautes (2). Il les effaça ensuite,
comme nous le verrons, par un retour aussi sincère qu'édifiant.
Le Pape en fit son légat pour les provinces de l'Euphrate et de
l'Arménie. — Théodoret mourut vers l'an 458. Son ardente
polémique contre saint Cyrille et les écrits, qu'il eut le malheur
de publier en faveur de Théodore de Mopsueste et de Nestorius,
ont écarté de son front l'auréole que l'Eglise décerne aux saints,
sans nuire à la sincérité de ses derniers sentiments, dont saint
(4) Théodoret, lettre Wv.
(2) Et si quintae synodi judicium, adversùs scripta à Theodoreto in
anathematismos exarata , œquissimum fuerit , attamen fateri non co-
gimur Theodoretum ipsum , quem ut haereticum non damnavit, fuisse
Nestorii dogmatibus infectum... Malè interpretatus est S. Gyrillum;
multas ejus locutiones catholicas non intellexit, ideoque proscripsit;
saepe usurpavit, ipse, phrases, quae si urgeantur, haeresim Nestoria-
nam sapiunt et continent. Illius scripta, quibus Nestoriani abuteban-
tur, juré et meritb condemnata fuerunt. Attamen , ille celebris praesul
virginem deiparam semper dixit; eximiam Joannis ad Nestorium epis-
tolam approbavit, etc. — (Legrand, De incarnat ione, t. II, p. 449-4 20. '
534 cours d'histoire ecclésiastique.
Grégoire le Grand fait le plus magnifique éloge. — Théodoret
a laissé un grand nombre d'écrits , dont voici les principaux :
des Commentaires sur les Psaumes, sur Jérémie, Daniel,
Ezéchiel, les douze petits Prophètes, et sur les Epîtres de saint
Paul ; une Explication du Cantique des cantiques , une His-
toire religieuse ou la vie de trente solitaires qui vivaient de son
temps, dix Sermons sur la Providence, cent quarante-sept
Lettres, et une Histoire ecclésiastique divisée en cinq livres.
Elle commence où se termine celle d'Eusèbe , c'est-à-dire, à l'an
324 de Jésus-Christ, et finit à l'an 429. Elle renferme, dit Fel-
ler, des choses importantes qu'on ne trouve pas ailleurs, et
Photius la préfjre , pour le style , aux histoires d'Eusèbe , de
Socrate et de Sozomène.
Socrate, Ces deux derniers historiens ecclésiastiques appartiennent
sozomène, aussi au Ve siècle. — L'histoire de Socrate est divisée en sept
historiens6' livres et commence en 306. Celle de Sozomène est divisée en
ecclésiastiques. neuf livres et commence en 324. Toutes les deux s'étendaient
jusque vers l'an 440; mais la fin du récit de Sozomène s'est per-
due, et ce qui nous reste se termine en 415. — Socrate était de
Constantinople, et Sozomène, de Salamine. — Le premier, dit
Feller, était peu versé dans les matières ecclésiastiques ; Photius
et Tillemont lui reprochent également de n'avoir pas assez
connu la doctrine et les coutumes de l'Eglise. Son impartialité
à l'égard des évêques de Rome est bien connue; c'est plutôt de
la sévérité que de la bienveillance qu'il montre à leur égard. —
Le second a beaucoup plus de jugement; d'autres, au con-
traire, disent moins de critique. Son histoire est plus étendue
et mieux écrite. — L'un et l'autre favorisaient l'erreur des
novatiens, sorte de jansénistes prématurés, et leurs témoi-
gnages sont suspects à cet égard. Cependant, il est de graves
auteurs qui le nient. Mais, selon Darras , il est de toute impos-
sibilité de nier le novatianisme de Socrate. On ignore l'époque
de sa mort, celle de Sozomène arriva vers l'an 450 (1).
Philostorge, auteur arien de la Cappadoce, a aussi composé
une histoire ecclésiastique, dont on n'a que des fragments con-
servés par Photius. Elle s'étend de 320 à 425; mais, elle est
(1) Hist. de ïinfuill. des Papes, t. I, p. -»o8-277.
CINQUIÈME SIÈCLE.
535
remplie de déclamations et de calomnies contre les catholiques.
C'est moins une histoire de l'Eglise qu'une apologie de l'aria-
nisme : comme le dit Pholius, a un éloge des hérétiques, une
détraction des orthodoxes. » — C'est, au jugement d'un auteur
grave, un tissu de calomnies et de faussetés; « Philostorge,
dit-il aussi, y prend à lâche de glorifier les hérétiques et de
rabaisser leurs adversaires. » Aussi, Photius lui-même ne
peut-il s'empêcher de le qualifier souvent d'impie, d'historien
très-infidèle, de ministre de mensonges , etc. (1).
Claudien Mamert, prêtre et frère de saint Mamert, arche-
vêque de Vienne, était un des plas savants hommes de son
temps. Elevé dans la solitude, il y avait puisé des trésors d'éru-
dition. Il a composé un Traité sur la nature de l'âme. Son but
était de réfuter Fauste de Riez, qui soutenait que Dieu seul était
incorporel, et que les anges, ainsi que les âmes humaines, étaient
des substances matérielles, quoique d'une nature plus relevée.
On admire dans cet ouvrage l'élégance jointe à la solidité et à
l'esprit de méthode. — Saint Sidoine Apollinaire regardait Clau-
dien Mamert comme le plus beau génie de son siècle. Il le
loue pour avoir composé plusieurs hymnes à l'usage de l'église
de Vienne. Celle de la croix, Pange, lingua, gloriosi prœmium
certaminis , lui est attribuée par D. Ceillier, Godescard et plu-
sieurs autres, comme nous l'avons vu. Claudien mourut, vers
l'an 474 , après avoir rendu d'importants services à son frère
dans les travaux de i'épiscopat.
Le saint archevêque de Vienne était lui-même une des plus
brillantes lumières de l'Eglise gallicane. Il joignit à une sainteté
éminente un profond savoir et le don des miracles. Il délivra,
par ses prières, la ville de Vienne de plusieurs terribles incen-
dies qui la menaçaient d'une ruine totale. Ces embrasements
répétés, de fréquents tremblements de terre, des volcans, la
guerre, la vue des bêtes sauvages qui venaient en plein jour
jusque sur les places publiques, et divers autres fléaux, sem-
blaient annoncer que le ciel était irrité par les crimes des peuples.
L'antique cité de Vienne, étant particulièrement le théâtre de ces
terribles phénomènes, semblait être aussi l'objet particulier delà
Claudien
Mamert,
Ses écrits.
Sa morl.
An 474.
S. Mamert,
archevêque
de Vienne ;
il institue
les
Rogations.
Sa mort.
Ans 469-475.
^4) Ilist. de l'infaill. des Papes, p- îoi-853.
536 cours d'histoire ecclésiastique.
colère divine. Pour l'apaiser, saint Mamert établit, en 469, des sup-
plications publiques accompagnées de jeune , qui devaient durer
trois jours chaque année. Cette pieuse institution, connue sous
le nom de Rogations, se répandit peu à peu dans les diocèses
voisins de celui de Vienne, et devint bientôt une pratique uni-
verselle de l'Eglise d'Occident. — Ce fut le pape Léon III qui
l'établit à Rome. On l'appela d'abord la Litanie gallicane. Le
saint prélat qui en fut l'auteur mourut en 475. On lui attri-
bue deux sermons , l'un sur les Rogations , l'autre sur la pé-
nitence des Ninivites (1).
Sahicn. Salvien, prêtre de Marseille, devait le jour à des parents
^sa^oiL illustres de Cologne ou de Trêves. D'abord marié, il garda la
continence avec sa femme Palladie , vint se fixer à Lérins dont
il fut l'une des gloires, et fut élevé au sacerdoce, vers l'an 430.
Quelques-uns disent qu'il fut évèque. Il déplora avec tant de
douleur les dérèglements et les malheurs de son temps, qu'on
l'appela le Urémie du ve siècle. Ses vertus et ses lumières le
firent aussi qualifier par Gennade de Maître des évoques. Il
mourut à Marseille , vers l'an 500 , à 110 ans. Il nous reste de
lui un Traité de la Providence, plein de réflexions solides,
d'idées vastes, touchantes et vraies; un Livre contre l'avarice,
et quelques Epîtres.
Hérésie L'orage excité par Nestorius n'était pas encore calmé, que
4s1ntriChues *e vaisseau de l'Eglise se trouva battu par une tempête encore
plus furieuse : c'était l'hérésie eutychienne ou monophysite.
** **8' Le nouvel hérésiarque , Eutychès, était prêtre et archimandrite,
ou abbé d'un monastère voisin de Constantinople, composé de
trois cents moines. Vieillard ignorant, Eutychès ne semblait pas
devoir être un adversaire bien terrible pour l'Eglise; mais il
était rusé et entêté. Ses cheveux blancs, d'ailleurs, sa qualité
d'abbé , sa réputation de piété , et ses trois cents disciples qu'il
avait endoctrinés, lui donnèrent de l'influence, surtout parmi
les moines. Pour comble de malheur, il avait un filleul, tout-
(1) Il paraît, d'après plusieurs auteurs, que les Rogations étaient
déjà en usage dans quelques églises. Saint Mamert, dans ce cas,
n'aurait fait que les adopter ou les rétablir dans leur ferveur primi-
tive.
CINQUIÈME SIÈCLE. 537
puissant à la cour de l'empereur Théodose, dans la personne de
l'eunuque Chrysaphe. — Ce dernier, d'une ambition démesu-
rée et d'une avarice sordide , s'inquiétait sans doute fort peu
des questions de doctrine; mais il espérait trouver, dans la
querelle , une occasion favorable de se venger de saint Flavien,
archevêque de Constantinople , qui , le jour de son installation
sur le siège de cette capitale, ne lui avait envoyé pour tout
présent que du pain bénit , au lieu de l'or qu'il demandait. —
Flavien avait en outre favorisé l'évasion dePulchérie, à qui l'em-
pereur Théodose, son frère, dans un moment de dépit, avait
voulu faire donner le voile et couper les cheveux; et Chrysaphe,
qui redoutait cette princesse, tremblait qu'elle ne revint au
pouvoir. Ainsi, ce fut la convoitise et l'ambition qui allumè-
rent le zèle ou plutôt le fanatisme de l'eunuque en faveur de
l'eutychianisme.
Cette hérésie était directement opposée à celle de Nest"-
rius; et c'est précisément en combattant ce dernier que Euty-
chès s'y précipita. Nestorius avait soutenu qu'il y avait dans
Jésus-Christ, non-seulement deux natures, mais encore deux
personnes. Eutychès, au contraire, admit, non-seulement l'u-
nité de personnes , mais encore l'unité de nature. Son système
était incompréhensible; et il ne put jamais se décider à en don-
ner une explication nette. — L'une des deux natures avait-elle
été convertie en l'autre, comme l'eau fut changée en vin aux
noces de Cana? Ou toutes les deux s'étaient-elles mélangées et
confondues au point de n'en former qu'une, à la manière des
liquides qui se mêlent ensemble? Ou bien, sans se confondre,
formaient-elles une troisième nature d'un ordre à part? Ou enfin,
la nature humaine avait-elle été absorbée par la nature divine ,
comme une goutte de miel serait absorbée par la mer? On
ignore dans lequel de ces sens divers et absurdes, Eutychès en-
tendait l'unité de nature en Jésus-Christ. On croit plus proba-
blement, dit saint Liguori , que le dernier sens était celui de
l'hérésiarque. Boèco l'affirme positivement. — Quoi qu'il en
soit, l'unité de nature est entièrement opposée au dogme catho-
lique. Aussi, Eutychès fut-il pressé et sollicité d'y renoncer
par tous sos amis. Il en avait d'honorables et de nombreux . que
lui avait valus son zèle contre la précédente hérésie , outre
538
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
S. Flavien,
en appelle
tu Pape.
autres, Eusèbe de Dorylée, prélat fort distingué par son savoir
et d'une orthodoxie éprouvée. C'est l'avocat même qui avait
interpellé Nestorius en pleine église. — L'hérésiarque ne fit
aucun cas des conseils de l'amitié. Flavien , archevêque de
Constantinople, personnage d'une rare bonté, lui fit les mêmes
représentations, et eut toutes sortes d'égards pour les cheveux
blancs de l'archimandrite. Mais l'obstiné vieillard lui résista,
ainsi qu'à trente évèques assemblés en synode à Constantinople.
Flavien fut donc obligé de le déposer de sa dignité d'archiman-
Eutychès, drite. — Alors Eutychès contrefit le juste persécuté; il adressa
^-chev^ue0" une leltre artificieuse au pape saint Léon, dans laquelle il se
plaignait de n'avoir pas été écouté et d'avoir été condamné par
cabale, conjurant « le Pontife romain, protecteur des op'primés,
de prononcer sur cette affaire , de ne pas souffrir qu'on maltrai-
tât un vieillard de soixante et dix ans , à qui on n'avait jamais
eu rien à reprocher. » — Le Pape fut touché de ce langage
humble et soumis; mais il écrivit à Flavien et lui demanda une
relation exacte de ce qui s'était passé. La réponse de l'arche-
vêque de Constantinople fit échouer auprès du Saint-Siège l'in-
trigue du moine hypocrite. 11 ne se rebuta pas, et l'orgueil lui
donnant de l'activité, le vieil archimandrite se tourna de tous
côtés. Il écrivit aux prélats les plus distingués de l'Eglise, jus-
qu'à saint Pierre Chrysologue , évèque de Ravenne. Mais le
saint l'exhorta à se soumettre à la décision du souverain Pon-
tife, t Car, lui dit-il, saint Pierre, qui gouverne le Siège apos-
tolique, ne cesse point de communiquer la vraie doctrine à ceux
qui la cherchent. Quant à nous, notre amour pour la foi ne nous
permet pas de juger les causes qui la concernent, sans le con-
sentement du chef de l'Eglise. »
Ayant échoué du côté de Rome et de Ravenne , Eutychès
exploita plus que jamais la cour impériale par Chrysaphe, qui,
en l'absence de Pulchérie, gouvernait despotiquement l'empe-
reur et l'empire tout à la fois. L'eunuque, pour mieux réussir,
s'adjoignit Dioscore, successeur de saint Cyrille sur le siège
d'Alexandrie, fourbe consommé, qui cachait les crimes d'un
scélérat sous les apparences de la vertu. Sur son avis, on con-
voqua un concile à Ephèse. — Le Pape , pénétrant la cabale, fit
tout son possible pour foire changer de résolution à l'empereur,
brigandage
d Ephèse.
CINQUIÈME SIÈCLE. 539
n'y ayant pas réussi, il envoya trois légats à Ephèsc, afin de
défendre la foi. Il leur donna, pour être lue au concile, une
lettre adressée à Flavien, qui est un exposé parfait, un traité
complet du dogme de l'Incarnation, et que l'antiquité ecclésias-
tique a entourée d'une auréole d'admiration et de respect. — On
compta cent trente évèques d'Orient à Ephèse. Dioscore s'y ren-
dit escorté de soldats et d'une bande de moines fanatisés et
commandés par un d'entre eux, nommé Barsumas, véritable
scélérat. Arrivé à Epbèse, Dioscore s'empare de la présidence;
il ne respecte ni les lettres du Pape ni ses légats; il absout Eu-
tychès , il écarte du concile Théodoret de Gyr et Eusèbe de
Dorylée, ses deux plus redoutables accusateurs, et dépose Fla-
vien de Constantincple. Flavien récuse la compétence d'un tel
juge et en appelle à. Rome; les légats l'appuient, et les autres
évèques se jettent aux genoux de Dioscore , en le conjurant d'é-
pargner un tel scandale. Le prélat égaré n'écoute rien , et ,
furieux de l'opposition qu'il rencontre, il s'écrie : « Où sont les
comtes? » A ce cri de guerre , on vit entrer une troupe armée
d'épées et de bâtons, et portant des chaînes. Flavien est accablé
de coups; Barsumas, une pique à la main, et Dioscore le foulent
aux pieds, lui déchirent la poitrine, et le saint meurt trois jours
après, par suite de ces mauvais traitements (1). — Alors beau-
coup d'évèques apostasienl et livrent leur signature. Le tumulte
est effroyable; les légats veulent fuir et ont de la peine à s'é-
chapper. L'orgueil et la colère de Dioscore sont à leur comble.
Il couronna peu de temps après son œuvre d'iniquité par l'ex-
communication du Pape lui-môme. Les évèques reculent épou-
vantés devant un attentat dont l'histoire de l'Eglise ne fournissait
(4) A la place de Flavien, Dioscore fit nommer Anatole , qui ne
laissa pas d'envoyer à Rome une députation pour demander sa confir-
mation. Saint Léon fut d'abord inflexible et refusa pendant deux ans
de reconnaître Anatole. Enfin, il se laissa fléchir par amour de la
paix, et pour remédier aux troubles qui déchiraient l'église de Cons-
tantinople. Il fallut néanmoins avant tout qu'Anatole signât la profes-
sion de foi qui lui fut présentée par les légats de saint Léon; après
quoi cet illustre pontife, « voulant se montrer, dit-il, plutôt indulgent
que rigoureusement juste, attmnit de sa pleine et souveraine autorité
l'épiseopat chancelant du successeur de Flavien. » (Tradit. instit. év.,
tom. I.)
540
COURS D HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
8. Léon
le Grand ,
pape.
Recours
au
pape S. Léon ,
conlrc
le
brigandage
d'Ephète.
pas encore d'exemple; mais, à force de menaces et de coups , le
forcené patriarche fit signer cet acte par dix (le ses suffragants.
Ceux qui lui résistèrent furent maltraités ou déposés. — Telle
fut l'issue de ce conciliabule, ou plutôt, suivant l'expression
qui est restée dans l'histoire, tel fut le brigandage d'Ephèse :
Latrocinium Ephesi.
Mais, Dieu avait mis à la tète de l'Eglise un homme capable
de résister aux plus furieuses tempêtes. C'était le pape saint
Léon, proclamé par Benoit XIV docteur de l'Eglise universelle.
Il était né à Rome, d'une famille originaire de Toscane. N'étant
encore que diacre, il avait été employé dans les affaires les plus
importantes et les plus épineuses par ses deux prédécesseurs,
Célestin Ier et Sixte III. Elevé sur la chaire de saint Pierre, en
440, il s'appliqua avec une infatigable sollicitude à maintenir
la pureté de la foi et de la discipline. — Traçant aux évèques
dans ses nombreuses décrétales des règles pleines de sagesse ,
étendant partout, avec l'exercice de son autorité, l'influence de
ses lumières, il sut pourvoir à tous les besoins de l'Eglise, et
déploya constamment, au milieu des circonstances les plus diffi-
ciles , la fermeté de caractère, le vaste génie , et toutes les qua-
lités supérieures qui lui ont mérité le surnom de Grand. — Cet
illustre et vigilant Pontife, vivement inquiet sur ce qui se passait
àEphèse, en attendait la nouvelle avec impatience, quand un
de ses légats, le diacre Hilarius, parvint à gagner Rome, au
milieu de nombreux dangers, et l'instruisit de tout. — Il reçut
en môme temps des lettres des évèques maltraités et déposés
par Dioscore. Ces prélats en appelaient à son autorité suprême,
et lui demandaient justice. « J'attends, lui disait Théodoret,
la sentence de votre Siège apostolique, et je conjure Votre
Sainteté de venir au secours d'un évoque qui invoque l'équité
de votre tribunal. Ordonnez que je me rende près de vous , pour
montrer que ma doctrine est conforme à celle des Apôtres
Ce dont je vous supplie avant tout, c'est de m'apprendre si je
dois ou non acquiescer à mon injuste déposition. J'attends^votre
sentence , si vous me commandez de me soumettre à ce qui a
été jugé, je m'y soumettrai. »
Profondément touché de ces plaintes, saint Léon écrivit à
l'empereur les lettres les plus pressantes, pour le conjurer de
CINQUIÈME SIÈCLE.
544
ne pas donner suite aux décrets d'une assemblée où la violence
la plus brutale avait fait triompher l'hérésie. Il lui demanda son
concours pour la célébration d'un concile universel, en Italie,
afin de réparer le scandale d'Ephèse. — Mais toujours circon-
venu par Ghrysaphe et par Dioscorc, Théodose ne voulut pas y
consentir. — Léon insista, et lui fit écrire par l'empereur
d'Occident, Valentinien III, neveu et successeur d'Honorius. La
lettre du prince était conçue en ces termes : * L'Evèque de
Constantinople a interjeté à Ephèse, suivant les canons, un
appel au Siège apostolique, à qui sa primauté, reconnue dans
les plus célèbres conciles et constatée par toute la tradition ,
donne le droit de décider les questions concernant la foi et de
juger les causes des évèques. Je vous prie donc de trouver bon
que ceux de vos provinces viennent en Italie, afin que le Pape,
prenant connaissance de toute l'affaire, la termine par un juge-
ment conforme à la justice et à la foi. » — Malgré cette auguste
intervention , Théodose retusait de se rendre , quand la Provi-
dence dépouilla Ghrysaphe tie la confiance et de la faveur impé-
riales dont il faisait un si pernicieux usage. Accusé et convaincu
de concussions , il fut condamné à l'exil , et bientôt après poi-
gnardé par le fils d'une de ses anciennes victimes. Revenu à
lui-même, l'empereur rendit son amitié à Pulchérie, et prit
avec elle de sages mesures pour la convocation du concile que
le Pape désirait. Mais étant mort inopinément, en 450, à la
chasse, d'une chute de cheval, il ne put achever son œuvre;
d'autres disent qu'il n'avait pas même pu la commencer.
Pulchérie, sa' sœur, lui succéda, et donnant sa main à Mar-
cien, capitaine renommé, elle le fit monter avec elle sur le trône
impérial, à condition qu'il respecterait le vœu de virginité
qu'elle avait fait (1). — Alors le concile fut convoqué pour le
8 octobre 451, à Ghalcédoine , dans la magnifique église de
Sainte-Euphémie. Il s'y trouva d'abord trois cent soixante évè-
ques. Leur nombre s'accrut ensuite, car la lettre synodale porte
les noms de cinq cent vingt; à certains moments, ils furent
Quatrième
conrilo
œcuménique
à
CualdMiiine.
An 441.
(1) En montant sur le trône, Pulchérie reçut en présent de sa belle-
sœur Eudoxie une image de la sainte Vierge, qui passait pour avoir
été peinte par saint L**». (Receveur, tora. III.)
542 COURS D'HISTOIRE BCCUfeWASTIQUB.
même plus de six cents. C'est le plus nombreux des conciles
œcuméniques d'Orient. — Cinq légats du souverain Pontife les
présidèrent, et le concile tint seize sessions.
Dans la première, sur un ordre des légats, l'orgueilleux Dios-
core fut obligé de passer au banc des accusés. On lui reprocha
d'avoir foulé aux pieds toutes les règles, et en particulier,
« d'ayoir osé, sans l'autorité du Siège apostolique, tenir et
présider un concile général, chose qui n'est pas permise et qui
ne s'est jamais faite. »
A la deuxième session, on lut la fameuse lettre dogmatique
du pape saint Léon à Flavien. A la lecture de cette pièce, qui a
été appelée par Bossuet nobilis ac plané cœlestis epistola , et qui
a fait l'admiration de toute la terre, les Pères s'écrièrent avec
enthousiasme à chaque mot : « Nous croyons tous ainsi; c'est
la foi des Pères et la doctrine des Apôtres; c'est Pierre lui-même
qui a parlé par la bouche de Léon; il faut tenir cette doctrine
pour orthodoxe : anathème à quiconque ne croit pas ainsi !
Petrusper Leonem ilà locutusest! »
Dans la troisième session, à laquelle Dioscore refusa de com-
paraître, les légats portèrent contre lui la sentence suivante :
« Le très-saint archevêque de Rome, Léon, par notre organe
et par l'intermédiaire du présent concile , conjointement avec
le bienheureux Apôtre Pierre, qui est le soutien de l'Eglise et
le fondement de la vraie foi , a déclaré Dioscore dépouillé de la
dignité épiscopale et de tout ministère sacerdotal (1). » — Tous
les évèques appelés nominativement à reconnaître le jugement,
le confirmèrent. — Le lendemain, Dioscore fut exilé à Gangres
en Paphlagonie. Le féroce Barsumas éclata de rage, et alla en
Perse continuer une vie de brigand.
Décret L'empereur Marcien assista à la sixième session. Le dogme
du concile catholique y fut défini contre Eulychès , en ces termes solennels
Chaicédoine et précis : « Nous déclarons, dirent les évèques, conformément
»ur la roi. à la doctrine des Pères, qu'on doit reconnaître un seul et même
Jésus-Christ, parfait dans son humanité et dans sa divinité, le
(4) A son élévation au patriarcat d'Alexandrie, le souverain Pontife
l'avait confirmé. — Comme on le voit, c'est le Pape qui fait et défait
es évèques. — {Trad. I, 432.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 543
même vraiment Dieu et vraiment homme , c'est-à-dire , ayant
une âme et un corps; le même tout à la fois consubstantiel au
Père, selon la divinité; et à nous, selon l'humanité; semblable
à nous en toutes choses, excepté le péché; engendré du Père
avant tous les siècles, selon la divinité , et né dans le temps,
selon l'humanité, de la Vierge Marie, Mère de Dieu; enfin, un
seul et même Jésus-Christ, Fils unique, en deux natures sans
confusion, sans changement, sans division, sans séparation,
chacune d'elles demeurant distincte et conservant ses pro-
priétés, quoique par leur union elles ne forment qu'une seule
personne ou hypostase, en sorte que Jésus- Christ n'est pas
divisé ou séparé en deux personnes, mais il est un sent yt même
Fils unique , Notre Seigneur. » — Ce décret fut unanimement
approuvé et signé , et on prononça anathème contre tous ceux
qui ne l'admettraient pas.
Voilà Je concile : écoutons le pape saint Léon sur la même Foi de
matière. « Jésus-Christ, c'est un enfant dans l'anéantissement
du berceau, c'est l'Eternel célébré au plus haut des cieux. «ro-cfcmt
Hérode le cherche pour le mettre à mort, mais les mages Homaie-Dl,iu«
viennent l'adorer. Il reçoit comme un pécheur le baptême de
Jean, et dans le même moment l'Eternel le proclame son Fils
bien-aimé. Comme homme, il est tenté par Satan; comme. Dieu,
il est servi par des anges. Il est de l'homme d'éprouver la faim,
la soif et la lassitude; mais il est d'un Dieu de rassasier cinq
mille hommes avec cinq pains et de commander aux flots. Il
n'est pas de la même nature de pleurer la mort d'un ami et de
le ressusciter, d'expirer sur un gibet et de mettre le soleil et
toute la nature en deuil , etc. (1). »
Telle était la foi catholique sur Jésus-Christ au v* siècle. La
voici maintenant au xvne et xixe. « Notre Seigneur Jésus-Christ ,
dit Bossuet, est Dieu et homme; c'est pourquoi, comme l'ob-
serve saint Augustin , s'il fait de grandes choses , il en fait de
basses, tempérant les grandes par les petites et relevant les
petites par les grandes. Il naît, mais il naît d'une Vierge. Il
mange; mais quand il lui plaît, il se passe des nourritures
mortelles et n'a pour aliment que la volonté de son Père; il
(4) S Léon. Epist ad Flav.
544 cours d'histoire f.cclésiastique.
commande aux anges de servir sa table. Il don , mais pendant
son sommeil, il empêche la barque de coulera fond. Il inarche;
mais quand il l'ordonne, l'eau devient ferme sous ses pas. Il
meurt; mais en mourant il met toute la nature en crainte. Vous
voyez qu'il tient partout un milieu si juste, que, s'il parait en
homme , il nous sait bien montrer qu'il est Dieu ; et où il se dé-
clare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme (1). »
c En Jésus-Christ, que vois-je? s'écrie le P. de Ravignan.
L'enfant qui naît et qu'on emporte en fuyant; et l'obscurité
mystérieuse de trente années , et le travail des mains , et la
sueur du front, et le baptême des pécheurs, et la tentation de
Satan; le jeûne, la faim , la soif, la fatigue du chemin qui force
à s'asseoir. Jésus-Christ, c'est l'homme repoussé, méprisé, l'é-
gal du pauvre, le pénitent courbé sous l'outrage et la peine,
sous les ignominies et les douleurs, sous la crainte et l'ennui;
réduit à l'agonie, au supplice de l'infamie, à la mort. Mais, au
plus profond de l'humiliation et de l'anéantissement, je vois
briller et resplendir au front de Jésus-Christ une majesté trois
fois sainte, de doctrine, de bonté, de paix, de force, de gran-
deur, de toute-puissance souveraine et divine. Enfant, il épou-
vante les rois, il instruit les docteurs; fatigué, assis, il révèle
les pensées secrètes et les chances du plus lointain avenir;
indigent, écrasé d'infortune et d'outrages , mourant abandonné ,
il enseigne pour jamais les générations, il établit pour toujours
le règne de la vérité, il ébranle l'univers, le change, le remue
et le gouverne à son gré. Contraste étrange ! infirmité , gran-
deur suprême; bassesse, toute-puissance; homme de douleurs,
il règne sur les morts et les douleurs ! Mon esprit se confond !
Un homme! Oui, c'est un homme! Un Dieu! Oui, c'est un
Dieu aussi ! Tout est étrange, hors nature, tout confond, inter-
dit la pensée, et je ne trouve, dans ma raison et ma parole,
qu'un seul mot pour sortir d'angoisses, un mot qui abaisse les
montagnes et comble les vallées, un mot qui rend la paix et
la lumière à mon âme, qui me dit tout, m'explique tout, m'ou-
vre le ciel et la terre , et ce mot c'est l'Homme-Dieu (2) ! » — Il
{i) Bossuet, Sei-m. mr la Nativité.
(t) Ami de la religion.
CINQUIÈME SIÈCLE.
548
y a quatorze siècles que le concile de Ghalcédoine s'est tenu , et
c'est, sans nul doute, un spectacle sublime devoir l'une après
l'autre arriver les générations catholiques, en répétant d'une
manière immuable les termes du même Credo.
La sixième session de Ghalcédoine a été regardée par quel-
ques-uns comme la dernière du concile , parce qu'on y acheva de
traiter ce qui regardait la foi et les affaires générales de l'E-
glise. — Dans la septième, Jérusalem fut érigée en patriarcat.
Au premier concile œcuménique de Nicée, son évèque, sur la
demande du grand Constantin , avait obtenu pour son siège ,
comme nous l'avons vu, une préséance d'honneur. Quant à la
juridiction, il devait rester soumis au métropolitain de Gésarée
de Palestine, qui relevait lui-même du patriarche d'Antioche,
comme le dit saint Jérôme. Mais le canon qui accorda cette pré-
séance se prêtant à deux sens, les évoques de Jérusalem s'en
prévalurent et déclinèrent la juridiction de Gésarée. En 350,
saint Cyrille , non-seulement déclina la juridiction du siège de
Gésarée, mais il prétendit le soumettre au sien. De là, entre les
deux églises, une longue et vive contestation qui se termina
enfin à Chalcédoine , par une transaction proposée par Maxime ,
patriarche d'Antioche , adoptée par le concile , et conçue en ces
termes : « Pour rétablir la concorde après de longues discus-
sions , dit Maxime , il a plu au vénérable Juvénal de Jérusalem
et à nous, que le siège d'Antioche qui appartient à saint Pierre ,
préside aux deux Phénicies et à l'Arabie, et le siège de Jérusa-
lem aux trois Palestines , si toutefois cette disposition est
approuvée par notre père, l'archevêque de la grande Rome,
Léon , qui a ordonné que les canons des saints Pères demeuras-
sent partout inébranlables. — Les légats du Saint-Siège ratifiè-
rent cette transaction pour le bien de la paix (1).
Théodoret de Cyr et Ibas, évèque d'Edesse, occupèrent la
huitième, la neuvième et la dixième sessions. Théodoret, ami
de Nestorius, n'avait pas souscrit, à Ephèse, l'anathème pro-
noncé contre cet hérésiarque , et ne s'était séparé de lui que
quelque temps après le concile. Les Pères de Ghalcédoine, bien
L'Eglise
de Jérusalem
est érigiie
en patriarcal ,
m eoncile
tic
CualciMoine.
Théodoret
de Cyr
et
Ibas d'Edesse
condamnent
Nestorius ,
leur
ancien ami.
(4) Hurter, Instit. rel., tora. I. — Trad. instit. év., tom. I. —
Univ. --ath., tom. XIV. — Rohrb., tom. VIII.
OURS DHISTOinE.
*5
546 cours d'histoire ecclésiastiqub.
que convaincus de la pureté de la foi de ce prélat, voulurent
néanmoins, pour l'édification de l'Eglise universelle, qu'en
disant' anathème aux erreurs d'Eutychès, Théodoret condamnât
aussi celles de son ancien ami. L'évêque de Cyr, croyant d'abord
qu'on suspectait sa doctrine, en fut affligé et voulut la justifier.
Mais les Pères persistant à exiger de lui , pour lever le scandale
passé, un anathème net et précis contre Nestorius, Théodoret
les comprit et se rendit à leurs désirs.
L'évêque d'Edesse, Ibas, avait été aussi lié d'amitié avec Nes-
torius. C'est pourquoi, après la révision de deux procédures
faites auparavant , l'une à Tyr et l'autre à Béryte, en 449, dans
lesquelles le retour d'Ibas et son adhésion à la foi orthodoxe
avaient été bien constatés, les Pères de Chalcédoine exigèrent
qu'il manifestât de nouveau, en présence du concile œcumé-
nique, son horreur pour l'hérésie nestorienne. « On n'a pas de
peine, dit Ibas, à professer ce que l'on croit véritablement. » Il
anathématisa donc Nestorius. — Après celte épreuve , les deux
prélats furent confirmés sur leurs sièges respectifs, où ils
avaient déjà été réintégrés. — Il est évident, comme on le voit,
que le concile de Chalcédoine ne prononça que sur les personnes
et sur la foi actuelle de Théodoret et d'Ibas. Quant à leurs pa-
roles ou à leurs écrits précédents, l'assemblée ne s'occupa nulle-
ment de les juger; d'où il suit qu'elle ne les approuva pas,
comme l'ont prétendu plusieurs ennemis de l'infaillibilité de l'E-
glise. Au contraire , l'anathème net et précis que les Pères exi-
gèrent des deux évoques , malgré leur catholicité actuelle , dé-
montre clairement que leurs paroles et leurs écrits précédents
ne leur paraissaient pas irréprochables (I).
Dans la seizième et dernière session du concile de Chalcé-
âe doine, les Orientaux, poussés par Anatole de Constantinople,
nsoHki?e°P e renouvelèrent la prétention de donner à l'évêque de cette capi-
son érection taie je premier rang d'honneur après celui de Rome , et d'accor-
der à son siège la juridiction sur les diocèses du Pont, de l'Asie,
de la Thrace, relevant d'Antioche , et même sur ceux de I'Illyrie
orientale, qui, comme nous l'avons déjà dit, dépendait du pa-
H) Fleury, tom. VI. — Bérault, tom. III. — Rohrb., tom. VIII.—
Recev., tom. III.
L'Eglise
CINQUIEME SIÈCLE. 547
triarcat d'Occident. Ils rédigèrent à ce sujet une pétition qu'ils
adressèrent au souverain Pontife. Sur plus de cinq cents évo-
ques, cent quatre-vingt-quatre seulement la signèrent. Voici en
quels termes elle était conçue : « Daignez répandre jusque sur l'é-
glise de Gonstantinople un rayon de votre primauté apostolique;
car vous avez coutume d'enrichir vos serviteurs par la commu-
nication de vos biens. Voilà ce que nous avons jugé convenable;
nous vous prions de le confirmer par vos décrets. » — ... « Vous
nous présidez comme le chef, la tête, préside à ses membres :
Tu autem sicut caput rnembris prœeras. » — Ces paroles sont
remarquables et significatives , dans la bouche des Pères de
Ghalcédoine, et dans une lettre, où, contrairement aux vues de
saint Léon et aux canons de Nicée, ils appuyaient les préten-
tions des patriarches de Gonstantinople.
L'empereur Marcien joignit ses sollicitations à celles des
signataires , pour obtenir du Pape qu'il approuvât ce qui avait
été fait en faveur de l'église de sa capitale. « Nous avons jugé
nécessaire, dit le prince, que tout vous fût communiqué, et
nous vous prions d'ordonner qu'on observe à perpétuité ce qu'a
statué le saint concile. > — Anatole écrivit aussi au souverain
Pontife : « C'est le vénérable clergé de Gonstantinople, disait-il,
qui a conçu ce projet d'élévation. Mais la confirmation de ce qui
a été fait appartient à Votre Sainteté, et rien ne peut avoir de
force que par son autorité. » — Les légats romains refusèrent
de souscrire à ces prétentions, et le pape saint Léon lui-même
résista avec force à l'ambition et aux envahissements de l'arche-
vêque Anatole. — D'après Rohrbacher et Receveur, il paraîtrait
avoir refusé tout ce qu'on lui demandait. Mais, M. Jager dit
qu'en refusant formellement à l'archevêque de Gonstantinople le
premier rang après Rome, le souverain Pontife se tut à l'égard
de ses prétentions sur la Thrace et sur l'Asie. Ce qui a fait
croire que le Pape toléra la juridiction que le siège de Gonstan-
tinople s'arrogeait sur ces provinces (1).
Le concile de Chalcédoine fit plusieurs canons de discipline. canow
La plupart se bornent à confirmer d'anciennes règles établies *JJ
île
Gkalcédoine.
(4) Trad. instit. év.t tom. I. — Rohrb., tom. VIII. — Univ. cath.,
tom. XIV. - •» Recav., tom. III. — Conférences de Grenoble, 4867.
548
COURS D'HISTOIRE ECCLESIASTIQUE.
Canons
disciplinaires
de plusieurs
conciles
particuliers.
relativement à la conduite et aux obligations des clercs, des
moines , des vierges et des veuves. Nous en citerons seulement
quelques-uns. — Il est interdit aux moines de s'immiscer dans
les affaires ecclésiastiques ou civiles, de bâtir des monastères
dans les villes sans la permission de l'évèque, et de recevoir des
esclaves sans le consentement des maîtres. — Il est défendu
aux clercs de prendre des terres à ferme , de se charger d'une
intendance, et de quitter leur diocèse pour s'attacher à un
autre. — Il n'est pas permis d'ordonner un clerc sans titre
ecclésiastique, ou, selon les termes du concile, sans qu'il soit
attaché au service d'une église ou d'un monastère. — Les ec-
clésiastiques doivent porter leurs contestations devant le tri-
bunal de l'évèque. Si le différend est avec ce dernier, il sera
déféré au concile de la province. S'il s'agit d'un métropolitain ,
on aura recours à l'exarque, c'est-à-dire , au primat ou au pa-
triarche. — Il est défendu aux lecteurs et aux chantres, dans
les provinces où il leur est permis de se marier, d'épouser des
femmes non catholiques. Ce règlement montre que la conti-
nence imposée partout aux évèques, aux prêtres et aux diacres,
s'étendait , dans certaines localités , jusqu'aux ordres mineurs.
— Il est dit dans un canon que , si l'empereur établit une nou-
velle cité , la distribution des paroisses se fera conformément à
l'ordre suivi par le gouvernement civil , etc.
Plus de cent conciles particuliers , assemblés pendant le
ve siècle, firent aussi une foule de règlements disciplinaires.
Un d'entre eux, tenu à Ptolémaïde, en 411, excommunia le
préfet Andronic , qui se conduisait en tyran impie. La sentence
énumère les principaux effets de l'excommunication. Il est dé-
fendu d'admettre Andronic dans l'église et dans aucune assem-
blée religieuse, et môme de l'y souffrir, s'il s'y était glissé
secrètement. On ne pouvait non plus habiter avec le coupable
sous le même toit, ni manger à la même table. Les prêtres ne
devaient pas s'entretenir avec lui , ni assister à ses funérailles.
Il y avait menace d'excommunication pour quiconque n'observe-
rait pas cette sentence.
Dans deux conciles de Garthage, assemblés en 419 et 424, il
fut question des appels au Pape, à propos d'un évoque excom-
munié en Afrique, qui était allé à Rome et avait trompé le sou-
CINQUIÈME SIÈCLE.
541
verain Pontife. Les Pères adressèrent une lettre synodale à saint
Gélestin, le conjurant de ne plus recevoir dans sa communion
ceux qu'ils avaient eux-mêmes excommuniés. Ils lui firent ob-
server qu'il était contre les règles que Sa Sainteté rétablit trop
facilement, prœmalurè, ceux qui avaient été déposés dans leurs
provinces.
Le premier concile d'Orange, en 441, fit trente canons. D'a-
près le dixième, un évèque qui bâtit une église dans le diocèse
d'un autre, doit obtenir la permission de l'ordinaire, lui laisser
la consécration et le gouvernement de la nouvelle église, et lui
faire ordonner les clercs qu'il désire y avoir. On voit ici les
commencements du droit de patronage , en ce que le fondateur
peut présenter à l'évèque du lieu les clercs qui doivent régir
l'église qu'il a établie. — Le douzième canon règle qu'on peut
donner le baptême ou la pénitence à celui qui perd tout à coup
l'usage de la parole, si quelque témoin ou quelque signe du
malade atteste son désir. — Un concile de Garlhage, et une
réponse du pape saint Léon à Théodore, évèque de Fréjus,
contiennent la même prescription. — Il est ordonné par le
treizième, d'accorder aux malades privés de l'usage de tous
leurs sens, les secours spirituels que comporte leur état,
comme les prières de l'Eglise , le Baptême , l'Extrème-Onction
et même l'Eucharistie. On exige toutefois que le malade en ait
témoigné le désir avant d'être réduit à cet état.
Un concile de Vaison , tenu la même année , dressa plusieurs
canons concernant les enfants trouvés et ceux qui les avaient
soignés ou adoptés, etc.
Après le concile de Ghalcédoine dont l'empereur Marcien ap-
puya les décrets, l'histoire ne parle plus de l'hérésiarque Euly-
chès qui mourut en exil. Mais sa secte , comme celle de Nesto-
rius, survécut à son auteur, et il existe encore de nos jours des
divisions nombreuses d'eutychiens, connus sous le nom de jaco-
bites, en Orient, de Jacques d'Edesse un de leurs chefs, et de
cophtes ou coptes, dans l'Egypte et l'Abyssinie. — Les débris de
ces deux sectes ne sont pas inutiles dans les desseins de la Pro-
vidence. Séparés et ennemis de l'Eglise romaine depuis leur
berceau, et portant avec eux des professions de foi où l'on
trouve la messe, la prière pour les morts, le culte des saints,
Témoifrnagxi
rendu
à l'antiquité
de
nos dogmes
par les restej
des
uestoriens
et des
eulycuieos.
550 COURS d 'histoire ecclésiastique.
la présence réelle , les sept sacrements , etc. , ces sectaires prou-
vent invinciblement, contre les hérétiques modernes, que ces
dogmes divers n'ont pas été inventés par l'Eglise romaine de-
puis leur séparation; mais que la croyance en remonte aux jours
de leur naissance, c'est-à-dire, au temps des Pères. — Puis,
comme ces hommes illustres et saints étaient incapables de don-
ner pour divines des inventions humaines, et comme d'ailleurs
ils se glorifient tous de professer une foi traditionnelle et venant
des Apôtres, suivant ces adages si communs parmi eux : Nihil
innovetur nisi quod Iraditum est ; — Quod ubique , quod sem-
per, quod ab omnibus, etc.; — Depositum custodi , etc., il s'en-
suit que, sur ces divers points [comme sur tous les autres,
l'Eglise romaine possède la foi enseignée par les Apôtres et par
Jésus-Christ lui-même,
zèie , travaux Le pape saint Léon le Grand survécut dix ans au concile de
et écrits Ghalcédoine. Jamais , dit un auteur, le siège de Rome ne fut
du
pape s. Léon, plus respecté que sous cet illustre pontife, qui gouverna l'Eglise
pendant vingt et un ans. Son zèle infatigable et son vaste génie
s'étendirent et suffirent à tout. Il déclara une guerre irréconci-
liable au vice et à l'erreur. Il fut le fléau des hérétiques. Nous
avons vu sa prudence admirable , sa vive sollicitude et son iné-
branlable courage au milieu du violent orage soulevé par Euty-
chès. L'Eglise en sortit glorieuse et triomphante. — Il lui fit
aussi remporter des victoires signalées sur les ariens , les apol-
linaristes, les nestoriens , les novatiens et les donatistes. Il
écrasa le pélagianisme qui commençait à reparaître aux envi-
rons d'Aquilée , et il empêcha cette hérésie de s'introduire dans
Rome. En 443, ayant découvert dans cette ville un nombre
infini de manichéens, coupables de crimes épouvantables, il en
convertit une grande partie et fit bannir les plus opiniâtres (1).
Il s'arma du même courage contre le priscillianisme, qui, selon
(4) Les manichéens se firent connaître par leur affectation de ne ja-
mais recevoir l'eucharistie sous l'espèce du vin qu'ils avaient en hor-
reur. A cause de cet abus, le pape Gélase , plus tard, ordonna à tous
les fidèles de communier sous les deux espèces ; et cette loi fut obser-
vée à Rome tant que l'hérésie des manichéens la rendit nécessaire.
Quand le danger fut passé , on revint insensiblement au premier
usage , qui laissait les fidèles libres de recevoir une ou deux espèces.
CINQUIÈME SIÈCLE. 551
l'expression du Pontife, ravageait l'Espagne comme un cancer.
Il ordonna aux évoques de cette contrée de se réunir en concile
pour exterminer cette hérésie. — Pendant qu'il commandait
ainsi aux prélats d'Espagne, il terminait par son autorité su-
prême des différends survenus entre ceux des Gaules. Il remit
sur leurs sièges deux évèques que saint Hilaire d'Arles avait
déposés avec trop de précipitation et sans autorité suffisante.
Il enleva à ce dernier la juridiction qu'il tenait du Saint-Siège
sur la province de Vienne (1). Après la mort de saint Hilaire,
et sur la demande respectueuse des évèques de sa province ,
saint Léon rendit à l'église d'Arles une partie de ses anciens
privilèges. Les quatre sièges les plus voisins de Vienne , c'est-
à-dire, ceux de Valence, de Tarentaise , de Genève et de Gre-
noble, furent laissés sous la direction du métropolitain de cette
ville, et les autres, la Provence et la Seplimanie rentrèrent sous
la juridiction de celui d'Arles (2). — Nous avons vu la supré-
matie de saint Léon également reconnue des évèques de l'O-
rient.— Aussi, son pontificat embarrasse-t-il étrangement les
hérétiques , qui veulent fixer plus tard l'origine du pouvoir su-
prême des évèques de Rome. — La chose est si évidente, que
M. Michelet n'a pu s'empêcher de dire : « Enfin Léon le Grand
prit le titre de chef de l'Eglise universelle. » — On croit que
saint Léon fut le premier Pape qui ait accrédité des nonces à
poste fixe à la cour des princes.
En proclamant sa puissance sur toute l'Eglise , les décrétales
de saint Léon répandaient partout , comme nous l'avons dit , les
plus vives lumières. C'est un répertoire immense de définitions
(\) Quelque temps auparavant, en confirmant ce droit à Patrocle,
évêque d'Arles contre Simplicius de Vienne, le pape saint Zozime lui
avait dit expressément que les privilèges antiques et traditionnels de
son église venaient du Saint-Siège. Ce droit, accordé à la métropole
d'Arles, s'étendait sur la province Viennoise, la Narbonnaise pre-
mière et la Narbonnaise seconde, dont les capitales étaient Vienne ,
Narbonne, Aix. (Trad. inslit. év., tom. II. — Gorini, tom. II, p. 435,
487492.)
{%) En 513, à la requête de saint Gésaire d'Arles, le pape saint
Symmaque confirma de nouveau le jugement de saint Léon, et ter-
mina pour toujours le différend entre l'église d'Arles et celle de
Vienne. [Hist. de l'Egl. gallic, tom. II. —Gorini, tom. II, p. 501.)
552 cours d'histoire ecclésiastique.
et de solutions théologiques et canoniques. Ses lettres sont au
nombre de cent soixante-treize , et traitent aussi des points les
plus importants de la foi et de la discipline. Nous avons parlé
de celle qu'il écrivit à saint Flavien de Constantinople sur le
dogme de l'Incarnation. — La cent huitième et la cent trente-
sixième contiennent des passages remarquables au sujet de la
confession. — Par la seconde de ces deux lettres , qui est adres-
sée aux évèques de la Campanie, le pape saint Léon abolit l'u-
sage de la confession publique. « Je défends, dit-il, de faire
réciter en public la déclaration que les pécheurs auraient faite
de toutes leurs fautes en détail et par écrit; il suffit de décou-
vrir aux prêtres, par une confession secrète, les péchés dont on
se sent coupable. Ils sont louables sans doute ceux qui , dans la
plénitude de leur foi, ne craignent pas de se couvrir de confu-
sion devant les hommes, parce qu'ils sont pénétrés d'une
crainte salutaire envers le Seigneur; cependant, comme, parmi
les pénitents, il peut s'en trouver qui appréhendent à juste titre
de publier leurs péchés , il faut abolir cette coutume , de peur
que plusieurs ne se privent des remèdes de la pénitence, soit
par honte , soit par crainte de découvrir à leurs ennemis des
actions dignes d'êtres punies par l'autorité des lois ; car la con-
fession, faite premièrement à Dieu, et ensuite au prêtre, est
suffisante. » — Dans la première de ces lettres , le pontife parle
ainsi de la confession auriculaire : « Dieu a dispensé ses grâces
et les secours de sa bonté avec un tel ordre , que nous ne pou-
vons obtenir de lui \n ^ardon de nos péchés, si ce n'est par les
prières des prêtres. Car Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et
les hommes, a laissé à ses ministres le pouvoir d'ordonner à
ceux qui se confessent l'exercice de la pénitence, et de les
admettre à la participation des sacrements par la porte de la
réconciliation, après les avoir purifiés par une satisfaction salu-
taire. Il est donc fort utile et même nécessaire que nos péchés
nous soient remis par la prière du prêtre, c'est-à-dire, par
l'absolution. »
La sollicitude de saint Léon pour l'Eglise universelle ne lui
faisait pas oublier le troupeau spécialement confié à ses soins.
Il était fort exact à prêcher la parole de Dieu au peuple de
Rome. Nous avons encore de lui cent et un sermons sur les
CINQUIÈME SIÈCLE.
553
principales fêtes de l'année. Le saint leur doit une partie de
la gloire dont il a toujours joui dans l'Eglise. Son génie, son
savoir et sa piété y brillent du plus vif éclat. — Il y est très-
formel sur la primauté de saint Pierre et sur celle de ses suc-
cesseurs. — Souvent il se recommande aux prières des saints
qui régnent dans le ciel , et surtout à celles de saint Pierre. Il
exhorte aussi les fidèles a réclamer leur intercession avec une
ferme espérance d'être exaucés. Il se montre fort religieux
envers leurs reliques et leurs fêtes. Il nous apprend qu'on en-
tretenait des lampes dans les églises dédiées sous leur invoca-
tion. Il pense comme l'Eglise d'aujourd'hui sur le jeune du
Carême et des Quatre-Temps, etc.
L'illustre pontife, en veillant au bien spirituel de son peuple,
n'en négligea point les intérêts temporels. Il le sauva deux fois
des ravages des barbares. Car tandis que, défendue par de sim-
ples vieillards pacifiques et sans armes, l'Eglise triomphait de
ses nombreux ennemis , l'empire romain , malgré sa force et sa
puissance, ne pouvait plus résister aux siens, et succombait par-
tout sous leurs coups redoublés. — En 429, Genséric, roi des
Vandales, fut appelé en Afrique par le comte Boniface, gouver-
neur de cette province , et lâchement perdu à la cour de Valen-
tinien III par le crédit d'Aétius son rival. Cette contrée demeura
au pouvoir de ces barbares jusqu'au règne de Gilimer, à qui
Bélisaire l'arracha, en 533, dans les plaines de Tricaméron ,
près de Carthage. « Le genre humain tout entier, dit Salvien ,
pleura la ruine de l'Afrique. » — Genséric redoutant l'alliance
des Romains d'Afrique avec les Romains d'Italie, attaqua avec
violence la noblesse et le clergé qui avaient plus de rapports
avec Rome, t J'ai juré d'anéantir deux choses, disait-il : le nom
romain et celui de catholique. » — Pour détruire l'influence du
clergé surtout, il travailla à fonder l'arianisme dans sa nouvelle
conquête, et il l'établit par le fer et par le feu. Il incendia les
églises et. les monastères, et les catholiques eurent à souffrir une
longue et violente persécution de la part de ce corsaire cou-
ronné, qui, à défaut d'autres passions, avait celle du sang à
l'excès. — Son fils Hunéric, qui lui succéda, en 477, fut encore
plus cruel. Il bannit près de cinq mille ecclésiastiques, et fit
mourir jusqu'à quarante mille fidèles au milieu de tourments
Morcellement
de l'empire
romain
par
les barbares.
Les Vndalej
maitret
de l'Afrique ,
y persécutent
les
catfcoliqaai,
De 429 à 470.
554 cours d'histoire ecclésiastique.
inouïs. — Selon le témoignage irrécusable de six auteurs con-
temporains, plusieurs confesseurs de la ville de Typase en Mau-
ritanie, ayant eu, en 484, la langue coupée jusqu'à la racine,
continuèrent de parler durant le reste de leur vie, et d'une ma-
nière mieux articulée qu'auparavant. Ce miracle se trouve con-
signé dans le code de Justinien, et Gibbon lui-même en re-
connaît la vérité (1). L'Afrique n'était plus qu'un monceau de
ruines, où la secte arienne triomphait au milieu de l'incendie,
du pillage et des massacres. La persécution fut continuée par
Thrasamond, et ce troisième tyran chassa, en 496, tous les
évoques qui restaient en Afrique. — A la tyrannie des Vandales
succéda plus tard celle des Maures mahométans, et cette église
désolée ne devait pas se relever de ses ruines. Puisse notre con-
quête de l'Algérie être la résurrection de la belle Eglise d'A-
frique, qui avait sept cents évêques au temps de saint Augustin!
Les provinces des Gaules, comme celles de l'Afrique, étaient
aussi enlevées une à une à l'empire. Aétius, grand capitaine,
la ressource des Romains dans cet envahissement universel , et
tour à tour le bon et le mauvais génie de l'empire, les avait
d'abord défendues contre Pharamond et contre Glodion le Che-
velu. Mais Mérovée, successeur de ce dernier, dont la valeur a
fait donner aux rois de France de la première race le nom de
Mérovingiens, et Childéric, son fils, furent plus heureux et
firent de solides établissements. —Dans le même temps, les
Anglais, peuples saxons, occupèrent la Grande-Bretagne et lui
donnèrent leur nom.
Attila, fléau Attila, roi des Huns, ces loups du Septentrion, comme on les
de meu. nommait, venus de cette partie de la Scythie qui appartient au-
II est arrêté . ,„ . ,, . ,. ,. .
parie jourd hui aux Moscovites, répandit sur tout 1 empire un torrent
pape SLLéon. ,je gept cent mjue soldats , « semblable , dit un historien , à une
An «2. avalanche de feu. » Il se faisait appeler le Fléau de Dieu.
Quelques-unes de ses bandes avaient des casaques de peau hu-
maine. Ce qui fondit alors de calamités sur le monde ne se peut
dire. — Aétius, uni à Mérovée, battit Attila dans les plaines de
Chalon-sur-Saône ; mais il ne put l'arrêter. Le torrent renversa
en passant plus de soixante et dix villes florissantes. Il ravagea
(4 ) Codex Justin., lib. 4 , tit. 27, de Judicib. civil. — Ce miracle seul,
dit un auteur, suffirait pour prouver la divinité de Jésus-Christ.
CINQUIÈME SIÈCLE, 555
les Gaules et l'Italie. Les habitants de cette dernière contrée se
sauvèrent dans les îles de la mer Adriatique et y fondèrent la
ville de Venise, assise sur ses soixante-douze îles comme la reine
de l'Adriatique. — Paris fut préservé du fléau, comme nous l'a-
vons dit, par les prières, de sainte Geneviève. — Saint Aignan
délivra Orléans. —Saint Loup, évêque de Troyes, alla à la ren-
contre du barbare avec ses habits pontificaux, et sauva aussi sa
ville épiscopale. — Le pape saint Léon opéra le môme prodige en
faveur de Rome. Il se présenta à Attila et lui parla avec respect,
mais avec force. La fermeté du Pontife étonna ce conquérant
féroce. Il dit à ceux qui l'environnaient : « Je ne sais pourquoi
les paroles de ce prêtre m'ont touché. » Suivant une tradition,
le barbare aurait vu, à côté de Léon, saint Pierre armé d'une
épée nue et menaçante. Quoi qu'il en soit, il fit aussitôt cesser
les hostilités, repassa les Alpes, et se retira dans la Pannonie,
où il mourut d'un vomissement de sang, en 453. — On place,
au milieu de cette tempête de nations , le martyre de sainte Ur-
sule et de ses compagnes , à Cologne : Passio Ursula et undecim
millium Virginum. Selon les nouveaux Bollandistes, la tradition
confondit toutes les victimes de qualité et de profession diffé-
rentes, sous la dénomination des plus illustres, et désigna ainsi
la boucherie d'Attila, à Cologne, sous le titre que nous venons
de citer.
Sauvée des mains d'Attila par le puissant ascendant de la Prise de Rome
vertu de son pontife, Rome fut précipitée quelque temps après 6é2L
dans celles de Genséric par les crimes de Valentinien III, son m C'
empereur. Ce prince ayant outragé la femme de Pétrone Maxime, des v™dale*
sénateur illustre, ce dernier dissimula sa douleur et donna à An 455.
Valentinien des conseils trompeurs dont Aétius fut la victime.
Après la mort de ce grand capitaine, Maxime fit tuer l'empereur,
épousa sa veuve Eudoxie malgré elle, et prit la pourpre. L'im-
pératrice , pour se délivrer du meurtrier de son mari , appela à
son secours le roi des Vandales. Genséric passa en Italie, s'em-
para de Rome, en 455, et la ravagea pendant quatorze jours. Le
pape saint Léon se présenta à ce nouveau barbare, et obtint qu'il
s'abstiendrait du meurtre et de l'incendie. CMut* * fil1
, de l'i
Cependant, les efforts de l'illustre et saint pontife ne purent
que retarder la chute de l'empire romain qui penchait de plu? v
556
cours d'histoire ecclésiastique.
en plus vers sa ruine. — Bientôt tout se brouille en Occident,
dit Bossuet; on voit les empereurs s'élever et tomber presque
en même temps. Maxime, Avitus, Majorien, Sévère, Arthé-
mius, Olybrius, Glycérius, Julius Népos et Romulus-Augus-
tule passèrent en vingt ans. — Sous ce dernier et faible empe-
reur, Odoacre, roi des Hérules, barbares sortis des rivages
septentrionaux de la mer Noire , se rendit maître de l'Italie et
de Rome, consomma la ruine de l'empire, l'an 476, et en
éteignit jusqu'au nom dans l'Occident, en prenant le titre de
roi d'Italie. — C'est ainsi que le plus puissant empire du monde
fut détruit , environ mille deux cent vingt-huit ans après que
Romulus en eut jeté les fondements : exemple bien éclatant de
la vicissitude des puissances humaines les mieux affermies.
Ce ne sont pas seulement les sujets et les rois qui passent et
disparaissent; les royaumes, les empires périssent aussi. Il
n'y a que celui que Jésus-Christ a établi par sa croix, qui
subsistera toujours , et n'aura jamais de fin : et Regni ejus non
erit finis. L'Eglise se tenait debout sur les ruines de l'empire ,
pour consoler les vaincus et civiliser les vainqueurs.
Doctrine
de l'Eglise
des
cinq premiers
siècles ,
conforme
à celle
<£ï l'Eglise
) '(ourd'lmi.
Parvenus à cette période de l'histoire, nous avons parcouru
les temps apostoliques, l'ère héroïque des martyrs et la bril-
lante époque des Pères. L'Eglise de ces siècles primitifs , tout
le monde le sait, est vénérée et regardée comme sainte et divine,
même par un grand nombre des ennemis du Catholicisme. Or,
il résulte clairement des faits, des écrits et des monuments
que nous avons vus et étudiés, que l'Eglise primitive est abso-
lument la même que celle d'aujourd'hui : la même quant à son
corps de doctrine, la même quant à sa constitution, sauf quel-
ques simples différences de forme.
Quant à la doctrine, nous avons vu l'Eglise des cinq premiers
siècles professer et enseigner l'unité , la spiritualité et la liberté
de Dieu, la trinité et la consubstantialité des Personnes divines;
le dogme de la Providence; le mystère de l'Incarnation du
Verbe, celui de la Rédemption; l'unité de personne et la dualité
des natures en Jésus-Christ, sa divinité; la réalité et l'intégrité
ie son âme et de son corps , la vérité de sa naissance de la
Vierge Marie, la réalité de sa vie, de ses souffrances et de sa
CINQUIÈME SIÈCLE. 557
mort; la création du monde par Dieu, celle des anges, purs
esprits, dont la troisième partie se révolta contre leur Auteur, la
présence des anges gardiens; la création de l'homme, esprit
et corps, sa chute, sa dégradation et le péché originel, sa fin
surnaturelle; l'éternité des peines, l'éternité des récompenses;
la grâce de Dieu, moyen de parvenir au salut, sa nécessité et sa
gratuité; la prière et les sept sacrements, sources de la grâce;
le Baptême, ses cérémonies et ses exorcismes; la Confirmation
réservée à l'évèque, et conférée avec le saint chrême; l'Eucha-
ristie considérée comme sacrifice et comme sacrement; la messe,
la présence réelle, permanente et par transsubstantiation; la
pénitence, la confession publique, les indulgences, la confession
auriculaire et secrète; l'Extrême-Onction avec l'huile bénite par
l'évèque; l'Ordre avec tous ses degrés divers, l'épiscopat, le
simple sacerdoce, le diaconat, le sous-diaconat et les quatre
ordres mineurs; le Mariage, sa sainteté et ses empêchements de
droit naturel , divin et ecclésiastique ; l'excellence de la vir-
ginité , la sainteté de la vie religieuse avec ses vœux et ses diffé-
rentes règles; l'utilité des bonnes œuvres et l'efficacité de leurs
mérites pour obtenir le salut; la révélation divine contenue dans
l'Ecriture et la tradition, deux sources également sacrées, les
deux Testaments, l'Ancien et le Nouveau, et leur catalogue des
Livres divins et inspirés; l'Eglise gardienne du dépôt révélé, sa
fondation par Jésus-Christ, son infaillibilité et son autorité abso-
lue dans l'ordre spirituel; son chef suprême, le Pape, évêque de
Rome et successeur de saint Pierre, sa primauté d'honneur et de
juridiction sur l'Eglise universelle, son autorité suprême et in-
faillible; les lois de l'Eglise, la plupart de ses pratiques (1), ses
(i) On trouve, dans ces premiers siècles, jusqu'à l'usage des cas
réservés et la division actuelle des heures canoniales. — Sinésius,
évêque de Ptolémaïde , écrivant à son patriarche au sujet d'un excom-
munié repentant, reconnaît expressément qu'il n'a pas le droit de
l'absoudre lui-même si ce n'est en danger de mort, où tout prêtre le
pourrait comme lui ; et encore , dans ce dernier cas, si l'excommunié
venait à guérir, il devait recourir au patriarche pour se faire absoudre
de nouveau. — Le pape saint Damase fit diviser le psautier en sept
parties, et ordonna aux clercs d'en réciter une, chaque jour de la se-
maine. Le pape saint Gélase fit diviser la portion de chaque jour en
sept heures différentes. (Baronius, Annal. — Trésor hist. et chron. —
Durand, Ration.)
558
COURS D HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE.
Plan
et ensemble
de l'ancienne
hiérarchie
ecclésiastique.
fêtes et toute son année ecclésiastique; le célibat de ses ministres,
le jeûne, le Carême, les Quatre-temps, les Rogations, l'absti-
nence du vendredi et du samedi , etc.; les rapports de l'Eglise
militante avec l'Eglise souffrante et l'Eglise triomphante; le pur-
gatoire , la prière pour les morts , leur soulagement par les
bonnes œuvres et surtout par le saint sacrifice de la messe ; le
culte des anges , des saints et surtout de la sainte Vierge , Mère
de Dieu; leur invocation, la messe célébrée en leur honneur; le
culte de leurs reliques et de leurs images, etc., etc. — On voit
par ce court exposé qu'entre la doctrine de l'Eglise primitive et
celle de l'Eglise actuelle il y a identité parfaite (1).
Il n'est pas difficile de reconnaître que sa divine constitution
est aussi toujours la même. Voici le plan et l'ensemble de l'an-
cienne hiérarchie ecclésiastique. — On remarquait d'abord les
patriarches ou évêques des cinq grands sièges : de Rome,
d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem et de Gonstantinople.
— Leurs droits étaient nombreux; les principaux avaient pour
objet l'ordination, la confirmation, et la surveillance des arche-
vêques et des évêques de leur patriarcat et la convocation des
conciles (2).
Après les patriarches , on voyait les exarques en Orient et
les primats en Occident (3). — Il y eut trois exarques en
Orient : ceux d'Ephèse, de Gésarée en Gappadoce, et d'Héraclée
enThrace(4). — On ne sait pas précisément à quelle époque fu-
rent créés les trois exarchats, mais ce fut du m8 au ive siècle, et
(4) Hist. du dogm. cathol, tom. I, p. 264-265; tom. II, p. 472.
(2) Trad. instit. év., tom. I. — Alzog, t. I.
(3) En Occident, il y eut à la vérité un exarque à Ravenne, mais
c'était un officier purement civil, commandant en Italie pour les em-
pereurs de Constanti *ple. — Les proconsuls qui gouvernaient civile-
ment la Thrace, le Pont, etc., étaient aussi désignés sous le nom
d'exarques. (Gorini, t. II, p. 536-539. — Fleury, t. III, p. 446-147.)
(4) La partie de l'Illyrie, dont la capitale était Thessalonique , et
qui comprenait les deux Macédoines , les deux Epires, la Thessalie et
l'Achare, appartenait au patriarcat d'Occident. Elle était gouvernée
par un délégué du Saint-Siège. (Trad. instit. év., tom. I. — Univ.
cath., tom. XIV. — Godescard, Vie de saint Damase. — Etudes re-
ftflf., mars 4867, p. 357.)
CINQUIÈME SIÈCLE. 559
deux se formèrent aux dépens du patriarcat d'Antioche. Thomas-
sin, qui a recueilli tous les documents concernant les trois exar-
chats , se résume en disant : « Ils commencèrent bien tard,
finirent bientôt, et remplirent à peine un siècle. » — La préfec-
ture civile d'Orient était divisée en cinq grandes circonscriptions,
qui portaient les noms de diocèses d'Egypte, d'Orient, d'Asie,
de Pont et de Thrace. — L'autorité supérieure ecclésiastique des
patriarches d'Alexandrie et d'Antioche , et celle des exarques
d'Ephèse , de Gésarée de Cappadoce et d'Héraclée de Thrace se
modela ainsi tout naturellement sur la circonscription civile.
« L'organisation de l'Eglise , dit D. Guéranger, eut donc lieu ,
d'abord , selon les circonscriptions de l'empire romain , qu'une
providence surnaturelle avait prédestiné à lui servir de base (1). »
— En Occident, ainsi que nous venons de le dire, au lieu
d'exarques il y avait des primats , qui étaient des délégués du
Saint-Siège , comme furent d'abord les évoques de Thessalo-
nique et de Carthage, et plus tard les évèques de Séville et de
Tarragone en Espagne, et ceux d'Arles et de Reims dans les
Gaules, etc. — Le pape saint Simplicius fonda, en 482, la
primatie de Séville. Il écrivit à Zenon, évèque de cette cité :
t Nous avons jugé convenable de vous confier l'autorité vicariale
de notre siège pour que , fort de sa vigueur, vous ne permettiez
(1) M«r Maret, parlant des évoques du patriarcat de Jérusalem et
des exarchats d'Ephèse, d'Héraclée, de Gésarée, de Chypre, avait
affirmé qu'ils ne recevaient leur juridiction de nulle autre main que de
celle de Jésus-Christ. Mais, un peu plus bas, ramené sans doute par la
force de la vérité, il dit : « Il est prouvé que les Papes, par I'accepta-
» tion des lettres de communion, confirmaient les élections des grands
» et des petits patriarches , qui eux-mêmes , ainsi confirmés dans
» leur autorité, instituaient les métropolitains. Ceux-ci, à leur tour,
» donnaient l'institution aux évoques de leur ressort. Ainsi , étaient
» reliées entre elles toutes les églises. Par le refus des lettres de com-
» munion, au contraire, le Pape pouvait infirmer toute l'autorité et
» tous les droits du prélat nouvellement élu. » — Les prérogatives des
grands patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche et plus tard de Cons-
tantinople, étant reconnues et regardées par tous comme une éma-
nation de la primauté de Pierre, celles des exarchats ou petits pa-
triarcats, à plus forte raison, découlaient de la môme source. — (Voir
Orsi, Ballerini, Etudes relig., novembre 1869. — D. Guéranger,
Monarchie pontif., p. 80-85.)
560 cours d'histoire ecclésiastique.
pas que l'on franchisse les décrets de l'institution apostolique
ni les bornes fixées par les saints Pères. » — En 517, le pape
Hormisdas donna des pouvoirs à peu près semblables à Jean,
évèque de Tarragone; mais cette prééminence ne fut que tem-
poraire , et le siège de Séville rentra bientôt dans la possession
de tous ses privilèges. — Saint Rémi de Reims fut désigné , en
514, comme vicaire du Saint-Siège par le pape Hormisdas avec
l'injonction suivante : « Tout ce qui sera établi dans le royaume
des Francs pour la foi et la vérité, ou ordonné par une pré-
voyante disposition , ou confirmé par l'autorité de votre personne,
vous le ferez parvenir à notre connaissance par une relation dé-
taillée. » — En 540, le pape Vigile nomma aussi pour son vicaire
en Gaule Auxanius d'Arles; puis, à la mort de ce prélat, Auré-
lien, son successeur; et, quand il avertit les évèques de la
Gaule du choix qu'il avait fait de ce personnage pour son repré-
sentant, il eut soin d'ajouter : e que personne, par hasard, ne
désobéisse à ses ordres. » — Le pape Innocent Ier écrivait à Any-
sius de Thessalonique : t Je maintiens les évèques de Thessalo-
nique dans la prééminence que leur ont successivement décer-
née mes prédécesseurs Damase, Sirice, Anastase. » — Les
exarques et les primats avaient inspection sur plusieurs pro-
vinces. Leurs principaux droits , dit le savant Hurter, étaient
d'en convoquer et présider les conciles. Lorsqu'un archevêque
refusait d'y assister, ils pouvaient le suspendre de ses fonctions.
Ils dirigeaient aussi les affaires de la province, pendant la
vacance du siège archiépiscopal; et, après l'élection d'un arche-
vêque, ils lui donnaient la consécration (1).
Après les exarques et les primats , on comptait les métropoli-
tains ou archevêques, dont l'autorité ne s'étendait que sur une
seule province. L'archevêque, disent les Pères de Nicée, est
parmi les évèques, comme le frère aîné; le patriarche, comme
ie père. Le titre d'archevêque ne fut usité dans les Gaules , que
vers le septième siècle. Quelques écrivains distinguent les ar-
chevêques des métropolitains, et paraissent accorder un pouvoir
plus étendu, les uns aux premiers, les autres aux derniers.
(4) Barruel, Du Pape, tom. II. — Hurter, lnstit. relig., tom. I,
— Gorini, tom. II, p. 502-503-537.
CINQUIÈME SIÈCLE. 561
Les métropolitains ne furent établis en France, en Italie et
en Espagne, qu'après le concile de Nicée. — La nécessité
d'être revêtu du pallium pour exercer légitimement les fonc-
tions archiépiscopales se trouve établie presque partout dès le
dixième siècle. — Il n'existe pas de lien nécessaire entre les
provinces ecclésiastiques et les provinces de l'administration
civile; mais rien n'était plus naturel, pour l'Eglise, que d'adop-
ter les circonscriptions civiles, basées en général sur la nature
des choses et ménagées par la divine Providence. Il en résulta
que généralement le siège métropolitain se trouva placé au chef-
lieu de la province civile (1).
Venaient ensuite les évèques, dont le pouvoir était borné au
territoire d'une seule église. Il était d'usage , dit Receveur,
d'établir un siège épiscopal dans chaque ville qui avait le litre
de cité, et le diocèse s'étendait sur toutes les bourgades et sur
tous les villages qui dépendaient de la ville (2). — Les prêtres,
les diacres et les autres ministres inférieurs étaient aux ordres
des évèques pour l'administration des sacrements, l'instruction
des fidèles, la distribution des aumônes, etc.
Au-dessous des évèques se trouvaient les chorévèques, qui
n'étaient que des vicaires ou coadjuteurs forains des ordinaires ,
institués dans les principaux bourgs, et chargés de visiter les
lieux qui leur étaient assignés par l'évèque; d'où vient qu'ils
sont souvent appelés visiteurs par les canons. Saint Basile en
avait cinquante. — Il y avait des chorévèques de deux espèces ,
suivant Thomassin : les uns étaient revêtus du caractère épis-
copal, les autres n'avaient que le caractère sacerdotal. Ce
sentiment de Thomassin parait mieux prouvé que celui du
P. Alexandre , aux yeux de qui les chorévèques n'étaient que
des prêtres exerçant une portion de la juridiction épiscopale.
Les diocèses se divisaient en paroisses, desservies par des
prêtres ou archiprètres. Selon Thomassin, cette division aurait
commencé en Italie, et seulement vers la fin du ive siècle. Mais
(<) Hurter, Instit. relig., tom. I. — Trad. inst. év., tom. II. —
Gorini, tom. I, pag. 487; tom. II, pag. 546. — Etud. relig. hist.,
etc., mars 1867, p. 357.
(2) Receveur, Hist. de l'Egl., tom. III.
Cours d'histoire. 30
562 COURS D'HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE-,
nous avons vu que , dès le temps de Constantin , il y avait des
paroisses dans la ville d'Alexandrie , et dans les environs , dit
Bergier, d'après saint Epiphane et saint Athanase. Baronius fait
aussi mention de paroisses existant en Espagne, dès le me siè-
cle, et nous trouvons le terme de parochia dans une Epître du
pape saint Urbain Ier (222-230). — Les paroisses furent d'a-
bord desservies par des prêtres que les évoques choisissaient
dans leur clergé et qu'ils changeaient ou révoquaient à volonté.
— Plus tard, elles eurent des curés en titre. — A mesure que
'je nombre des fidèles s'est augmenté, il a fallu multiplier les
églises et les ministres. Les mêmes raisons qui ont engagé à
augmenter le nombre des diocèses et des évèques , ont égale-
ment porté ceux-ci à ériger des paroisses, et à en confier le
gouvernement à des prêtres éprouvés et plus ou moins stables ,
selon les besoins des temps et des lieux (1).
A la tète de toute la hiérarchie ecclésiastique paraissait l'évèque
de Borne, qu'on commença à appeler exclusivement Pape depuis la
fin du iv6 siècle, et qui était à la fois chef de l'Eglise universelle
et patriarche d'Occident, c'est-à-dire, de l'Italie, de la Gaule, de
l'Espagne , de la province d'Afrique , de la Grande-Bretagne , de
la Germanie, etc. — *La première de ces dignités est d'institu-
tion divine. — La seconde était de droit ecclésiastique , c'est-à-
dire, que le Pape s'était réservé le pouvoir (2) d'exercer uno
action immédiate sur toutes les églises d'Occident (3). — Bésu-
mons : le simple fidèle était soumis au diacre et au prêtre, le
(1) Hist. de l'Egl, par Alzog, tom. II, p. 50. •— Darras, t. VIII,
p. 6.
{%) Le chef de l'Eglise n'avait reçu ce droit de personne; il se l'était
spécialement réservé, dit Théodose, évêque d'Eschine : specialiter
sibi vindicasse. — Les Papes, est-il dit dans la Tradition de l'Eglise
sur l'institution des évéques, ont toujours exercé une autorité plus im-
médiate sur l'Occident : 4<> parce qu'ils s'étaient réservé sur cette por-
tion du troupeau de Jésus-Christ, les droits particuliers qu'ils avaient
conférés aux patriarches d'Orient; 2° parce qu'ayant fondé par leurs
envoyés les églises de cette vaste région, elles se trouvèrent tout na-
turellement unies à l'Eglise romaine, qui dut spécialement veiller sur
elles. (Sur les églises d'Occident fondées par saint Pierre et ses suc-
cesseurs, voyez Trad. instit. év., tom. II, p. 43-53.)
(3) On doit juger, dit Duguet, de retendue d'un patriarcat par le
CINQUIÈME SIÈCLE. 563
diacre et le prêtre à l'évèque, l'évèque au métropolitain ou à
l'archevêque, le métropolitain ou l'archevêque au primat ou à
l'exarque, le primat ou l'exarque au patriarche, et le patriarche
au chef suprême de l'Eglise, au Pape. — « De même, disent les
Pères du concile de Nicée, que le patriarche a puissance sur
ceux qui lui sont subordonnés, de même aussi le Pontife romain
a puissance sur tous les patriarches. Il est leur principe et leur
chef, comme saint Pierre lui-même, auquel fut donnée la puis-
sance sur tous les Pontifes chrétiens et sur leurs peuples, parce
qu'il est le vicaire de Notre Seigneur Jésus-Christ : quiconque
contredira cette doctrine est excommunié par le concile (1). »
Tel était l'ensemble de l'antique hiérarchie ecclésiastique : 0rj ine
en voici maintenant l'origine et la formation. Le chef des et étendue
Apôtres , Pierre , fonda , comme nous l'avons vu , l'église d'An- padter-acr'^j,
tioche et la gouverna pendant sept ans. Il alla ensuite se fixer à
Rome ; et de là il envoya saint Marc l'Evangéliste , son disciple ,
établir un siège à Alexandrie. La voix des faits et des monu-
ments, et le témoignage unanime des Pères grecs et latins
s'accordent à déposer en faveur du rang éminent de ces trois
églises, et à en rapporter la fondation à saint Pierre. Ce sont
comme trois grandes branches entées sur le même tronc et de la
même main. Elles se divisent ensuite en une multitude de
rameaux, à qui elles communiquent la sève qu'elles reçoivent
de la même racine. — Alexandrie était le moins grand des trois
premiers patriarcats. Il renfermait l'Egypte et la Libye (2). —
nombre des églises dont les évoques étaient appelés au concile patriar-
cal; or, tout l'Occident se rendait au concile patriarcal de Rome. De
plus, le Pape ordonnait et conûrmait lui-même tous les métropoli-
tains occidentaux. (Confér. ecclés., tom. II. — Voir la preuve pour
chaque principale église, dans Trad. instit. év., tom. II, p. 118-199 ;
tom. III, p. 120.)
(1) Selon le vénérable Bède et le diacre Paul, c'est sous le pontifi-
cat de Boniface III (607-608), que fut établie définitivement la cou-
tume, inaugurée auparavant, de réserver, pour le souverain Pontife
seul , le titre de Pape, donné jusque-là à tous les évéques, et d'appeler
patriarches les titulaires des quatre grands sièges : Alexandrie, An-
tioche, Jérusalem , Gonstantinople. {Hist. de l'infaill., tom. II, p. 81.
— Darrast Hist. de l'Egl., tom. IX, p. 244-247.)
(2) La partie du littoral de l'Afrique, ou la province d'Afrique,
564 cours d'histoire ecclésiastique.
Le patriarcat d'Antioche comprenait d'abord l'Orient proprement
dit. Plus tard, il s'étendit dans les immenses provinces de l'A-
sie ; il alla jusqu'au Gange et le dépassa. C'est celui qui a subi
le plus de modifications , et qui a été le plus fortement entamé
par la création des patriarcats de Jérusalem et de Conslanti-
nople. — Rome, nous l'avons dit, surveillait et dirigeait d'une
manière spéciale tout l'Occident. — Rome, Alexandrie etAnlio-
che, telle est donc la première et grande division ecclésiastique.
« Dans la suite , dit le savant Hurter, les sièges patriarcaux
de Jérusalem et de Gonstantinople s'ajoutèrent aux trois pre-
miers. Ce fut dans la période du ive au vne siècle. » — Jérusa-
lem , comme nous l'avons vu, fut érigée en patriarcat au concile
de Chalcédoine, en 451. — Quant à la création du patriarcal, de
Constantinople , le rang et la dignité de la cité, l'orgueil des
empereurs et l'ambition de quelques évoques, primitivement
suffragants de l'exarque d'Héraclée, en jetèrent les premiers
fondements. — Au second concile œcuménique, comme nous
l'avons vu aussi, la plupart des évèques d'Orient voulurent con-
férer à l'évèque de Constantinople la primauté d'honneur après
celui de Rome; mais le Pape s'y opposa. — Douze ans après ce
concile, Nectaire, évèque de Constantinople, prit le pas sur les
patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, dans un concile qu'il
présida en leur présence. — Enfin, au concile de Chalcédoine,
l'évèque Anatole obtint un décret dans lequel on donnait à son
siège, non-seulement la juridiction sur la Thrace et l'Asie, mais
encore le premier rang après Rome. Les légats romains, il est
vrai, s'opposèrent à cette élévation, comme nous l'avons vu. Le
pape saint Léon résista aussi avec vigueur à l'ambition d'Ana-
tole; mais, tandis qu'il réservait et protégeait expressément les
droits des patriarches d'Orient , sur qui Anatole voulait prendre
le pas, le souverain Pontife se tut, selon plusieurs auteurs, au
sujet des provinces de la Thrace et de l'Asie. Il sembla donc
tolérer, comme on l'avait fait auparavant, la juridiction de Cons-
dont Carthage était la capitale, dépendait de Rome. « L'Afrique occi-
dentale, dit le P. Thomassin, était comprise dans les limites du pa-
triarcat d'Occident , qui était celui du Pape. » {De la discipline , I «
partie, liv. i, c. 20.)
CINQUIÈME SIÈCLE.
565
lantinople sur ces provinces, sans pourtant lui accorder aucun
titre canonique. C'est pourquoi, depuis le concile de Chalcé-
doine, les évèques de Gonstantinople reçoivent communément
le titre d'archevêque et même de patriarche (1). — Voilà l'ori-
gine des cinq patriarcats, les premiers, les plus grands et les
plus illustres sièges de la primitive Eglise.
«Mais quelque illustres qu'ils fussent, dit Hurter, et bien
qu'à beaucoup d'égards ils se rapprochassent du chef de l'E-
glise, Rome eut toujours son droit de suprématie. » — La chose
est évidente relativement à Jérusalem et à Constantinople ,
puisque ces deux sièges demandèrent à Rome l'honneur du pa-
triarcat, comme un rayon de sa primauté apostolique, et qu'ils
ne possédèrent que ce que Rome voulut bien leur accorder.
Leur formation même proclame la suprématie romaine sur eux.
— Quant à Alexandrie et Antioche, quoique issues de Pierre
aussi bien que Rome, elles regardèrent toujours cette dernière
comme leur maîtresse , et leurs prérogatives étaient reconnues
comme une émanation de la primauté du chef de l'Eglise, de
Pierre. Aussi, dans toutes les difficultés qui s'y élevaient, le
Pape intervenait-il toujours comme maître souverain et juge su-
prême. — A Antioche, en présence de trois évèques qui se dis-
putaient ce siège patriarcal, nous avons vu saint Jérôme en
appeler à Rome, comme au seul tribunal compétent, et solliciter
une sentence absolue et définitive qui mît fin au schisme. La
décision et l'approbation de Rome seule pouvaient conférer à
l'un des contendants le titre et le pouvoir de patriarche légitime.
A Alexandrie, nous avons vu le plus savant et le plus saint des
patriarches de cette cité , le grand Athanase , se comporter pen-
dant toute la durée de son long épiscopat, à l'égard de Rome,
comme un enfant à l'égard de sa mère. Il recourait au Pape
dans tous ses embarras. Il appelait et citait ses ennemis devant
lui. Il alla même en personne se jeter dans ses bras. En un mot,
la vie tout entière de ce grand homme fut une solennelle pro-
clamation de la supériorité de Rome sur Alexandrie. — Dans
tous les conciles œcuméniques, en présence des patriarches
quelconques, le Pape présida, gouverna et commanda toujours
Suprématie
de Rome
sur les
patriarcale.
(4) Univ. cathol., tom. XIV. — Rohrb., tora. VIII.
566 cours d'histoire ecclésiastique.
en maître suprême, par lui-même ou par ses légats, de quelque
ordre qu'ils fussent, évêques, prêtres ou diacres.
A la grande voix des Pères et de l'Eglise universelle pro
clamant ainsi la suprématie de Rome sur les patriarcats , se
joint l'aveu même des patriarches, d'Antioche et d'Alexandrie,
les plus portés à l'indépendance. « L'autorité du Siège apos-
tolique, dit le pape Nicolas, brille particulièrement en ce que
ses ennemis mêmes sont contraints d'y recourir malgré eux,
sachant que rien de ce qu'ils font ne peut avoir d'effet, s'il
n'est confirmé par le Pontife romain. » — Ainsi Dioscore, pa-
triarche d'Alexandrie, l'auteur du Brigandage d'Ephèse, plia
devant le légat de saint Léon, qui le somma, au nom de ce
Pape, de passer au banc des accusés. — Timothée Elure, ou
le chat , autre patriarche d'Alexandrie, fronda tous les droits,
viola tous les devoirs, et alla jusqu'à faire massacrer son prédé-
cesseur dans le baptistère, afin de s'emparer de son siège.
Mais, malgré son audace , il y eut cependant un droit qu'il n'osa
pas violer, c'est le droit de Rome sur lui. Il ne crut pas pouvoir
se passer de la confirmation du Siège apostolique. Il rusa, mentit
et trompa, il est vrai; mais enfin il la demanda et même parvint
à l'obtenir. La trame de son iniquité ayant été découverte, il
fut chassé, et on mit à sa place un autre Timothée, surnommé
Solofaciole, blanc visage, qui fut régulièrement élu; et Solo-
faciole, suivant l'usage, ex more, dit l'histoire, s'empressa, à
son tour, de députer des prêtres à Rome pour faire confirmer
son épiscopat (1). — A la mort de Solofaciole , le concile d'A-
lexandrie ayant élu , pour lui succéder, Jean Talaïa , sollicita
du pape saint Simplicius le consentement du Siège apostolique ,
pour confirmer l'autorité du patriarche élu et lui donner la so-
lidité désirée. — Au brigandage d'Ephèse , Domnus , patriarche
d'Antioche , avait été déposé par Dioscore , et Maxime avait
été élu et ordonné à sa place. Le Pape ayant cassé et annulé
les actes de ce conciliabule , Domnus devait être maintenu
et Maxime rejeté. Cependant Maxime, peu de temps après,
siégea au concile œcuménique de Ghalcédoine en qualité de
patriarche , et personne ne lui contesta sa dignité. Voici la
(4) P. Labbe, tom. III, p. U37.
CINQUIÈME SIÈCLE. 567
raison qu'en donne le concile lui-môme : « Nous définissons que
rien de ce qui a été fait dans le conciliabule d'Ephèse n'aura de
force , excepté ce qui regarde Maxime, évèque d'Antioche , parce
que le très-saint archevêque de Rome , en le recevant dans sa
communion, a décidé qu'il présiderait à l'église d'Antioche (1). »
La promotion canonique des patriarches avait cependant cela
de particulier, que ces grands dignitaires de l'Eglise étaient
élus, consacrés et installés, avant qu'il en fût donné avis à
Rome. Ils s'adressaient ensuite au souverain Pontife pour
obtenir des lettres de communion et la confirmation de leur
dignité (2). Ils n'avaient, pour ainsi dire, à leur début, qu'une
juridiction provisoire, qui devenait seulement définitive par la
confirmation du Pontife romain. C'était pour parer aux graves
inconvénients qui eussent résulté d'une vacance prolongée et
de longues informations; car, plus la dignité était importante,
plus les titres devaient être discutés; plus le candidat était
éloigné et inconnu, plus cette discussion était difficile; c'était,
dis-je, afin de prévenir les dangers inhérents à la longue
vacance d'un siège, qui surveillait et dirigeait presque tout un
continent, qu'il était permis au patriarche élu d'entrer de suite
en fonctions et d'exercer son pontificat, pour que le ministère
sacré ne souffrit point d'interruption, jusqu'au jour de sa con-
firmation ou de son annulation par le chef de l'Eglise. — Le
pape Innocent III, parlant de cette prise de possession des
patriarches par provision, dit expressément qu'elle était fondée
sur une dispense des Papes, conférée par la coutume et néces-
sitée par le besoin des églises à cette époque : Dispensativè
propter ecclesiarum nécessitâtes et utilitates. Mais il fallait qu'il
y eût présomption de confirmation , qu'il n'y eût aucun doute
sur la validité de l'élection, et qu'elle eût été faite d'un commun
consentement, in concordia, comme s'exprime le même Pon-
tife. -— Dans les difficultés survenues à ce sujet, on recourait
(\) Dormais, renonçant à sa dignité, s'était retiré dans un monas-
tère. (Voir sur ce fait les absurdes explications de Febronius, Trad.
instit. eu., tom. I.)
(2) Sur la valeur des lettres de communion envoyées par le Pape ,
voir Trad. instit. év., tom. I, p. 267; tom. III, p. 99-U3.
866 CWïlS D'HISTOIRE KfCUÔSIASTIQUE.
à Rome, comme saint Jérôme le fit dans le schisme qui
solait le patriarcat d'Antioche (1).
importe Aujourd'hui les patriarches , les exarques et les prima
l'ancienne n'existent plus , du moins dans les mêmes conditions qu'autre-
cllasnouvdlc fois (2). — Les métropolitains, de leur côté, n'ont pas conservé
de l'Eglise, tous leurs anciens pouvoirs (3). — Les révolutions politiques
qui, en plusieurs endroits, ont enlevé jusqu'au territoire des
sièges antiques, les besoins qui varient avec le temps, les abus
causés par les passions humaines, ont amené les souverains
Pontifes à opérer ce changement de pure discipline. « Car, dit
Barruel, tous les droits que donnent les titres de patriarche, de
primat et d'archevêque, ne sont, comme ces titres mêmes,
qu'une institution ecclésiastique. » Ce n'était que l'épiscopat
élevé à un degré plus ou moins haut de confiance , d'honneur et
de juridiction. — La papauté, au contraire, l'épiscopat et le
sacerdoce sont de droit divin. Ce sont les éléments essentiels,
nécessaires et constitutifs de l'Eglise enseignante. — « L'épis-
copat est nécessaire, dit Barruel, et il faut essentiellement qu'il
existe dans l'Eglise. » — « L'épiscopat, dit Gerson, n'est pas
tellement soumis à la papauté que le Pape puisse l'annuler, et
la papauté elle-même ne peut être détruite par aucune force
humaine. » — « La primauté du Saint-Sié^ge , dit M. Frayssi-
nous, est une institution divine; ce n'est pas l'Eglise qui l'a
établie, et il n'est pas plus en son pouvoir de la détruire que
de détruire l'épiscopat et le sacerdoce (4). » — Aujourd'hui
donc, comme toujours, le fidèle est soumis au prêtre, le prêtre
(1) Univ. cath., tom. XII et XIV. — Trad. instit. eu., tom. I. —
Etudes religieuses, etc., novembre 4869, p. 674.
(2) Nunc Orientalium patriarcharum sedibus barbarorum tyrannidc
oppressis, tamen Sedes Apostolica patriarchas créât, qui Romse corn-
morantur solo insigniti titulo, et nulla prxditi jurisdictione , ne insi-
gniorum ecclesiarum memoria oblivione deleatur. (Devoti, De hierar-
chiaecclesiast.)
(3) En Europe, les droit6 des métropolitains ont été diminués an x'
siècle. — Pour l'appréciation de cette mesure, voir Trad. instit. év.,
tom. III. — Sur les pouvoirs actuels des métropolitains, voir Rituel
de Belley, tom. I.
(4) M. Frayssinous, Vrais principes de l'Egl. gallic. — Barruel,
Du Pape, tom. II.
CINQUIÈME SIÈCLE. 569
àl'évèque, et l'évêque au Pape, qui l'institue immédiatement.
— Ainsi, la hiérarchie sacrée est toujours la même dans ce
qu'elle a d'essentiel et de constitutif; l'Eglise ne lui a enlevé
que ce qu'elle y avait ajouté elle-même; mais, la constitution
divine de l'œuvre de Jésus-Christ est aujourd'hui ce qu'elle
était autrefois, ce qu'elle sera toujours.
La manière de choisir les évoques, étant encore un point
laissé à la libre disposition de l'Eglise, a subi les changements
que réclamaient les besoins des temps et des lieux. — Les Apô-
tres instituèrent eux-mêmes les évoques, dans les églises qu'ils
avaient fondées. Mais leurs premiers disciples et successeurs ,
ne se sentant plus le même ascendant personnel, ne choisirent
les évêques qu'avec l'assentiment des fidèles. Lorsque les dis-
ciples immédiats des Apôtres eurent disparu à leur tour, la
manière de procéder à l'élection fut encore modifiée. A partir
d'alors, et pendant les cinq premiers siècles, le choix des évo-
ques se fit par les prélats les plus voisins, du consentement du
clergé et du peuple chrétien de l'Eglise vacante. C'était aussi
une règle générale, dit D. Coustant, que l'évêque devait être
choisi parmi le clergé de l'Eglise particulière pour laquelle il
était ordonné (1). — Depuis le vie siècle jusqu'au xne, on conti-
nua de procéder à peu près de la même manière; seulement, en
France, en particulier, sous la première race de nos rois et dans
les commencements de la seconde, l'influence royale fut plus ou
moins marquée dans les élections épiscopales. — Au commen-
cement du xme, dans l'Eglise latine, on trouve les Chapitres en
possession d'élire seuls les évêques. Il est dit dans la Pragma-
tique-sanction longtemps attribuée à saint Louis, art. 2 : « Les
églises cathédrales et autres auront la liberté des élections , qui
sortiront leur plein et entier effet. » Ce droit, acquis au Chapitre
par l'usage, fut confirmé par la Pragmatique de Charles VII, en
1436, et suivi jusqu'au Concordat de Léon X, en 1518. Ce Con-
cordat , qui attribue le choix des évêques au prince est devenu
la règle suivie en France jusqu'à nos jours. — Dans les autres
royaumes de l'Europe, en général, la présentation des évêques
se trouve aussi réglée par des concordats particuliers. — Mais,
(1) Epît. JR. p. édit. D. Coust.
par I Eglise
dans le choix
îles Lvéi|ues.
570 cours d'histoire ecclésiastique.
il ne faut pas oublier de remarquer que, t à toutes ces diffé-
rentes époques , les élections , dit M. Frayssinous , quoique
faites sans l'autorisation ou confirmation expresse et immédiate
du Siège apostolique, n'étaient pas pour cela soustraites à son
droit inviolable de surveillance universelle. Aussi son autorité y
intervint-elle souvent, soit, pour décider des points contestés,
soit pour corriger ce qui avait été défectueux, soit pour donner
des pasteurs à des églises qui étaient veuves depuis trop long-
institution temps. » — Quant à l'institution canonique , elle est toujours
canonique venue du Pape, ou directement ou indirectement, et en vertu
des éveques. ,,,.,. , . ' .
d une loi ou d une coutume approuvée par lui. — « Pierre seul,
dit saint Grégoire de Nysse, a le droit de créer de nouveaux
apôtres : Qualis scilicet Pfirus et coapostolos eligat, et ad pa-
rem sibi functionem evehat, quod nulli alteri competere scimus.
« C'est par Pierre, selon le même docteur, que Jésus-Christ a
» donné aux évèques la clef des biens célestes. » — « Pour le
» précieux avantage de l'unité, écrit saint Optât, Pierre a dû
» être mis au-dessus de tous les Apôtres , et seul il a reçu les
» clefs du royaume des cieux pour être ensuite communiquées
» aux autres. » — Quelles paroles plus décisives que celles de
saint Léon le Grand : c Si Jésus-Christ a voulu que les autres
» princes de l'Eglise eussent quelque chose de commun avec
» Pierre, c'est uniquement par lui qu'il leur a donné ce qu'il ne
» leur a pas refusé. En voulant que le ministère évangélique
» s'étendît à tous ses Apôtres , il a commencé par le placer
» principalement dans Pierre , chef de tous les Apôtres , de ma-
» nière que les dons divins se sont répandus sur tout le corps en
» découlant de Pierre qui en est comme la tête. » — Ce droit du
Pape est, au reste, une conséquence évidente de l'obligation qui
lui a été imposée t de paître les agneaux et les brebis, » du pou-
voir qu'il a toujours exercé de juger et de déposer les évoques,
en un mot, de sa primauté de juridiction sur toute l'Eglise. —
t Qu'on discute, après cela, s'écrie l'éminent évêque de Poitiers ,
M«r Pie , sur l'origine immédiate ou médiate de la juridiction et
de la puissance épiscopales : la querelle est dans les mots plus
que dans les choses. Il est également certain que la source pre-
mière de l'épiscopat est en Jésus-Christ, et que l'épiscopat ne
coule de cette source qu'en passant par le canal du Pontife ro-
CINQUIÈME SIECLE. 571
main. Ni le choix de tel ou tel homme, ni la mission vers telle
ou telle portion du troupeau ne procèdent directement de Dieu.
La détermination de la personne, aussi bien que du territoire,
appartient essentiellement au vicaire de Jésus-Christ, au succes-
seur du Prince des Apôtres. Nulle institution canonique n'est
valable que par lui ou moyennant son assentiment. »
Saint Gyprien , dans les élections , distinguait déjà le Suffra-
gium et le Judicium. Il attribuait le Suffragium à l'ensemble
du peuple et du clergé, qu'il nommait Fratemitas. — Le peuple,
les chapitres, les princes, etc., ont successivement représenté
ce que saint Gyprien appelle Fratemitas. — Quant au Judi-
cium, il était l'apanage des évoques, métropolitains, patriar-
ches, etc., du consentement du Pape. — Aujourd'hui, le Judi-
cium est réservé au Souverain Pontife, dans toute l'Eglise latine.
— Chez les Eglises orientales unies , le Judicium appartient au
patriarche, qui n'en réfère pas à Rome. Seul, le patriarche lui-
même, demande au Pape sa confirmation; mais il est élu par les
évoques de sa nation, et il exerce sa juridiction à partir du jour
de son élection. — Le patriarcat est comme la base établie par
Rome, et tout le reste repose sur ce fondement. Rome, ainsi,
supporte le fondement et tout l'édifice (1).
(4 ) Vrais principes de l'Ègl. gallic. — Hist. de l'infaill. des Papes,
t. II, p. 246.— S. Cy prien, Epist. 68.— Etudes religieuses, Hist., etc.,
Mars 1867, p. 363. — Mg'- de Poitiers, allocution, 28 septembre 4869.
— Univers, 6 octobre 4869.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES PAPES,
DES EMPEREURS
DES PRINCIPAUX CONCILES,
ÉCRIVAINS ECCLÉSIASTIQUES ET SECTAIRES.
PAPES.
EMPEREURS.
ÉCRIVALNS
DATE
DATE
SECTAIRE8.
de leur élection
de leur mort.
ECCLÉSIASTIQUES.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
PREMIER SIÈCLE.
P. Pierre établit son
Auguste, l'an 14
Denys l'Aréopagite.
Simon le Magicien.
siège à Homo , 42
)U 44
Tibère , 37
S. Clément , pape.
Les Gnosliques.
Caligula, 41
Hermas.
Les Cérinlhiens.
Claude , 54
Les Nazaréens.
S. Lin, 66
ou 67
Néron , 68
Galba , 69
Othon , 69
Vitellius , 09
Vespasien, 79
Les Ebionites.
Les Nicolaïtes.
Ménandre.
Hyméuée.
Philet.
S. Clet ou Anaclet
78
Tite , 81
S. Clément,
9i
Domitien , 96
Nerva, 98
CONCILES :
de Jérusalem ,
50 ou 51 ; — d'Anlioche , 58 ; on le croit supposé.
DEUXIÈME SIÈCLE.
S. Evariste,
100 Trajan, H 7
S. knace d'Antioche.
Elcésaïtes ou Otténiens.
S. Alexandre ,
10!>
S. Papias.
Saturnin, Basilide, Cir-
S. Sixte I«,
119
S. Polycarpe.
pocratc.
S. Téles|ihore,
m
S. Aristide.
Adam il es.
S. Hygin,
139
Adrien. 138
S. Quadrat.
Valenlin , Apelles.
S. Piel",
142
S. Justin.
Cerdon , Praxéas .
S. Anicet,
157
Aiitonin , 161
Athénagore.
Marcion.
S. Soter,
168
Marc-Aurèle , 180
S. Méliton.
Ophites, Sélhiens , Cal-
S. Eleuthère ,
177
Commode , 192
P. Apollinaired'Hiéraple.
nites.
S. Victor,
193
Perlinax, 193
S. hénée.
S. Pantène.
Clément d'Alexandrie.
S. Théophile d'Antioche.
Hermias.
Hégésippe.
Quartodécimans.
Marcosiens.
Tatien.
Bardesaue.
Montan.
Théodotiens .
Melcbisédéciens.
Millénaires.
CONCILES :
de Sicile,
1251 tenu en Orient , 160| de Lyon, flSphèM , de
140 de Home, 170 Corinthe , de CésanV
de Rome, lus
i de Rome ,
de Mésopotamie , 198
i Je Pcrgame ,
1521 d*Hiéraple, 173 1 en Palestine, 197
de Lyon , 1SW
TROISIÈME SIÈCLE.
S. Zéphirin,
2021 Révère. 2111 Minutius Félix.
Ne*.
j S. Caliste 1",
219 Caracalla, 217 Jules Africain.
Novat et Féiieissime.
574
TABLEAU CHRONOLOGIQUE.
DATE
de leur élection.
S. Urbain I«,
S. Pontien , .
S. Antère ,
S.Fabien,
S. Corneille ,
S. Lucius I*',
S. Etienne I"
S. Sixte II,
S. Denys ,
S. Félix I«,
S. Eutychien,
S. Caïus ,
S. Marcellin,
de Carthage ,
de Carthage ,
d'Alexandrie ,
d'Alexandrie ,
de Rome ,
de Lambèse ,
de Philadelphie ,
d'Ephèse ,
DATE
de leur mort.
Macrin ,
Héliogabale,
Alexandre ,
Maximin ,
Pspien et Balbin ,
Gordien ,
Philippe,
Dèce,
Gallus ,
Valérien , pris en
Gallien,
Claude n,
Aurélien ,
Tacite ,
Probus ,
Carus,
Numérien ,
ECRIVAINS
ECCLÉSIASTiaUKS.
Caïus, prêtre de Rome.
Tertullien.
Ammonius-Saccas.
S. Hippolyte.
Origène.
S. Cyprien.
219 S. Denys d'Alexandrie.
251 1 S. Denys, pape.
re le Thauma-
253 S. Grégoire
260 1 turge.
268! S. Victorin de Pettan
270 S. Anatole de Laodicée.
275
270
SECTAIRES.
Novatiens on Cathares.
Rebaptisants.
Sabellius et les Patripas-'
siens.
Paul deSamosate.
Manès et les Manichéens
d'Arabie ,
d'Achaïe ,
de Rome ,
de Rome ,
de Carthage,
de Rome,
de Carthage,
d'Antioche ,
C0N(3LES :
249! de Carthage,
250 1 de Rome,
250; deNarbonne,
250 1 d'Alexandrie,
2511 de Rome,
252: d'Alexandrie.
252 d'Antioche,
2531 de Rome,
2531 d'Antioche,
256 d'Antioche , 269
257 d'Ancyre en Galatie, 273
258 d'Ancyre en Célésy-
260 rie, 277
263 de Mésopotamie. 277
QUATRIÈME SIÈCLE.
DATE
de leur élection.
EMPEREURS
d'Occident.
DATE
de leur mort.
EMPEREURS
d'Orient.
DATE
de leur mo
ÉCRWAINS
ECCLÉSIASTIQirES.
S. Marcel I", 308
S.Eusèbe, 310
S. Miltiade, 311
S. Sylvestre, 3U
S.Marc, 336
S. Jules I«, 33'
Dioctétien et Maxi-
mien abdiquent
en 305
Constance Chlore
mort en »
Sévère ,
Galère ,
Maxence ,
Maximin ,
Licinius en
Orient ,
Constantin I,
Constantin II
Constant ,
Arnobe.
S. Pamphile.
Lactance.
Eusèbede Césarée.
Osius de Cordoue.
Eusèbe d'Emése.
S. llilaire de Poi-
tiers.
S. Eusèbede Ver-
cril.
Lucifer de Cagliari .
S. Allianase.
Los deux Apolli-
Méléciens.
Donatistes.
Ariens.
Semi-Ariens.
Photin.
Macédoniens.
Aériens.
Apollinaristes.
AntidicomarianitM
Collyriilions.
Priscilliauistes.
Messaliens.
Ithariens.
Helvidius.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE.
575
PAPES.
EMPEREURS
EMPEREURS
d'Occident.
d'Orient.
ÉCRIVAINS
—
—
SECTAIRES.
DATE
DATE
DATE
ECCLÉSIASTIQUES.
de leur élection.
de leur mort.
de leur mort.
1 S. Damase , 366
Constance , 361
S. Basile.
Jovinien.
'
S. Sirice, 385
Julien l'Apos-
S. Ephrem.
Vigilance.
! S. Anastase I, 398
Jovien , 364
S. Optât de Milève.j
Le pape S. Damase. !
ValentinienI, 375
Valens, 378
S. Cyrille de Jéru-
Gratien, 383
Théodose, 395
salem.
ValentinienR, 392
S. Grégoire de Na-
zianze .
S. Grégoire de
Nysse .
S. Pacien.
S. Philastre.
S. Ambroise.
S. Epiphane.
Didvme l'aveugle.
Rufin.
S. Gaudence.
Sulpice-Sévère.
Evagre du Pont.
S. Jérôme.
S. Augustin.
S. Paulin de Noie.
CONCILES :
d'Elvire,
805
de Sardique ,
347
de Tyane , 366
de Trêves ,
386
d'Alexandrie, 306 ot
:m
d'Hadrumette ,
347
de Rome , 367
deZelle,
386
de Cannage,
311
de Milan ,
347
de Rome , 367
d'Antioche ,
388
de Rome ,
313
de Cordoue ,
347
de Rome , 368
de Tolède ,
888
d'Arles,
314
de Jérusalem ,
348
de Rome , 369
de Capoue ,
3Sil
d'Ancyre ,
314
de Rome ,
349
de Rome , 370
de Carlhage,
389
>an'e,
314
de Jérusalem ,
350
d'IIlyrie, 373
de Rome ,
880
d'Alexandrie ,
315
de Razas,
351
de Rome , 373
de Milan,
890
de Palestine ,
318
de Rome ,
352
de Valence eu Dau-
de Carthage ,
3! Kl
d'Alexandrie,
319
de Poitiers ,
355
phiné , 374
de Constant inople,
3! lu
de Rome ,
3-21)
de Milan ,
355
de Gangres , 375
de Carthage ,
3113
de Laodicée,
320
d'Ancyre ,
358
d'Antioche , 377
d'Hippone ou Bone
de Cabarsussitanum
393
; d'Alexandrie,
32!
de Rome ,
358
de Rome , 378
, 398
de Gangrei ,
394
de Rimini ,
850
d'Antioche , 37!)
ntinople ,
894
de Rome ,
m
d'Achaïe ,
359
de Milan , 380
de Carthi
394
de Nicée, \" œcumé-
de Paris ,
360
de Saragosse , 380
d'Hadrim
394
nique ,
m
d'Antioche ,
de Coiilmlinopl
de Caverre,
394
| de Rome,
32.".
d'Alexandrie ,
\'/d
u'iHiiriiique, 381
d'Hippone ,
394
d'Alexandrie,
:
d'Aqnilée , 381
de Turin ,
397
de Carthage ,
333
de Paris ,
de Rome , 889
de Carthage ,
3! 17
de Rome ,
331
d'Alexandrie ,
de Constantinopln , 3S2
dé Cardia
398
1 d'Alexandrie ,
340
d'Antioche ,
363
de Carthage ,
399
d'Antioche ,
31 il
Irie,
399
de Rome,
342
d'Illvrie ,
865
de , 383
de. Chypre ,
399
de Milan,
3 in
365
dt Ntaea , 383
inliaople.
MO
d'Antioche,
345
366
de Boni
de Rome ,
400
de Cologne ,
346
île Sicile ,
366
de Rome , 380
de Tolède ,
400
TABLEAU CHRONOLOGIQUE.
DATE
de lent élo lion.
EMPEREURS
d'Occident.
ha 1 1:
de leur mort.
EMPEREURS
d'Oiient.
DATE
de leur mort.
BBMVADfô
BCCLÉSIUTIQI l 8.
CINQUIÈME SIÈCLE.
S. Innocent I, 41(31
S. Zozime, 417
S. Bon i lace I, 418
8. CéleslinI, 423
S. Sixte III, 433
S. Léon le
Grand, 440
8. HHaire, 446
S. Simplice, 408
Honoiïns , 423 Arcade ,
ValeniinienlH, 455 Théodose II,
Maxime ,
Avitus ,
Majorien ,
Sévère ,
Anlhémius ,
Glycérius , dé-
posé en 472
Julius Nepos,
en 475
Romulus An-
gustule, dé-
posé en 470
155 Martien ,
450 Léon I,
461
185
472
S. Jean Chrysos -
tome.
S. Cyrille d'Alex.
S. Prosper.
S. Vincent de Lé-
rins.
Paul Orose.
Prudence.
Cassien.
S. Eucher.
Claudien Mamert.
S. Hilaire d'Arles.
Théodoret.
Socrate.
Sozomène.
Le pape S. Léon.
S. Isidore de Péluse.
S. Maxime de Tu-
rin.
S. Pierre Chryso-
logue.
Salvien.
Fauste de Rie».
S. Nil.
Synésius.
Pelage.
Julien li'Ecl.i
Semi-Pélagie
Nestoruw.
Eutycliès.
d'Afrique ou de Car-
d'Alexandrie,
d'Ephèse,
de Turin ,
de Milève ,
de Carthage ou d'A-
frique ,
de Conslantinople ,
de Carthage ,
d'Afrique ,
d'Italie ,
de Tolède ,
d'Afrique ,
| de Cartilage ,
de Cartilage ,
de Carthage ,
de Ptolémaïde ,
de Carthage ,
de Braguc ou Brac-
cara ,
de Cirthe ou Zerlhe ,
I de Cartilage .
de Jérusalem ,
deDiospolis, 41 5'
de Jérusalem , 410
de Rome, de Car-
tilage , 417
de Carlliage, de Ta-
lepte , 418
de Carthage , de Ro-
me , de Carthage ,
deRavenuc, 419
de Carthage , 490
d'Hippone , 422
d'Antioclie , 424
de Carthage , 425
d'Afrique, d'Hippone, 420
de Conslantinople , 426
des Gaules , 429
de Rome, d'Alexan-
drie , 430
d'Ephèse, 3' œcumé-
nique , 431
d'Antioche. 432
d'Anazai lie, île Rome, 433
de Taise , d'Antio-
che , 434
d'Arménie, de Thes-
saloniqae ,
d'Antioche .
de Conslantinople,
de Conslantinople,
de Riez,
d'Ephèse ,
d'Orange ,
deVaisonetdeBazas,
d'Arles ,
de Rome ,
de Vienne ou de Be-
sançon ,
de Rome , d'Antio-
che, d'Hiéraple ,
de Verlan-Casier ou
B.-ADma,
de Wilkins ,
deux d'Kspagne,
d'Kphèse ,
d'Astorga ,
d'Antioche .
deTyreltle lléryte,
de Conslantinople ,
! de Conslantinople ,
435 de la Grande-Breta-
436 gne ,
438 j de Rome,
439 de Conslantinople,
43'.» de Milan,
440 ! d'Arles,
441 de Chalcédoine , 4'
oecuménique ,
d'Arles ,
d'Angers ,
de Jérusalem,
d'Arles,
de Rome ,
de Conslantinople,
de Tours ,
de Rome ,
d'Espagne,
de Vannes,
de Rom ,
d'Antioche,
d'Epneee,
de Lyon,
d'Arles,
149
149
451
(51
151
152
45
154
(55
(58
459
toi!
464'
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175
47
475
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
INTRODUCTION.
Pagoa.
Action de Dieu pour la conservation de la vérité religieuse , de-
puis Adam jusqu'à Morse
Action de Dieu pour la conservation de la vérité religieuse , de-
puis Moïse jusqu'à Jésus-Christ 7
Jésus-Christ. Sa mission 10
L'Eglise catholique. Sa mission 12
But et plan de ce Cours d'histoire 45
PREMIÈRE EPOQUE.
PREMIER SIÈCLE.
Coup d'œil général sur la première époque 19
Election de saint Matthias et sortie du cénacle '.'0
Saint Pierre ouvre la prédication évangélique et convertit huit.
raille Juifs ;>2
Vie commune et édifiante des premiers chrétiens. Différence
d'avec le communisme moderne 83
Terrible punition d'Ananie et de Saphire 24
Fureur de la Synagogue contre les Apôtres Î5
Ordination des sept "diacres S6
Martyre de saint Etienne 27
Conversion de saint Paul 27
VUsite de saint Paul à saint Pierre ÎH
Saint Jacques le Mineur est institué évêque de Jérusalem !9
Confirmation donnée aux Samaritains 30
CotBb d'histoire. 37
57$ TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
Simon le Magicien , premier hérésiarque 3<
Erreurs de Simon le Magicien 3\
Appollonius de Tyane 32
Prétendus miracles d'Appollonius de Tyane 33
Visite pastorale de saint Pierre à Lydde, à Joppé, à Gésarée. . . 34
Saint Pierre baptise le centurion Corneille , et ouvre la vaste
mission des gentils 34
Dispersion des Apôtres, leur symbole, leurs pouvoirs extraor-
dinaires 35
L'apostolat et l'épiscopat. Similitude et différence entre les deux. 36
Différentes missions de saint Pierre. Il fixe son siège à Antioche. 38
Reliques de saint Jacques le Majeur à Gompostelle en Espagne . 39
Prédication et mort des autres Apôtres 40
Evangile de saint Matthieu 44
Mort de Tibère. Galigula 43
Fin malheureuse de Pilate et d'Hérode Antipas 43
Persécution à Jérusalem. Martyre de saint Jacques le Majeur.
Emprisonnement de saint Pierre 43
Mort du roi Agrippa 44
Saint Pierre établit son siège à Rome. Preuve de ce fait 44
Origine des trois premiers patriarcats 46
Evangile de saint Marc 48
Première Epître de saint Pierre 48
Mission de Paul et de Barnabe 49
Conversion du proconsul Sergius Paulus 49
Paul et Barnabe sont pris pour des dieux , à cause de leurs mi-
racles SO
Discussion à Antioche sur les observances légales 54
Concile de Jérusalem 52
Voie d'autorité consacrée au concile de Jérusalem 54
Remontrance de saint Paul à saint Pierre au sujet des obser-
vances légales 54
Séparation de saint Paul et de Barnabe 56
Epître et mort de saint Barnabe 57
Mission de saint Paul avec Luc et Silas 57
Saint Paul à Phihppes 58
Saint Paul à Athènes 59
Denys l'Aréopagite et ses écrits 60
Saint Paul à Corinthe. Ses deux épîtres aux Tbessaloniciens 60
Evangile de saint Luc 62
Saint Paul à Ephèse , 62
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 579
Pages .
Epître de saint Paul aux Galates (>;<;
Première épitre de saint Paul aux Corinthiens 64
Origine de l'arbitrage des évoques en matière civile 64
Travaux, souffrances, miracles de saint Paul à Ephèse : 66
Seconde épitre aux Corinthiens 66
Epître de saint Paul aux Romains 67
Saint Paul à Troade. Il y célèbre le dimanche 68
Saint Paul à Milet 68
Paul à Jérusalem , devant le conseil des Juifs 69
Saint Paul devant Félix , devant Festus et Agrippa 71
Saint Paul envoyé à Rome 73
Martyre de saint Jacques le Mineur 73
Epître de saint Jacques le Mineur 74
Epître de saint Paul aux Philippiens !'■>
Epître de saint Paul à Philémon ÏB
Epître de saint Paul aux Colossiens 76
Epître de saint Paul aux Ephésiens 77
Epître de saint Paul aux Hébreux 77
Saint Paul retourne en Orient 79
Saint Pierre et saint Paul rentrent à Rome 79
Néron, empereur. Son caractère 80
Première persécution sous Néron 81
Fin de Simon le Magicien 82
Emprisonnement de saint Pierre et de saint Paul 83
Seconde Epître de saint Pierre 84
Seconde Epître de saint Paul à Timothée 84
Fondation des premières églises des Gaules SB
Martyre de saint Pierre et de saint Paul. . , 88
Etat de désolation de la nation juive 89
Présages et prodiges effrayants à Jérusalem 90
Guerre des Romains contre les Juifs 91
Mort de Néron 92
Vespasien empereur 92
i "ré! indus miracles do Vespasien 92
Siège et ruine de Jérusalem 93
Etat du peuple juif après la ruine de Jérusalem. Témoignage qu'il
rend à l'Eglise 96
. Témoignages qu'elles rendent à L'Eglise ... 97
Commencement du Gnosticisme. Sectes des céréthien.-. desébio- *
nites, etc
des docètes , des \ '■■ ..... 9**
580 TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
PH*.
Recours de l'Eglise de Gorinthe au pape saint Clément. Réponse
du Pape 100
Les canons des Apôtres 402
Le Livre du Pasteur 4 03
Seconde persécution , sous Ûomitien 404
Saint Jean plongé dans l'huile bouillante , à la porte Latine .... 105
Apocalypse de saint Jean 106
E\ angile et Epîtres de saint Jean 106
Dernières années et mort de saint Jean 408
Méthode protestante condamnée par celle de Jésus-Christ et des
Apôtres 110
DEUXIEME SIECLE.
Trajan , empereur 443
Lettre de Pline le Jeune à Trajan. Réponse de ce prince 414
Troisième persécution sous Trajan 448
Martyre de saint Ignace dAntioche , 445
Culte rendu aux reliques de saint Ignace 446
Lettres de saint Ignace. Sa doctrine sur Jésus-Christ et la hié-
rarchie ecclésiastique 416
Absurdités et contradictions des allégations protestantes contre
l'existence d'une hiérarchie et d'un gouvernement ecclésias-
tiques, dans les premiers siècles 118
Mort de Trajan. Adrien empereur ; son caractère 1 1 0
Adrien continue la persécution 119
Adrien rebâtit Jérusalem 120
Talmud des Juifs 121
Antonin le Pieux , empereur. Il laisse persécuter les chrétiens.. 122
Nouvelles sectes de gnostiques Ijfâ
Doctrine commune aux gnostiques 426
Identité de la doctrine de l'Eglise primitive avec celle de l'Eglise
actuelle 4 28
Aveu des gnostiques sur les miracles de Jésus-Christ 4J|
Erreurs des millénaires 129
Celse , philosophe épicurien I -';)
Premiers Pères apologistes 130
Saint Justin. Sa grande apologie 131
Question de la Pàque entre le pape saint Anicot ot saint Poly-
carpo , A '*5
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 581'
Pages.
Mort d'Antonin le Pieux 436
Marc-Aurèle , son caractère 4 36
Quatrième persécution sous Marc-Aurèle 436
Martyre de saint Polycarpe. Culte rendu à ses reliques 437
Martyre de saint Justin 438
Autres Pères apologistes 438
Catalogue des livres de l'Ancien Testament par saint Méliton. . . 438
Miracle de la légion fulminante 439
Autres sectes de gnostiques 4 40
Le Modalisme , erreur antitrinitaire 4 42
Hérésies des montanistes 143
Les papes Éleuthère et Victor faussement accusés de monta-
nisme 444
Martyre de saint Pothin et de ses compagnons. 4 45
Martyre de saint Alexandre, de saint Epipode, de saint Sym-
phorien , etc 4 46
Mort de Marc-Aurèle. Commode , empereur 4 47
Question de la Pâque renouvelée sous le pape saint Victor 1 48
Autorité suprême du Pape dans la question de la Pâque 4 49
Saint Irénée et ses écrits 450
Fondation de l'école catholique d'Alexandrie 454
Clément d'Alexandrie et ses écrits 4 56
Autres écrivains ecclésiastiques du ne siècle 1 57
Trois versions de l'Ecriture sainte 159
Prédication de l'Evangile en Angleterre 4 59
TROISIEME SIECLE.
Cinquième persécution sous Septime-Sévère ] f,3
Martyrs à Alexandrie il
Martyrs à Carthage 'I
Nombreux et célèbres martyrs dans les Gaules ! 62
Ter tullien et ses écrits 1 63
Pratique du signe de la croix. Eau bénite, pain bénit, etc 166
Divers jeûnes des premiers chrétiens 167
Chute de Tertullien 1 68
Origène , sa méthode d'enseignement et ses écrits 1 69
Erreurs attribuées à Origène 177
Autres écrivains ecclésiastiques du me siècle 179
l'hilosophumena. Valeur de cet écrit 4 80
3Sfit TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
.«ras Page*.
Alexandre Sévère, empereur 182
Gonst ruction des premières églises chrétiennes \ K-l
Sixième persécution sous Maximin 483
Principaux martyrs 4 84
Philippe , empereur 484
Nombreux missionnaires envoyés en Gaule par les souverains
Pontifes 485
Saint Grégoire le Thaumaturge 486
École néoplatonicienne ou éclectique . 487
Prétendu platonisme des premiers Pères de l'Église 4 92
Noët et plusieurs autres hérétiques 494
Septième persécution 4 95
Principaux martyrs 4 9o
Mort d'Origène 4 96
Saint Paul , premier ermite 4 97
Apostasie de plusieurs chrétiens dans la persécution de Dèce. . . 498
Schisme des libellatiques 498
Appel des libellatiques à Rome 200
Schisme et hérésie des novatiens 201
Novatien, premier anti-pape 202
Saint Gyprien et ses écrits
Origine et nature de la pénitence publique 206
Décret d'un concile de Garthage concernant le baptême des en-
fants 207
Question du baptême des hérétiques 208
Différend de saint Gyprien avec le Pape, au sujet du baptême
des hérétiques 209
Fausses accusations des protestants contre le pape saint Etienne
et l'infaillibilité des Papes 24 4
Invasion des Barbares dans l'empire romain 212
Huitième persécution sous Valérien 2 1 :{
Martyre du diacre saint Laurent 2 ! :i
Martyre de saint Gyprien :> I î-
Nombreux martyrs : en Afrique, en Espagne, dans les Gaules, etc. I ! 4
Martyre de saint Cyrille à Gésaréo de Gappadoce 2 1 •>
Saint Félix de Noie 216
Fin terrible de l'empereur Valériuo. Aurélien, empereur 216
Hérésies de Sabellius et de Paul de Samosate 216
Remarquable jugement de l'empereur Aurélien contre Paul de
Samosate 249
Hérésies des manichéens 219
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 583
Page*.
Caractère propre du Manichéisme; sa durée, son affinité avec
les sociétés secrètes 221
Neuvième persécution sous Aurélien 223
Principaux martyrs 223
Dioclétien et Maximien Hercule , empereurs 224
Maxime Galère et Constance Chlore , césars 224
Grand nombre de martyrs 225
Martyre de la légion thébaine „ 226
QUATRIÈME SIÈCLE.
Dixième persécution sous Dioclétien 229
Multitude innombrable de martyrs en tous lieux 230
Martyre du pape saint Marcellin. Ce qu'il faut penser de sa chute. 231
Punition et mort des tyrans 234
Constantin marche contre Maxence 235
Apparition de la croix à Constantin. Certitude de ce prodige. . . 235
Victoire de Constantin sur Maxence; il donne la paix à l'Eglise. 237
Action divine dans l'établissement de l'Eglise 238
DEUXIÈME EPOQUE.
ÉPOQUE DES GRANDES HERESIES.
Réflexions sur le nouvel état de l'Eglise au ive siècle 246
Progrès dont est susceptible la vérité catholique 248
Admirable économie de la Providence, dans les différentes situa-
tions de l'Eglise 250
Dernières années de Maximin. Il persécute. Nombreux martyrs. . 252
Mort de Maximin 254
Persécution de Licinius en Orient. Sa mort 255
Lois de Constantin en faveur de la religion chrétienne 256
Immunités ecclésiastiques 257
Libéralités de Constantin en faveur des églises. Palais de La-
tran concédé au Pape 188
Arnobe et ses écrits 259
Lactaire et ses écrits 260
Eusèbe de Césarée et ses écrite 262
Schisme des donatistes 264
584 TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
Pages.
Conciles de Latran et d'Arles contre les donatistes 265
Excès des donatistes-circoncellions 266
Canons disciplinaires des conciles d'Arles, d'Ancyre et de Néo-
césarée 267
Commencement de la vie monastique. Saint Antoine, saint Pa-
côme , saint Hilarion , etc 268
Manière de vivre des moines 27 1
Nombreux miracles des Pères du désert 273
Utilité des monastères iTi
Arius , son erreur et ses intrigues 280
Point de départ et fondement de l'Arianisme 281
Nouveauté de l'Arianisme 282
Eusèbe de Nicomédie , fauteur de l'Arianisme 283
Concile de Nicée , premier œcuménique 284
Les légats du Pape présidents du concile de Nicée 28j6
Conférences particulières avec les ariens 287
Séance publique et solennelle du concile de Nicée. Présence de
Constantin 287
Définition dogmatique du concile de Nicée. Le mot consubstantiel. 288
Canons disciplinaires du concile de Nicée 290
Canons des conciles de Nicée , concernant la hiérarchie ecclé-
siastique , le baptême des hérétiques, etc 293
Lettre synodale du concile de Nicée 294
Fête de l'empereur Constantin et départ des évêques 29o
Saint Athanase , patriarche d'Alexandrie. . .- 295
Constantin fait bâtir un grand nombre d'églises 296
Invention de la vraie croix , par sainte Hélène 2(.)7
Fondation de Constantinople 299
Conversion des Goths , des Ibériens et des Abyssins 301
Constantin, trompé, favorise les ariens 3U2
Haine et calomnies des ariens contre saint Athanase 304
Conciliabule de Tyr contre saint Athanase 304
Premier exil de saint Athanase 306
Mort d'Arius '. 307
Mort de Constantin 308
L'empereur Constance protège l'Arianisme 310
L'empereur Constantin le Jeune fait rentrer saint Athanase dans
son Eglise 311
Conciles d'Alexandrie et d'Antioche au sujet de saint Athanase. 312
Canons disciplinaires du concile d'Antioche 313
Second exil de saint Athanase. Excès des ariens à Alexandrie. . 315
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 585
PagM.
Zèle de saint Antoine pour la défense des catholiques 345
Dernières années et mort de saint Antoine 346
Jugement du pape, saint Jules en faveur de saint Athanase et de
plusieurs évéques d'Orient déposés par les ariens 317
Action et autorité suprême de la Papauté sur les églises d'Orient
et d'Occident 348
Cruelle persécution de Sapor, roi de Perse 349
Principaux martyrs 319
Concile de Sardique 321
Canons du concile de Sardique 323
Droit d'appel à Rome confirmé par les canons de Sardique 324
La primauté du Pape faussement attribuée aux canons de Sar-
dique 326
Conciliabule arien à Philipopolis dans la Thrace 327
L'empereur Constance demande une église d'Alexandrie pour les
ariens. Refus habile de saint Athanase 327
Fin du second exil de.saint Athanase 328
Constance, seul maître de l'empire, appuie l'Arianisme de tout
son pouvoir , 328
Conciliabules d'Arles et de Milan 329
Exil du pape Libère 330
Dernières années d'Osius. Sa mort 331
Troisième exil do saint Athanase 333
Saint Hilaire de Poitiers. Son exil 334
Variations et décadence de l' Arianisme 336
Trois différentes formules de foi dressées à Sirmium par les ariens 337
Fin de l'exil du pape Libère 339
Ce qu'il faut penser de la chute du pape Libère 339
Division des ariens 343
Faction des semi-ariens 34iL
Concile de Séleucie 3 i ..">
Concile de Rimini 346
Appréciation des actes du concile de Rimini 347
Exagération dans ce que l'on ? dit do la défection des évéques
après le concile de Rimini . , . , 349
Retour de saint Hilaire dans les Gaules, Premier concile de Paris. :VM)
Mort de l'empereur Constance ..-. . 351
Cause des succès de l'Arianisme , 'fol
Réflexions sur la divinité de Jésus-Christ....... 353
Julien l'Apostat , empereur , ... 35:;
Genre de persécution employé par Julien contre i'Eglise., 357
586 TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
Page».
Pin du troisième exil de saint Athanase 357
Travaux littéraires des deux Apollinaire et de saint Ephrem .... 359
Julien commence à employer la violence contre les. chrétiens. . . 360
Quatrième exil de saint Athanase 361
L'empereur Julien forcé de rendre hommage au Christianisme. . 36 1
Cruautés de l'empereur Julien contre les chrétiens 362
Sacrilège et punition du comte Julien , oncle de l'empereur 364
Ecrits de Julien contre les chrétiens 364
L'empereur Julien essaie de rebâtir le temple de Jérusalem 365
Mort de Julien l'Apostat 367
Jovien , empereur 368
Saint Athanase rentre dans son Eglise 369
Valentinien et Valons , empereurs 369
L'empereur Valons protège l'Arianisme 369
Mort de saint Hilaire. Ses écrits 371
Mort de saint Athanase. Ses écrits 374
Commencements de saint Basile et de saint Grégoire 376
Saint Basile fonde des monastères et leur donne des règles 379
Saint Basile, archevêque de Césarée 380
Saint Basile devant le préfet Modeste 382
L'empereur Valens tremble devant saint Basile 383
Contestation entre saint Basile et Anthime au sujet de la juridic-
tion ecclésiastique 384
Ecrits de saint Basile 386
Autorité de la tradition 386
Divers degrés et durée de la pénitence publique 387
Témoignage de saint Basile en faveur de la présence réelle et
permanente de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. 388
Témoignage de saint Basile en faveur de la confession 388
Mort de saint Basile 390
Commencements de saint Ambroise 390
Saint Ambroise , évoque de Milan 392
Commencements de saint Jérôme 393
Division dans l'Eglise d'Antioche 394
Saint Jérôme consulte le pape saint Damase au sujet de la divi-
sion de l'Eglise d'Antioche 395
Saint Jérôme au désert de Chalcis 397
Saint Jérôme est retenu à Rome par le pape saint Damase 397
Saint Jérôme se fixe à Bethléem 398
Commencements de saint Augustin 399
Conversion et baptême de saint Augustin , à Milan 402
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 587
Page».
Saint Augustin perd sa mère V. 402
Saint Augustin est ordonné prêtre , puis évêque d'Hippone 403
Multitude de docteurs du second ordre , au iv» siècle 403
Saint Martin de Tours 403
Fondations de nouvelles Eglises dans les Gaules 406
Saint Pacien de Barcelonne 407
Didyme d'Alexandrie 408
Saint Cyrille de Jérusalem. Ses écrits 408
Saint Grégoire de Nysse. Ses écrits 41 4
Saint Eusèbe de Verceil. Sa mort 443
Saint Ephrem. Ses écrits; sa mort 41 3
Saint Optât. Ses écrits ; sa mort 415
Saint Amphiloque d'Icône. Sa mort 416
Saint Epiphane , évêque de Salamine. Ses écrits 417
Saint Paulin de Noie. Ses écrits 418
Saint Gaudence , évêque de Bresse 420
Sulpice-Sévère. Ses écrits ; sa mort 421
Rufin. Ses écrits 421
Génie des Pères du iv« siècle; leur soumission à l'Eglise 422
Lucifer de Gagliari. Ses écrits. Son schisme. Sa mort 423
Apollinaire le Jeune. Ses erreurs. Sa mort 424
Le pape saint Damase 425
Calomnies contre le pape saint Damase 426
Décrétale du pape saint Sirice 427
Gratien 1er, empereur 428
Lois de l'empereur Gratien en faveur do la religion 429
Théodose le Grand , empereur 429
Vertus de l'empereur Théodose 430
Massacre de Tessalonique. Sainte fermeté de saint Ambroise.
Admirable repentir de Théodose 431
Lois de l'empereur Théodose en faveur de la religion 432
Hérésies des macédoniens 434
Second concile œcuménique assemblé à Conslantinople 435
Election de Nectaire. Recours à Rome 43G
Canons disciplinaires du concile de Constantinople 438
Multitude de conciles particuliers , au rv<* siècle 440
Canons disciplinaires du concile de Laodicée 441
Conciles de Tarin et de Tolède 441
Canons disciplinaires de trois conciles de Carthage 442
Suppression du prêtre pénitencier à Constantinople et en Orient. 443
Assassinat de l'empereur Gratien. Maxime , usurpateur 445
588 TABLE GÉNÉRALE DES MATIERES.
Pages.
Erreurs des priscillianistes 44-;>
Erreurs de Photin 447
Erreurs des origénistes 447
Erreurs d'Aérius , de Helvidius et de Jovinion 44b
Erreurs de Vigilance 449
Mort de saint Grégoire de Nazianze. Ses écrits 450
Enseignement de l'Eglise et des docteurs du iv<* siècle sur le
culte des saints 452
Mort des empereurs Valentinien et Théodose . . . . • 453
Mort de saint Ambroise 455
Dévotion de saint Ambroise pour les reliques des saints 455
Caractère de saint Ambroise 456
Ecrits de saint Ambroise 457
Etat florissant de la vie monastique 459
Prières , travaux et aumônes des moines 460
Solitaires extraordinaires 462
Effets salutaires de l'héroïsme monastique sur la Société au
ive siècle 462
Commencements de saint Jean Chrysostome 463
Saint Jean Chrysostome , archevêque de Constantinople 465
CINQUIÈME SIÈCLE.
Zèle de saint Jean Chrysostome pour la réforme des abus 468
Persécution contre saint Jean Chrysostome 470
Conciliabule du Chêne. Condamnation et premier exil de saint
Jean Chrysostome 474
Second exil de saint Jean Chrysostome. Sa mort i"3
Jugement du pape Innocent 1er en faveur de saint Jean Chry-
sostome iT i
Ecrits de saint Jean Chrysostome iT5
Mort d'Arcade. Théodose le Jenne, empereur d'Orient 479
Prise de Rome par Alaric. Affaiblissement de l'empire d'Oc-
cident 479
Plaintes et calomnies des païens contre le Christianisme , au
sujet de la décadence de l'empire romain 48<
Traité de la Cité de Dieu par saint Augustin 482
Célèbre conférence à Carthage contre les donatistes. Générosité
de saint Augustin et des évoques d'Afrique 483
Hérésies des pélagiens 485
Situation des esprits favorable au pélagianisme 487
ÏABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 589
P«g«.
Conciles de Carthage , de Diospolis et de Milève contre les
erreurs de Pelage 488
Sentence du pape Innocent I" contre les pélagiens 488
Puissance de la sentence du pape Innocent 1er 489
Lettre du pape Ijinocent I" à Décentius, évoque d'Ombrie, au
clergé d'Espagne , à l'évêque de Rouen , etc 490
Mensonges de Gélestius et de Pelage au pape Zozime 494
Sentence du pape Zozime contre les pélagiens 492
Le pape Zozime faussement accusé de pélagianisme 493
Erreurs des semi-pélagiens 494
Condamnation du semi-pélagianisme 496
Ecrits de saint Jérôme. Sa mort 497
La Vulgate. Son authenticité 499
Ecrits de saint Augustin. Sa mort 502
Traités do saint Augustin en faveur de la grâce et du libre arbitre. 502
Traités de saint Augustin contre les donatistes et les manichéens. 503
Lettres et sermons de saint Augustin 504
Caractère et puissance de l'éloquence de saint Augustin 506
Livres des Rétractations et des Confessions 506
Règle de saint Augustin 506
Vénération de tous les siècles pour les reliques de saint Augustin. 508
Multitude de saints évèques dans les Gaules 509
Mission de saint Germain et de saint Loup en Angleterre 509
Sainte Geneviève de Paris 510
Multitude de monastères dans les Gaules , 51 0
Hérésie de Nestorius 51 1
Saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, dénonce le Nestorianisme
au pape saint Célestin 51 6
Jugement du pape saint Célestin contre Nestorius 516
Douze anathèmes de saint Cyrille 517
Troisième concile œcuménique à Ephèse 51 8
Décret du concile d'Ephèse contre Nestorius 549
Le décret du concile d'Ephèse confirmé par le Pape 520
Triste fin de Nestorius 52 1
Saint Cyrille , patriarche d'Alexandrie. Sa mort. Ses écrits .... 522
Saint Hilaire d'Arles. Ses écrits 523
Saint Prosper d'Aquitaine. Ses écrits 596
SaiBS Vincent de Lérins. Ses écrits. Sa mort 526
Saint Sidoine Apollinaire. Ses vertus. Ses écrits. Sa mort 527
Jean Cassien. Ses écrits. Sa mort 559
Paul 0;-osc. Ses écrits 330
590 TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.
Pages.
Prudence. Ses écrits 530
Saint Pierre Chrysologue , archevêque de Ravenne 531
Saint Isidore de Péluse. Sa mort 531
Saint Eucher, archevêque de Lyon. Ses écrits 532
Théodoret , évêque de Cyr. Ses écrits : 533
Socrate , Sozomène , Philostorge , historiens ecclésiastiques. . . . 534
Glaudien Mamert. Ses écrits. Sa mort 635
Saint Mamert , archevêque de Vienne ; il institue les Rogations.
Sa mort 535
Salvien. Ses écrits. Sa mort 536
Hérésies d'Eutychès. Ses intrigues 536
Eutychès, déposé par son archevêque saint Flavien , en appelle
au Pape 538
Conciliabule ou brigandage d'Ephèse 538
Saint Léon le Grand , pape 540
Recours au pape saint Léon , contre le brigandage d'Ephèse — 540
Quatrième concile œcuménique à Chalcédoine 541
Décret du concile de Chalcédoine sur la foi 542
Foi de tous les siècles en Jésus-Christ Homme-Dieu 543
L'église de Jérusalem est érigée en patriarcat , au concile de
Chalcédoine 545
Théodoret de Cyr et Ibas d'Edesse condamnent Nestorius, leur
ancien ami 545
L'église de Constantinople sollicite son érection en patriarcat.. 546
Canons disciplinaires du concile de Chalcédoine 547
Canons disciplinaires de plusieurs conciles particuliers 548
Témoignage rendu à l'antiquité de nos dogmes par les restes des
Nestoriens et des Eutychiens 549
Zèle , travaux et écrits du pape saint Léon 550
Morcellement de l'empire romain par les barbares 553
Les Vandales, maîtres de l'Afrique, y persécutent les catholiques. 553
Attila, fléau de Dieu. Il est arrêté par le pape saint Léon jjÎ
Prise do Rome par Genséric , roi des Vandales BW
Chute et fin de l'empire d'Occident -Joli
Doctrine de l'Eglise des cinq premiers siècles conforme à celle
de l'Eglise d'aujourd'hui
Plan et ensemble de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique. ....
TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES. 591
Pages.
Origine et étendue des cinq patriarcats 563
Suprématie de Rome sur les patriarcats 365
Rapports entre Fancienne et la nouvelle hiérarchie de l'Eglise. . 568
Modes divers suivis par l'Eglise dans le choix des évêques 569
Institution canonique des évoques 570
Tableau chronologique des papes , des empereurs , des princi-
paux conciles, écrivains ecclésiastiques et sectaires 573
UN DE LA TABLE DU TOME I*
PARIS. - UF.COLLOMBON KT UltUI.É, RIT. DE L'ABBAYE, 22,
a — —
Rivauxm Jean-Joseph
BQX
81
Cours d'histoire
.15
ecclésiastique à
v.l.
l'usage des grands
séminaires
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